Manger du chien ? C'est bon pour les sauvages ! - article ; n°136 ; vol.35, pg 75-94

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L'Homme - Année 1995 - Volume 35 - Numéro 136 - Pages 75-94
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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Jacqueline Milliet
Manger du chien ? C'est bon pour les sauvages !
In: L'Homme, 1995, tome 35 n°136. pp. 75-94.
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Milliet Jacqueline. Manger du chien ? C'est bon pour les sauvages !. In: L'Homme, 1995, tome 35 n°136. pp. 75-94.
doi : 10.3406/hom.1995.370000
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hom_0439-4216_1995_num_35_136_370000Jacqueline Milliet
Manger du chien ?
C'est bon pour les sauvages !
pas primordiale processus Jacqueline autres comme d'élever seulement que à des l'extérieur domesticatoires le Milliet, car compagnons, maintien du il recoupe respect des Manger de aires la ou en soit la proximité du de notion vigueur chien cynophagie, non-respect les de mettre ou dans ? territoire C'est de les l'éloignement à d'un bon mort sociétés modalités social pour interdit et de les humaines. et les des de alimentaire animal sauvages cette manger. chiens pratique et On ! permet a — mais une remarque À importance ne plutôt l'intérieur donc relèvent entre soit des
« f | ^ ous ceux qui en avaient mangé déclarèrent qu'ils n'avaient jamais
I mangé viande plus savoureuse et que désormais ils ne mépriseraient
M plus la de chien » (Cook, cité in Chalumeau 1954 : 80). Les
expériences gastronomiques des compagnons du capitaine Cook témoignent de
la fragilité des repères culturels en matière alimentaire. Cook lui-même admet
assez facilement que la viande de chien offerte par Obiriha, la reine des Maori,
n'est pas si mauvaise : « M. Banks ayant acheté un panier de fruits, parmi les
quels se trouvait une cuisse de chien apprêtée pour être mangée, plusieurs
d'entre nous y goûtèrent et trouvèrent que cette viande était estimable » (cité in
ibid. : 79). Comment résister au plaisir communicatif des Maori pour ces mor
ceaux de choix auxquels ils furent pourtant obligés de renoncer au contact des
Européens (Buck 1930 : 127) ? Européens qui, comme on le verra plus loin,
s'accommodent d'un interdit alimentaire plus ou moins strict quand ils sont
seuls en cause et l'appliquent de façon draconienne quand il sert d'étendard à
leurs croisades civilisatrices.
De tout temps, c'était faire preuve d'un zèle civilisateur que d'obliger
l'Autre à renoncer à ses interdits. L'intervention espagnole contre les peuples
précolombiens fut particulièrement brutale et efficace : les « mauvaises » habi
tudes furent éradiquées en même temps que les Indiens. Todorov (1982 : 211)
raconte comment le dominicain Diego Duran (env. 1537-1588) s'offusque des
festivités aztèques : « Aller au marché, offrir des banquets, manger telle ou telle
L'Homme 136, oct.-déc. 1995, pp. 75-94. 76 JACQUELINE MILLIET
nourriture (par exemple les chiens muets), se soûler, prendre des bains : tous
ces actes ont une signification religieuse et doivent être éliminés ! » La guerre
continue, ou presque, comme le montrent dans un autre contexte les récentes
agressions racistes à Rostock (ancienne Allemagne de l'Est) contre les
Tsiganes, les communistes, les immigrés accusés de tuer des chiens et des chats
pour les manger (Le Guilledoux 1992 : 4).
On comprend du même coup pourquoi réintroduire une pratique autrefois
prohibée devient un acte de résistance au pouvoir colonial et aux monothéismes
conquérants. Dans le Sud algérien, la jeune génération des Ibadites en conflit
avec les interdits islamiques se distingue en organisant des beuveries autour
d'un ragoût de chien dans les jardins de Ouargla (Thiriet 1954 : 119). Dans les
zones de consommation traditionnelle comme Sumatra, Java, Bornéo, la Corée
et les Philippines, on résiste bravement aux pressions musulmane et chrétienne
en continuant à manger du chien.
