— Livres - compte-rendu ; n°2 ; vol.53, pg 673-704

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L'année psychologique - Année 1953 - Volume 53 - Numéro 2 - Pages 673-704
32 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1953
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D. Anzieu
F Bresson
P. Buser
S. Ehrlich
J.-M. Faverge
A. Fessard
Paul Fraisse
P. Jampolsky
Geneviève Oléron
Pierre Oléron
Maurice Reuchlin
M. Roche
II. — Livres
In: L'année psychologique. 1953 vol. 53, n°2. pp. 673-704.
Citer ce document / Cite this document :
Anzieu D., Bresson F, Buser P., Ehrlich S., Faverge J.-M., Fessard A., Fraisse Paul, Jampolsky P., Oléron Geneviève, Oléron
Pierre, Reuchlin Maurice, Roche M. II. — Livres. In: L'année psychologique. 1953 vol. 53, n°2. pp. 673-704.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1953_num_53_2_30148— LIVRES II.
A history of psychology in autobiography (Une histoire de la
psychologie par V autobiographie). — In-8° de 356 pages, Worc
ester, Clark University Press, 1952.
Ce quatrième volume d'une brillante série contient les auto
biographies de quinze psychologues parmi les plus grands : Bingham,
Boring, Burt, Elliott, Gemelli, Gesell, Hull, Hunter, Katz, Michotte,
Piaget, Piéron, Thomson, Thurstone, Tolman. On est heureusement
surpris de la place importante accordée aux psychologues européens
par contraste avec le manque d'audience qu'ont leurs œuvres tant
qu'elles ne sont pas traduites.
Il est difficile de situer ces autobiographies des hommes qui ont
occupé la première place dans la psychologie entre 1920 et 1950.
Leurs œuvres furent diverses comme furent diverses leurs moti
vations et c'est cependant par leurs efforts que la psychologie
s'est définitivement constituée comme science. Ces autobiographies
au-delà de ce qu'elles nous apprennent des hommes eux-mêmes sont
fort précieuses pour, comprendre le développement même de la
psychologie.
P. F.
MARX (M. H.). — Psychological theory. Contemporary readings
(Théorie psychologique, choix de textes contemporains) . — In-8°
de vii-585 pages, New- York, The MacMillan Company, s. d.
Ce choix de textes témoigne de l'intérêt porté de plus en plus aux
États-Unis sur les problèmes théoriques. L'ouvrage est divisé en
deux parties : Construction théorique et fondements théoriques.
La première groupe, à côté du nom de l'auteur, des articles de Ste
vens, Spence, Tolman, Meehl, E. Brunswick, Allport, Hull, Thurs
tone, Brown, Lewin, Kantor, Bergmann, etc. Les premiers chapitres
portent sur l'opérationalisme et sa discussion, les niveaux d'expli
cation, les rapports entre hypothèse et constructions théoriques.
L'auteur réunit ensuite des articles portant sur des domaines plus
particuliers : technique logico-mathématique, mesure en psycho
physique, analyse factorielle, analyse opérationnelle. Enfin les
problèmes liés aux notions de champ, d'interaction dans le compor
tement et à la psychanalyse. :
674 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
La deuxième partie passe en revue les formulations théoriques
essentielles des principaux champs de la psychologie : perception,
apprentissage, dynamique psychologique, personnalité, interactions
sociales, où l'on retrouve les noms des principaux psychologues
contemporains aux Etats-Unis. Enfin une bibliographie et un index
terminent l'ouvrage.
Ce livre est intéressant comme choix de textes; il met commodé
ment sous la main des articles essentiels qu'il serait fastidieux de
rechercher. On peut toutefois craindre qu'il ne donne une fâcheuse
impression d'éclectisme au lecteur non averti et qu'il l'empêche de
voir concrètement comment se posent les rapports de la théorie
et de l'expérience. Il manque d'une perspective critique affirmée
qui situe les différents problèmes. Enfin on ne peut que regretter, une
fois de plus, que les bibliographies des ouvrages américains ignorent
qu'il y a des laboratoires et des recherches au-delà des frontières
des U. S. A. ;
F. B.
SKINNER (B. F.). — Science and human behavior (Science et
comportement humain). — In-16 de 461 pages, New- York, The
MacMillan Company, 1953.
