Les troubles de Maurétanie - article ; n°2 ; vol.128, pg 372-393

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1984 - Volume 128 - Numéro 2 - Pages 372-393
22 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1984
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Monsieur Maurice Euzennat
Les troubles de Maurétanie
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 128e année, N. 2, 1984. pp. 372-
393.
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Euzennat Maurice. Les troubles de Maurétanie. In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-
Lettres, 128e année, N. 2, 1984. pp. 372-393.
doi : 10.3406/crai.1984.14173
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1984_num_128_2_14173COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 372
COMMUNICATION
LES TROUBLES DE MAURÉTANIE,
PAR M. MAURICE EUZENNAT,
CORRESPONDANT DE L'ACADÉMIE
II est arrivé assez souvent, depuis un quart de siècle, qu'on ait cru
pouvoir récrire l'histoire de l'Afrique romaine, à défaut de pouvoir
la refaire, en prenant simplement à contre-pied celle qui était préc
édemment admise, marquée peut-être selon le cas par les défauts de
son temps, mais fondée sur le travail patient, scrupuleux et souvent
trop modeste de trois ou quatre générations de savants singulièr
ement qualifiés de coloniaux ou à tout le moins considérés comme
académiques : « pour qui se mêle d'histoire africaine, une part non
négligeable du métier consiste à détecter les lacunes, les erreurs ou
les partis-pris des générations précédentes1 ».
La démarche pourrait être pertinente, encore qu'elle confonde
l'histoire telle qu'elle a été écrite et l'usage qui a pu en être fait2, si
elle ne se limitait en général à remplacer des vérités premières par
d'autres, tout aussi suspectes de présupposés : le sous-développe
ment, le colonialisme, la résistance permanente des peuples asservis8,
1. M. Benabou, « Quelques paradoxes sur l'Afrique romaine, son histoire et
ses historiens ». Actes du 2e Congrès international d'étude des Cultures de la Médit
erranée occidentale. Malte 1976, II (Alger, 1978), p. 139, thème déjà exploité par
M. Sali, Décoloniser l'histoire, Paris, 1965 et par A. Laroui, L'histoire du Maghreb.
Un essai de synthèse, Paris, 1970.
2. On lira avec intérêt à ce propos J. Dejeux, « De l'Éternel Méditerranéen à
l'Éternel Jugurtha. Mythes et Contre-Mythes », Studi magrebini XIV, 1982,
p. 67-162.
3. Abondante littérature, dont on retiendra A. Deman, « Matériaux et
réflexions pour servir à une étude du développement et du sous-développement
dans les provinces de l'Empire romain », ANRW, II, 3 (1975), p. 17-83 ;
P. Leveau, « La situation coloniale de l'Afrique romaine », Annales ESC,
XXXIII, 1978, p. 89-92 ; Id., Préface à N. Benseddik, Les troupes auxiliaires de
l'armée romaine en Maurétanie césarienne, Alger, 1979, p. 5-9 ; M. Benabou,
« Résistance et romanisation en Afrique du Nord sous le Haut-Empire », Assimil
ation et résistance à la Culture gréco-romaine dans le monde ancien. Travaux du
6e Congrès international d'Études classiques. Madrid, 1974, Bucuresti-Paris,
1976, p. 367-375 ; Id., La résistance africaine à la romanisation, Paris, 1976. Là
encore, il s'agit d'un vieux thème polémique, développé dès 1927 par A. T. Al-
Madani, Tâ'rikh chamâl Ifrïkyya aw Kartajinna fi arba'a 'usûr, Tunis, 1927 et
auquel on pourrait opposer selon le cas J. M. Lassère, « Rome et le " sous-déve
loppement " de l'Afrique », RE A, LXXXI, 1979, p. 37-53 ; Id., « Diffusion et
persistance des traditions latines dans le Maghreb médiéval », La latinité hier,
aujourd'hui, demain. Actes du Congrès international, Avignon, mai 1978 (1981),
p. 277-285 ; B. D. Shaw, « Fear and Loathing », L'Afrique romaine : les conférences
Vanier 1980, C. M. Wells éd., Ottawa, 1982, p. 33-35 ; M. P. Speidel, « Africa and LES TROUBLES DE MAURÉTANIE 373
projection incertaine d'un passé récent dans le passé ancien qui ne
saurait être au mieux qu'une hypothèse de travail. Certains préfé
reront privilégier les oppositions sociales ou les conflits de classes4 ;
d'autres, par réaction, douter du poids de l'insécurité sinon en nier la
réalité5. Pour peu que le discours soit repris de seconde main et par
là même accrédité, cette histoire, fourvoyée plutôt qu'inversée ou
décolonisée, risque d'être fixée en l'état et figée pour longtemps6.
