Les villages désertés en France : vue d'ensemble - article ; n°2 ; vol.20, pg 257-290

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1965 - Volume 20 - Numéro 2 - Pages 257-290
34 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1965
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Emmanuel Le Roy Ladurie
Jean-Marie Pesez
Les villages désertés en France : vue d'ensemble
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 20e année, N. 2, 1965. pp. 257-290.
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Le Roy Ladurie Emmanuel, Pesez Jean-Marie. Les villages désertés en France : vue d'ensemble. In: Annales. Économies,
Sociétés, Civilisations. 20e année, N. 2, 1965. pp. 257-290.
doi : 10.3406/ahess.1965.421786
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1965_num_20_2_421786villages désertés en France : Les
vue d'ensemble
Outre-Manche, les désertions de villages ont très tôt, suscité des
plaintes, des pamphlets dénonciateurs, voire des couplets vengeurs, et
corrélativement, des enquêtes royales et des procès. En Sardaigne, où le
nombre des villages abandonnés l'emporte sur celui des localités vivantes,
on a, dès le xvie siècle dressé des listes de paroisses disparues. En France,
rien de tel. Seuls, ou à peu près, les documents fiscaux dressent parfois
des constats de désertion, avec la sécheresse qu'on devine ; à notre
connaissance, les villages disparus n'ont ému ni le pouvoir souverain,
ni le prédicateur, ni le philosophe. Dès l'abord, c'est ce silence des textes
qu'il faut souligner.
Mais on a fait observer, avec finesse, que si les documents ne ment
ionnent guère les désertions de villages, c'est sans doute qu'elles consti
tuaient, aux yeux des contemporains un événement normal, parce que
fréquent. L'argument a silentio peut donc servir deux thèses. Mieux vaut
ne pas y insister.
Existe-t-il d'autres moyens de prendre rapidement la mesure du
phénomène des désertions en France ? Peut-on sans recourir aux ana
lyses de détail, aux enquêtes régionales, décider s'il s'agit ou non d'un
fait de masse ? Les désertions ne sont-elles que des accidents, d'une
portée historique limitée, ou constituent-elles un phénomène majeur de
l'histoire rurale française ? A cette question, il existe déjà une réponse
formulée depuis trente ans : le grand article de Ferdinand Lot * sur la
population de la France au seuil du xive siècle témoigne pour la stabil
ité de l'habitat rural français. Ses additions patientes donnent, sur un
total de 32 500 paroisses en 1328, un déchet qui sera seulement de 900,
cinq siècles plus tard, soit 2,77 %. Les données régionales confirment
cette tendance à la pérennité.
Typique est le cas d'un vaste ensemble de diocèses situés dans la
1. Ce tableau sera plus amplement développé dans le volume de la VIe Section
de l'École Pratique des Hautes Études consacré aux villages désertés.
2. Ferdinand Lot, « L'État des paroisses et des feux de 1328 », Bibliothèque de
VÉcole des Chartes, t. 90, 1929.
257
Annales (20« année, mars-avril 1965, n° 2) 4 ANNALES
région parisienne ou peu éloignés de celle-ci : diocèses de Reims, Soissons,
Châlons-sur-Marne, Noyon, Arras, Senlis, Beauvais, Amiens, Thérouanne,
Laon, Sens, Auxerre, Troyes, Meaux, Langres. Pour ces diocèses pris en
bloc, des documents permettent d'établir des comparaisons à longue
distance : d'une part les pouillés médiévaux, généralement du xive siècle,
parfois légèrement antérieurs ou postérieurs x, d'autre part, les chiffres
d'Expilly, valables pour le xvine siècle.
Les pouillés donnent, aux environs du xive siècle, et pour les quinze
diocèses en question, un nombre de paroisses compris entre 5 931 (chiffre
minimum) et 6 694 (chiffre maximum). Les mêmes diocèses, vers 1750,
comptent 6 790 paroisses. Le réseau des habitats a donc tenu bon : il est
même possible qu'il se soit légèrement renforcé d'une ou plusieurs cen
taines de villages nouveaux.
