Livres - compte-rendu ; n°2 ; vol.52, pg 652-668

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L'année psychologique - Année 1952 - Volume 52 - Numéro 2 - Pages 652-668
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1952
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D. Anzieu
F Bresson
R. Chocholle
G. Durandin
P Fraisse
H. Gratiot-Alphandéry
A.-M. Hiriartborde
V. Ledoux
J. Lévine
Henri Piéron
P. Vautrey
II. Livres
In: L'année psychologique. 1952 vol. 52, n°2. pp. 652-668.
Citer ce document / Cite this document :
Anzieu D., Bresson F, Chocholle R., Durandin G., Fraisse P, Gratiot-Alphandéry H., Hiriartborde A.-M., Ledoux V., Lévine J.,
Piéron Henri, Vautrey P. II. Livres. In: L'année psychologique. 1952 vol. 52, n°2. pp. 652-668.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1952_num_52_2_8678— LIVRES II.
FOULQUIÉ (P.), DELEDALLE (G.). —La psychologie con
temporaine. — In-16 de 438 pages, Paris, Presses Universitaires
de France, 1951.
Ce tableau de la psychologie des soixante-quinze dernières années
est vaste et il est toujours juste ou plus exactement chaque partie
est toujours juste car je suis obligé d'avouer que le plan de l'œuvre
ne me satisfait pas.
A vrai dire l'auteur a tenté une histoire de la psychologie en
essayant d'opposer la psychologie objective et la sub
jective. Mais si le problème s'est posé et se pose encore ainsi pour
certains psychologues, beaucoup d'autres le posent en d'autres
termes qui ne sont pas équivalents : empirisme opposé à philosophie,
expérimentation opposée à méthode clinique, etc. Par le fait même
F. est amené à faire des classifications discutables. La psychanalyse
est-elle une psychologie subjective? La psychologie de la forme, la
psychologie phénoménologique sont-elles des synthèses de l'objec-
tivisme et du subjectivisme?
Cette tentative si intéressante prouve simplement qu'il n'est plus
possible de faire un tableau de la psychologie en le centrant sur les
tendances philosophiques des psychologues. Malgré ou à travers
ces tendances, la psychologie se construit et ce qui compte pour
tous les psychologues c'est ce qu'ils peuvent découvrir de l'homme
et ce qu'ils peuvent faire pour l'homme. Il est assez remarquable
que la psychologie appliquée tienne si peu de place dans cet ouvrage.
C'est cependant elle qui a été le ressort de tous les progrès; Galton,
Freud, Binet ont été guidés dans le meilleur de leur œuvre par ces
soucis et la méthode des tests qui ne se pose pas le problème objecti-
visme-subjectivisme a fait faire de grands progrès à la psychologie.
Mais ces critiques faites il faut répéter que ce livre comble une
lacune importante de la bibliographie française où nous avions
d'excellents travaux mais aucun ouvrage d'ensemble.
P. F.
NUTTIN (J.). — Tendances nouvelles dans la psychologie
contemporaine. — In-20 de 58 pages, Louvain, Publications
Universitaires, 1951.
Cette conférence destinée à des non-spécialistes a deux pôles. LIVRES 653
Nuttin fait d'abord une excellente mise au point des tendances de
la psychologie actuelle. Le fait essentiel lui paraît être la rencontre
d'une expérimentale qui se sclérosait dans l'étude des
fonctions et de la psychologie pathologique (surtout psychanalyt
ique) et de la animale. Cette rencontre elle-même
appelait le développement de la psychologie sociale.
Mais l'auteur voit deux dangers dans cette : une impor
tance exagérée d'une image pathologique de l'homme, et une ten
dance à réduire les instincts aux besoins physiologiques. Sans aban
donner le point de vue du comportement, Nuttin pense que les
psychologues doivent découvrir tous les besoins de l'homme y
compris le besoin de « donner un sens à notre existence ».
P. F.
BURLOUD (A.). — De la psychologie à la philosophie. —
In-16 de 239 pages, Paris, Hachette, 1950.
Psychologue et philosophe, A. Burloud a tenu à relier ces
deux domaines de sa pensée et, partant des données positives de la
psychologie, s'élever à une systématisation métaphysique en repre
nant l'éternel problème de l'âme et du corps.
Son point de vue est assez subtil, car s'il reste fidèle à la dualité
fondamentale du corps et de l'esprit, il n'admet pas leur hétérogén
éité, en sorte que le corps peut parfaitement « suppléer » l'esprit;
il en est souvent l'associé, mais peut toutefois en devenir l'advers
aire.