Le terme de behavior n'est pas un hasard dans le titre. L'ouvrage
de Skinner représente un nouvel effort pour établir un behaviorisme
intégral et constituer la psychologie en une science indiscutable.
Avec beaucoup de force Skinner montre que nos descriptions du
comportement tournent court. Nous invoquons des entités qui sont,
ou des intermédiaires ou des concepts descriptifs, mais jamais expli
catifs. Nous parlons ainsi de nerf, de psychisme, ou de besoin, d'in
térêt, de motivation, de narcissisme, de traits, etc., mais ce sont
toujours des marques de notre ignorance, des personnalisations des
causes, non des explications. Seule une analyse fonctionnelle qui
cherche dans notre environnement les causes mêmes de notre conduite
peut permettre de constituer la science du comportement. Nous
retrouvons le schéma fondamental du behaviorisme : la recherche
des liens situation-réponse.
Deux principes fondamentaux peuvent expliquer toutes nos
conduites :
1° Le conditionnement au sens de Pavlov.
2° Le renforcement. Ce deuxième principe demande plus d'expli-
citation.
A côté de nos conduites conditionnées il faut distinguer des opé
rant behavior qui, d'occasionnelles, peuvent être déterminées (ren
forcées) par l'effet même qui accompagne ces conduites, qu'il soit
en relation ou non avec la conduite. Nous sommes devant une large
généralisation de la loi de l'effet de Thorndike. Les agents renforça
teurs dont la valeur peut être directe (nourriture en réponse à une LIVRES 675
action) ou conditionnée (la lumière qui signale la nourriture) peuvent
agir comme récompense ou comme punition ou plus exactement pour
affermir ou affaiblir une conduite. Dans les deux cas ce peut être
par la présentation ou le retrait de renforçateurs positifs ou négatifs.
Ces principes du conditionnement et du renforcement ne peuvent
cependant agir que sur des organismes sensibilisés. Ici l'auteur dans
la ligne même de sa théorie opte pour des fondements strictement
biologiques, qui ramènent à l'axe manque-satiété (deprivation-satia
tion) .
A partir de cette base, tout l'effort de notre auteur consiste à ne
faire appel pour expliquer les comportements qu'à l'environnement
en relation avec nos actions, et il cherche à montrer que l'on peut
atteindre ce résultat sans faire appel à des déterminants intérieurs,
personnels. Amené à rencontrer le problème de la volonté et de la.
liberté, il l'aborde par le biais du contrôle de soi-même. Il l'analyse
comme étant l'effet d'une réponse qui agit sur l'environne
ment de manière à modifier la probabilité d'une autre réponse dite
contrôlée. L'existence et la force de la réponse contrôle s'expliquent
simplement par les renforcements qui se produisent en sanction de
ce contrôle (ex. : éviter de manger un mets qui vous fait mal à l'e
stomac. La réponse contrôle « éviter de » est renforcée par l'évitement
du mal).
Il reconnaît que dans notre environnement une partie a un carac
tère spécial : c'est notre organisme. Cette partie est privée en ce
sens qu'elle agit sur nous sans que les autres puissent en avoir une
connaissance directe. Mais ceci ne lui confère aucun privilège spécial,
si ce n'est que l'identification de ses messages pose les problèmes
de langage bien connus. Les images ne font pas non plus difficulté :
elles s'expliquent par des phénomènes de conditionnement (la cloche
du dîner fait saliver et évoque les mets) ou par un opérant seeing
(l'évocation de ce qui nous manque donne naissance à des images
qui ont un pouvoir renforçateur lié à leur ressemblance avec l'objet
qui supprime le manque).
