Marx et l'Inde : le mode de production asiatique - article ; n°2 ; vol.24, pg 337-369

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1969 - Volume 24 - Numéro 2 - Pages 337-369
33 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1969
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Daniel Thorner
Marx et l'Inde : le mode de production asiatique
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 24e année, N. 2, 1969. pp. 337-369.
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Thorner Daniel. Marx et l'Inde : le mode de production asiatique. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 24e année, N.
2, 1969. pp. 337-369.
doi : 10.3406/ahess.1969.422058
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1969_num_24_2_422058MISES AU POINT
Marx et l'Inde :
le mode de production asiatique *
L'Inde a occupé une place importante dans la pensée de Marx
durant la période la plus féconde de son activité, de 1853 à 1867. C'est ces années, en effet, qu'il écrivit les énormes projets du Capital,
qu'il organisa la Première Internationale, et qu'il fit publier, en fait,
le premier volume du Capital, le seul qui devait l'être de son vivant.
Marx résidait alors à Londres et se trouvait ainsi au centre de
l'Empire britannique, d'où il pouvait aisément suivre ce qui se passait
en Inde. La Grande-Bretagne était à l'époque, et de loin, la plus grande
puissance économique du monde, celle où le capitalisme industriel était
le plus avancé. L'Empire britannique des Indes était, de toutes les
possessions coloniales du monde, la plus vaste et la plus riche.
Durant les années 1850, Marx exerçant les fonctions de correspon
dant à Londres pour le journal américain d'Horace Greeley, The New
York Daily Tribune, il lui incombait, s'il se passait quelque chose
d'important en Inde ou à propos de l'Inde, d'en rendre compte dans
ses dépêches. De là l'importante série d'articles qu'il consacra à l'Inde
lorsque le gouvernement renouvela la Charte de l'East India Comp
any, en 1853. De même, lors de la grande rébellion indienne de 1857-
1858, Marx et Engels expédièrent au même journal un certain nombre
d'articles fort intéressants sur le sujet. Notons, au passage, qu'ils ont
également écrit durant cette période d'importants articles sur la Perse,
la Chine et d'autres pays d'Asie.
Ceci dit, l'Europe n'en demeurait pas moins l'objet principal des
préoccupations de Marx et tous ses travaux ont avant tout pour objectif
d'analyser et de comprendre la société bourgeoise du xixe siècle, qu'il
pouvait voir autour de lui en Allemagne, en France, en Belgique et
en Angleterre, société au renversement de laquelle il consacra sa vie.
S'il étudia d'autres types de sociétés, ce fut principalement afin de
découvrir par quel processus le capitalisme de son époque avait pris
naissance. L'Inde, et l'Orient en général, ne l'intéressaient que dans
* Nous remercions la rédaction des Contributions to Indian Sociology de nous
avoir autorisé à publier la version française de ce texte, paru en décembre 1966.
337 D. THORNER
la mesure où ils contribuaient à jeter la lumière sur le développement
européen, ou bien à offrir un contraste instructif.
Nous étudierons plus précisément dans le présent article la façon
dont Marx a utilisé les données indiennes pour étayer ses théories
relatives à l'histoire sociale de l'Europe. Comme nous le verrons, lors
qu'il s'efforce de rechercher les origines des relations entre capitalistes
et prolétaires, Marx pose pour principe l'existence d'un stade très
ancien du développement social humain, d'une société primitive où tous
les individus étaient à la fois propriétaires et travailleurs. D'un point
de vue logique, Marx considérait cette forme sociale comme la base à
partir de laquelle on pouvait logiquement faire dériver tous les autres
types de société. Une société de cette nature avait, pensait-il, effect
ivement existé en Inde depuis les temps les plus reculés, jusqu'à la
conquête britannique. C'est pourquoi il donna à ce stade primitif du
développement social le nom de stade asiatique ou oriental. Néan
moins, nous sommes fondés à penser que, dans les dernières années de
sa vie, Marx ne croyait plus que l'Inde ou l'Asie pussent nous permettre
de résoudre l'énigme des commencements de l'histoire humaine.
Nous allons essayer de suivre le développement de l'idée d'une
société asiatique par Marx et Engels à travers leurs tentatives succes
sives de systématiser l'histoire sociale de l'humanité, histoire qui, pour
eux, tendait inévitablement à l'apparition du capitalisme européen.