D'une façon générale, les comparaisons instituées par Ferdinand Lot
entre le nombre des paroisses emprunté, d'une part aux pouillés médié
vaux, d'autre part aux dénombrements de Saugrain et d'Expilly,
indiquent presque toujours une stabilité voire un accroissement : qu'il
s'agisse de la région parisienne, ou de la Picardie, du Val-de-Loire (dio
cèses de Tours, Orléans et Angers), de la région Rhône-Saône, du pays
manceau, de la Bretagne (où, il est vrai, les renseignements sont très
douteux). Seules feraient exception à cette règle quelques zones assez
étroitement délimitées, où il semble possible de déceler une certaine
« érosion ». D'une part à l'extrême sud du Bassin Parisien, ou aux marges
nord du Massif Central, le diocèse de Nevers perdrait 10 % de ses paroisses
entre 1370 et 1720, le diocèse de Bourges à peu près autant. D'autre part
en Normandie, les diocèses de Bay eux, de Rouen et d'Avranches per
draient respectivement 10 % environ (Bayeux et Rouen), et 22 %
(Avranches) du nombre de leurs paroisses entre 1350-1400 et 1720-1750.
Mais une étude plus précise des documents nous a rendus très pru
dents : pour le diocèse d'Avranches, un pointage nominatif des paroisses,
démontre qu'entre le xve siècle et le xixe siècle, elles ont toutes survécu
comme habitats réels — villages ou hameaux — si même certaines d'entre
elles ont effectivement disparu en tant qu'unités ecclésiastiques 2.
Des chiffres de Ferdinand Lot, en dehors de cette impression larg
ement majoritaire de stabilité, il faut donc retenir surtout, pour le moment,
que la paroisse disparue ne fait pas nécessairement le village disparu ;
et il faut en venir à des méthodes plus précises, nominatives. Les compar
aisons de Ferdinand Lot ont en effet l'inconvénient d'être globales. La
vraie recherche des villages disparus ne peut évidemment se faire que sur
1. Les chiffres médiévaux ne sont pas absolument unifiés, puisqu'on possède
souvent, pour le même diocèse, confectionnés à quelques décennies de distance, deux
pouillés, dont les totaux de paroisses ne concordent pas exactement.
2. Seul le village de Bois-Benâtre ne figure plus sur les cartes ; encore se peut-il
qu'il ait été absorbé par le village voisin (Manche, Cne de Coulouvray-Boisbenâtre).
268 VILLAGES DÉSERTÉS EN FRANCE
liste nominative d'habitats, et par pointages individuels : dans ce cas,
même si le chiffre total des villages ou paroisses tient bon ou même aug
mente, d'une période à l'autre, on verra néanmoins disparaître certains
noms, se produire certains vides, en nombre plus ou moins grand.
En Languedoc, les statistiques globales de paroisses peuvent être
confirmées grâce à un important sondage nominatif. Louis J. Thomas г
a publié en 1908 une liste de villages de la région de Lunel et Nîmes,
dressée pour des raisons fiscales ; en 1295, 104 villages sont signalés. Or
dix d'entre eux disparaîtront effectivement par la suite, rayés de la carte
des communes et, généralement, des habitats, à des dates diverses et parf
ois inconnues, au cours de la longue période qui va de 1295 à 1911 2. Il
s'agit toujours, sauf dans un cas, de villages parmi les plus petits, et sou
vent de quasi-hameaux, ayant moins d'une centaine d'habitants en 1295.
Pour la région parisienne, un autre sondage nous est fourni par une
étude portant sur les localités de l'actuel département de Seine-et-Oise,
qui faisaient partie de l'ancien diocèse de Paris 3. L'auteur a relevé les
noms des localités dans une liste fiscale exhaustive, constituée en 1370,
en vue de payer la rançon du roi Jean 4. Il a tenu compte des changements
de noms, des « disparitions fictives » ; si l'on totalise les données qu'il
présente, on s'aperçoit que sur 304 villages recensés en 1370, 25, soit 8 %
ont disparu en 1720, lors de la publication des listes de Saugrain, qui
seront reprises par Expilly. 8 % de disparitions en trois siècles et demi :
taux faible (qu'on retrouve un peu partout en France) et qui est fort
compatible avec une certaine stabilité de l'habitat ; taux pourtant qui
n'est nullement négligeable. D'autres statistiques indiquent quelle caté
gorie de villages — petits ou grands — est la plus frappée.