Au lieu de parler du moi, Skinner préfère parler des « moi » qui
sont des ensembles fonctionnels de réponses, l'unité étant due aux
conditions d'action, ou aux milieux, ou aux formes de privation.
Dans la mesure où il y a des relations entre ces moi, on peut parler
du moi, mais en n'en faisant jamais une entité.
Sur ces fondements psychologiques il est assez aisé de montrer
quels sont dans l'environnement le rôle des autres personnes et le
contrôle que le groupe exerce sur nos conduites par le jeu des ren
forcements. Pour mieux assurer ce contrôle, le groupe organise
d'ailleurs des agences qui sont le gouvernement, la religion, l'éduca
tion et même la psychothérapie.
L'idée centrale de l'auteur est que la science psychologique peut
permettre un véritable gouvernement des hommes. Leur malheur 676 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
vient du retard des sciences humaines sur les sciences de la nature.
Par le jeu des renforcements il est possible d'agir sur les conduites
humaines puisque l'homme n'est pas libre. La psychologie permettra-
t-elle l'installation des tyrannies totalitaires? Skinner n'a pas évité
ce problème, mais il pense qu'un régime n'est fort et stable que si
les renforcements positifs l'emportent. En d'autres termes les excès
d'un contrôle entraînent des réactions et des contre-contrôles. Il
adopte, au fond, pour les espèces comme pour les cultures, une pers
pective darwinienne et il pense qu'en définitive ne subsisteront que
les cultures où le meilleur équilibre se réalisera entre les contrôles
et les contre-contrôles.
Ces perspectives un peu vastes ne doivent pas faire sous-estimer
l'importance de cet ouvrage. Nous sommes devant une théorie très
solide du comportement. L'auteur a voulu supprimer toute note et
toute référence mais le lecteur averti n'aura pas de peine à retrouver
tous les fondements expérimentaux de cette doctrine.
Il n'est certes pas possible dans le cadre d'un compte rendu d'en
signaler toutes les richesses, ni d'en discuter les faiblesses. La prin
cipale a sa source dans le souci de vider l'homme de tout rôle
déterminant. Il reste cependant le médiateur entre toute situation
et les réponses possibles. C'est à travers sa constitution, son expé
rience, son action, que toutes les données d'une situation sont res
tructurées.
Si l'animisme est toujours un aveu d'ignorance, il reste cependant
vrai que les déterminations de notre action sont à rechercher dans
le sujet, mais un sujet qui n'a évidemment de réalité que dans les
rapports qu'il a établis avec son milieu.
P. F.
JEFFRES (L. A.). — Cerebrals mechanisms in behavior (Les
mécanismes cérébraux du comportement) . The Hixon Symposium,
avec la participation de H. W. Brosin, W. C. Halstead, H. Klu-
VER, W. KÖHLER, K. S. LaSHLEY, W. S. McCuLLOCH, J. VON
Neumann, et pour les discussions, R. W. Gerard, H. S. Liddell,
D. B. LlNDSLEY, R. LOENTE DE No', J. M. NlELSEN, P. WeISS,
A. van Harreveld, L. Pauling, J. Stroud, C. A. Wiersma,
L. Woodbury. — In-8° de 311 pages, New- York, McGraw Hill,
1951.
Ce livre est le compte rendu d'un brillant symposium (The Hixon
Symposium) tenu en 1948 au California Institute of Technology.
En dehors de l'intérêt des six articles majeurs qu'il contient, on ne
saurait trop vanter la qualité des discussions, soigneusement trans
crites et mises au point, et qui occupent près de la moitié du volume.
Les points de vue les plus divers s'y sont affrontés. On pouvait s'y
attendre, étant donné la variété des spécialistes que l'on avait réussi
à rassembler : à côté de biologistes, de physiologistes, de psychologues LIVRES 677
ne trouvait-on pas en effet, entre autres, un mathématicien et un
biochimiste? Il y a là une formule qui se répand et qui est certain
ement féconde.
