Mémoire de travail et production langagière : comparaison de l'oral et de l'écrit chez les adultes et les enfants - article ; n°1 ; vol.99, pg 123-148

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L'année psychologique - Année 1999 - Volume 99 - Numéro 1 - Pages 123-148
Résumé
L'objectif de cette revue de travaux est d'étudier dans une perspective cognitive et développementale le rôle de la mémoire de travail en production langagière, et plus particulièrement en production écrite. Il s'agit de montrer comment la capacité de la mémoire de travail peut déterminer les différences individuelles et développementales observées en production langagière. Après avoir présenté les recherches portant sur la relation entre la mémoire de travail et la production langagière (orale, écrite), cet article mettra plus particulièrement l'accent sur le coût cognitif consécutif à la mise en œuvre des processus conceptuel, linguistique et articulatoire, en soulignant les spécificités de l'écrit. Enfin, l'idée selon laquelle les difficultés des enfants à produire des textes écrits se situent au niveau de la gestion procédurale des composants impliqués en production écrite, gestion contrainte par une instance de contrôle aux capacités limitées, sera développée.
Mots-clés : langage, mémoire de travail, charge cognitive, modalité orale/ écrite.
Summary : Working memory and language production : Comparison of oral and written production in adults and children.
The review examines the role of working memory in language production and more particularly in written production, taking a cognitive and developmental approach. This involves determining ways in which working memory contributes to individual and developmental differences in written production. After presenting works describing the relationship between working memory and language production (oral and written), this article emphasizes the cognitive cost of conceptual, linguistic and articulatory components, taking into account the specificities of the written mode. Finally, the idea that children's difflculties to produce written texts are due to the procedural management of components involved in written production is developped. This management is constrained by the limited information processing capacity of subjects.
Key words : language, working memory, cognitive load, oral and written modalities.
26 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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Béatrice Bourdin
Mémoire de travail et production langagière : comparaison de
l'oral et de l'écrit chez les adultes et les enfants
In: L'année psychologique. 1999 vol. 99, n°1. pp. 123-148.
Résumé
L'objectif de cette revue de travaux est d'étudier dans une perspective cognitive et développementale le rôle de la mémoire de
travail en production langagière, et plus particulièrement en production écrite. Il s'agit de montrer comment la capacité de la
mémoire de travail peut déterminer les différences individuelles et développementales observées en production langagière.
Après avoir présenté les recherches portant sur la relation entre la mémoire de travail et la production langagière (orale, écrite),
cet article mettra plus particulièrement l'accent sur le coût cognitif consécutif à la mise en œuvre des processus conceptuel,
linguistique et articulatoire, en soulignant les spécificités de l'écrit. Enfin, l'idée selon laquelle les difficultés des enfants à produire
des textes écrits se situent au niveau de la gestion procédurale des composants impliqués en production écrite, gestion
contrainte par une instance de contrôle aux capacités limitées, sera développée.
Mots-clés : langage, mémoire de travail, charge cognitive, modalité orale/ écrite.
Abstract
Summary : Working memory and language production : Comparison of oral and written production in adults and children.
The review examines the role of working memory in language production and more particularly in written production, taking a
cognitive and developmental approach. This involves determining ways in which working memory contributes to individual and
developmental differences in written production. After presenting works describing the relationship between working memory and
language production (oral and written), this article emphasizes the cognitive cost of conceptual, linguistic and articulatory
components, taking into account the specificities of the written mode. Finally, the idea that children's difflculties to produce written
texts are due to the procedural management of components involved in written production is developped. This management is
constrained by the limited information processing capacity of subjects.
Key words : language, working memory, cognitive load, oral and written modalities.
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Bourdin Béatrice. Mémoire de travail et production langagière : comparaison de l'oral et de l'écrit chez les adultes et les enfants.
In: L'année psychologique. 1999 vol. 99, n°1. pp. 123-148.
doi : 10.3406/psy.1999.28551
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1999_num_99_1_28551L'Année psychologique, 1999, 99, 123-148
REVUES CRITIQUES
Laboratoire ECCHA T
Université de Picardie Jules- Verne1
MEMOIRE DE TRAVAIL
ET PRODUCTION LANGAGIÈRE :
COMPARAISON DE L'ORAL ET DE L'ÉCRIT
CHEZ LES ADULTES ET LES ENFANTS
par Béatrice BOURDIN
SUMMARY : Working memory and language production : Comparison of
oral and written production in adults and children.