Il m'a paru intéressant, pour pallier ce risque, d'analyser le
processus des seuls conflits certains entre le pouvoir et les Africains
que nous connaissions dans l'Afrique romaine constituée, tumultus,
bellum, inruptiones, qui ont opposé les Romains aux Maures, aucun
autre peuple, groupe ou tribu, à l'exception des Garamantes sous
Vespasien et des Nasamons sous Domitien, n'ayant eu la même
qualité affirmée d'adversaire. La documentation la plus fournie se
réfère à la Maurétanie tingitane. C'est donc sur l'histoire de cette
province que je m'appuierai, en élargissant le débat chaque fois que
la possibilité se présentera.
Les indications que donnent les auteurs, essentiellement celles
de l'Histoire Auguste, sont succinctes et il est le plus souvent imposs
ible de déterminer si elles intéressent la Maurétanie de l'Est ou la
Maurétanie de l'Ouest. L'épigraphie au contraire est très riche7.
L'exceptionnelle série de diplômes militaires trouvés au Maroc, trente
jusqu'à présent, fournit en particulier des renseignements de premier
ordre. Même si l'on hésite à revenir, comme certains historiens sont
aujourd'hui tentés de le faire, à l'opinion de Domaszewski que ces
Rome : continuous Résistance ? », The Proceedings of the African Classical Assoc
iation, XIII, 1975, p. 36-38 ; C. R. Whittaker, JRS, LXVIII, 1978, p. 190-192.
On trouvera une bibliographie élargie dans M. Euzennat, «La frontière d'Afrique,
1976-1983 », 13. Internationaler Limeskongress. Aalen 1983 (sous presse).
4. Y. Thébert, « Romanisation et déromanisation en Afrique : histoire déco
lonisée ou histoire inversée ? », Annales ESC, XXXIII, 1978, p. 64-82 ;
E. Gozalbes, « Propiedad territorial y luchas sociales en la Tingitana durante el
Bajo Imperio », Memorias de Historia Antigua (Oviedo), II, 1978, p. 125-130.
5. P. A. Février, « Quelques remarques sur troubles et résistances dans le
Maghreb romain », CT, XXIX, 1981, p. 23-40; Id., « A propos des troubles de
Maurétanie (villes et conflits au me s. »), ZPE, 43, 1981, p. 143-148; R. Rebufïat,
« Enceintes urbaines et insécurité en Maurétanie tingitane », MEFRA, 86, 1974,
p. 501-522 ; E. Frézouls, « Rome et la Maurétanie tingitane : un constat
d'échec ? », Antiquités africaines, 16, 1980, p. 65-93 ; Id., « La résistance armée
en Maurétanie de l'annexion à l'époque sévérienne : un essai d'appréciation »,
CT, XXIX, 1981, p. 41-69.
6. Histoire générale de l'Afrique, II. Afrique ancienne, G. Mokhtar éd., Paris,
1980, p. 501-538 ; R. Sheldon, « Romanizzazione, acculturazione e resistenza »,
Dialoghi di Archeologia, n.s. 1, 1982, p. 102-106 ; E. W. B. Fentress, « La vendetta
del Moro. Recenti ricerche sull'Africa romana », ibid., p. 107-112 et même J. Gas-
cou, « Tendances de la politique municipale de Claude en Maurétanie », Ktêma,
6, 1981, p. 238.
