Mariage tardif et vie sexuelle : discussions et hypothèses de recherche - article ; n°6 ; vol.27, pg 1351-1378

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1972 - Volume 27 - Numéro 6 - Pages 1351-1378
28 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1972
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Jean-Louis Flandrin
Mariage tardif et vie sexuelle : discussions et hypothèses de
recherche
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 27e année, N. 6, 1972. pp. 1351-1378.
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Flandrin Jean-Louis. Mariage tardif et vie sexuelle : discussions et hypothèses de recherche. In: Annales. Économies, Sociétés,
Civilisations. 27e année, N. 6, 1972. pp. 1351-1378.
doi : 10.3406/ahess.1972.422550
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1972_num_27_6_422550Manage tardif et vie sexuelle:
Discussions et hypothèses de recherche
Mon article de 1969, intitulé « Contraception, mariage et relations
amoureuses dans l'Occident chrétien » г, paraît n'avoir pas convaincu tout le
monde, si j'en juge par les allusions qu'y font, dans le précédent numéro
des Annales, André Burguière et Jacques Depauw 2. Mais à quelles parties
de l'article se réfèrent-ils ? Aux affirmations fondamentales, qui me paraissent,
à moi, solidement établies, ou aux suggestions et idées de recherche que j'avais
émises en conclusion ?
Je crois avoir suffisamment établi trois choses. D'abord qu'il existait, dans
l'idéologie dominante, en Europe occidentale, deux archétypes de conduites
sexuelles : d'une part le comportement conjugal qui devait avoir pour fin
la procréation, et qui, avec quelques réserves 3, était accepté par l'Église ;
d'autre part un comportement se caractérisant par la passion amoureuse et
la recherche du plaisir. Ce deuxième comportement, qu'une grande partie
de la littérature profane prenait pour thème et magnifiait, était coupable aux
yeux de l'Église, même et surtout lorsqu'il existait au sein du mariage. L'infé
condité était dans la logique de ce second comportement, selon tous les auteurs
qui s'y sont référés du VIe au xvine siècle, ou presque.
Je crois avoir démontré ensuite que la confusion de ces deux modèles de
1. Cf. Annales, 1969, n° 6 (Numéro spécial « Histoire biologique et Société »), pp. 1370-
1390.
2. A. Burguière, « De Malthus à Max Weber : le mariage tardif et l'esprit d'entre
prise » ; J. Depauw, « Amour illégitime et Société, à Nantes au xvnie siècle », Annales,
1972, n° 4/5.
3. La chasteté matrimoniale implique que les conjoints ont des rapports sexuels pour
la procréation. Mais la chasteté virginale ou « chasteté parfaite » reste supérieure à la
chasteté matrimoniale. Voilà les réserves que l'on peut trouver dans la doctrine de l'Église.
Dans la pratique des chrétiens, il semble qu'un certain discrédit pèse sur l'ensemble
de la sexualité. Tout à fait évidentes pendant le haut Moyen Age, ces tendances « cathares »
ressurgissent-elles au xvne siècle après s'être assoupies ? C'est ce que paraît soutenir
Pierre Chaunu (cf. Annales, 1972, n° 1, p. 18).
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conduite scandalisait non seulement les auteurs ecclésiastiques mais aussi les
auteurs profanes apparemment les moins dévots, alors que du xvuie au
xxe siècle cette confusion s'est pourtant établie chez les laïcs puis chez les
clercs. Je n'ai que suggéré la chronologie de cette transformation.
J'ai soutenu enfin que le concept théologique de « péché contre nature »
rend très mal compte du statut moral réel des différentes pratiques sexuelles
qu'il amalgame. Alors qu'au niveau doctrinal les péchés contre nature sont tous
considérés comme les pires des péchés sexuels, on tolère en réalité des pratiques
comme la masturbation ou le coït interrompu beaucoup mieux que l'inceste
ou l'adultère, voire même la simple fornication. Cette thèse peut être discutée,
mais je suis prêt à l'étayer quand on voudra de nouveaux témoignages.
A partir de ces trois thèses, j'ai voulu montrer que l'on s'était trop pressé
de croire à la chasteté des célibataires occidentaux des xvne et xvine siècles.