Dans un article paru en 1957 5, Guy Fourquin a étudié pour le
xive siècle les villages et hameaux du nord-ouest de Paris (région de
Poissy, Pontoise et Beaumont-sur-Oise) : une liste d'habitats, établie en
1332, lui a permis des comparaisons rigoureuses, lieu-dit par lieu-dit,
avec l'époque contemporaine 6.
1. Louis J. Thomas, .« La population du Bas-Languedoc (xme-xviiie siècle) ».
Annales du Midi, 1908.
2. Voici les noms, avec le nombre de feux en 1296 ou 1300 : Aguzan (12 feux,
Cne de Conqueirac) ; Saint-Jean-de-Roque (18 feux, Cne de Quissac) ; Galbiac (20
Cne de Quissac) ; Gaujac (15 feux, Cne de Boisset) ; Aleyrac (11 feux, Cne de Claret) ;
Montels, près de Lunel (16 feux) ; Saint-Denis-de-Ginestet (41 Cne de Saint-
Nazaire) ; Ardezan (4 feux, Cne de Saint-Corne) ; Polverières (4 feux, Cne de Nîmes) ;
Obilion (22 feux, Cne de Lunel).
3. A. Gravier, « Villes et Villages de Seine-et-Oise au Moyen Age », Revue de
l'histoire de Versailles, 1927.
4. Cette liste de villages a été publiée dès le xixe siècle dans : L. Dessaixes,
« Rançon du Roi Jean » Mélanges de littérature et d'histoire recueillis et publiés par la
Société des bibliophiles français, Paris, 1850, t. I, p. 144 sq.
5. Guy Fourquin : « Villages et hameaux du nord-ouest de la Région parisienne
en 1332 », Paris et Ile de France, t. 9, 1957-58, p. 141 sq.
6. Le tableau 1 résume les résultats de cette enquête.
259 ANNALES
Des conclusions évidentes en rassortent : c'est d'abord la forte lon
gévité des villages dignes de ce nom, des localités qui comptent plus de
50 feux : 2 d'entre elles seulement, sur 69 — soit 3 % - — disparaissent,
en cinq siècles. Voilà qui confirme les tendances à la stabilité qu'on pou
vait inférer des statistiques globales de F. Lot. Mais en même temps, on
voit qu'il y a un seuil d'importance et de population, au-dessous duquel
se produiseni en pourcentage, cette fois-ci significatif, les désertions.
15 % des petits villages (de 21 à 49 feux), 30 % des hameaux (de 5 à
20 feux) disparaissent entre le xive siècle et l'époque actuelle. C'est donc
à ce niveau des petites unités d'habitat que l'enquête sur les villages
disparus prend un sens, et se charge vraiment d'un contenu historique
appréciable ; c'est à ce niveau, en particulier, que se produisent les faits
de remembrement capitaliste ou nobiliaire, qui transforment un habitat
groupé, un terroir parcellaire, en ferme isolée ou en château.
Toutes les recherches effectuées, toutes les études exploitées pour
d'autres régions françaises confirment à la fois ces pourcentages relat
ivement faibles de désertions et, parmi celles-ci, l'écrasante majorité des
hameaux et des plus petits villages. En Artois, par exemple, les rôles
des cinquantièmes de 1296-1299 x énumèrent 3 villes, 40 villages et
5 hameaux : seuls les 5 hameaux n'ont pu être identifiés, ce qui n'im
plique pas nécessairement leur disparition ; les 40 villages existent
toujours. Le terrier du domaine d'Artois de 1299 cite 31 qui se
retrouvent tous aujourd'hui sur la carte contemporaine.
Dans le diocèse de Lyon, les visites pastorales de 1378-1379 signalent
un certain nombre de paroisses fort diminuées, ce qui n'a rien de sur
prenant, en cette fin du xive siècle. Pourtant 4 paroisses seulement
semblent avoir disparu entre cette époque et le xixe siècle *.
En Normandie, l'assiette du comté de Beaumont-le-Roger, au moment
de la constitution de l'apanage en faveur de Robert d'Artois, donne la
situation de l'habitat en 1321 pour toute une région de la Normandie
comprise entre Lisieux et Evreux 3. Des pointages opérés pour 3 ser-
genteries (Beaumont, Le Neubourg et Orbec) ne laissent pas apercevoir
de véritables disparitions.