7. Inscriptions antiques du Maroc, 2. Inscriptions latines, recueillies et prépar
ées par M. Euzennat et J. Marion, publiées par J. Gascou avec le concours de
Y. De Kisch, Paris, 1982, cité ci-dessous IAM 2. 374 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
diplômes étaient délivrés ob uirtutem, il paraît bien établi qu'on ne
libérait pas de vétérans en période de crise8. On dispose ainsi de toute
une série de dates qui s'échelonnent entre 88 et 160 ca, auxquelles
s'ajoutent celles que donnent les trésors monétaires9 et les observa
tions faites à l'occasion des fouilles, qui sont loin d'être négligeables.
Ces repères chronologiques complètent et souvent éclairent les
informations tirées des inscriptions majeures, comme les « traités
baquates » étudiés à plusieurs reprises par E. Frézouls. On renoncera
en revanche à utiliser des arguments qui n'ont pas la valeur qu'on a
voulu trop souvent leur donner : l'existence de gouverneurs communs
aux deux provinces, par exemple, procuratores utriusque Maureta-
niae, qui ne furent en réalité que deux, sur une courte période, à
exercer une fonction qui correspond à un épisode précis et sans
lendemain de l'histoire des Maurétanies, ou celle, beaucoup plus
fréquente, de procurateurs qualifiés de prolegato, dont le titre ne
fait qu'aligner les pouvoirs sur ceux des autres gouverneurs des
provinces impériales et n'indique pas des fonctions militaires excep
tionnelles telles que le commandement de détachements légion
naires10. Pour limités qu'ils soient, les éléments ainsi réunis finissent
par donner une idée relativement précise des vicissitudes réelles de
l'histoire provinciale11.
Les débuts sont obscurs. Après la défaite d'Aedemon, affranchi
du roi Ptolémée, qui avait tenté de soulever les tribus lorsque son
maître eût été assassiné sur l'ordre de Caligula12, le pays resta calme.
8. A. von Domaszewski, Die Randordnung des Rômischen Heeres, 2e éd., Kôln,
1967, p. 75, n. 2 ; S. DuSanic, « The award of the Military Diploma », ArheoloSki
Vestnik, XXXIII, 1982, p. 197-232. M. Roxan, « The Auxilia of Mauretania
Tingitana », Latomus, 32, 1973, p. 838, n. 2.
9. J. Marion, « Les trésors monétaires de Volubilis et de Banasa », Antiquités
africaines, 12, 1978, p. 179-215 ; Id., « Note sur la contribution de la numismat
ique à la connaissance de la Maurétanie tingitane », Ibid., 1, 1967, p. 99-118.
10. Sur les procuratores utriusque prouinciae, cf. M. Euzennat, « Les ruines
antiques du Bou Hellou (Maroc) », Actes du 101e Congrès national des Sociétés
savantes. Lille, 1976. Section d' Archéologie et d'Histoire de l'Art, Paris, 1978,
p. 321-327. Procuratores prolegato : J. Sasel, « Pro legato », Chiron, 4, 1974, p. 467-
477 ; P. A. Brunt, « Princeps and Equités », JRS, LXXIII, 1983, p. 56-57.
11. J. Carcopino, Le Maroc antique, Paris, 1948 ; P. Romanelli, Storia délie
Province romane dell'Africa, Rome, 1959 ; J. Burian, « Die einheimische Bevôl-
kerung Nordafrikas von den Punischen Kriegen bis zum Ausgang des Prinzi-
pats » dans F. Altheim et R. Stiehl, Die Araber in der alten Welt, I, Berlin, 1964,
p. 420-540; M. Rachat, Rome et les Berbères. Un problème militaire d' Auguste à
Dioctétien, Bruxelles, 1970 ; M. Benabou, La résistance africaine à la romanisation,
ci-dessus p. 372, n. 3 ; M. C. Sigman, The rôle of the Indigenous Tribes in the
Roman occupation of Mauritania Tingitana, Ph. D. New York 1976, cité ci-des
sous Indigenous tribes; Id., « The Romans and the Indigenous Tribes of Mauri
tania Tingitana », Historia, 26, 1977, p. 415-439 ; E. Frézouls, « Les Baquates et
la province romaine de Tingitane », BAM, II, 1957, p. 65-116 et art. cités ci-
dessus p. 373, n. 5.