Cette théorie réaliste d'une interaction de deux systèmes de forces
assez voisines s'oppose radicalement à celle du parallélisme comme
aux unifications matérialiste et idéaliste.
Elle s'apparente aux conceptions bergsoniennes, avec la notion
d'une intelligence continuant l'œuvre de l'instinct, c'est-à-dire, en
somme, d'une force psychique venant s'ajouter à l'élan vital animant
la matière vivante. Il faudrait donc trois principes : physique, biolo
gique et spirituel pour rendre compte d'un univers, suspendu « à un
Dieu vivant, qui est lui-même la forme du Monde ».
On arrive là à des croyances métaphysiques qui n'appellent pas
d'utiles discussions.
Mais, quand il affirme que « ce qui se passe dans le psychisme
n'est en aucune façon le reflet de ce qui se passe dans le cerveau,
A. Burloud s'engage dans un domaine où les faits peuvent être inter
rogés et leur interprétation discutée.
Or si, d'une façon générale, l'information psychologique de Bur
loud est solide, sur le terrain biologique et cérébrologique, elle n'est
que de seconde main et n'est certainement pas très au courant.
La conception de Lashley d'une équipotentialité du cerveau, édi
fiée sur ses premières recherches relatives au rat, a été singulièrement ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
Ksalté« et reteuseJhée à la suite de ses travaux suit les singes, e% Ton
ne peut certainement pas dire aujourd'hui « quse les diverses parties
d»- cerveau sont également propres à reaaotplir le même emploi »!
P<w*p le système aervewx des Arthropodes, dit « très rudimen-
taire«» et pourtaât eapable d'actes « très; adaptés », la notion la plus
élémentaire de zoologie; aurait permis à l'auteuar de rie pas envisager
en \&<m un groupe où les structures et les fonctions soat si variées,
depuis les Copépodes jusqu'aux Hyménoptères, chez lesquels le
« oeiveau » des atbeilâes et de certaines fourmis se montre d'une
steuctaîe si complexe ü
Suar le teruaija limitrophe où les conceptions philosophiques restent
encore ajustables aux faits, je me sens assez en accord avec A. Bur-
loud, quand son empirisme le conduit à rendre compte, pour la pens
ée, de son « adéquation à la réalité » du monde par un jeu continu
d'expériences qui assurent d'abord l'adaptation même des percept
ions. « Psychologiquement et socialement déterminée:, l'histoire
de la pensée appartient à l'évolution naturelle a, nous dit-il. Toutefo
is., sur le rôie de, l'expérience socialisée qui fait bénéficier l'homme
— sans, transmission constitutionnelle — des adaptations progress
ives, d'une longue suite de, générations, l'auteur garde le silence et
sa pensée profonde n'est pas explicitée.
Les, préoccupations morales jouent, certainement un rôle import
ant, dans les systématisations relatives: à la philosophie de la nature,
et ce. n'est pas sans surprise que j'ai appris que, selon A. Burlaud, le
rôle, de la douleur consiste à nous mettre en garde, non point comme
on le dit communément, contre des dangers extérieurs, mais contre
le, danger intérieur que représenté la recherche effrénée du plaisir
(p>. 233.), A l'enfant qui vient de se brûler la main au feu on devrait
donc dire qu'il a été justement puni de sa recherche effrénée de la
jouissance]
H. P.
Vateui philosophique d« te, psychologie. — lu- 12 de 274 pages,
Centre Internationa! de Synthèse:. Paris,. Presses Universitaires.
Cet ouvrage, est un compte rendu des eonf érenees suivies de dis
cussions, faites à la 13e Semaine de synthèse, en 1947, sous la prési
dence d'H» Berr et consacrées au psychisme.
lue G. I. S> depuis sa foadationvteate de remplacer ce qui était sys
tème dans la philosophie traditionnelle par un savoir positif unifié,
afin d'arriver à une explication dix réel, dama la mesure où; l'état des;
connaissantes actuelles le permet.
Biffèrent» pointe die vue furent apportés sur le psychisme r Du
vital au psychique par R. Ruyeir, la psychologie animale par P. Guil
laume, la psychologie die l'enfant par M. Debesse, la psychologie de
l'adulte par !.. Meyecsoin, Dr Minkowski^ Dr Maie, la parapsychologie LIVRES 655
par P. Masson-Ourse], la portée de la conscience, l'essentialisme
psychologique par H. Berr.