Car, explicitement ou non, une telle opinion était fondée sur l'idée que toute
pratique extra-conjugale à cette époque devait être féconde ; sur l'idée que
toutes les pratiques infécondes étaient aussi sévèrement réprouvées par la
société qu'elles l'étaient dans les discours théologiques ; aussi peu fréquentes
à l'extérieur du mariage que dans le mariage. C'était ne pas tenir compte
de la logique des deux comportements.
Mais critiquer une thèse n'est pas soutenir la thèse contraire. Il serait
ridicule de ma part d'affirmer que les clercs et les nobles du XVIe siècle, parce
qu'ils acceptaient l'idée des deux modèles de conduite au point d'être scandal
isés lorsqu'on les confondait, ne procréaient jamais de bâtards. Car nous savons
bien que les uns et les autres en engendraient, et qu'ils étaient parfois heureux
de le faire. Cependant nous savons aussi que certains nobles — certaines dames
surtout ■ — pratiquaient le coït interrompu en dehors du mariage quand bien
même il leur aurait paru anormal de le pratiquer dans le ; et que
certains clercs fournissaient à leurs maîtresses des drogues abortives ou
stérilisantes. Nous n'avons pour l'instant jamais pu évaluer sérieusement la
proportion des pratiques extra-conjugales infécondes par rapport aux fécondes,
dans ces milieux.
Quant aux milieux populaires, dans lesquels je ne savais même pas si l'idée
des deux modèles de conduite avait cours, je me suis bien gardé d'affirmer
qu'ils pratiquaient le coït interrompu en dehors du mariage et non dans le
mariage. Je me suis contenté d'appeler à la recherche sur leur idéologie et leurs
coutumes, affirmant dès le début de l'article qu'on ne pouvait préjuger de
ce qu'ils acceptaient et comprenaient de l'idéologie dominante.
Il est vrai qu'après avoir établi des faits et critiqué des théories, j'ai suggéré
avec trop de conviction ce qui ne pouvait être que des hypothèses de recherche.
Sans en avoir fourni de preuves sérieuses, j'ai dit que je ne pouvais croire
— et je ne le peux toujours pas — que la masse des jeunes gens des xvne et
xvine siècles soient restés célibataires dix ou quinze ans après la puberté sans
avoir aucune activité sexuelle. J'ai suggéré qu'ils s'adonnaient à la mastur
bation ou à d'autres pratiques infécondes. Que ces convictions et hypothèses
de recherche n'aient pas emporté l'adhésion n'a donc rien d'étonnant ; et, si
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elles ne s'étaient trouvées en butte qu'à des critiques limitées et solidement
étayées comme celle de Jacques Depauw, j'aurais attendu pour y répondre
la fin des recherches que j'ai lancées, de mon côté, sur les déclarations de
grossesse. Cependant André Burguière est allé beaucoup plus loin, non seulement
en paraissant rejeter l'ensemble des idées que j'avais énoncées en 1969, mais
en y opposant une théorie d'ensemble qui me paraît irrecevable. Comme il
m'a amicalement proposé de répondre à ses critiques, j'ai voulu d'abord
distinguer l'acquis de ce qu'il y avait d'hypothétique dans mon article de 1969 ;
et je vais maintenant prendre le risque d'exposer prématurément ce que
je pense du comportement des jeunes célibataires aux XVIIe et xvine siècles.
Je ne sais si Burguière a raison de situer vers le xvie siècle le début de la
tendance à élever l'âge au mariage, mais cela n'a rien d'invraisemblable.
Quoi qu'H en soit il me paraît, comme à lui, nécessaire de souligner l'importance
et l'originalité de ce phénomène, caractéristique de l'Europe occidentale
à l'époque moderne. Il a certainement eu des conséquences démographiques
et économiques considérables — celles que suggèrent J. Hajnal 4 et André
Burguière restent néanmoins très hypothétiques — et il n'a pas pu ne pas en
avoir aussi sur la vie sexuelle. C'est sur ces conséquences-là que nous divergeons.