The review examines the role of working memory in language production
and more particularly in written production, taking a cognitive and
developmental approach. This involves determining ways in which working
memory contributes to individual and developmental differences in written
production. After presenting works describing the relationship between working
memory and language production (oral and written) , this article emphasizes
the cognitive cost of conceptual, linguistic and articulatory components, taking
into account the specificities of the written mode. Finally, the idea that
children's difficulties to produce written texts are due to the procedural
management of components involved in written production is developped. This is constrained by the limited information processing capacity of
subjects.
Key words : language, working memory, cognitive load, oral and written
modalities.
La question du rôle de la mémoire de travail (MDT) en production lan
gagière se pose en des termes relativement simples. Au cours des deux der
nières décennies, les théoriciens de la production langagière ont élaboré des
modèles décrivant les composants sous-jacents à cette activité ainsi que
1. UFR Philosophie - Sciences humaines et sociales, Chemin du Thil,
80025 Amiens. E-mail:beatrice. bourdin@u-picardie.fr. 124 B. Bourdin
leur fonctionnement. Ces recherches ont fait ressortir la complexité de la
production langagière au niveau du nombre d'opérations à traiter et de leur
gestion, gestion contrainte par un système de traitement de l'information à
capacité limitée qui a souvent été associé à la MDT. Se pose donc la question
de comprendre comment le scripteur et/ou le locuteur gère l'ensemble des
composants impliqués en production. Depuis quelques années, des cher
cheurs se sont intéressés à la façon dont les limites de la capacité de la MDT
pouvaient affecter l'activité de production langagière. Cette question a été
essentiellement traitée à l'oral et avec des adultes. Or, il est peu probable
que celle-ci n'ait pas également une contribution en production écrite,
même si les aides mnémoniques inhérentes à cette modalité peuvent réduire
la charge en MDT (Hull et Smith, 1983). Par ailleurs, en début d'apprent
issage, certaines activités spécifiques de l'écrit (orthographe, graphie, etc.)
n'étant pas encore complètement automatisées, la contribution de la MDT
devrait être d'autant plus élevée. Or, cette question a rarement été abordée
par les théoriciens de l'acquisition de la production écrite.
1. MÉMOIRE DE TRAVAIL ET PRODUCTION LANGAGIÈRE
1.1. Études chez l'adulte
Malgré des différences de dénomination et/ou de conceptualisation plus
ou moins importantes, la plupart des modèles de production langagière
relatifs à l'oral ou à l'écrit distinguent trois composants principaux gérés
par une instance de contrôle : a) Un composant pré-linguistique qui
s'occupe de l'élaboration conceptuelle du message. Il s'agit d'activer, de
sélectionner et d'organiser les idées qu'on veut transmettre, b) Un compos
ant linguistique qui transforme les séquences propositionnelles en struc
ture linguistique. Il s'agit d'effectuer un certain nombre de choix syntaxi
ques et lexicaux, c) Un composant articulatoire qui exécute la production
articulatoire (production orale) ou graphomotrice (production écrite) du
message élaboré. Les deux premiers composants relatifs à la planification
conceptuelle et linguistique seraient plus ou moins équivalents à l'oral et à
l'écrit, au moins en ce qui concerne les aspects les plus abstraits de la
syntaxe et du lexique (pour plus d'informations voir Fayol, 1992). En
revanche, l'accès à la forme orthographique du mot et la réalisation matér
ielle du message diffèrent en fonction de la modalité de production.
Sur le plan fonctionnel, on sait depuis les travaux d'Hayes et Flower
(1980, 1986) que ces différents composants fonctionnent non pas de
manière linéaire mais de manière recursive. Ceci signifie que le scripteur
doit gérer en temps réel l'ensemble de ces composants. Cette gestion serait
contrainte par un système de traitement à capacité limitée qui a souvent
été associé à la MDT (voir Ehrlich et Delafoy, 1990). Ce système serait
impliqué d'une part dans les traitements effectués par les différents compos
ants et d'autre le maintien temporaire des informations traitées. de travail et production langagière 125 Mémoire
En effet, le locuteur ou le scripteur doit planifier conceptuellement et lin-
guistiquement ce qu'il va dire et stocker temporairement le message (i.e.,
les mots, les syntagmes et les phrases) jusqu'au moment de sa réalisation
matérielle. A n'importe quel moment, le locuteur ou le scripteur doit planif
ier ce qu'il va dire ensuite et exécuter ce qui a été planifié auparavant
(Chanquoy, Foulin et Fayol, 1990). Cette coordination des fonctions de
traitement et de stockage dépendrait de la capacité de la MDT.