Les deux premières contributions présentées dans le livre sont
du domaine de la cybernétique. De la première, consacrée sous la
plume du mathématicien J. von Neumann à la « Théorie logique et
générale des automates », extrayons seulement quelques considé
rations qui touchent aux problèmes biologiques. Après avoir rappelé
que les automates, et en particulier les machines à calculer, se classent
en deux catégories, machines analogiques (à variations continues)
et machines digitales (utilisant des chiffres), von Neumann souligne
le caractère mixte des machines vivantes et en particulier le carac
tère mixte du fonctionnement nerveux : il croit cependant qu'on peut
en première approximation simplifier le problème et traiter le neu
rone comme un relais fonctionnant selon le principe du « tout ou
rien », dans une machine digitale à numération binaire; mais
avec une prudence que nous louons et qui n'est pas le fait de la major
ité des autres cybernéticiens, il ajoute qu'il ne veut pas préjuger
d'une question à propos de laquelle le dernier mot n'a pas été dit.
Et, en effet, il est bien certain que le « tout ou rien » ne régit pas toute
la dynamique neuronale.
Considérant ensuite d'un point de vue axiomatique la théorie
formelle des réseaux nerveux, telle qu'elle fut établie par McCulloch
et Walter Pitts en admettant un mécanisme élémentaire du type
« tout ou rien », il en présente ainsi le résultat essentiel : toute forme
bien déterminée d'un comportement qui peut « complètement et
sans ambiguïté » être exprimée en mots est ipso facto réalisable dyna
miquement par un réseau nerveux d'extension limitée. Mais en est-il
de même pour tout thème de comportement pris dans son entier?
On conçoit encore, dit von Neumann, qu'il soit possible d'exprimer
complètement l'opération qui assigne une même catégorie à deux
triangles, par exemple; mais personne n'essayerait en un temps ra
isonnable de décrire dans sa généralité le concept même d'analogie.
Il faudrait, dit-il encore, une nouvelle logique pour comprendre les
machines de haute complexité : l'étude du système nerveux ne con-
duira-t-elle pas à une transformation, à une « pseudo-morphose »,
de la logique elle-même? Suivent des considérations abstraites sur
le concept de complication, sur la théorie des automates selon Turing
et sur la possibilité de concevoir des systèmes capables d'en cons
truire d'autres et en particulier de se reproduire. N'y aura-t-il pas
nécessairement dégénérescence de complexité? Von Neumann about
it à cette conclusion surprenante qu'à partir d'un certain degré de
complication, les produits du système pourraient être aussi comp
lexes, ou même plus complexes que le système d'origine.
La seconde contribution est de Warren McCulloch; elle s'intitule :
« Pourquoi l'esprit est dans la tête. » II y est parce que l'esprit est
J.'a.NNIÏE PSYCHOLOGIQUE, LUT, FASC. 2 43 678 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
un système de relations et que, dans la tête et seulement là, nous
trouvons une machine particulière, le cerveau, dont les connexions
et le dynamisme peuvent rendre compte - — en principe du moins — -
de la plupart des opérations relationnelles de l'esprit. Dans le style
imagé mais parfois assez obscur qui lui est personnel, l'auteur passe
en revue les concepts et les mécanismes nerveux généraux d'où il
est parti pour essayer de rendre compte des principales opérations
mentales. Nous ne reviendrons pas sur ces thèmes qui, depuis bien
tôt dix ans, ont fait si souvent l'objet de discussions et de publica
tions de la part de l'école cybernéticienne. La question est de savoir,
comme le dit Lorente de No' dans la discussion qui suit, ce qui res
tera de la théorie, car il est probable que beaucoup de détails ne
subsisteront pas. En particulier, l'idée que la mémoire dépendrait
d'un mécanisme de réverbérations indéfinies d'influx nerveux dans
des circuits neuroniques fermés est loin d'être acceptée par tous
les neurophysiologistes. Von Neumann fait remarquer que la capac
ité mnémonique est sûrement beaucoup plus vaste que les possi
bilités d'aiguillages sélectifs aux synapses. Lashley observe qu'un
souvenir, en tant que capacité de reproduire toute une séquence de
configurations mentales ou d'activités motrices, suppose la mise
en jeu non d'un circuit réverbérant, mais probablement de millions
de neurones, impliqués aussi dans d'autres patterns mnémoniques.