12. D. Fishwick, « The Annexation of Mauretania », Historia, 20, 1971, p. 467-
487 ; J. Gascou, « La succession des bona uacantia et les tribus romaines de Volu- ,
TROUBLES DE MAURÉTANIE 375 LES
II est significatif que Volubilis, pourtant durement touchée et élevée
au rang de municipe n'ait pas estimé utile de s'entourer d'un remp
art13. Les campagnes de Suetonius Paulinus et d'Hosidius Geta
apparaissent comme des épisodes de la conquête et les reconnais
sances tentées à cette occasion restèrent sans lendemain14. Les luttes
pour le pouvoir qui suivirent la mort de Néron ne semblent pas non
plus avoir sérieusement affecté la Tingitane, même si Lucceius Albi-
nus, qui cumula son gouvernement avec celui de la Césarienne, tenta
à cette occasion de rallier les Maures à la cause de Galba15. Enfin, on
ne peut accorder aucune signification militaire au passage dans la
province de Sex. Sentius Caecilianus, legatus Augusti propraetore
ordinandae utriusque Mauretaniae en 75 : il n'avait pas été chargé en
effet de « rétablir l'ordre », comme on l'a cru parfois, mais d'organiser
les deux provinces, peut-être d'en préciser les limites comme il l'avait
fait l'année précédente entre YAfrica uetus et YAfrica noua16.
En 88, un diplôme militaire de Banasa, qui paraît faire état d'une
attribution de citoyenneté ob uirtutem, laisse bien entrevoir une
situation anormale ; mais les seules opérations dont on ait connais
sance se sont alors déroulées aux confins de la Maurétanie césarienne
et de YAfrica17. Les libérations de vétérans qui interviennent sous le
règne de Trajan en 107, 109 et 114/117 ne s'expliquent pas davan
tage pour l'instant ; mais ce n'est sûrement pas sans raison que
l'empereur a confié vers 113 le gouvernement de la province à un
brillant soldat, P. Besius Betuinianus18. Le rempart de Banasa
bilis », Antiquités africaines, 12, 1978, p. 111-112 ; Id., art. « Aedemon », Encyclo
pédie berbère, éd. provisoire, cahier n° 24, Aix-en-Provence, 1979.
13. G. Hallier, « La fortification des villes de Tingitane au second siècle »,
13. Internationaler Limeskongress. Aalen 1983 (sous presse).
14. P. Romanelli, Storia délia Province romane dell'Africa, p. 261-263.
15. Tacite, Hist., II, 58. P. Romanelli, op. cit., p. 283-284 ; M. Benabou, La
résistance africaine à la romanisation, p. 97-99.
16. CIL, IX, 4194 ; IAM 2, 126. T. Kotula, « Culte provincial et romanisation.
Le cas des deux Maurétanies », Eos, 63, 1975, p. 402-405.
17. La campagne est dirigée par C. Velius Rufus, tribun de la XIIIe cohorte
urbaine à Carthage, désigné comme dux exercitus Africi et Mauretanici ad nationes
quae sunt in Mauretania comprimendas, ILS, 9200, cf. M. Benabou, La résistance
africaine à la romanisation, p. 109-110. Diplôme de Banasa : IAM 2, 234.
18. IAM, 2, 5, cf. H. Devijver, Prosopographia militiarum equestrum quae
fuerunt ab Augusto ad Gallienum. Louvain, 1976, I, p. 182, B 21. Diplômes mili
taires de Lixus, Banasa, Thamusida et Volubilis : IAM 2, 80, 235-238, 284, 804
et 812. Diplôme AE, 1979, 553, trouvé à Pernik en Bulgarie, délivré en 109 à un
soldat thrace. Un diplôme trouvé à Cherchel, CIL, XVI, 56 est également daté
de l'année 107.
19. Fragment découvert et décrit par R. Thouvenot, Une colonie romaine de
Maurétanie tingitane: Valentia Banasa, Paris, 1941, p. 4-7, qui appelle des
rapprochements très précis avec les défenses urbaines contemporaines de Bre
tagne et de Germanie, cf. P. Crummy, « Colchester : the Roman fortress and the
development of the colonia », Britannia, VIII, 1977, p. 98 et 101-102 ; G. Precht,
« The town walls and défensive Systems of Xanten-CoZonia Ulpia Traiana »,
Roman urban defences in the Roman Empire, ivith spécial référence to the northern COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 376
paraît remonter à cette époque19 ; mais Volubilis reste toujours
inermis, ce qui n'autorise pas à croire à une réelle insécurité dont il
faudrait probablement rechercher ailleurs l'épicentre.