Pour la région mi-champenoise, mi- bourguignonne comprise aujour-
1. Documents analysés par A. Bocquet, dans Recherches sur la population de
Г Artois et de ses annexes pendant la période bourguignonne (1384-1477), D.E.S., Lille,
1956. Directeur : M. Mollat.
2. Abbé Merle, « Visites pastorales du diocèse de Lyon, 1378-1379 », Bulletin de
la Diana, t. XXVI, 1937, n° 3.
Les quatre paroisses sans doute disparues en tant qu'agglomérations sont : Pouilly-
le-Châtel (Rhône, Cne de Denicé), paroisse supprimée à la Révolution ; Chaussagne
(Rhône, Cne de Saint- Alban-et-Montchat) ; Malatrait (Isère, Cne de Janneyrian) et
Vacieu (Isère ?). Toutes les autres paroisses disparues sont en fait devenues des hameaux
qui figurent au dictionnaire des postes de l'Empire.
3. B.N., ms. français 8 764. Publié par H. de Frondevjxle, Bulletin de la Société
des Antiquaires de Normandie, t. XLV, 1937.
260 VILLAGES DÉSERTÉS EN FRANGE
d'hui dans les limites du département de l'Yonne, le dictionnaire topo
graphique de Max Quantin x abonde en mentions de localités disparues.
Une fois éliminées les anciennes chapelles, les morceaux de terroir, cl
imats, les fermes isolées et autres lieux qui n'ont sans doute jamais cons
titué de véritables agglomérations, même au sens le plus humble du
terme, restent 146 villages disparus. Mais s'agit-il de vrais villages ? Les
paroisses ou annexes ne sont pas plus de 10. Les autres localités sont des
hameaux. Hameaux à l'existence éphémère, semble-t-il ; la plupart ne
sont signalés que par des documents récents, l'État général du Bailliage
de Troyes (1553), surtout la description de la Bourgogne, par Courté-
pée, l'État général du duché de Bourgogne de 1783 et les registres d'état-
civil du xvnie siècle.
De même, pour le département de Seine-et-Marne, le dictionnaire
topographique paru en 1954 2 permet de relever les noms de 87 localités
disparues : 4 seulement sont données pour paroisses ou villages ; les
autres sont des hameaux ou encore des écarts de 3 ou 4 maisons. Dans
ce groupe, la plupart des désertions semblent récentes : xvme ou
xixe siècles 3. Enfin pour les départements de la Haute-Marne et de
l'Aube, les chiffres que permettent d'établir les dictionnaires historiques
et les dictionnaires topographiques 4 sont respectivement de 55 villages
désertés dont 11 paroisses ou annexes, dans le premier département, de
78 localités disparues dont 14 paroisses ou annexes, pour le second. Ce
n'est que dans les provinces de l'Est, essentiellement l'Alsace, et dans les
régions montagneuses du Sud-Est qu'en étudiant les désertions des
xive et xve siècles nous aurons l'occasion de constater des disparitions
relativement nombreuses de paroisses ou de villages importants.
A propos du village disparu de Malzey 5 (là encore, une très petite
agglomération), P. Marthelot fait observer que « la fin du Moyen Age,
puis l'époque moderne fourmillent de ces créations d'habitat qui se glissent
un peu à la sauvette dans le semis fondamental de l'habitat et qui du
reste résistent mal aux diverses crises, guerres, crises économiques et
surtout démographiques » e. Les résultats que nous avons obtenus jusqu'ici
confirment dans l'ensemble cette façon de voir. Cela ne diminue d'ail-
1. Paris, 1862.
2. Dictionnaire topographique de Seine-et-Marne, par H. Stein, revu et publié par
J. Hubert.
3. Trois des quatre « vrais » villages semblent disparus à une date ancienne, avant
la fin du xiii6 siècle et 18 hameaux semblent, d'après les mentions, en ruine dès la
fin du xive siècle ou le début du xve siècle.
4. Essentiellement Th. Boutiot et Б. Socakd, Dictionnaire topographique du
département de VAube, Paris, 1874 ; A. Roserot, historique de la Cham
pagne méridionale, Langres, 1942-1948 ; E. Jolibois, La Haute-Marne ancienne et
moderne (Chaumont), 1858 ; J. Abraham, « Antiens villages ou hameaux détruits sur
le territoire du département de la Haute-Marne », Bull. Sté Haut-Marnaise des Études
locales, 1927-1930, pp. 499-505.