Quelques repères de méthode
II n'est pas rare de voir invoquer l'absence de cynophagie comme argument
en faveur du degré supérieur de civilisation des sociétés occidentales. Ritvo
(1987 : 20) montre le rôle joué par la cynophagie dans les théories évolution-
nistes de l'Angleterre victorienne ; on doutait alors de l'appartenance à la
famille humaine des peuples qui n'avaient pas encore domestiqué le chien : ces
sociétés n'avaient pas émergé de la barbarie, elles ne rélevaient que pour le
manger ! On allait même jusqu'à opposer la stupidité des chiens de Polynésie et
de Chine à l'intelligence et à la vivacité de ceux de Grande-Bretagne (Bewick
1824 : 325). Rien d'étonnant, dans ces conditions, de lire que « l'anthropo
phagie est un mal endémique aux contrées deshéritées du chien » (Toussenel,
cité in Mangin 1872 : 60). L'affirmation selon laquelle le cannibalisme dépend
rait de la présence ou non du chien est rapidement réfutée : les Indiens de
Terre de Feu, pourvus d'excellents auxiliaires de chasse, sont de farouches
anthropophages ; la Tasmanie, où les chiens ont été importés par les Européens
à la fin du xvnr siècle, n'a pour autant jamais abrité de tribus cannibales.
Derrière la focalisation des explorateurs, des missionnaires et des ethno
logues sur la viande de chien et son éventuel corollaire, le rejet de la chair de
porc, il n'est que trop évident que ce sont leurs propres pratiques qui se pro
filent : « Si nous-mêmes Européens ne consommions pas de porc, l'interdit
dont sa viande est l'objet dans de nombreuses sociétés nous fascinerait moins ;
et si nous consommions du chien, sa fréquente non-consommation nous intéres
serait peut-être davantage » (Sigaut, Poplin & Centlivres 1989 : 19). Quoi de
plus humain que cette propension à se comparer à autrui ou de s'en différencier
pour défendre une habitude ? Un boucher de Ghat (Sud algérien), amateur de
chien, justifiait ainsi son choix : « J'aime la viande de chien comme les chré
tiens aiment la viande de cochon » (Thiriet 1954 : 14). Manger du chien ? 11
Simoons (1961) propose de rompre avec la logique ethnocentrique en décri
vant les faits culturels simultanément à travers l'interdit et l'usage alimentaire.
Il consacre à la cynophagie un chapitre entier, notamment à la distribution géo
graphique de cette pratique. Retenons simplement qu'il existe deux grandes
aires d'élevage et de consommation du chien : pour l'Afrique, le sud du Sahara
comprenant la forêt équatoriale et les zones adjacentes de savane de l'Afrique
de l'Ouest et du bassin du Congo ; pour l'Asie, la Chine, la Corée et jusqu'à
l'est de la Sibérie, mais également le sud et le sud-ouest incluant 1' Assam et
s'étendant au delà de ce continent jusqu'aux îles Hawaï (ibid. : 92, 95, et carte :
93). Toujours selon Simoons, en dehors de ces deux grandes aires, la consom
mation du chien se produirait seulement en cas de disette ou de maladie. À ce
propos, deux courtes remarques s'imposent pour souligner que là où sa viande
est appréciée, elle est très fréquemment utilisée, comme d'autres parties du
corps de l'animal, dans la médecine, et que là où le chien n'est qu'aliment de
secours ou de cure, il n'est jamais considéré comme aussi dégoûtant que les
Occidentaux sont portés à le croire.