André Burguière — comme un certain nombre d'autres chercheurs — croit
pouvoir lire dans la statistique des naissances illégitimes des xvne et
xvine siècles que les célibataires de ce temps, dans leur grande majorité,
étaient totalement chastes. Et, cherchant à fournir de cette chasteté une
théorie conforme aux idées de notre siècle freudien, il suppose qu'ils y par
venaient en sublimant leur libido. En certains cas cela aurait favorisé des
névroses, semble-t-il penser avec Emmanuel Le Roy Ladurie ; mais dans le
cas général la libido se serait investie, sans dommage appréciable, dans la
ferveur religieuse et — si j'ai bien compris l'idée qu'il partage avec J. Hajnal —
dans une sorte de volonté de puissance économique caractéristique de notre
société capitaliste.
J'avoue avoir du mal à imaginer comment 95 % des jeunes paysans
d'autrefois parvenaient à cette sublimation dont parle Freud à propos de
quelques intellectuels et artistes des XIXe et XXe siècles. Et je comprends
mal, également, comment après avoir utilisé la solution de la sublimation
— ou celle de la névrose — pendant 10 ou 15 ans, ces garçons-là trouvaient
en eux les ressources d'énergie sexuelle qui leur donnaient le goût de se marier
et de faire à leurs femmes beaucoup d'enfants. D'autant plus qu'en rejetant
ma théorie des deux comportements on suppose implicitement qu'il s'agissait
de mariages d'amour, comme aujourd'hui.
4. Cf. l'article de J. Hajnal sur la nuptialité en Europe occidentale dans le recueil
Population in History (Londres, 1965, 692 p.).
1353 FAMILLE ET SOCIÉTÉ
Au reste je ne vois pas de quel écrit de Freud on peut tirer une telle théorie
de la sublimation. Je lis au contraire dans un de ses articles de 1908 5 :
Notre troisième stade culturel e exige de l'individu isolé l'abstinence jusqu'au
mariage pour l'un et l'autre sexe, et l'abstinence la vie durant pour tous ceux qui
ne contractent pas de mariage légitime. Ce que les autorités aiment affirmer,
à savoir que l'abstinence sexuelle n'est pas nocive et n'est pas bien difficile à pra
tiquer, de multiples médecins l'ont aussi soutenu. Il est permis de dire que la tâche
de maîtriser une motion aussi puissante que celle de la pulsion sexuelle autrement
qu'en la satisfaisant peut réclamer toutes les forces d'un être humain. La maîtrise
par la sublimation, par la dérivation des forces pulsionnelles sexuelles des buts
sexuels sur des buts culturels plus élevés, seule une minorité y parvient et encore
de façon intermittente, et beaucoup plus difficilement dans la période de l'ardeur
juvénile. La plupart des autres deviennent névrosés ou subissent quelque préjudice.
L'expérience montre que la plupart des gens qui composent notre société ne sont
pas bâtis pour le devoir d'abstinence.
Je ne cite pas ce texte comme preuve de l'impossibilité qu'il pouvait y avoir,
pour 95 % des paysans français, à être réellement chastes, mais parce que si
cette chasteté était prouvée elle remettrait en question beaucoup des idées
fondamentales sur quoi vit notre xxe siècle.
Mais cette chasteté, est-elle prouvée par les statistiques dont nous disposons
pour les xvne et xvine siècles ? C'est ce que, en l'état actuel des recherches,
je conteste absolument. Car la chasteté ne se laisse pas facilement mettre en
statistiques.
On s'est jusqu'ici contenté de livrer des taux d'illégitimité des naissances,
dans telle ou telle localité, et de les tenir pour immédiatement révélateurs
des comportements sexuels extra-conjugaux : si le chiffre est bas, la société
serait chaste ; s'û est élevé, elle serait « immorale » ; s'il progresse au fil des
décennies, l'immoralité gagnerait. On trouve tellement commode l'admirable
instrument que nous ont fourni les démographes, que l'on ne perçoit plus
la distance qui sépare un taux d'illégitimité des naissances des conduites
sexuelles très variées dont il peut découler. En réalité, la proportion des
naissances illégitimes ne nous renseigne que sur une chose : la résistance plus
ou moins grande qu'une société oppose, non pas tant au développement des
conduites sexuelles extra-conjugales, qu'aux naissances extra-conjugales
elles-mêmes.