5. Malzey : Meurthe-et-Moselle, Cne d'Aingeray, Cn de Toul.
6. « Géographie et histoire agraires », Mémoires des Annales de VEst, t. 21, p. 42.
261 ANNALES
leurs nullement l'intérêt des recherches sur les villages disparus en France.
Mais peut-être est-ce l'ensemble de l'histoire de l'habitat qu'il faudrait
envisager : les villages disparus semblent en France ne constituer que le
déchet accidentel d'une évolution complexe qui favorise tel centre aux
dépens de tel autre, qui se traduit ici par une progressive concentration
et là par une dispersion accentuée.
Les causes des désertions de villages se laissent malaisément perce
voir. Sur ce point, les documents sont généralement muets. La tradition
populaire, largement reprise par les érudits locaux, est généralement plus
éloquente, mais on ne peut guère s'y fier. Tradition et documents
invoquent d'ailleurs toujours, à l'origine des abandons, les mêmes faits :
la destruction violente par un agent naturel ou par les hommes, inondat
ion, ensablement, incendie, épidémie, la guerre surtout.
Les destructions catastrophiques, parfois réelles et sérieusement attes
tées l, sont rares et ne méritent guère l'attention de l'historien. Laissons-
les de côté. La guerre, l'épidémie sont en revanche des facteurs d'abandon
puissants ; mais c'est mal poser la question que de leur attribuer la déser
tion définitive des villages. C'est ne pas voir qu'auprès des villages dis
parus, d'autres localités, aussi brutalement détruites par les armées, ou
vidées de leur population par la peste, se sont pourtant relevées et pros
pèrent toujours. En fin de compte, il s'agit d'expliquer une évolution
différentielle, une sélection qui s'est opérée aux dépens de certains centres
d'habitats, et de ceux-là seulement. Les villages désertés en temps de
guerre n'ont pas été les seuls détruits, mais la reconstruction les a oubliés.
Des motifs que les textes nous laissent toujours ignorer ont joué contre
eux.
Pour éclairer quelque peu ces motifs, la connaissance de la chronologie
de l'abandon est indispensable. La date permet de circonscrire plus
étroitement les circonstances, la conjoncture de la mort villageoise. Tout
efois, l'époque de la désertion établie ou tout au moins circonscrite, tout
risque d'erreur n'est pas éliminé, car les villages meurent lentement : il
faudrait pouvoir déterminer à quelle époque a commencé le processus
d'abandon. En Artois, près d'Aire-sur-La-Lys, le village de Mussent fait
place à la fin du xixe siècle à une ferme unique. Sur la carte de Cassini,
il est figuré comme un hameau, mais en 1739 c'était encore un chef-lieu
de paroisse. En 1698, selon l'intendant Bignon, ce village ne comptait
que 25 habitants. En 1475, un texte le tient pour « povre, et y soloit
avoir 12 ou 16 maisnages, n'en y a ad present que 5 ou 6 mesnages de
1. Un article, à paraître dans le volume de l'École des Hautes Études consacré aux
villages désertés, citera un certain nombre de villages détruits par les eaux, les gla
ciers ou les sables.
262 DÉSERTÉS EN FRANGE VILLAGES
povres gens » x. Mais 12 ou 16 ménages, ce n'est pas non plus bien consi
dérable pour une paroisse. Les textes antérieurs parlent de la villa de
Mussehem en 1304, et plus haut encore en 1181, mais sans permettre
d'apprécier son importance. Alors à quelle date situer le fait décisif ? au
xvine siècle où la paroisse est supprimée ? au xve siècle où l'on voit sa
population diminuer des deux tiers ou de la moitié ? ou à une plus haute
époque, puisqu'au xve siècle la paroisse était déjà fort petite ? Dirons-
nous que la guerre a donné le véritable coup de pouce, ou est-ce l'exode
rural de la fin du xixe siècle qui a été déterminant ?