Comme chacun sait, la notion d'une succession de modes de production,
caractérisés par des contradictions internes, qui les mènent inévitabl
ement à leur dissolution et à leur remplacement par des formes sociales
plus évoluées, a été le grand apport de Marx en ce domaine. Marx a
évoqué dans ses différents ouvrages des modes de production de toutes
espèces (par exemple le mode roumain, le mode vieux-slave, le mode
tribal, le mode de la petite paysannerie, le communal, etc.). Il a
toutefois donné plus d'importance à trois de ces modes : l'esclava
gisme, le féodalisme et le capitalisme. Le mode de production asiatique,
quant à lui, est une question que ni Marx ni Engels n'ont traitée ind
épendamment et pour elle-même, et nous ne trouverions pas un livre,
pas un chapitre, ni même un article exclusivement consacré à ce sujet.
En collectionnant dans les œuvres de Marx toutes les références directes
et indirectes à ce mode asiatique de production, à la commune orien
tale, au village indien, à la forme sociale asiatique ou orientale, etc.,
nous n'obtiendrons pas pour autant un tableau clair et cohérent. Ce
qui d'ailleurs, n'a pas lieu de surprendre. Marx, en effet, laissait mûrir
ses idées pendant des dizaines d'années, lisant beaucoup, prenant des
notes abondantes, fixant sur le papier des ébauches à peine formulées
et clarifiant sa pensée dans sa correspondance avec Engels, et avec
d'autres. Il n'hésitait pas à abandonner, le cas échéant, une opinion
338 MARX ET L'INDE
antérieure, étant perpétuellement en quête de formulations nouvelles
qui le satisfassent davantage.
Si, prenant les différents paragraphes écrits par Marx et par Engels
sur l'Inde et l'Asie, nous n'en retenons que les éléments qui s'ajustent
nettement, nous pourrons, certes, aboutir à une théorie cohérente sur
la société asiatique, mais non sans appauvrir la pensée de Marx. On en
pourrait dire autant de toute tentative pour définir l'histoire du monde
comme la succession rigoureuse de trois ou quatre modes de production.
Comme nous le verrons, Marx et Engels ont dégagé dans leurs travaux
plusieurs séries historiques différentes ; néanmoins aucune de ces séries
n'a jamais été présentée par eux comme un jeu complet de boîtes dans
lesquelles seraient classées les différentes sociétés humaines qui ont
existé des origines jusqu'à nos jours. Nous recenserons dans le présent
article les éléments de notre sujet en procédant par ordre chronolo
gique, c'est-à-dire l'ordre dans lequel ils apparaissent dans les princi
pales œuvres de Marx.
Trois formes de propriété
Dans l'Idéologie Allemande, ébauchée en 1845-1846 (mais jamais
publiée de leur vivant) Marx et Engels affirmaient que le facteur
déterminant du comportement des hommes est le processus par lequel
ils se procurent les moyens de subsister, autrement dit leur « mode de
production » %. Les différentes phases du développement social de
l'humanité sont en rapport direct avec le degré de division du travail.
A chaque degré de division du travail correspond, écrivent-ils, une
forme différente de propriété.
Partant de cette idée, ils discutent alors brièvement trois formes
de la propriété, correspondant à différents moments de l'histoire
européenne : la propriété tribale, l'ancienne propriété communautaire
des cités de la Grèce antique et des débuts de l'histoire romaine, et
enfin la propriété féodale du Moyen Age. Dans l'Idéologie Allemande,
ces trois types de propriété sont décrits comme des formes de propriété
commune ou collective, et se distinguent en cela de la propriété privée.
Au stade tribal, la population vit de la chasse, de la pêche, de l'él
evage, ou — au niveau le plus évolué de ce stade — de l'agriculture.
La division du travail est à peine plus poussée qu'au sein même de la
famille. L'esclavage, latent au sein de la famille, se développe progres
sivement avec l'accroissement de la population et en fonction des
guerres. La structure sociale est une extension de la famille. A la tête
du groupe se trouvent les patriarches, ou chefs de tribus, puis viennent
les membres de la famille, et, éventuellement, les esclaves.
1. L 'Idéologie Allemande, Paris, Éditions sociales, 1968, pp. 45-49.
339 THORNER D.
Dans le deuxième cas, celui du monde antique, le système de pro
duction repose essentiellement sur l'esclavage. D'après Marx et Engels
ces esclaves sont la propriété collective de la communauté des citoyens.
La troisième forme de propriété est la propriété féodale, caracté
ristique du Moyen Age. De même que la tribale et l'ancienne
propriété communale, cette forme de propriété est également fondée
sur une communauté, en l'occurrence sur l'association de la noblesse
armée contre une classe productrice sujette, la petite paysannerie
réduite au servage.