Pour passer avec quelque vraisemblance des unes aux autres, il faudrait
au moins faire des recherches sérieuses sur les manifestations de la réprobation
sociale et ce qui la déclenche. Le milieu réprouve-t-il vraiment toutes les
conduites extra-conjugales chez l'homme ? Et de quelle manière ? Les
5. « La morale sexuelle civilisée et la maladie nerveuse des temps modernes », publié
en traduction française dans le recueil suivant : S. Freud, La vie sexuelle (Paris, 1969),
pp. 28-46. Le texte cité se trouve pp. 37-38.
6. Dans cet article, Freud imagine trois stades de civilisation dans l'évolution de la
pulsion sexuelle : dans le premier, l'activité de la pulsion sexuelle, hors même des buts
de reproduction, aurait été libre ; dans le second tout aurait été réprimé à l'exception
de ce qui sert la reproduction ; dans le troisième la reproduction dans le mariage est le seul
but sexuel autorisé (cf. p. 34) . Il va de soi que c'est là une simple vue de l'esprit.
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réprouve-t-il autant chez l'homme que chez la femme comme le voudrait
en principe la doctrine chrétienne ? Rien n'est moins sûr. Dans de nombreuses
sociétés ou milieux sociaux on a tendance à admirer les « prouesses » sexuelles
de Thomme et à condamner les « abandons » de la femme. Il faudrait remarquer
qu'inversement il arrive que l'on tolère mieux chez la femme que chez l'homme
certaines pratiques infécondes comme l'homosexualité, voire peut-être la
masturbation 7.
Quant aux femmes convaincues d'avoir fauté, comment la réprobation
du milieu se manifeste-t-elle à leur égard ? Il existe des sociétés où l'honneur
familial commande qu'en l'absence même de toute conception illicite, un père
tue sa fille convaincue d'avoir perdu sa virginité avant le mariage. Il ne semble
pas que ce soit le cas dans la France d'autrefois. La fille est-elle même, dès ce
moment-là, exclue de sa famille et de son village ? Rien ne le donne à penser
en l'état actuel de nos connaissances. Cette sanction grave paraît n'intervenir
que lorsque la fille a conçu, et que sa grossesse devient visible. Pour ce qui
concerne la sexualité extra-conjugale, j'aurais donc tendance à suivre Pierre
Ghaunu, lorsqu'il parle de mentalité « cathare » 8.
Avant de conclure à leur chasteté, réfléchissons donc aux possibilités que,
dans le système répressif de l'époque, les jeunes gens avaient de satisfaire
leurs pulsions sexuelles.
On me fait dire qu'ils pratiquaient le coït interrompu à l'extérieur du
mariage, puis l'oubliaient une fois mariés. Ce n'est pas ainsi que je vois les
choses. Je croirais volontiers qu'encore ignorants des pratiques contraceptives,
ils n'aient pu ni les utiliser, ni s'en prévaloir auprès des filles de leur âge.
De sorte que non seulement cette ignorance rendait relativement féconds les
rapports d'un jeune garçon avec une jeune fille, mais aussi et surtout elle
devait en limiter considérablement le nombre 9. Ce n'est pas parce qu'une
pratique a été utilisée par des peuples « primitifs » que tout individu peut
facilement la redécouvrir lorsqu'il en a besoin : les formes de l'activité sexuelle
humaine sont largement culturelles et demandent en tant que telles une initia
tion intellectuelle ou pratique.
Mais il existait bien d'autres manières de parvenir au plaisir sans faire
d'enfant. D'abord l'homosexualité, à quoi les anciens pénitentiels faisaient
constamment allusion à propos des adolescents.