En fait, il est bien difficile de tuer un village ; il y faut souvent di
verses séries causales qui convergent sur un même lieu. Voici le cas d'un
village poitevin, Milly, définitivement disparu en 1872, date à laquelle il est
réduit à une maison, abandonnée elle-même en 1896 : ce village enclavé
en Poitou appartenait au duché d'Anjou ; de ce fait, il était difficile de
s'y procurer du sel et, selon un document du xvine siècle, ce serait la
cause du départ d'un certain nombre d'habitants. Autre motif plausible
d'abandon : Milly était situé dans un fond de vallée, inondable et insa
lubre. Ajoutons que la grande ressource des habitants était l'élevage du
mouton, mais que les pacages étaient sur le plateau et assez éloignés du
village. Enfin, au xixe siècle, les routes évitèrent les fonds de vallée et
passèrent sur le plateau, avantageant le village voisin de Liniers qui
finit par absorber la population de Milly 2. Toutes les causes ont joué ;
leur réunion a été nécessaire pour mettre à mort ce village.
Encore s'agit-il, dans ce cas précis, d'une époque récente : le risque
d'erreur est beaucoup plus grand, pour les désertions achevées à des dates
plus anciennes. Ce risque, aggravé des lacunes de notre information, ne
doit pas néanmoins nous paralyser : la tâche est maintenant d'esquisser
une chronologie des désertions de villages en France.
1. Villages désertés avant le début du XIVe siècle.
Les désertions les plus anciennes (avant le xive siècle) sont les plus
mal connues. La pauvreté, le caractère disparate du matériel document
aire interdisent pratiquement toute évaluation statistique et n'autor
isent que des présomptions sur les causes, sur les dates, sur la réparti
tion géographique. Peut-être, d'ailleurs, a-t-on minimisé jusqu'ici l'im
portance de ces désertions anciennes. Ce qu'on peut savoir sur quelques
rares régions montre que leur nombre n'est pas négligeable 3.
1. Cité par A. Bocquet, op. cit.
2. Cf. A. Dernier, « Un. village disparu au xixe siècle : Milly », Bulletin de la
Société des Antiquaires de V Ouest, t. IX, 1931, pp. 50-56.
3. Cf. tableau 2.
263 ANNALES
Les siècles des grands défrichements furent avant tout un temps de
créations où se multiplièrent les villages neufs et une époque de progres
sion démographique. Mais ce grand mouvement de conquêtes s'est accom
pagné aussi, dans certains cas, de disparitions de localités : les créations
eurent souvent une allure anarchique, elles provoquèrent autant de
méfiance et d'hostilité que d'enthousiasme, elles furent parfois inconsi
dérées ; enfin au xme siècle, elles furent par endroits, suivies d'un mou
vement de reflux. Leur temps fut, au total, celui de la mobilité du monde
rural. La plupart des désertions anciennes peuvent être attribuées à cette
mobilité de la société paysanne, et mises en liaison étroite avec les défr
ichements.
Les villeneuves, par exemple, n'ont pas seulement accueilli les habi
tants en surnombre des anciens villages. Elles n'offraient pas seulement
de nouvelles terres. En fait, dans bien des cas leur création ne se justifiait
nullement par la conquête de nouveaux terroirs. Pour le fondateur, il
s'agissait d'accroître ses revenus en multipliant le nombre de ses censi
taires et contribuables, fût-ce aux dépens de seigneurs voisins et d'an
ciennes localitées. Les libertés offertes aux habitants des villages nouveaux
étaient octroyées dans ce but. Des villes neuves ont ainsi créé un appel
susceptible de diminuer la population de villages voisins. Ce mouvement
d'émigration très localisé a-t-il pu provoquer des désertions totales ?
On n'ose l'affirmer. Au moins voit-on disparaître des villages dans le voi
sinage de villeneuves ou de bastides, et à une date contemporaine de la
fondation de celles-ci.
Des et des bastides ont également disparu en nombre
assez considérable, et bien qu'abandonnées à des dates diverses, on est
tenté de leur faire un sort à part : leur création tardive, en effet, peut en
avoir fait des établissements fragiles, des proies plus faciles offertes aux
divers agents de destruction.
Villages abandonnés au voisinage de villeneuves, villeneuves dispa
rues ou simplement avortées, ces types de désertion se rencontrent fr
équemment en Champagne.