Ainsi, de même que la capacité de la MDT a été évoquée pour expliquer
les différences individuelles et développementales en compréhension,
la MDT joue vraisemblablement un rôle majeur également en production
langagière. Cependant, les investigations portant sur l'étude de la MDT en
production langagière sont relativement rares.
Les quelques recherches relatives à ce champ d'étude considèrent que
la MDT pourrait intervenir de deux façons.
Premièrement, la composante phonologique de la MDT (i.e., la boucle
phonologique) stockerait temporairement soit les produits intermédiaires
soit le message terminal. En effet, les principales modélisations concernant
la production du langage postulent l'existence de mémoires temporaires
(buffer) après chaque étape de traitement. La nature de ces mémoires temp
oraires n'a pas encore été spécifiée par les théoriciens. Cependant, étant
donné que la boucle phonologique est spécialisée dans le maintien du matér
iel articulatoire et/ou phonologique, Gathercole et Baddeley (1993) ont
postulé que la nature de ces mémoires pouvait être d'ordre phonologique.
Or, les données expérimentales (Klapp, Greim et Marshburn, 1981) et neu
ropsychologiques (Vallar et Baddeley, 1984) ne sont pas cohérentes avec
cette hypothèse : la mémoire phonologique ne serait pas impliquée dans la
planification et la production du discours.
Secondement, l'administrateur central de la MDT serait impliqué dans
le traitement des opérations sous-jacentes à la production d'un message. Le
produit résultant des traitements d'un composant serait stocké temporaire
ment tandis que les calculs nécessaires pour les traitements de l'étape sui
vante seraient en cours. Par exemple, pour passer du niveau conceptuel au
niveau linguistique, il faut récupérer les représentations abstraites des mots
dans le lexique, créer les structures syntaxiques appropriées et alors combin
er les deux.
Certaines études, utilisant le paradigme de la tâche ajoutée, ont rap
porté des résultats congruents avec l'hypothèse selon laquelle la MDT joue un
rôle important en production langagière. Ce paradigme consiste à demander
aux sujets d'effectuer une tâche secondaire simultanément à une tâche prin
cipale. Ce type de situation crée une compétition dans l'allocation des res
sources car les deux tâches sont supposées puiser une même réserve.
Étant donné la capacité limitée de la MDT, les performances à la tâche secon
daire devraient chuter d'autant plus que la tâche principale présente un
coût cognitif élevé. Ainsi, Power (1985) a demandé à des adultes de produire
oralement des phrases comprenant deux mots présentés au préalable par
l'expérimentateur. Les phrases élaborées devaient être correctes syntaxi- 126 B. Bourdin
quement et plausibles sémantiquement. Les sujets devaient effectuer cette
tâche principale en maintenant une charge de 0, 3 ou 6 chiffres. Seule la der
nière condition (i.e., 6 chiffres) était supposée mobiliser l'administrateur
central (Baddeley et Hitch, 1974). Si la MDT est impliquée en production,
alors la tâche de production de phrases devrait être perturbée si les sujets
sont engagés simultanément dans une tâche secondaire dont la charge est
suffisamment élevée pour puiser des ressources et entrer ainsi en compéti
tion avec la tâche de planification. Les résultats ont montré que les adultes
produisaient plus rapidement les phrases dans la condition 6 chiffres
(latence moyenne = 1,87 s) que dans la condition 0 chiffre (2,32 s). En
revanche, la qualité des phrases et la complexité (nombre de propositions)
ne variaient pas en fonction de la charge en mémoire. En revanche, le
contenu des phrases était plus prévisible et plus stéréotypé lorsque les sujets
devaient maintenir 6 chiffres en mémoire relativement aux deux autres
conditions (i.e., 0 et 3 chiffres). Ces résultats suggèrent que les opérations de
planification conceptuelle sont, au moins partiellement, contrôlées par
l'administrateur central. L'absence d'effet de la charge en mémoire sur le
niveau de complexité grammaticale des phrases suggère que l'admi
nistrateur central n'intervient pas dans la construction des structures gram
maticales (i.e., le niveau positionnel de Garrett, 1988). Dans une autre pers
pective, Jou et Harris (1992) ont demandé à des adultes de rappeler
oralement des textes. Les sujets devaient effectuer cette tâche en accomplis
sant ou non une tâche secondaire (additionner une série de nombres aléatoi
res). Les résultats ont indiqué que les sujets rappelaient moins d'info
rmations et faisaient des pauses plus fréquentes dans la condition double
tâche que dans la condition contrôle. Par ailleurs, l'accomplissement de la secondaire avait des répercussions sur la formulation linguistique des
phrases (notamment en induisant une augmentation des erreurs langagiè
res : speech defects). Récupérer les unités sémantiques en mémoire tandis
qu'on parle nécessite des ressources attentionnelles. La tâche de calcul affec
terait le processus de construction du message au niveau conceptuel.