La question de la possibilité d'un stockage des souvenirs sous forme
de traces matérielles statiques ou « engrammes » soulève immédiate
ment celle de la composition spécifique et de la différenciation
chimique des neurones, et les travaux récents de chemoarchitectonie
neuronale sont évidemment bien faits pour attirer notre attention
sur cet aspect infra-neuronique de l'activité nerveuse et sur ses
rapports avec la détermination du comportement. R. W. Gerard,
H. Klüver, P. Weiss, ainsi que le chimiste Pauling interviennent ici
dans ce sens, pour rappeler l'importance probable et généralement
méconnue par les cybernéticiens de facteurs moléculaires spéci
fiques : Weiss notamment lance l'idée que, dans les processus per
ceptifs, les éléments du système nerveux pourraient « reconnaître »
une constitution chimique, et cela en vertu de leurs propres caracté
ristiques moléculaires. Plus loin, à la fin de son article, le psycho
logue W. C. Halstead consacrera une page à mentionner ce qu'il
développe longuement ailleurs (Brain and Behavior, Comp. Psychol.
Monogr., 1950, 103, pp. 94), à savoir la possibilité que dans tout
apprentissage il y ait transformation de protéines nerveuses spéci
fiques, d'une forme non organisée en une forme organisée, avec
apparition concomitante de propriétés électriques nouvelles, par suite
de la redistribution des électrons superficiels de ces macromolécules,
qui sont en fin de compte les « organisateurs » de toutes les grandes
manifestations de la vie.
Ces discussions et ces divergences de vues à propos du support LIVRES 679
nerveux des phénomènes mnémoniques ne sont qu'un des aspects
de la querelle permanente qui oppose ceux qui, dans le fonctionne
ment nerveux, donnent la prééminence aux mécanismes discontinus
et s'appuient sur les modèles « digitaux », et ceux qui, à l'extrême
opposé, mettent à sa base des mécanismes continus (champs élec
triques, chimiques, osmotiques, etc.). McCulloch réplique qu'on peut
toujours trouver à ces derniers une équivalence « digitale » qui per
mette de les éliminer. Gerard se trouve choqué — à bon droit pen
sons-nous — par ce procédé simplificateur qui tend à dissimuler l'une
des propriétés les plus importantes peut-être du système nerveux
central. Pour Weiss, ces propriétés de champ (field properties)
— notamment présentes dans les manifestations de l'activité ment
ale — ne sauraient être matérialisées par de simples ensembles
de neurones, actifs ou inactifs : il faut tenir compte de l'organisation
physico-chimique de leur environnement. Un pas de plus, et nous
aboutissons à la théorie déjà ancienne, bien connue, de l'isoniorphisme
psychophysique de W. Köhler, théorie que son auteur, présent au
débat, n'a pas manqué de faire valoir à nouveau comme la seule
alternative possible en face de l'hypothèse dualiste. « ...Le caractère
atomistique de la neurophysiologie du Dr McCulloch empêche toute
approche directe vers les faits déterminés par des relations, telles
que les formes visuelles », dit-il. Tandis que « si nous nous représen
tons la fonction corticale en termes de physique du champ continu
plutôt que d'impulsions dans des neurones, la difficulté disparaît ».