Aux environs immédiats de Reims, deux villeneuves naissent vers
1240. La Neuville-les-Pomacle, création du chapitre Notre-Dame, et
Beaumetz, fondée par Thomas de Beaumetz, prévôt du chapitre et futur
archevêque 4 Dans la même région, plusieurs villages disparaissent au
xiiie siècle : Bavisy près de Brimont, Anserières près de Fresne et de
Pomacle, Mairy, sur le territoire de Witry et près de Caurel, Coulevreux
et peut-être aussi Courtmartin mentionné encore en 1263 mais qui ne
figure pas dans des listes de villages du début du xive siècle 2. On ne sau-
1. La Neuville-les-Pomacle (ou les-Burigny) : Marne, Cne de Caurel, Cn de Bour
gogne ; Beaumetz : Marne, Cne de Merfy, Cn de Bourgogne.
2. Sur ces villages, voir, outre le Dictionnaire topographique d'A. Longnon, le Répert
oire archéologique de V arrondissement de Reims, par H. Jadabt et L. Demaison.
264 DÉSERTÉS EN FRANGE VILLAGES
rait affirmer que la concurrence des deux nouveaux villages a tué ces
cinq localités : les preuves font défaut. Mais les deux fondations sont de
date tardive : c'est l'extrême fin des défrichements collectifs par création
de villeneuves. Elles interviennent d'ailleurs dans une région où le réseau
des habitants est particulièrement dense, surtout à cette époque : aux
5 villages disparus cités plus haut, s'ajouteront par la suite 10 autres
désertions (et 15 villages existent encore). Les 2 villeneuves ne peuvent
donc prospérer qu'aux dépens des habitats voisins.
Leur création soulève d'ailleurs de graves différends entre les fondat
eurs et les autres seigneurs, maîtres des anciens villages. Les Bénédict
ins de Saint-Thierry, notamment, se plaignent de ce que 20 de leurs
mansionnaires sont allés s'établir dans le nouveau village de Beaumetz.
Finalement, ces créations tardives se révèlent peu solides. Beaumetz
n'est plus en 1278 qu'une villula et disparaît des textes après cette date.
La Neuville survivra plus longtemps, mais disparaîtra à son tour entre
1522 et 1533 *. Ce ne sont pas les seules villeneuves désertées : le diction
naire topographique de la Marne permet d'en noter au moins 5 autres *.
Un certain nombre de ces villages neufs étaient sans doute trop mal pour
vus en terres pour résister aux crises des xive et xve siècles. Mais il est
probable que d'autres n'eurent jamais d'existence réelle et ne furent que
des villages mort-nés : la fondation ne répondit pas aux espoirs des se
igneurs et échoua rapidement.
Tel fut sans doute le destin de certains villages disparus de la
Haute-Marne. Le village de Montcignon, par exemple, n'est connu que
par l'acte d'association que conclurent pour sa fondation le chapitre de
Langres et le prieuré de Saint-Geosmes 3. Poisat, près de Langres, fut
fondé au xne siècle, conjointement par le seigneur de Marac, les temp
liers de Morment et l'évêque de Langres. Mais les seigneurs, ou leurs
héritiers, ne s'entendirent pas : Poisat apparaît pour la dernière fois dans
un acte de 1269 destiné à apaiser leurs différends. Les habitants peu
après quittèrent leur village pour s'établir à Marac 4. Saint-Julien-sur-
Rognon est une Villeneuve dont on ne connaît que la fondation par
l'abbaye de la Crète entre 1220 et 1240 : fondation tardive une fois de
plus 2. Enfin, en 1220, la comtesse de Champagne et l'abbé de Septfon-
(2 vol. Reims, 1911 et 1933) et surtout l'étude de l'abbé Dessailly, Histoire de Witry-
les-Reims et des milages détruits qui relevaient de son église (Reims, 1867).
1. En 1539, elle n'existe plus. Cf. A. D. Marne, G. 1101 (inventaire imprimé).
2. La Neuville, près de Villiers-en-Argonne ; La Neuville, près de Herpont ; La
Neuville, près de Sept-Saulx ; La Neuville, près de Warmeriville et la Neuville-au-
Temple, sur le territoire de Dampierre.
3. Abraham, op. cit. (Montcignon, Haute-Marne, près de Saint- Vallier-sur-Mar ne,
Cn de Langres).
4. Ibid. Poisat : Haute-Marne, Cne de Marac, Cn de Langres.
5. R. A. Botjillevaux, Notice historique sur Benoitevaux et les villages du Val-de-
Rognon, Chaumont, 1851 ; Saint- Julien -sur-Rognon : Haute-Marne, Cne de Bourdons-
sur-Rognon, Cn d'Andelot.
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