Grâce à Ptolémée, qui utilise une documentation à peu près
contemporaine, on connaît bien le peuplement de la province (fig. 1).
La liste qu'il donne de ses habitants ne mentionne pas ceux des cinq
colonies de Tingi, Zili, Lixus, Babba et Banasa ; mais elle cite les
SaXtvcrat et les OûoXou(3i,>aavcH des deux municipes de Sala et de
Volubilis. Elle donne donc un état apparemment complet des
groupes considérés comme autochtones, romanisés ou non, dans un
ordre qui permet d'ailleurs le plus souvent de les localiser20. Les noms
des MsToccptovÏTou et des Màcrixeç, au nord, ont une connotation trop
large pour qu'on les considère comme ceux de gentes bien détermin
ées21 : il s'agit sans doute de populations qui vivaient dans l'arrière-
pays de Tanger et des deux autres colonies littorales du Nord, Zili
et Lixus, sans être constituées en cités, mais sans avoir non plus
conservé une organisation tribale stricte. D'autres noms sont au
contraire ceux de tribus, mentionnées comme telles par d'autres
auteurs ou dans des inscriptions, et dont l'organisation est bien
connue grâce à la Tabula banasitana22 : B<x.x.o\>oLT<u-Baquates,
MoMMÏTOLi-Macennites, ZeypyjvCTio i-Zegrenses, Bavioïï$a.i-Baniu-
rae. Certains enfin suggèrent une duplication : Oûspoueïç et Oôep-
ptacou, Kaûvot et 'Iavyauxavot, Baxouocrai et OùaxouuTou. Les
premiers peuvent être raisonnablement considérés comme des
éleveurs de moutons, ueruex-uerueces ou uerbices, transhumants ou
semi-nomades dont les déplacements entre le Haut-Rharb et les
collines prérifaines expliquent sans doute la double mention23. De
même les KaCvot appelés aussi Kauxavot, et les 'Iavyauxavoi,
'Avayauxavoi ou 'Avraxauxavot, qui passaient sans doute de la
forêt de la Mamora à la région de Maaziz ou de Tedders, située à la
provinces, London, 1983 (The Council for British Archaeology. Research Report
51), p. 29-39.
20. Ptolémée, IV, 1, 5. J. Desanges, Catalogue des tribus africaines de l'Anti
quité classique à l'Ouest du Nil, Dakar, 1962, p. 27-40. Cf. M. Euzennat, « Les
Zegrenses », Mélanges d'histoire ancienne offerts à William Seston, Paris, 1974,
p. 174-182 et fig. 1, mise à jour ci-dessus p. 377 ; R. Rebufïat, « Les Baniures. Un
nouveau document sur la géographie ancienne de la Maurétanie tingitane ».
Littérature gréco-romaine et historique. Mélanges offerts à Roger Dion,
Paris, 1975, p. 460-462.