Dans VIdéologie Allemande, la série s'arrête là, et, de plus, les étapes
de l'évolution ne sont pas désignées par l'expression « mode de produ-:
tion ». Cependant, deux autres notions destinées à jouer un grand rôle
dans la pensée historique de Marx font déjà là leur apparition. L'une
est la signification de la guerre, considérée comme la forme normale
des relations entre barbares et comme le moyen de se procurer des
esclaves. L'autre est la notion d'antagonismes de classes, que Marx
signale à propos des formes antique et féodale de la propriété.
La lutte des classes
Dans le Manifeste Communiste (1848), Marx et Engels proposent
à nouveau une série de trois stades historiques, mais ils diffèrent de
ceux dont parle VIdéologie Allemande. Ici, la succession comporte
la Rome antique, le Moyen Age, et la société bourgeoise moderne \
Comme dans l'œuvre précédente les cas spécifiques sont présentés en
tant que types déterminés de relations de production ; et, d'ailleurs,
les trois époques énoncées ici par Marx et Engels ne rendent nullement
compte de tout le laps de temps qui va de l'Antiquité classique au
xixe siècle.
Dans le Manifeste, l'accent est mis avant tout sur la perpétuelle
lutte des classes. Toute l'histoire du passé se ramène à l'antagonisme
entre oppresseurs et opprimés. Rome, par exemple, a connu les luttes hommes libres et esclaves, et entre patriciens et plébéiens. Le
Moyen Age, lui, a été le témoin des conflits entre seigneurs féodaux et
serfs, entre maîtres des corporations et compagnons. A l'époque même
de Marx et d'Engels — ère de la bourgeoisie — , la société se scindait
en deux grands camps hostiles ; les capitalistes, d'une part, et les pro
létaires, de l'autre. Pour Marx et Engels la domination de la bourgeoisie
1. Pour la commodité du lecteur j'ai donné autant que possible les références
aux pages de l'édition de la Pléiade des Œuvres de Karl Marx : Économie, éta
blie par M. Rubel, volume I, 1963 et volume II, 1968. Mais je ne suis pas toujours
mot à mot la version française donnée dans cette édition. Pour les citations du Manif
este Communiste, voir en particulier Économie, I, pp. 161-162 et 172-173.
340 MARX ET L'INDE
était déjà un stade dépassé et serait bientôt balayée dans la poubelle
de l'histoire par la révolution en marche. Une fois au pouvoir, le pro
létariat, en socialisant les moyens de production, mettrait un terme à
l'exploitation d'une classe par une autre, et la phase antagonique de
la société humaine, fondée sur la lutte des classes, prendrait fin.
Le Manifeste ne traite pas des sociétés qui n'étaient pas fondées
sur une opposition de classes ou une lutte entre ces classes, et, en fait,
il les exclut même de l'histoire humaine proprement dite. Marx, notam
ment, ne fait aucune référence aux sociétés tribales ou patriarcales ;
aucune allusion, non plus, à la nature de la société en Inde, en Chine
ou dans les autres pays d'Asie. L'intérêt est tout entier centré sur
l'Europe, et le point de départ des développements est Rome à l'époque
classique x. Il y a lieu, toutefois, de remarquer ici que le Manifeste n'est
pas un traité d'histoire, mais un document révolutionnaire, un docu
ment qui lui-même fait date dans l'histoire.
Une explication en ce qui concerne la mise « hors l'histoire » de
l'Inde et de la Chine nous est fournie par Engels dans un manuscrit
intitulé « Principes du Communisme », écrit en 1847, dans le cadre des
travaux préparatoires du Manifeste. Engels y indique que l'Inde et la
Chine sont des pays qui n'ont pas progressé durant des milliers d'an
nées. Il fait allusion à des pays semi-barbares, qui dans le passé sont
plus ou moins restés en dehors du courant de l'évolution historique,
et sont désormais condamnés à tomber sous la tutelle de la civilisation
occidentale, personnifiée, notamment, par l'industrie et le commerce
anglais 2.