Il est vrai que la sodomie était un crime très grave que les tribunaux punis
saient du bûcher. Cependant, si l'on connaît jusqu'au début du xvnie siècle
des cas d'exécution par le feu, on aussi des sodomites assez notoires
pour que leur réputation soit parvenue jusqu'à nous ; et qui pourtant n'ont
7. Par exemple les statuts synodaux de Cambrai (vers 1300-1310), réservent à l'évêque
l'absolution du péché de sodomie chez les hommes de plus de vingt ans, tandis que le
pénitencier est autorisé à l'absoudre chez les femmes de tout âge et les hommes de moins
de vingt ans (cf. Annales, 1969, n° 6, p. 1376).
8. Cf. Annales, 1972, n° 1, p. 18.
9. Cette idée a été soutenue par Alain Lottin, dans la Revue d'Histoire Moderne et
Contemporaine, avril-juin 1970, pp. 293-294. On la trouve également sous-jacente à
l'article 17 de la deuxième partie de l'encyclique Humanae Vitae.
1355 ET SOCIÉTÉ FAMILLE
pas été exécutés ni parfois même inquiétés, en raison de leur rang ou des
protections dont ils bénéficiaient. Surtout, je serais surpris que l'homosexualité
des adolescents ait été réprimée de manière aussi terrible.
Pendant le haut Moyen Age les pénitentiels y faisaient allusion en des
termes bien différents de ceux qu'ils employaient pour la sodomie des adultes :
non seulement les pénitences étaient bien moindres — et souvent moindres
que pour le stupre ou la fornication hétérosexuelle 10 — mais il est clair qu'ils
parlent là de pratiques caractéristiques de conduites juvéniles, qui devaient
faire place à d'autres après le mariage.
Un certain nombre de statuts synodaux et de manuels de confesseurs
postérieurs au haut moyen âge confirment cette impression. Les statuts du
diocèse de Cambrai, élaborés entre 1300 et 1310, ne réservent pas à l'évêque
la sodomie perpétrée par les femmes de tout âge et les jeunes gens de moins
de vingt ans n. Cela s'explique certainement parce que leur responsabilité
paraît moindre que celle des adultes, mais aussi peut-être parce que l'évêque
n'aurait pu suffire à absoudre un péché trop fréquent.
Sur cette fréquence, nous avons d'ailleurs des témoignages plus explicites.
Par exemple celui de Gerson, qui écrit dans son Confessional, au début du
XVe siècle :
La quarte partie du pechié contre nature est avoir les ungs hommes compaignée
les ung des autres es fondemens ou ailleurs. Ou les femmes des autres par détestable
et horribles façons qui ne se doibvent ne nommer ne escripre, ou les hommes des
femmes es lieu non naturelz, etc. Je m'en rapporte à la bonne direction du confes
seur s'en enquérir saigement et cautement en telle manière que il ne soit point
cause de leur apprandre la voie de cest pechié. Et les jeunes hommes non mariez
et les fillietes en doybvent bien estre enquis voyre comme jay dit cautement et
saigement. Car Hz n'en est guieres depuis qu'ils sont en eage qui ne facent de villains
et abhominables péchiez s'ils ne sont mariez jeunes. Et encores en mariaige les jeunes
gens font de moult vilains excès. Desquelz j'ay honte den dire tant car le pechié
contre nature est si horrible et si abhominable et puant devant dieu que plusieurs
foiz il en a prins vengeance comme nous savons de ces cinq cites en la bible qui
fondirent en abisme de lorribilité de cest pechié la.
10. Voir par exemple dans le pénitentiel de Cummean (viie s.), le chapitre xi relatif
aux « jeux puérils ». L'acte le plus caractéristique de la sodomie y est, à vrai dire, sévère
ment puni : « In terga vero fornicantes, si pueri sunt, duobus anni, si viri tribus annis
vel quatuor... ». Mais on décrit toutes sortes de jeux sexuels qui le sont infiniment moins.
Par exemple : « 2. Osculum simpliciter facientes VI superpositionibus ; inlecebrosum
osculum sine coinquinamento, VIII ; si cum coinquinamento sive amplexu, X superpos
itionibus corrigantur. 3. Post autem annum XX (id est adulti) idem committentes
XL diebus separati sunt a mensa et extores ab ecclesia cum pane et aqua vivant. 4. Minimi
vero fornicationem imitantes et inritantes se invicem, sed coinquinati non sunt propter
inmaturitatem aetatis, XX diebus ; si vero frequenter, XL. 5. Puer qui sacrificio commu-
nicat peccans cum pecode, centum diebus. 6. Pueri autem XX annorum se invicem
manibus coinquinantes et confessi fuerint antequam communicant, XX vel XL diebus.