Si pour R. Ruyer le psychisme est indissociable de la vie en génér
al, qu'elle soit animale ou végétale, par contre P. Guillaume se
méfie de l'ambiguïté du mot psychisme et met l'accent sur les pro
blèmes méthodologiques. Après avoir montré les répercussions de la
psychologie animale sur la psychologie humaine, il fait ressortir la
nécessité d'un système de références commun et d'une méthode
homogène pour comparer des faits appartenant aux deux domaines,
et pouvoir notamment distinguer les différents niveaux d'une fonc
tion. Il souligne les moyens étendus et efficaces dont dispose la psy
chologie animale du fait qu'elle utilise l'expérimentation, donc la
connaissance indirecte.
I. Meyerson envisage pour sa part les actes de l'homme, dans ce
qui les caractérise et les différencie des comportements animaux. A
la notion de niveau humain de base que caractérise l'extraordinaire
•développement de la fonction du signe, il faut ajouter celle d'une
histoire de l'esprit qui se manifeste à travers toutes les créations de
l'homme : les œuvres et les faits de civilisation.
Le Dr Minkowski et le Dr Maie abordent les problèmes de l'i
nconscient et de la psychanalyse. Leurs divergences, lorsqu'ils
veulent délimiter ce qui appartient au terrain médical et ce qui
relève de problèmes plus généraux, alimentent l'essentiel de la dis
cussion.
M. Debesse expose les théories de la croissance mentale et aborde
différents aspects de la psychologie de l'enfant (crises de développe
ment, rapports organisme-milieu, individu-groupe social, etc.).
Enfin une place importante est faite aux défenseurs de la para
psychologie.
H. Berr conclut cette semaine d'études en soulignant l'unité de
la matière, de la vie et du psychisme. Se réclamant de Descartes et
de Maine de Biran il défend avec vigueur la thèse de l'essentialisme
psychologique, qui veut expliquer toute connaissance du réel par
l'être que nous découvrons dans la conscience.
P. V.
MAISONNEUVE (J.). — Psychologie sociale. — « Que sais-je? »
In-16 de 128 pages, Paris, 1951.
L'ouvrage comporte une introduction et deux grandes parties.
L'auteur montre dans l'introduction comment la psychologie
sociale a pour rôle de résoudre et dépasser l'opposition individu-
société. La psychologie sociale ne se réduit ni à l'inter-psychologie,
ni à la sociologie; elle se place d'emblée sur le plan de la relation et
de l'interaction.
La première partie est une étude descriptive des diverses formes
du contact humain. L'auteur y distingue, avec Gurvitch, trois grandes ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES 656
formes de sociabilité : la masse, la communauté et la communion.
La deuxième partie donne un aperçu de diverses études de
caractère expérimental. Elle comporte en particulier un chapitre sur
V opinion publique, un chapitre sur la sociométrie et un sur le
problème du leader.
L'auteur conclut en montrant avec Moreno l'intérêt pratique et
non seulement théorique de la psychologie sociale : elle peut en effet
se prolonger en une sorte de «sociatrie» et de «sociotechnique» qui
aideront l'individu à s'adapter à la société en réduisant d'abord les
causes de conflits à l'intérieur de la elle-même.
Guy D.
GEMELLI (A.). — La struturazione psicologica del linguaggio
studinta mediante l'analisi elettroacustica (La structuration
psychologique du langage étudiée au moyen de Vanalyse électr
oacoustique). — Pontificia Academia Scientiarum, 1950, 55 p.
L'ouvrage est accompagné de nombreuses reproductions oscillo-
graphiques, graphiques, tables, etc. (plus de 30 pages de documents).
L'auteur a fait des enregistrements cinématographiques des
figures obtenues sur l'écran d'un oscillographe cathodique des sons
vocaux captés par un microphone; il a suivi les variations de l'inten
sité au voltmètre électronique; il a fait l'analyse harmonique de
certaines figures, a procédé à une étude statistique de certains
ensembles, etc.