Il ne s'agit pas ici de vérifier si la viande de chien est particulièrement
sujette à la tabouisation. On sait depuis Douglas (1971) que les divers types de
prohibition résultent des systèmes de classification en vigueur dans une société
déterminée. Elles fournissent des réponses au déséquilibre qui menace de façon
permanente l'ordre symbolique et socio-culturel, réponses qui transcendent le
niveau social, psychologique et intellectuel. Poussée dans la direction de la
tabouisation, l'analyse de la cynophagie équivaudrait à privilégier le point de
vue des observateurs occidentaux.
Notre propos sera donc plutôt de réfléchir sur les conditions qui font que
l'on mange ou non du chien, à l'intérieur comme à l'extérieur de ces aires de
consommation, en partant de l'idée que les faits ne sont pas normaux ou except
ionnels, mais déterminés par des circonstances particulières. Quelle que soit la
société, on ne mange pas du chien, on mange un chien. On ne le mange pas fo
rcément en entier, mais seulement certaines de ses parties. Tous enfin n'en
mangent pas en même temps, ni les mêmes morceaux.
Ces modalités diverses ne relèvent pas seulement du respect ou du non-
respect d'un interdit alimentaire mais plutôt, comme on va le voir, des proces
sus domesticatoires en vigueur dans les sociétés humaines (Digard 1990 ; Hau-
dricourt 1962 ; Sigaut 1988). Ceux-ci correspondent à un ensemble de tech
niques d'élevage et d'utilisation qui se combinent entre elles. Les premières
relèvent d'une infinité de façons d'agencer les trois exigences fondamentales de
la domestication — l'alimentation, la protection et la reproduction — , exi
gences auxquelles les animaux doivent répondre pour survivre à l'état sauvage
(Barrau 1978). Le travail de repérage des techniques d'élevage se complexifie
d'autant plus que l'intervention humaine ne s'exerce pas uniformément dans
ces trois champs d'action et qu'elle dépend du rôle de l'animal. Aussi est-il
indispensable de corréler les techniques d'élevage et les techniques d'utilisa
tion, c'est-à-dire les valeurs d'usage qui correspondent aux rôles — utilitaires, JACQUELINE MILLIET 78
Carte de répartition de la pratique cynophagique d'après Simoons 1961 : 93. Manger du chien ? 79
immatériels, spécialisés ou polyfonctionnels — et aux statuts des animaux dans
les différents systèmes sociaux qui les domestiquent. Ce que les chiens ont de
particulier, c'est de vivre non seulement autour des habitations mais encore de
jouir diversement de l'autorisation d'en franchir le seuil. Ils obéissent en génér
al, comme on va le voir, à des règles spatiales qui, pour une bonne part, régle
mentent les techniques domesticatoires : contrôle plus ou moins serré de l'al
imentation et de la reproduction, manières de protéger et d'abriter les animaux,
qui fondent les multiples façons d'utiliser ou non les animaux ainsi élevés.
Un interdit élastique
Certains sites archéologiques de la Gaule septentrionale du Second âge du
fer (- 450 - 50) montrent que le traitement du chien présente plusieurs facettes.