Rien ne nous permet d'affirmer qu'Engels ait préalablement entre
pris des études sérieuses sur l'Inde et la Chine avant d'avancer cette
opinion. Il paraît plus probable qu'il a simplement adopté les idées
de Hegel, qu'à l'instar de Marx il admirait pour l'envergure de ses
conceptions en matière d'analyse historique. Pour Hegel, en effet,
l'aube de l'histoire s'était levée à l'Est, avec l'Empire chinois millé
naire. Mais la Chine et l'Inde acquirent de bonne heure leurs traits
caractéristiques, qui demeurèrent ensuite immuables pendant des
milliers d'années. « L'Inde — écrivait-il — tout comme la Chine, repré
sente un phénomène aussi bien antique que moderne ; un phéonmène
qui est demeuré stationnaire et fixe... » 3 Or, aux yeux du philosophe
allemand, il ne pouvait y avoir d'histoire véritable sans changement,
sans développement, sans dialectique. Dans son schéma le point cul-
1. Dans certaines conférences qu'il fit à Bruxelles en 1847, Marx distinguait trois
formes principales de sociétés, représentant chacune un stade défini ou particulier du
développement historique : la société ancienne, la société féodale et la société bourgeoise
(ou capitaliste). Économie, I, p. 212.
2. Makx et Engels, Gesamtausgabe, 1™ partie, vol. 6, Berlin, 1932, pp. 507-508.
3. G. M. F. Hegel, Lectures on the Philosophy of History (première édition all
emande en 1837, traduit en anglais en 1861 pour la Bohn Library, Londres), p. 145.
341 THORNER D.
minant de toute l'histoire était l'Europe occidentale au xixe siècle.
Puisque tout changement exclu dans le cas de l'Inde et de la
Chine, ces deux pays se trouvaient donc toujours en dehors du cou
rant de l'histoire mondiale.
Le système villageois de l'Inde
Le premier exposé développé des idées de Marx et Engels sur l'Inde
et l'Orient apparaît en 1853. Correspondant à Londres pour la Daily
Tribune de New York, Marx envoya à ce journal la série d'articles sur
l'Inde que nous avons mentionnés en commençant1. Étant donné que
les deux écrivains avaient confronté leurs points de vue au cours de
l'abondante correspondance qu'ils échangèrent durant toute cette
période, les articles de Marx expriment l'opinion commune des deux
auteurs à ce moment précis.
D'après les articles de 1853, le trait le plus caractéristique de l'Inde
est son antique système du village. La grande masse de la population
est dispersée sur toute la surface du pays en une quantité de petites
agglomérations. Installé sur son étendue bien définie de terres arables
et de terres incultes, chaque village forme un petit monde à part, doté
d'une organisation indépendante et d'une existence propre. Le trait
dominant de ce village est « l'union intime des activités agricoles et des
activités artisanales ». La « combinaison particulière du tissage et du
filage manuels avec l'agriculture également manuelle » permet au vil
lage de se suffire à lui-même. Le tissage et le filage sont exécutés par
les épouses et par les filles *.
1. Les articles sur l'Inde envoyés par Marx à la Daily Tribune, en 1853, ont été
réédités à de nombreuses reprises et dans un grand nombre de langues, soit dans des
périodiques, soit à titre de pamphlets ou encore intégrés dans différents ouvrages.
Ils ont été réédités, par exemple, en 1943 et 1945, par la People's Publishing House,
de Bombay, sous le titre Articles on India, de Karl Marx. Cette collection d'articles,
tout comme celles qui l'ont précédée, ne laisse pas entendre clairement que toute une
série d'autres articles sur l'Inde ont été écrits par Marx ultérieurement et certains
aussi par Frederick Engels, notamment durant la Révolte des Cipayes, en 1857-58.
Une bonne sélection de ces articles a été rééditée en 1959 aux Éditions en Langue
étrangères, de Moscou, sous le titre : Karl Maux et Frederick Engels, The First
Indian war of Independence, 1857-59. A ma connaissance aucune collection complète
de ces articles n'a été éditée en langue anglaise, la langue dans laquelle ils ont été
écrits. Il existe, néanmoins, des éditions relativement complètes en russe, en allemand
et en italien. Uji inconvénient, c'est que tous les articles n'ont pas été signés, et ce
pour de bonnes raisons. En effet, la Tribune procédant parfois à certaines coupures
dans les manuscrits de Marx et, ce qui est pire, ajoutant même parfois des éléments
de son crû, Marx protesta contre cette pratique et finit par exiger que son nom ne figure
pas sous les articles qu'il envoyait.
2. Voir l'article de Maux, « The British Rule in India » publié dans la New York
Daily Tribune du 25 juin 1853. De tous les articles que Marx écrivit sur l'Inde, celui-
oi est peut-être celui qui a été cité et réimprimé le plus souvent. Il convient de le lire
conjointement avec la lettre écrite par Marx à Engels le 14 juin 1853, laquelle donne
quelques éléments importants qui ne figurent pas dans la Daily Tribune.