Et plus loin : « Ou bien les caractéristiques structurales d'un carré
perçu visuellement sont entièrement déterminées par sa contre-partie
corticale. Alors ce processus cortical doit avoir les caractéristiques
structurales du carré. Ou bien nous supposons que le carré visuel a
des caractéristiques structurales propres qui ne sont pas présentes
dans le processus cortical. Alors... le monde psychologique constitue
un milieu particulier... tout à fait séparé des conditions corticales... »
On voit que les vieilles thèses de la Gestalt Psychologie, réfugiées
aujourd'hui dans l'opposition, trouvent encore à s'insérer d'utile
façon dans une discussion moderne. On n'en finirait d'ailleurs pas
de tirer de celles qui se déroulèrent au cours de cette réunion des
enseignements susceptibles d'intéresser le psychologue aussi bien
que le physiologiste.
Retrouvons Köhler dans sa contribution principale, qui porte
ici sur la « Détermination relationnelle dans la perception » et qui
comporte un essai de vérification électroencéphalographique de
l'hypothèse formulée il y a treize ans par cet auteur [Dynamics in
psychology, 1940, New-York) selon laquelle le processus qui sous-
tend la structuration dans le champ visuel serait de la nature d'un
courant électrique, ce courant devant avoir lieu quand l'excitation,
dans une région du cortex visuel, diffère de celle d'une région adja
cente. Un tel déséquilibre électrique doit pouvoir se produire, si la ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES 680
théorie est vraie, lorsqu'une partie du champ visuel est occupée,
pendant un certain temps, par une figure bien distincte du fond (objet
inspecté : soit I) : en fait, ainsi que Köhler et Wallach (Proc. Amer.
Philos. Soc, 1944, 88, 269) l'ont montré après J. J. Gibson ( J. exper.
Psychol., 1933, 16, 1) il se produit dans ces conditions un phénomène
perceptif appelé figurai after-effect, consistant en ce que les relations
spatiales entre les parties d'une configuration-test T présentée aussi
tôt après le retrait de l'objet I apparaissent altérées. Köhler emploie
le mot de « satiation » (satiété, saturation) pour caractériser la modif
ication locale qu'il met à la base du phénomène et qu'il localise
dans le cortex visuel (et non dans la rétine, car on peut examiner I
avec un œil et T avec l'autre). La théorie électrique expliquerait
facilement la saturation et sa distribution décrémentielle autour de
l'objet I : il s'agirait d'un simple processus de polarisation (ou élec
trotonus), capable d'amener une distorsion dans le champ électrique
normal de la configuration-test.
Köhler prétend apporter à l'appui de son interprétation — et,
par-delà le figurai after-effect, à de sa théorie générale du méca
nisme cérébral de la perception — un certain nombre de tracés met
tant en évidence des variations électriques extrêmement lentes (plu
sieurs secondes) recueillies sur le. scalp avec une amplification en
courant continu, lorsqu'un objet visuel, lentement déplacé, traverse
la zone de fixation. Il s'est évidemment préoccupé d'éliminer les
principales causes d'erreur, mouvements oculaires, él^ctrorétino-
gramme, réaction électro-dermale (Gerard ajoute les variations ci
rculatoires et Lorente de No' les accroissements de métabolisme),
mais nous ne sommes pas autrement convaincu qu'il y ait réussi,
car la preuve est difficile et il n'apparaît pas que toutes les contre-
épreuves attendues aient été essayées. Köhler lui-même se garde
d'être catégorique. La discussion qui suit souligne les difficultés
de l'interprétation, mais aussi l'intérêt de ce thème de recherches
à propos duquel se marque une fois de plus l'opposition entre deux
conceptions des mécanismes de base de l'activité nerveuse.