Dans les nécropoles, il arrive qu'il ait été incinéré ou partiellement découpé ; à
Ribemont, un des chiens a eu la tête sectionnée, comme on le faisait avec les
porcs ; à Gournay, nombreux sont ceux qui ont été consommés (Méniel 1989 :
96). Pourtant, on sait que certains chiens n'ont été ni dépouillés ni consommés,
ce qui témoigne de la diversité des rapports que les Gaulois entretenaient avec
les animaux d'une même espèce (Méniel 1988 : 120). À l'époque, la condition
des porcs semble moins complexe. La plupart des sujets sont abattus entre un et
deux ans, les plus âgés le sont après avoir été utilisés pour la reproduction, les
mâles étant sacrifiés en moyenne une année avant les femelles (ibid.). Cela
prouve que les porcs étaient déjà, si l'on peut dire, spécialisés ; élevés pour leur
viande, ils se promenaient autour des habitations effectuant, tout en se nourriss
ant, un efficace service de voirie. On peut se demander pourquoi deux espèces
comme le porc et le chien ont été engagées dans des directions différentes, alors
que tout porte à croire qu'elles étaient soumises à des processus domesticat
1' « omnivorisme » et l'attrait oires comparables. Selon Haudricourt (1977),
pour les déjections humaines auraient attiré très tôt ces animaux autour des
habitations : les porcs et les chiens se seraient en quelque sorte « auto-domesti-
qués ». D'après l'hypothèse d'Eberhardt reprise et discutée voilà plus de trente
ans par Downs (1960 : 59-60 n. 8), les chiens et les porcs seraient, cultu-
rellement équivalents : le chien occupe dans certaines sociétés la place que le
porc occupe dans d'autres. Pour Poplin (1988 : 167), en Gaule et en Germanie
la viande de chien aurait certainement suivi le même chemin que celle de porc
si le chien n'avait pas été intégré au cercle familial. L'analyse paléontologique
révèle par ailleurs qu'au début du Moyen Âge, le pourcentage des restes canins
a augmenté légèrement, sans qu'il soit possible d'en déduire un accroissement
de la cynophagie (Yvinec 1988 : 124-125). Serait-ce dû au phénomène, déjà
discuté par Simoons (1961), de l'impossibilité pour les maîtres de manger et de
faire travailler les mêmes animaux familiers ?
Afin de vérifier la pertinence d'une telle question, il n'est pas inutile de se
pencher sur le cas des sociétés qui élèvent une espèce en priorité. Pour les 80 JACQUELINE MILLIET
peuples qui vivent dans la région de l'Amour, notamment les Gilyak — dont le
nom actuel est les Nivkhes — , il n'y a pas de division des tâches entre les an
imaux : les chiens sont des bêtes « à tout faire ». Ils remplacent les rennes
devant les traîneaux, fournissent peau et fourrure pour l'habillement et, après le
requin qui constitue la nourriture de base, viande pour les repas. Von Schrenk
(1881-1895) formule deux hypothèses sur l'origine de la cynophagie. Première
ment, le chien de trait peut être mangé car son maître n'entretient jamais de
relations affectives avec lui comme il le fait avec son gardien ou son auxiliaire
de chasse. On retrouve cette idée chez Linehan (1958) et plus précisément chez
Downs (1960) selon lequel les attitudes spécifiques à l'égard des chiens de
chasse procurent à ces animaux un statut privilégié. C'est le cas des lévriers en
Afghanistan et dans d'autres pays islamiques où les chiens connaissent en
général une condition peu enviable. Le second argument de von Schrenk s'arti
cule autour de l'idée que manger du chien serait une habitude assez répandue
chez les peuples paléo-asiatiques (Gilyak, Aïnou, Jesso ou Yesso), probable
ment introduite par les Chinois dans la région du Haut Amour, en direction de
l'Oussouri et du Soungari. Cependant, il souligne qu'à son époque il ne restait
plus guère que les Gilyak et les Aïnou (aujourd'hui disparus) pour se nourrir de
chien, cette habitude ayant été abandonnée ailleurs à la suite des nombreux
contacts avec les Russes pour lesquels elle est une abomination.