342 MARX ET L'INDE
Pour se rendre compte de la vie de ces petits villages isolés, Marx
cite in extenso un Rapport au Parlement, datant de 1812, document
qui énumère les différentes autorités du village et précise leurs fonct
ions. Tout d'abord vient le potail, autrement dit « l'habitant princi
pal ». C'est lui généralement qui supervise les affaires du village, qui
règle les querelles, qui se charge de la police et qui collecte les impôts.
Puis, viennent : le villageois chargé de tenir les registres ; le gardien
chargé de la surveillance des frontières, l'inspecteur des canaux d'irri
gation, le Brahmine qui célèbre le culte, le maître d'école, et l'astro
logue qui sait désigner les jours propices aux travaux agricoles. Le
Rapport original énumère ensuite les différents artisans et employés :
le forgeron, le charpentier, le potier, le barbier, le blanchisseur et le
poète. Citant toujours le Rapport, Marx poursuit : « Les habitants de
ce pays ont vécu selon cette forme simple de gouvernement municipal
depuis des temps immémoriaux. » x
Parce que ces villages ont conservé leur structure antique, Marx
les qualifie de « formes primitives stéréotypées ». Il les définit aussi par
l'expression « communautés familiales » sous-entendant par là que le
village indien se maintenait grâce aux liens de consanguinité 2. Engels
emploie une expression similaire en 1853 : « l'ancienne communauté
familiale asiatique ». La caste et l'esclavage ne sont guère mentionnés
qu'en passant comme traits caractéristiques de ce village, et Marx,
d'ailleurs, ne semble pas y attacher grande importance. On ne trouve
qu'une allusion isolée aux différences de rang social 3.
Ces villages dispersés et pratiquement autarciques dépendaient
pourtant de l'État en ce qui concerne la question primordiale de l'irr
igation nécessaire aux récoltes. Compte tenu du climat et de la nature
du sol, notamment dans les vastes superficies désertiques qui s'étendent
depuis le Sahara, à travers l'Arabie, la Perse et l'Inde jusqu'aux pla
teaux élevés de la Tartarie, Marx et Engels considéraient l'irrigation
artificielle par canaux et grands travaux d'adduction d'eau comme
indispensables pour l'agriculture en Asie. Dans la plus grande partie
de l'Orient, écrivent-ils, le fonctionnement correct des ouvrages hydraul
iques dépendait du pouvoir centralisateur du gouvernement. Quand
1. House of Commons, Fifth Report from the Select Committee on the Affairs of
the East India Company, 1812, p. 85.
2. Voir la lettre de Marx à Engels, en date du 14 juin 1853, et son article de la Daily
Tribune du 25 juin.
3. La référence aux « anciennes communautés familiales asiatiques » apparaît dans
un article sur les clans écossais, initialement écrit en allemand par Marx et traduit en
anglais par Engels. Cette version est parue dans la New York Daily Tribune du
9 février 1853, sous le titre « The Duchess of Southerland and Slavery ». Ce même article
déclare que dans les clans écossais, « les différences de rang, en dépit de la consang
uinité, prévalent tout comme dans l'ensemble des anciennes communautés familiales
asiatiques ».
343 THORNER D.
le gouvernement était fort et assez efficace pour assurer l'irrigation,
l'agriculture pouvait s'épanouir. Quand le gouvernement central
s'effondrait et que l'irrigation était négligée, des territoires entiers
pouvaient cesser de prospérer et devenir rapidement des étendues
incultes et désertiques. Marx n'écrit-il pas à. propos des empires asia
tiques : « Nous sommes habitués à voir l'agriculture péricliter sous un
gouvernement donné et ressusciter sous un autre. Dans ces pays les
récoltes varient suivant que le gouvernement est bon ou mauvais ;
exactement comme en Europe elles varient avec les bonnes et les mau^
vaises saisons. » x
Mis à part son rôle fondamental consistant à assurer l'irrigation
des cultures, l'État oriental, de l'avis de Marx et d'Engels, ne s'occu
pait que de pillage. Marx écrit, par exemple, dans un des articles envoyés
au Tribune, que de tous temps la structure du gouvernement oriental
n'a jamais comporté que trois secteurs : « celui des finances, ou le pil
lage à l'intérieur ; celui de la guerre, ou le pillage à l'extérieur ; et, en
dernier lieu, les travaux publics [essentiellement l'irrigation] » 2.