(...) 8. Supra dicta aetas inter foemora fornicantes, 6 diebus ; id iterum faciens, annum.
9. Puer parvulus oppressus a majore annum aetatis habens decimum ebdomadam dierum
jejunet ; si consensit, XX diebus. » Et lorsque ces jeux ont lieu avec une fille : « 17. Puer
de saeculo veniens nuper cum aliqua puella fornicari nitens nec coinquinatus, XX diebus ;
si autem coinquinatus est, С diebus ; si vero, ut moris est, suam compleat voluntatem,
anno peniteat ». (éd. Bieler, The Irish Penitentials », pp. 126-128).
11. Cf. Annales, 1969, n° 6, p. 1376.
12. Gerson, Confessional... (B.N. Rés. D 11579), chapitre sur le péché de Luxure.
1356 J.-L FLANDRIN MARIAGE TARDIF ET VIE SEXUELLE
II ne faut pas voir dans la fin de ce texte la dénonciation des débuts de notre
pratique « malthusienne », mais une observation confirmant celle des sexologues
actuels, à savoir que les habitudes sexuelles prises au cours de l'adolescence
se perdent difficilement par la suite.
Gerson nous rappelle également certaines conditions matérielles de la vie
d'autrefois, propres à favoriser les pratiques dénoncées :
Plusieurs confesseurs en ont trouvé [des pénitents] que tout le temps de leur
jeunesse avoient passé et receu tous les ans à pasques sans ouser confesser les
dissolucion qu'ils avoient faiz en leage de IX de X de XI de XII ans avecque leurs
frères et sœurs quand ils couchoient ensemble en jeunesse. Aussi les bergiers et
bergieres sont à enquérir, et les gens du temps passé qui gardaient les bêtes dans
leur jeunesse. Car moult de meaulx se font en telle eage 13.
Or ces conditions de la vie quotidienne, ont-elles beaucoup changé entre
le xve et le xvine siècle ? Il faudrait chercher si les manuels de confession
des xvne et siècles donnent sur ce point des indications analogues à celles
de Gerson.
Philippe Ariès a bien vu combien l'attitude de Gerson annonçait déjà celle
des éducateurs du xvne siècle. Et certains textes de ces éducateurs nous disent
à mots couverts leur hantise des rapports homosexuels entre enfants. Par
exemple cette instruction aux préfets du collège Henri IV de La Flèche, qui
leur prescrit de ne permettre à aucun élève d'entrer dans la chambre d'un
autre sous prétexte d'emprunter quelque objet. Et si, exceptionnellement, ils
croyaient devoir accorder une telle autorisation, la porte de la chambre devait
rester ouverte ou le rideau de la cellule levé 14. Même si une telle prudence
avait reflété davantage les obsessions des bons pères que celles de leurs élèves,
imagine-t-on que ces élèves aient perçu sans dommage ces précautions ?
Même inquiétude dans les écoles paroissiales fréquentées par les enfants
du peuple. Dans un manuel à l'usage des maîtres 15, lorsqu'on en vient à parler
de la conduite à tenir envers les enfants « qui demandent d'aller aux nécessités
communes », on n'oublie pas de préciser : « II leur faut défendre de se trouver
dans les lieux deux ensemble pour des raisons de grande importance, que
l'horreur du danger qui en arrive me fait passer sous silence. » En admettant
même que cette prudence-là soit moins étrange que celle des Jésuites de
La Flèche, la manière de dire les choses dénonce aussi l'obsession.
Autre péché majeur, lui aussi puni de mort en principe, la bestialité n'a
sans doute pas été pour autant aussi négligeable dans la société rurale des
xvne et xvine siècles qu'elle l'est dans l'Europe urbanisée d'aujourd'hui. Elle
13. Ibid.
14. Cf. D. RocHEMONTEix, Un collège de Jéstiites au XVIIe siècle : le collège Henri IV
de La Flèche, t. II, p. 29. Ce passage est cité par Georges Snyders, La pédagogie en France
aux XVIIe et XVIIIe siècles, p. 40.