C'est la domestication d'une espèce unique qui, à notre avis, pourrait expli
quer l'existence de la cynophagie. Les Gilyak sont représentatifs d'un système
d'élevage que nous appellerions mixte, système qu'ils partagent entre autres
avec les Inuit — Copper Eskimo — , les Hare, les Montagnais, les Choukchi,
les Kamchadales ou Itelmènes du Kamtchatka. Tous ont coutume d'abandonner
les chiens à eux-mêmes en été et de les rappeler début octobre. Ils les feront
ensuite passer par une phase transitoire, attachés près des huttes, jusqu'à ce
qu'ils perdent une part importante de leur graisse, puissent être remis au travail
et mériter un rata quotidien. Ébouage et vagabondage aux saisons sans neige,
travail, repas et abris réguliers en hiver. Il est compréhensible que dans des
sociétés tournées vers l'élevage d'une seule espèce — le dromadaire des
Bédouins, le chien des régions arctiques et subarctiques, le porc de Nouvelle-
Guinée — , celle-ci fournisse nécessairement à la fois de la force, de la viande,
du cuir, des habits, des outils, des objets cérémoniels, tout en occupant simult
anément une place de compagnon plus ou moins durable. L'absence de diversité
oblige la société à exploiter toutes les ressources de l'animal, alors que la divers
ité entraîne une différenciation des techniques aussi bien quand l'espèce ani
male est unique que quand elle partage l'espace domesticatoire avec de nomb
reuses autres.
C'est le cas des Amazoniens qui montrent qu'il est possible de jouer sciem
ment sur les divers états — sauvage, apprivoisé, domestique et familier — et
d'agir de façon différenciée selon les animaux auxquels on a affaire. En effet,
les espèces d'animaux apprivoisés sont aussi celles qu'ils chassent et qu'ils
consomment. Les animaux familiers, qui sont là pour apaiser les « maîtres de Manger du chien ? 81
la forêt », ne sont jamais consommés, à quelques rares exceptions près. Le rôle
nourricier des femmes auprès de jeunes animaux capturés vivants consiste à
compenser le rôle destructeur des hommes qui chassent et tuent, car « il devient
légitime de manger des animaux dès lors que l'on en nourrit d'autres ! »
(Erikson 1987 : 116). L'hypothèse selon laquelle l'apprivoisement d'animaux
— dans le but de s'en faire des compagnons — serait une manière de se consti
tuer un garde-manger sur pattes, conformément à un premier stade de domestic
ation, a été souvent formulée (Maufrais 1951 ; Thevenin 1947 ; Waisbard
1969) ; elle correspond malheureusement à une totale méconnaissance des
milieux concernés, d'autant que les animaux familiers cohabitent fréquemment
avec d'autres animaux — volaille, porcs et chiens — qui ont depuis longtemps
perdu tout contact avec le monde sauvage, sauf pour tout ce qui touche à
l'ordre symbolique (Descola 1986).
Comment expliquer dès lors qu'à propos du monde urbain de l'Europe, les
sources confirment et infirment à la fois le caractère exceptionnel de la cyno-
phagie ? Parmi les dérogations généralement admises, il faut relever la guerre
qui, en provoquant la famine, autorise la cynophagie. Pendant le siège de Paris,
sous la Ligue (1594), on fait bouillir dans d'énormes chaudières des chiens et
des chats qu'on distribue aux pauvres (Uzé 1951 : 10). Lors de la guerre
franco-allemande de 1870, des boucheries de chats, de chiens et de rats font
leur apparition. Parfois même on règle leur compte aux pensionnaires du Jardin
des Plantes. Le marché du chien se tient rue Saint-Honoré et le kilo de viande
coûte 2,50 F {Le grand livre du chien, Charles Laurent 1970, cité in Mahler &
Denis 1989 : 82). Pendant la première et la deuxième guerre mondiale — pen
dant la dernière surtout, lors de la révolte de Varsovie contre les Allemands
(Fedenko 1951 : 41 ; Sorokin 1942 : 77) — , les chiens finissent dans la casse
role des populations russe et ukrainienne. Plus récemment (Wisconsin State
Journal du 11 août 1959 : 11), à Peoría dans l' Illinois, on retiendra l'exemple
de cet officier de l'armée américaine, Andrew O 'Meara, soucieux de montrer à
quelques-uns de ses amis que le chien pouvait être un aliment de survie : après
s'être emparé d'un animal errant, il le tua, l'écorcha et le mangea. Traduit
devant un tribunal et contraint de plaider coupable, il fut condamné et mis à
l'amende, non pour avoir mangé l'animal, mais pour avoir fait preuve de
cruauté à son égard.