De même, les recherches effectuées avec les personnes âgées ont associé
les altérations des performances langagières à une réduction des capacités
de la MDT (Morris, Gick et Craik, 1988 ; Gick, Craik et Morris, 1988). Par
exemple, Kemper (1988) a attribué le fait que les personnes âgées produi
sent des structures syntaxiques moins complexes à une réduction des re
ssources attentionnelles. Cette interprétation est cohérente avec les données
de Nef, Chantraine et Hupet (1992). Ces auteurs ont comparé les perfo
rmances à une tâche de production orale spontanée de personnes jeunes vs
âgées dont la capacité de la MDT était équivalente. Ils n'ont observé aucune
variation entre les deux groupes d'âge aux plans conceptuel, lexical et syn
taxique. Ces résultats suggèrent que l'altération des performances langagiè
res observées avec l'âge est liée à une réduction des capacités attentionnell
es (cf. Hupet et Nef, 1994, pour une revue).
A l'écrit, peu de recherches ont étudié le rôle de la MDT en production.
Cependant, dans un article récent, Kellogg (1995) a proposé de spécifier les Mémoire de travail et production langagière 127
ressources de la MDT mobilisées par les différents composants de la product
ion écrite. Pour cela, il a repris la distinction formulée par Brown, McDon
ald, Brown et Carr (1988) concernant les processus impliqués en pro
duction écrite : formulation (planification et formulation), exécution
(programmation et exécution des systèmes moteurs) et contrôle (lecture et
correction). Selon lui, les processus de planification, de formulation linguis
tique et de révision impliqueraient l'administrateur central du modèle de
Baddeley (1986). Quant aux systèmes esclaves, le calepin visuo-spatial
interviendrait dans la mise en œuvre du processus de planification et la
boucle articulatoire serait mobilisée dans les traitements linguistiques (fo
rmulation et lecture). Le composant moteur étant supposé ne pas mobiliser
de ressources attentionnelles, il ne mobiliserait pas les ressources de la MDT.
Ce modèle de la production écrite est cohérent avec les données de Ben-
ton, Kraft, Glover, et Plake (1984). Ces auteurs ont établi des corrélations
entre les caractéristiques des scripteurs (bons/mauvais) et la capacité de
traitement de l'information. Ainsi, la capacité à maintenir et à manipuler
l'information en MDT semble différencier les bons des mauvais scripteurs.
Daiute (1984) a observé des corrélations négatives entre la capacité de
la MCT (rappel de phrases) et l'occurrence des erreurs grammaticales dans
les productions écrites des étudiants. Ces résultats s'accordent avec la thèse
de Madigan, Holt et Blackwell (1993) qui souligne l'importance de la MDT
dans la production écrite. Ces auteurs ont établi une relation entre la capac
ité de la MDT — mesurée par le test d'empan de lecture de Daneman et Car
penter (1980) — et la qualité des productions écrites. Les sujets dont la
capacité de la MDT est élevée produisent des phrases plus longues et plus
complexes que les sujets qui ont un empan faible. En d'autres termes, la
capacité de la MDT contribuerait à expliquer les différences interindividuell
es en production écrite. Dans une deuxième expérience, ils ont manipulé la
charge en MDT en demandant aux sujets de produire un texte en utilisant
soit un clavier normal soit un clavier pour lequel 2 lettres ont été assignées
à de nouvelles touches : 2 pour o et 9 a. Les résultats ont montré un
effet de la capacité - mesurée par la tâche de Daneman et Carpenter — sur
la qualité des textes. En revanche, la manipulation du clavier n'a pas
affecté la qualité des productions. Ce dernier résultat suggère que les opéra
tions sémantiques et syntaxiques ne sont pas effectuées pendant que le
sujet « tape » son texte sur le clavier. Il semblerait que les sujets alternent
entre composition et typing.