15. L'école paroissiale ou la manière de bien instruire les enfants dans les petites escoles
(Paris, 1654). Ce livre a eu de nombreuses éditions au xvne siècle et a été adopté officiell
ement dans plusieurs diocèses. Il est pourtant aujourd'hui introuvable à Paris et j'en ai eu
connaissance par une photocopie faite à la Bibliothèque de Bordeaux, que m'a aimable
ment prêtée François Furet.
1357 ET SOCIÉTÉ FAMILLE
aussi devait être une conduite plus généralisée chez les jeunes célibataires
— d'ailleurs plus souvent bergers que laboureurs — et il est possible que le
texte de Gerson, cité ci-dessus, y fasse allusion.
Quoi qu'il en soit, ce n'est ni sur l'homosexualité ni sur la bestialité que
je veux surtout attirer l'attention, mais sur les pratiques solitaires qui me
paraissent avoir été beaucoup plus généralisées dans notre civilisation chré
tienne. Comme l'a bien vu le Dr Hesnard 16, les choses sont différentes dans
d'autres civilisations répressives de la sexualité, comme la musulmane. Sur
un tel sujet, je ne puis, naturellement, donner de preuves directes et statis
tiques comme on en donne des relations hétérosexuelles entre célibataires.
Je vais donc raisonner à partir des enseignements de la sexologie contempor
aine et de ceux des confesseurs d'autrefois.
Pourquoi mes contradicteurs ne se préoccupent-ils pas de la mastur
bation ? Pensent-ils qu'étant, comme l'homosexualité ou la bestialité, une
pratique « anormale », elle doit nécessairement, et dans toutes les sociétés,
se rencontrer moins fréquemment que la fornication ? Les sexologues paraissent
la considérer, en tous cas dans notre société, comme un stade normal — stati
stiquement normal — du développement sexuel. Et s'ils disent anormale et
dangereuse la persistance de ces pratiques après la puberté, cela signifie-t-il
qu'elle n'ait pu être fréquente ? « Un tel phénomène, écrit le Dr Hesnard, est
beaucoup plus fréquent que celui de la fixation élective isolée à telle ou telle
tendance erotique partielle, pour la raison simple que toute retenue sexuelle
qui dépasse un certain seuil de tolérance — variable avec chaque individu —
renforce l'auto-érotisme » 17.
Pensent-ils au contraire que c'est une activité tellement banale et de si peu
de conséquence qu'il est inutile d'en parler lorsqu'on cherche à évaluer la
chasteté des hommes du xvne siècle ? Freud écrivait déjà en 1908 : « Quand
on traite de la question de l'abstinence, on ne différencie pas assez nettement
deux de ses formes : l'abstention de toute activité sexuelle et l'abstention de
relations sexuelles avec l'autre sexe. Beaucoup de gens qui se vantent d'avoir
réussi à être abstinents, n'y sont parvenus qu'à l'aide de la masturbation ou
de satisfactions semblables qui se rattachent à l'activité auto-érotique de la
prime enfance » 18.
16. Cf. Dr Hesnard, La sexologie, Petite Bibliothèque Payot, n° 31 (Paris, 1959),
p. 287 : « Des enquêtes dans divers pays, en particulier celles rapportées par H. Ellis,
indiquent qu'elle est davantage répandue dans les établissements d'éducation où règne
l'ignorance sexuelle coexistant avec la menace terrosisante contre le péché d'impureté.