Toutefois, peut-on vraiment interpréter l'absence de cynophagie comme
l'application d'un tabou, surtout quand la viande de chien n'est pas loin de
devenir une habitude alimentaire. En 1889 paraît en France une étude dans
laquelle sont examinées les ressemblances et les dissemblances entre viandes
de chien et de mouton, et ce afin de repérer plus facilement les fraudes (Mahler
& Denis 1989 : 82). Les Italiens qui, à la fin du siècle passé, s'installent en
Bavière et en Belgique comme ouvriers, adorent, paraît-il, la viande de chien.
L'Illustration du 10 septembre 1892 (n° 2585 : 215) fait état de la prolifération
d'abattoirs à Munich depuis leur arrivée. Pour la plupart volés, les chiens
servent non seulement de farce à saucisson, « comme cela se pratique chez 82 JACQUELINE MILLIET
nous » (en France), mais sont accommodés à toutes les sauces. Plus tard, tou
jours en Allemagne, plus précisément en Saxe (1921), le chien servira de nour
riture et sa viande subira les inspections sanitaires du IIIe Reich à partir de 1943
(Dechambre 1921 ; Charitat 1943 ; Poplin 1988). Il est vrai que c'est la guerre !
Dans cet océan de particularismes, y aurait-il des îlots de gastronomie cyno-
phagique ? C'est ce que laisse entendre la Dépêche de Constantine (13-14
décembre 1953) qui, sous le titre, « Si vous n'aimez pas ça... », indique que les
Suisses de plusieurs régions se délectent de la chair de chats et chiens ; le gou
vernement fédéral adopte une attitude équivoque puisqu'il cherche à la fois à en
interdire la consommation et en vante les vertus prophylactiques dans le cas de
certaines maladies. Plus récemment, une chaîne privée de la télévision all
emande (RTL-Plus) donne la parole (lors de l'émission « Explosiv » du 25 août
1992) à des habitants des cantons de Saint-Gall et de Thurgovie dans l'est de la
Suisse — parmi lesquels des restaurateurs — qui racontent comment ils
achètent des chiots et trouvent sans peine un paysan, boucher occasionnel, pour
les abattre dans une cave ou une arrière-cour. C'est dans tous les cas une bonne
affaire puisque l'abattage ne coûte que vingt à trente francs suisses et rapporte
quinze kilos de viande et quatre de graisse. La chair se consomme fumée, en
salami ou en goulash ; la graisse, sucrée, soulage efficacement les voies respira
toires. Mœurs typiquement germaniques ? On pourrait le penser, les vétéri
naires et les responsables régionaux de la SPA affirmant catégoriquement qu'en
Suisse romande personne ne mange de chien (Guisan 1992 : 17). Mais le critère
linguistique se révèle peu fiable quand on apprend que, par ailleurs, le respon
sable de l'émission allemande avait sillonné son pays et l'Autriche sans ren
contrer un seul cynophage !