Les voyelles des sons vocaux paraissent varier d'un individu à
l'autre et aussi, chez le même individu, de diverses façons : par leur
richesse en harmoniques, par l'influence des consonnes les précédant,
par leur durée, par leur labilité; au départ, la voyelle isolée apparaît
sous forme atypique, puis elle s'enrichit en harmoniques; si elle est
précédée d'une consonne, il y a des formes de transition; la voyelle
se termine aussi par ces formes; la longueur des voyelles dépend de
ce qu'elles sont longues ou courtes; les voyelles ouvertes ont plus
d'harmoniques, sont de fréquence plus aiguë; les individus diffèrent
entre eux surtout par la vitesse du langage, des variations d'intens
ité, la longueur des pauses. L'accent tonal agit sur tous les éléments :
durée, intensité, hauteur. L'auteur étudie encore les variations
d'intensité, le caractère expressif de la phrase, la structuration des
phrases, etc.
Gemelli termine par des considérations psychologiques sur le
langage, sur ce qu'il traduit du psychisme de l'individu à un instant
donné, sur ses troubles du langage; on peut décomposer le langage en
phénomènes distincts (unités psychologiques dans l'esprit de l'au
teur), étudier leur variabilité; mais la compréhension du langage
dépend de la structuration de l'ensemble évidemment.
R. Ch. LIVRES 657
, CHAUCHARD (P.). — Hypnose et suggestion. — « Que sais-je? »
In-16 de 128 pages, Paris, Presses Universitaires, 1951.
P. Chauchard renouvelle l'intérêt de ce sujet en y rattachant des
techniques modernes employées en psychiatrie comme la narco-
analyse, hypnose par le moyen de substances chimiques. Les phéno
mènes d'hypnotisme qu'on a tendance à laisser de côté sous l'i
nfluence de Babinski « sont des faits dont la physiologie cérébrale
doit tenir compte ». L'auteur estime que la doctrine psychanaly
tique donne une bonne explication des phénomènes hypnotiques
sur le plan de la psychologie alors que la liaison avec le plan de la
physiologie fut l'œuvre de Pavlov. Il fait un bref historique de
l'hypnose et de l'hystérie, étudie plus en détail les méthodes hypnot
iques agissant sur les hystériques (sujets spontanément hypnoti-
sables) et décrit des phénomènes de ce genre chez l'animal. Puis il
consacre un chapitre à l'étude de la suggestion chez les individus
normaux, suggestion qu'il définit en l'opposant à l'acte ou à la
pensée fondée sur la raison; l'individu accepte une pensée ou un
acte sans avoir réfléchi à sa nécessité, il est donc livré au subconsc
ient ou à l'inconscient; pour l'auteur, la différence entre l'hypnose
et la suggestion n'est qu'une différence de degré; elle paraît sup
poser un psychisme anormal par sa suggestibilité. Quant aux tech
niques modernes, narcoanalyse ou psychochirurgie pouvant agir
également sur les normaux, P. Chauchard ne les rapproche que
parce qu'elles mettent toutes deux le sujet dans un état où la
suggestibilité est fortement augmentée. Puis un chapitre de
physiologie, il analyse l'action commune à tous les procédés d'hyp
nose et de suggestion à la lumière de ce qu'on connaît des mécanismes
cérébraux, en particulier des études de Pavlov. Après avoir insisté
sur les heureux effets thérapeutiques de la narcoanalyse, il discute
des résultats et des dangers de l'utilisation de la suggestion en thé
rapeutique. Il cherche enfin à apporter une conclusion aux polé
miques des journaux sur la narcoanalyse; elle ne mérite pas le
nom de « sérum de vérité ». Il ne saurait être question de l'utiliser
pour les enquêtes judiciaires, puisque dans l'état où elle met le
sujet, il peut avouer aussi bien des choses fausses. Mais son utilisa
tion par l'expert pour le diagnostic de stimulation est une autre
question que l'auteur discute ensuite.
L'affaiblissement de la conscience, que P. Chauchard note dans
la suggestion et l'hypnose, l'amène dans son chapitre final à un
débat sur l'avenir de la raison humaine. Mais les données biolo
giques semblent insuffisantes pour aborder un tel problème, la rai
son humaine n'étant pas seulement une donnée biologique mais
aussi une conquête sociale. Cette dimension sociale n'est que signa
lée dans le livre de P. Chauchard. Dès lors, ce dernier chapitre a
surtout l'intérêt d'une profession de foi.
A.-M. H. 658 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
OMBREBANE (A.). — L*aphasie et l'élaboration de la pensée
explicite. — In-8° de 440 pages, Paris, Presses Universitaires
de France, 1951.