Par contre elle est accidentelle et plus ou moins transitoire dans les milieux tolérants
quant à la sexualité dans ses aspects naturels. Nous avons eu l'occasion d'en comparer
la fréquence dans divers groupes ethniques : elle est moins répandue, parfois inexistante,
dans les milieux populaires et surtout dans les pays de liberté sexuelle. C'est ainsi que les
jeunes Arabes d'Afrique du Nord la considèrent comme sans attrait, sinon méprisable
(alors qu'ils s'adonnent à des jeux allo-érotiques, pour eux sans importance, au cours
desquels ils imitent la pratique sexuelle des adultes). Les jeunes Juifs, dans les mêmes
contrées, sont au contraire attirés par la masturbation solitaire, que leurs éducateurs
pour des raisons religieuses, condamnent très sévèrement. »
17. Ibid., p. 286.
18. Cf. S. Freud, La vie sexuelle, p. 42.
1358 J.-L FLANDRIN MARIAGE TARDIF ET VIE SEXUELLE
Ces diagnostics sont-ils valables pour l'ancienne société française ? Je crois
que toutes les conduites « contre nature », en raison de leur infécondité, étaient
moins faciles à réprimer que la fornication : qu'elles étaient donc plus répandues
dans une société qui réprimait plus fortement que celle du xxe siècle les nais
sances illégitimes et qui favorisaient encore moins le mariage précoce. Le
raisonnement vaut particulièrement pour les pratiques solitaires auxquelles
il est extrêmement facile de se livrer sans témoin et quand on en a envie.
D'autant plus que si, par extraordianire, on était découvert, les sanctions
étaient bien moins dures que pour la sodomie ou la bestialité.
A ma connaissance la masturbation n'a jamais été considérée en justice
comme un délit, dans une société ou elle existait certainement, comme en
témoignent théologiens et confesseurs. Quelle attitude adoptent-ils à son égard ?
J'ai déjà signalé que les pénitentiels du haut Moyen Age la considéraient
généralement comme un péché nettement moins grave que la fornication 19, et
je suis prêt à en multiplier les témoignages. Avec la renaissance théologique
des xiie-xine siècles, la sévérité augmente, du moins sur le plan théorique
puisque les théologiens la considèrent comme l'une des manières de pécher
contre nature et font du péché contre nature le pire des péchés sexuels 20. Mais
cette sévérité, existait-elle aussi dans le confessionnal ? J'ai soutenu 21, en me
fondant sur les statuts synodaux de Cambrai, qu'U n'en était généralement
rien au début du xive siècle. Cette conclusion peut être discutée, et je la
nuancerai aujourd'hui. Car il paraît y avoir eu, au cours des XIVe et xve siècles,
un effort pour traiter plus sévèrement cette pratique et lui donner au niveau
des sanctions pénitentielles le statut qu'elle avait dans la littérature théologique.
Dans son Doctrinal de Sapience, rédigé en 1388 22, Guy de Roye, archevêque
de Sens, écrivait :
... la première [branche du péché contre nature] est quand homme ou femme,
par luy-mesme, seul et de faict advisé, en veillant, enchet en l'ordure de péché, de
quoy les simples prêtres ne peuvent absoudre : car par la gravité il est remis aux
Évêques ou à leurs lieutenans ou Pénitenciers.
A peine plus tard, Jean Gerson — qui a éprouvé le besoin de consacrer
un livre entier aux pollutions diurnes, — écrit dans son « Confessional » :
« C'est un péché contre nature plus grant que davoir compaignée de femme ou
femme de homme et est réservé au prélat » 23. J'ai donc peut-être eu tort, dans
mon précédent article, de considérer comme exceptionnellement sévères, sur
ce point, les statuts synodaux du diocèse de Nantes rédigés en 1387 ; et peut-
19. Cf. Annales, 1969, n° 6, pp. 1374-1375. La sévérité à l'égard de la masturbation
est variable d'un pénitentiel à l'autre et parfois à l'intérieur d'un même pénitentiel. Mais
l'attitude la plus fréquente est celle d'une relative indulgence.
20. Cela ressort du canon « Adulteri malum » tiré de saint Augustin. Il me semble
que tous les théologiens, à partir de Gratien et de Pierre Lombard, soutiennent ce point
de vue. Sur ce sujet voir John T. Noonan, Contraception, pp. 174, 260, 304 de l'édition
américaine.
21. Cf. Annales, 1969, n° 6, pp. 1376-1377.
22. Guy de Roye, « Le doctrinal de sapience qui contient tous les estats du monde... »,
édition française de 1585 (B.N., D 50934), pp. 148-150.
23. Op. cit.
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