Le despotisme oriental
La vie en Inde, et en général en Asie, présentait, pour Marx, un
caractère particulier, découlant de deux circonstances complément
aires : d'une part la nécessité d'un régime central pour assurer les
grands travaux publics ; de l'autre, le cloisonnement de la vie rurale.
Marx laisse de côté les villes, qui ne sont à son avis que de simples
camps militaires, entièrement dépendants de l'armée et se déplaçant
à la suite du roi lorsque celui-ci part en campagne pour une période
prolongée. Quant aux villageois, ils ne s'intéressaient nullement aux
affaires de l'État : la vie ou la mort des monarques ne les concernent
pas, et peu leur importe que des royaumes se créent ou disparaissent.
Chaque village ne prêtait attention qu'à ses propres frontières.
Marx convenait qu'à première vue ces communautés villageoises
simples et autarciques avaient quelque chose de séduisant. Il les trou
vait « industrieuses, patriarcales et inoffensives », mais leur reprochait
d'être repliées sur elles-mêmes, de laisser l'homme sous la sujétion de
la nature, au lieu de lui faire maîtriser sa propre destinée. On ne saurait,
écrivait-il, inventer de base plus solide à la stagnation du despotisme
asiatique. Dans un passage éloquent il s'emporte : « ... ces communaut
és villageoises idylliques... avaient toujours été le solide fondement
du despotisme oriental... elles emprisonnaient l'esprit humain dans les
limites les plus étroites qui se puissent concevoir, elles en faisaient
1. New York Daily Tribune, 25 juin 1853.
2.25
344 MARX ET L'INDE
l'instrument docile de la superstition, l'esclave des règles traditionn
elles, et le privaient de toute grandeur et de toute énergie historique.
Nous ne devons pas oublier cet égoïsme barbare qui, concentré sur
quelque misérable parcelle de terre, assistait tranquillement à la ruine
des empires, à la perpétration d'innombrables cruautés, au massacre
de la population des grandes villes, sans réagir à ces faits plus que si
c'étaient des événements naturels — et lui-même, d'ailleurs, proie
sans défense du premier agresseur venu qui daignerait lui prêter atten
tion. Nous ne devons pas oublier que cette vie sans grandeur, stagnante,
végétative, que cette forme passive d'existence attirait, au contraire,
l'éclosion de forces destructives sauvages, sans but ni frein, au point
de faire de l'assassinat un rite religieux dans l'Hindoustan. Nous ne
devons pas oublier que ces petites communautés étaient contaminées
par les distinctions de caste et par l'esclavage, et qu'elles ont assujetti
l'homme aux circonstances extérieures au lieu de l'élever pour en faire
le maître de ces circonstances, qu'elles transformaient un État social
capable de se développer par lui-même en une destinée naturelle
immuable... » г
En raison de la nature statique de la société indienne et des sépa
rations rigoureuses entre musulmans et Hindous, entre telle ou telle
tribu, entre telle et telle caste, l'Inde était condamnée à subir la con
quête. Ce que l'on appelle l'histoire indienne, dit Marx, est plus exacte
ment l'histoire des envahisseurs successifs qui ont su asseoir leur empire
sur la base passive de cette société qui ne résiste pas et qui ne change
pas 2.
Marx, cependant, a condamné le régime britannique en Inde avec
autant de véhémence qu'il en mit à condamner le village. Il déclare,
notamment, dans une lettre à Engels, que la domination britannique
a toujours été et est encore « une cochonnerie ». Ceci dit, il lui trouve,
malgré tout, certains aspects positifs. Les exportations de tissu et de
fil sortis des usines anglaises, ainsi que d'autres produits manufacturés
à bon marché, portaient un coup fatal à l'un des fondements de la vie
villageoise, à savoir l'artisanat. La vieille association de l'agriculture
et de l'industrie domestique, qui constituait l'essence de l'économie
et de l'ordre social immuables de l'Inde, avait été ébranlée par la
vapeur et la science britannique. En balayant les fondements écono
miques du village indien, l'Angleterre réalisait « la plus grande, et à
vrai dire, la seule révolution sociale qui ait jamais existé en Asie » 3.
Alors que la structure en Inde était demeurée inchangée,
de la plus lointaine antiquité à la première décennie du xixe siècle,
1. New York Daily Tribune, 25 juin 1853.
2. Voir l'article de Mabx, « The Future Results of British Rule in India », New
York Daily Tribune, 8 août 1853.
3. New York Daily Tribune, 25 juin 1853.
345

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