C'est aux problèmes neurophysiologiques soulevés par l'orga
nisation des successions temporelles que s'attaque Lashley, dans une
contribution originale et lucide qui a pour titre : « The Problem of
serial order m behavior. » Le langage, parlé ou écrit, offre des exemples
typiques, et son importance chez l'Homme dans l'organisation de
la pensée en fait un objet d'étude d'intérêt considérable. Les séquences
motrices posent d'ailleurs des problèmes analogues, mais plus faciles
à interpréter en termes de mécanismes nerveux. Qu'est-ce qui déter
mine l'ordre de succession dans une organisation syntactique ou
motrice? Les théories faisant intervenir des chaînes associatives,
à chaînon moteur (Washburn, Watson), ou purement centrales
(Titchener), ne sont plus défendables. Mais l'ordre ne dépend-il pas
d'une image anticipatrice, d'une intention préalable, d'une vague LIVRES 681
« tendance déterminante »? Il ne le semble pas non plus, et pour
Lashley, le mécanisme qui détermine l'activation sériée des éléments
moteurs serait indépendant à la fois de ces éléments et de la struc
ture de la pensée. Ainsi, dans le lapsus, un ordre incorrect s'impose
en dépit d'une idée clairement conçue. Il existe des schémas généraux
d'action qui déterminent les séquences d'actes spécifiques particul
iers, actes qui en eux-mêmes n'auraient aucune vertu d'organisa
tion temporelle. Dans la discussion. P. Weiss appuiera fortement
cette manière de voir, à la lumière de certaines données de la bio
logie animale. La structure des patterns de comportement, de 1' « out
put », n'est aucunement le reflet, même lointain, de 1' « input » fourni
par l'environnement. Celui-ci n'est qu'un déclencheur sélectif d'ac
tivités intrinsèques ayant leur structure propre et préformée (cf. la
précession de l'organisation motrice sur l'innervation sensorielle,
d'après les travaux de Coghill, et le caractère impérieux et immuable
de cette organisation, même lorsqu'elle représente une gêne pour
l'animal, comme Weiss s'est attaché à le montrer sur ses monstres
naturels ou expérimentaux). Quelle est la base de ces structures
temporelles, nous sommes loin encore, dit Lashley, de pouvoir nous
en faire une idée claire. Les mécanismes nerveux d'intégration spa
tiale sont plus à notre portée que les mécanismes
temporelle. Mais il y a entre eux des interactions et une certaine
interchangeabilité. Si les traces mnémoniques sont en quelque mesure
statiques et persistent côte à côte, il faut admettre qu'elles sont
spatialement différenciées : pourtant les souvenirs reviennent à peu
près toujours selon un ordre invariable : il y a là un des aspects prin
cipaux de ce grand problème du « serial order ».
« Brain and intelligence », tel est le titre de la contribution fournie
par W. C. Halstead, professeur de psychologie expérimentale à
l'Université de Chicago. On retrouve ici les idées les plus intéres
santes parmi celles qu'il développa dans un livre antérieur, publié
sous le même titre (University of Chicago Press, 1947). Une double
critique de méthodologie d'abord : l'insuffisance du QI pour déceler
les déficits de l'intelligence dans les lésions cérébrales (pathologiques
ou opératoires), l'insuffisance de nos critères habituels de spécifica
tion des lésions. Comment dans ces conditions prétendre confronter
les données cérébrologiques avec celles de la psychométrie de l'i
ntelligence? De larges ablations de matière cérébrale (jusqu'à 30 %)
peuvent laisser inchangé le QI : plutôt que d'en déduire que l'inte
lligence n'a pas été altérée, Halstead préfère croire que nos tests sont
insuffisants. La distinction entre activité et niveau, due au génie
d'Alfred Binet — évoqué ici avec la plus sincère admiration — doit
être toujours présente à l'esprit dans de telles confrontations : or,
on peut douter que la plupart de nos « échelles » d'intelligence aient
été jusqu'ici vraiment adéquates à mesurer un pur niveau, abstrac
tion que l'on est bien obligé d'atteindre à travers une performance.

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