Cet important ouvrage, suivi d'un appendice sur les tests cl
iniques utilisés, d'un index et d'une abondante bibliographie, nous
apporte un historique du problème de l'aphasie de Gall à Goldstein
et un bilan méthodologique qui constitue une « situation actuelle
de l'aphasie » et présente la thèse personnelle de M. Ombredane.
A ce double titre, ce gros volume apporte un outil de travail indi
spensable à tous ceux qu'intéresse la psychologie du langage. Malgré
la place si importante de la psychiatrie française dans l'élaboration
du problème de l'aphasie, nous n'avions pas jusqu'alors l'analogue
d'ouvrages comme ceux de Head ou de Weisenburg et Mae Bride
en anglais.
La première partie, historique, replaee beaucoup de travaux
anciens dans un jour nouveau. Retournant aux sources, l'auteur
dégage les intuitions souvent géniales de médecins qui restent trop
souvent uniquement connus à travers leurs détracteurs ou par des
caricatures. C'est le cas de Gall et de sa phrénologie, par exemple,
qui annonçait les localisations, de Bouillaud aussi, qui distinguait
déjà trouble articulatoire et trouble intellectuel. Ainsi avec les noms
illustres de Broca, de Trousseau, les découvertes de Fritsch et Hitzig,
avec les progrès de la physiologie expérimentale et de l'observation
clinique, on arrive aux grandes systématisations assoeiationnistes
de la fin du siècle dernier. Chacun connaît les « modèles » que l'on
déduisait alors du fonctionnement du langage, dont le plus célèbre
est le schéma de la cloche de Charcot (1885); avec Grasset, dix-huit
formes d'aphasie sont ainsi prévues : « une étrange dialectique a
remplacé l'observation clinique ». Au sein même de l'école associa-
tionniste des révisions devaient être tentées pour simplifier, grâce
à un retour à la clinique, cette multitude de syndromes qui n'exis
taient que dans la pensée des auteurs. C'est ainsi qu'avec Freud
(dont c'est un aspect généralement oublié de l'œuvre) et avec Déjé-
rine, on arrive à deux formes essentielles de l'aphasie : une aphasie
d'expression et une aphasie de compréhension, accompagnées toutes
deux d'une diminution de l'intelligence. C'est à cette époque aussi
que paraissent les travaux de Pitres qui reprend le syndrome
d'aphasie amnésique pour rendre compte plus fidèlement des don
nées de l'observation clinique, retrouvant ainsi la pensée de Trous
seau discréditée par les assoeiationnistes. C'est aussi le travail peu
connu de Grashey de Würzbourg que M. Ombredane, après Wer-
nicke, nous rappelle à juste titre : il « considérait le cerveau comme
un organe de sommation des excitations qui permet la représenta
tion de certains ensembles sous des considérations déterminées de
durée des excitations et de rapidité de la sommation ». La nécessité
d'un synchronisme, des variations possibles des seuils permettait 659
de rendre compte simplement des déficits électifs que l'on reacontre
et certains paradoxes du comportement des malades, par impossib
ilité d'intégrer des données échelonnées sur une durée déter
minée.
Avec les critiques souvent utiles de Bergson et de P. Marie, les
thèses associationnistes devaient se trouver sérieusement compro
mises au début de ce siècle. Le déficit global de l'intelligence deve
nait de nouveau le centre du symptôme et la thèse des localisations
spécifiques semblait de nouveau compromise, bien que C. Foix,
diseiple de Marie, ait fait marche arrière sur bien des points pour
■échapper à la thèse un peu trop simple de son maître.
Toute l'histoire de l'aphasie semblerait ainsi une série d'oscilla
tions entre la thèse spécifiste et l'antithèse globaliste si un troisième
terme ne s'était pas dégagé. Historiquement, il est apparu au
milieu même de la querelle : Baillarger expose ses vues nouvelles à
l'Académie de Médecine en 1865, et c'est à cette époque que Jackson
les reprend et les développe jusqu'en 1893. Dans un ouvrage précé
dent, M. Ombredane avait déjà ramené l'attention sur Baillarger
dont Jackson se réclamait : il s'agit de considérer l'aphasie comme
« constituée par l'abolition des incitations motrices volontaires et
la persistance des incitations motrices spontanées ou automatiques ».