21. J. Desanges, op. cit., p. 34 et p. 36.
22. IAM 2, 94, cf. M. Euzennat, op. cit., p. 183-186.
23. Cf. M. Ponsich, « Voies de transhumance et de peuplement préromains au
Maroc », BAA, VI, 1975-1976, p. 15-40 et « Transhumance et similitudes ibéro-
maurétaniennes », Homenaje al Prof. Martin Almagro Basch, Madrid, 1983, II,
p. 119-129, qui semble privilégier curieusement des axes de transhumance
convergeant de l'oued Sebou et de l'oued Loukkos vers la merja Zerga. L'auteur
n'établit au demeurant aucun rapprochement entre les observations qu'il a pu
faire et les tribus de l'Antiquité. Tmgi
100 km
J.Lenne
territoire approximatif
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OYOAOYBIAIANOIS ^ \
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Fio. 1. — Les tribus de Maurétanie tingitane. COMPTES RENDUS DE L* ACADEMIE DES INSCRIPTIONS 378
fois « en face » et « au-dessus »24. Les Baquates, enfin, devaient alors
se trouver quelque part entre le Zerhoun et le Maroc oriental, où les
seules tribus qualifiées de Maures par Ptolémée, les Maup-^vcrtoi,
occupaient la bordure orientale de la province, tyjv àvaToXwojv
7cXsupàv, dans une position tout aussi marginale que les Autololes
ou Autoteles mentionnés par Pline, qui disposaient au sud de Sala
d'un territoire si vaste qu'on peut se demander s'ils ne représentaient
pas tout simplement pour les Romains l'ensemble des tribus indé
pendantes, àuTOTsXetç, par opposition à celles qui habitaient à
l'intérieur du territoire réputé romain25. Dans ce cadre, on replace
aisément dans le Rif les Hoxooaioi, voisins de la mer Ibérique ;
aux abords du Moyen-Atlas, les Macénites ; à la limite orientale du
Rharb, les Zegrenses et les Baniurae sur le cours moyen du Sebou
et vers l'Ouerrha26.
Dans ce groupe, les Baquates sont sans doute des nouveaux venus.
En 140, ils sont suffisamment proches de Volubilis pour que leur chef
Aelius Tuccuda, citoyen romain de fraîche date, ait fait ériger sur le
forum une dédicace à l'empereur27. Mais une inscription trouvée à
Ténès, en Algérie (fig. 2), fait connaître leur inruptio et leur échec
devant la colonie de Cartennae à une date que l'on tient générale
ment, à juste titre, pour plus ancienne28. Venus de l'extérieur, il
semble donc qu'ils soient entrés d'abord en Maurétanie césarienne,
avant de se rabattre vers la Tingitane. On ne les trouvera ensuite
nulle part ailleurs jusqu'au retrait romain29. Leur présence dans la
liste de Ptolémée parmi les tribus qui « habitent la province »
conduit à faire coïncider chronologiquement leur apparition sinon
avec l'agitation notée sous Trajan, à tout le moins avec les troubles
dont la Vita Hadriani fait état et dont les diplômes militaires de 118,
122, 124 et probablement 129 traduisent peut-être en Tingitane
24. G. Souville, Atlas préhistorique du Maroc, 1. Le Maroc atlantique, Paris,
1973. Groupe de tumulus de la région de Sidi Allai el Barhaoui : feuille de Rabat
nO!» 37 et 41, p. 109-110 et feuille de Meknès, n<« 35-41, p. 145-148. Stèles gravées
de N'Kheïla et de Maaziz : feuille de Casablanca, n° 6, p. 293-295 et feuille
d'Oulmès n° 8, p. 338-339.
25. Pline, HN, V, 5, 9, 17, cf. Pline l'Ancien, Histoire naturelle, livre V, 1-
46, lre partie (L'Afrique du Nord), texte établi, traduit et commenté par
J. Desanges, Paris, 1980, p. 97-98, 113 et 147 ; Id., Catalogue des tribus africaines,
p. 208-211.
26. Les 'EpraSiTocvoi vivent dans le Maroc oriental et les NexxtpTjpeç, situés
par Ptolémée « au-dessous » des 'Iavyauxavol, doivent probablement être replacés
dans le Rif, au Nord des Zegrenses, cf. M. Euzennat « Les Zegrenses », p. 180.
27. IAM 2, 376.
28. CIL, VIII, 9663. Cf. J. Carcopino, Le Maroc antique, p. 263-266, suivi par
E. Frézouls, « Les Baquates et la province romaine de Tingitane », p. 66, M. Ra-
chet, Rome et les Berbères, p. 180-181 et M. Benabou, La résistance africaine à la
romanisation, p. 127-128.
29. J. Desanges, Catalogue des tribus africaines, p. 28-31. TROUBLES DE MAURETANIE 379 LES
l'apaisement ou les rebondissements successifs30. Il y a tout lieu de
croire qu'ils en ont été la cause ou l'une des causes.