Un mécanisme social d'une permanence troublante
Une chose est sûre : on ne mange pas son compagnon. Chaque société
introduit une forme de division des tâches entre les animaux de la même espèce
ou d'espèces différentes. Dans nos mémoires, le chien représente depuis long
temps « le compagnon à quatre pattes », et c'est la permanence de cette repré
sentation qui permet à Leach (1964 : 32, 1980 : 270) d'analyser le tabou britan
nique : si le chien est peut-être un aliment, il ne l'est en aucun cas pour les
Anglais ! La correspondance entre humain et chien n'est pas une équivalence
d'espèce à espèce et, pour comprendre cette identification sympathique que
partagent beaucoup de groupes humains, il faut laisser de côté les références
ethnocentriques et morales. Helms, naturaliste de l'expédition scientifique
Elder dans le sud de l'Australie, notait que « tandis qu'ils [les Aborigènes]
domestiquent le dingo et en font un animal familier, ils le mangent aussi »
(1896 : 259 ; notre traduction). Pour l'auteur, un tel trait ne saurait s'expliquer
que par le cannibalisme pratiqué dans cette région. Mais il est difficile de se
satisfaire d'une telle explication qui repose peut-être sur un défaut d' observa- Manger du chien ? 83
tion. La cynophagie dépend la plupart du temps du système classificatoire en
vigueur qui divise les animaux en domestiques et sauvages. Ainsi, les Jankunt-
jara, qui vivent dans le désert occidental australien, rangent parmi les animaux
domestiques à la fois les dingos et les chiens vivant autour des campements, et,
parmi les animaux sauvages, les dingos et les chiens sauvages ainsi que tout le
bétail (chèvres, moutons, bovins). Cette dernière catégorie ne comporte, on
l'aura remarqué, que des animaux consommables. Pour les Kenyah de Bornéo,
les chiens inconsommables appartiennent au groupe des animaux familiers qui
sont élevés de manière spécifique : les membres de cette ethnie expliquent cla
irement qu'ils refusent de tuer et manger des animaux qui partagent le manger et
le sommeil comme des enfants (Hose & McDougall 1912, v. 2 : 71).
Rendre un animal familier, c'est tout d'abord l'apprivoiser en tirant parti de
l'état de faiblesse propre au premier âge. Cet élevage structure de façon spéci
fique les trois champs d'action domesticatoire, que sont l'alimentation, la pro
tection et la reproduction (Barrau 1978). En général, le partage des aliments et
du toit, l'octroi d'un nom, parfois d'un rituel mortuaire et toujours le refus de
consommer la chair, sont autant de signes d'une grande proximité entre
humains et animaux. Soit le chien partage avec ses maîtres les aliments et les
ustensiles de table à l'usage des humains, soit il profite de repas préparés un
iquement pour lui et dont tout autre animal est exclu. Le nourrissage d'animaux
familiers vise délibérément l'assimilation à l'alimentation humaine, sorte
d'identification substantielle dont les formes extrêmes sont la prémastication et
l'allaitement au sein par des femmes (Milliet 1987, 1993). Soit encore le chien
dort près de ses maîtres, soit il dispose d'installations qu'il est le seul à utiliser.
Dans tous les cas, il fait l'objet d'une volonté d'humanisation, de socialisation.
Cependant, une fois apprivoisé, il ne jouit pas systématiquement du statut per
manent de compagnon, loin de là. Quand il devient adulte, l'animal choyé peut
voir sa situation changer brusquement ou progressivement, et être alors voué à
travailler, à errer ou à être mangé. Si certains sont parfois rendus à la vie sau
vage, d'autres sont vendus, sacrifiés pour des rituels ou pour être mangés, et
nombreux sont ceux qui sont privés de toute intimité avec leurs maîtres. Les
habitants de l'atoll Truk (Océanie) gardent un bâtard qui, de chiot familier, se
transformera en bête féroce pouvant à tout moment être abattue et cuisinée
(Bollig 1927 : 173). Il en va par exemple ainsi chez les Garo (Assam) où
l'ancien compagnon est au bout du compte assez régulièrement consommé :
« Un chien farci au riz est, paraît-il, le plat favori des Garo » (Hunter 1879 :
150). Les Tallensi (Ghana) commencent par prodiguer sans compter leur affec
tion aux futurs éboueurs qu'ils sacrifieront et mangeront lors de la fête du Nouv
el An (Fortes & Fortes 1936 : 249 ; Fortes 1938 : 37).
Faire manger un animal revient d'une certaine façon à déterminer un éloi-
gnement ou un rapprochement, donc à diminuer ou renforcer la dépendance.
Pour les paysans vietnamiens, la victime par excellence est l'éboueur villa
geois dont chaque écart de conduite est sanctionné. Une morsure de chien
engendre souvent des querelles interminables qui nécessitent l'arbitrage d'une

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