De Jackson à Head, c'est une nouvelle conception de l'aphasie qui
se développe : contre Bastian Jackson va défendre l'idée que l'unité
linguistique n'est pas le mot mais la proposition, opinion qu'à la
même époque Humboldt défendait en Allemagne où elle allait
influencer Pick. Une plus saine conception de la conduite verbale,
une meilleure observation clinique amenaient à la distinction de
niveaux fonctionnels différents : on ne doit pas confondre le « lan
gage supérieur » volontaire et adapté et le « langage inférieur »
émotionnel et stéréotypé. Comme le disait Max Müller (1866) :
« Le liangage commence où l'interjection finit. » On peut alors dire
que l'aphasique est un malade « dont l'activité verbo-perceptive
ne peut pas dépasser la phase subjective où les perceptions et les
expressions se présentent automatiquement ». On arrive ainsi à la
phase contemporaine de cette longue histoire, avec les noms de
Pick, Head, Lotmar, Isserlin et avec ceux qui voient dans le trouble
aphasique un effet d'une modification générale de la structure du
comportement : von Monakow, van Woerkom, Mourgue, Goldstein.
C'est le débat encore bien actuel entre « noéticiens » et « anti-noéti-
ciens a sur le niveau auquel il faut situer l'atteinte et sur son mode
d'action et de retentissement. C'e$t par rapport à ce débat auquel
l'historique servait d'introduction en le restituant dans sa véri
table perspective, que M. Ombredane va développer sa conception
personnelle dans le dernier tiers de son ouvrage.
L^auteur commence par reprendre l'analyse qu'il avait déjà expo
sée dans les Mélanges P. Janet des différents niveaux d'usage du ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES 660
langage : usage affectif, ludique, pratique, où la détermination
se fait essentiellement par la situation, et usages représentatif et
dialectique où le langage se détache de l'action et est déterminé
par procédé. L'aphasie apparaît alors comme la désintégration de
l'élaboration volontaire des propositions verbales. On s'explique
alors la facilitation de l'élocution par la situation affective chez
ces malades qui ne peuvent dire le « mot » qu'on leur demande
de prononcer volontairement, mais chez qui il apparaît spontanément
dans la colère par exemple. A côté de ce premier aspect, l'auteur
dégage le syndrome de désintégration phonétique (qu'il avait révélé
dès 1939 avec Alajouanine et M. Durand). Le langage qui se défait
rejoint le langage en train de se faire chez l'enfant, et on assiste à
une régression à des possibilités primitives d'articulation que l'on
peut comprendre si, au lieu d'y voir un désordre quelconque, on
sait y voir le passage à l'articulation de phonèmes plus simples (au
point de vue phonétique et sans doute phonologique comme l'a
montré Jackson). L'atteinte porte ainsi sur des niveaux différents :
1° faiblesse articulatoire de caractère paralytique; 2° rigidité postu-
rale et disposition syncinétique de caractère dystonique; 3° apraxie
du type idéo-moteur; 4° système d'inhibitions centrales avec dédif
férenciation des excitants et grossièreté des réactions, lenteur et
persévéra tion.
A côté du trouble de l'élaboration des propositions verbales, il
y a le trouble de l'appréhension des propositions verbales. On doit
alors distinguer différents niveaux de compréhension (Jackson parl
ait déjà de compréhension automatique). Le sens d'une proposition
verbale, même d'un seul mot, dépend « d'un rapport texte-contexte
qui se renouvelle et fluctue sans cesse ». L'aphasique est incapable
d'effectuer ce « va-et-vient incessant entre des formes sonores saisies,
des schématisations visuelles éveillées, des gestes de langage ébau
chés ». Il y a absence de compréhension souvent par impossibilité
de formuler pour soi-même la question posée ou l'ordre donné.
Reste le problème du déficit intellectuel généralisé mis par
P. Marie au premier plan des désordres aphasiques, renouvelé par
K. Goldstein avec son opposition entre « attitude catégorielle » et
« attitude concrète ». C'est à ce problème que M. Ombredane apporte
sa solution dans le dernier chapitre de son livre : l'Aphasie et l'él
aboration de la pensée explicite. L'exploration de ce déficit intellec
tuel à l'aide de différents textes nous montre l'aphasique incapable
d'apprendre par suite du développement progressif de l'inhibition;
esclave des effets concrets des situations, surtout s'il y a résonance
affective; incapable de s'écarter des données du problème et de grou
per des propositions; plus sensible aux différences qu'aux ressem
blances. Régression à des comportements plus primitifs d'aspect
infantile, fatigabilité rapide, résument ce tableau : quelle est alors
sa relation au trouble du langage? Pour l'auteur, « la réduction du

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