L'attribution de la ciuitas en 140 au plus tard à Tuccuda indique
que le calme est alors revenu et le célèbre décret des décurions de
Sala du 28 octobre 144 ne contredit pas cette impression31. Le préfet
Sulpicius Félix, auquel Yordo du municipe rend hommage, a exercé
dans la ville des fonctions à la fois civiles et militaires. Mais celles-ci
étaient en réalité de simple police : mettre fin aux infractions cou
rantes et aux vols de bétail, solitae iniuriae pecorumque iactura, ce
qu'il fait avec modération, leniter ; assurer le libre accès aux forêts
et aux champs, liberam copiam siluarum et agrorum, et protéger
ceux qui y travaillaient, tutela operantium. Ce n'est pas une situation
de guerre, mais celle-là même, immémoriale au demeurant, qui
existait encore à Rabat pendant tout le xixe siècle : les tribus Zaër
et, avant elles, celles qui les avaient précédées, jusqu'aux Autololes
de Pline qui menaçaient au Ier siècle la région de Sala, venaient
alors régulièrement saccager les cultures, enlever les troupeaux et
rançonner les habitants jusque dans les faubourgs de la ville et
parfois même au-delà de ses murs32. Sulpicius Félix a opposé une
riposte appropriée à ces brigandages : un maximum murorum opus,
élevé infestioribus locis. Il ne s'agit pas d'une enceinte urbaine puis
qu'on n'a jamais trouvé trace à Sala d'un rempart remontant à cette
époque ; mais un fossé ancien qui limitait le territoire municipal
8 km au sud, sur une longueur de 10,5 km entre la mer et l'oued Bou
Regreg, du côté le plus exposé, fut doublé, précisément vers cette
époque33, par un mur en pierre qui répond tout à fait à la description.
Sa réalisation n'a guère demandé, à mon avis, plus de 20 000 journées
de travail, soit 500 ouvriers pendant 40 jours34, peu de chose à
l'échelle des grands travaux du temps : comme les décurions ont
tenu à le préciser, elle fut faite minimo sumtu.
30. SHA, Vita Hadriani, 5, 2 et 8 ; 12, 7. Diplômes militaires de Banasa,
Thamusida, Volubilis et Aïn Schkour : IAM 2, 239-241, 285-286, 805-806 et 840.
31. IAM 2, 307-3. R. Rebuffat, « Enceintes urbaines et insécurité en Mauré-
tanie tingitane », p. 502-506.
32. J. Caillé, La ville de Rabat jusqu'au protectorat français. Histoire et archéol
ogie, Paris, 1949, p. 331 et p. 559.
33. Fouilles de 1956-1957, M. Euzennat, BAM, II, 1957, p. 221-223. L'un
des sondages indique que la fossa fut comblée et le mur construit à son emplace
ment vers le milieu du ne siècle. État des connaissances antérieures dans M. Rou-
land Mareschal, « Le limes de Tingitane au Sud de Sala colonia » MAI, XIII-2,
1924, p. 441-468, repris dans R. Rebuffat, « Le fossé romain de Sala », BAM,
XII, 1979-1980, p. 238-260. Les très importantes fouilles faites à l'emplacement
de Sala pendant plus de vingt ans n'ont retrouvé aucune trace d'une enceinte
d'époque romaine, dont il y a pourtant toute raison de croire qu'elles l'auraient
recoupée si elle avait existé.
34. Estimation faite par comparaison avec des lignes fortifiées analogues
construites au xvnie s. et pour lesquelles on dispose de documents d'archives, migrations néo-berbères. Antiquité tardive et haut Moyen Age
500km .......$1. déplacements des tribus marocaines
Fig. 2. — Baquates et Bavares d'après les inscriptions. Baquates : a. Cartennae (117/118 ?) b. Volubilis (140-280). Bauares : 1. Volubilis
(223/234) 2. Mileu (253/256) 3. Teniet Meksen (255 ?) 4. El Mahdia-MacDonald (260/262) 5. Auzia (227 ? et 260) 6. Manliana
(254/284) 7. Caesarea (290/292) 8. Regiae (366 /496). Les dates retenues sont celles de G. Camps, Encyclopédie berbère, 1981, modifiant
son article antérieur, R.Afr., XCIX, 1955. Les axes de passage des semi-nomades et les courants de migration néo-berbères ont été
esquissés avec l'aide de P. Trousset, en utilisant notamment les travaux de P. Salama. Les « déplacements des tribus marocaines »
figurés sont ceux de la confédération des Zemmour.

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