Cet ensemble de recherches montre que la coordination des fonctions de
stockage et de traitement en MDT serait susceptible de rendre compte des
différences individuelles en production à l'oral comme à l'écrit. Cependant,
il faut rester prudent quant à l'interprétation de ces données qui ont été
établies pour la plupart soit sur la base de corrélations, et non de relations
causales soit à partir du paradigme de la double tâche. Ce paradigme, qui
consiste à demander aux sujets d'effectuer une tâche secondaire simultané
ment à une tâche principale, est supposé créer une compétition dans
l'allocation des ressources attentionnelles à partir du moment où les deux 128 B. Bourdin
tâches puisent dans une même réserve. Le niveau de performance à la tâche
secondaire est considéré comme un indice de la quantité de ressources dis
ponibles. Ce paradigme, abondamment utilisé dans les recherches portant
sur la charge en MDT, soulève cependant des critiques d'ordre méthodolo
gique et théorique. Il pose notamment la question de la gestion cognitive
des doubles tâches : comment se répartissent les ressources attentionnelles
entre les deux tâches ? Quelles sont les stratégies mises en œuvre par les
sujets pour répondre aux exigences de la tâche ? Beaucoup d'autres ques
tions pourraient être formulées sans qu'aucune réponse pertinente puisse à
l'heure actuelle être fournie. Nous mentionnerons cependant la tentative de
Piolat, Roussey, Olive et Farioli (1996) de déterminer la gène occasionnée
par le paradigme de la double tâche utilisé par Kellogg (1987) sur le dérou
lement des processus rédactionnels. Dans ses recherches, Kellogg demande
à des adultes de produire un texte argumentatif et de réagir simultanément
à des signaux auditifs (i.e., des bips sonores émis toutes les 30 secondes).
Par ailleurs, le scripteur doit désigner après retrospection le processus
rédactionnel qui était mis en œuvre lors de l'émission des signaux sonores
(i.e., planifier, rédiger ou réviser). Afin d'évaluer la gêne éventuellement
occasionnée par les tâches ajoutées (réagir au signal sonore et indiquer
l'activité en cours) les auteurs ont utilisé le même paradigme en faisant
varier soit la vitesse d'émission des signaux sonores (toutes les 60, 30 ou
15 secondes) soit l'entraînement à la retrospection (pas de retrospection,
entraînement à la retrospection, sans entraînement). Les
résultats ont montré que les deux tâches ajoutées n'avaient d'effet ni sur la
qualité des textes ni sur la répartition des différents processus rédactionnels
(pour tous les groupes, le processus de formulation linguistique est le plus
sollicité tout au long de l'activité de rédaction, la planification se situe en
début de rédaction et la révision en fin de rédaction). Ces résultats semblent
valider la méthode utilisée par Kellogg et montrer que les tâches ajoutées
ne perturbent pas la mise en œuvre des processus rédactionnels. Cependant,
les questions relatives aux problèmes consécutifs à l'utilisation de la double
tâche restent posées, en particulier avec les enfants qui n'ont pas encore
automatisé certaines activités rédactionnelles.
Par ailleurs, même si la MDT intervient dans la gestion des opérations
de production, il reste à déterminer si elle est en relation avec la forme
de MDT utilisée en compréhension. A l'heure actuelle, cette question n'a pas
encore été résolue, même si un certain nombre d'arguments semblent favo
rables à l'existence de MDT spécifiques ; d'une part à la production et
d'autre part à la compréhension (voir Carpenter, Miyaké et Just, 1994,
pour une revue). Par exemple, Daneman et Green (1986) ont mis au point
une épreuve d'empan basée non plus sur la lecture mais sur la production
de phrases. Cette épreuve, appelée empan de parole (speaking span),
consiste à lire des séries de mots non reliés sémantiquement et à produire
oralement, à la fin de chaque série, une phrase par item en respectant
l'ordre de présentation des items. L'empan de parole correspond au nombre
maximum de phrases élaborées par le sujet, chaque phrase contenant un Mémoire de travail et production langagière 129
mot et un seul de la série. Cette tâche expérimentale nécessite de maintenir
un message en mémoire (message planifié) tout en produisant des phrases
(planifier le segment suivant). Nous sommes donc dans une situation qui
simule ce qui correspond à la transcription d'un message planifié linguisti-
quement alors que le sujet planifie certains aspects du segment suivant. Les
résultats ont montré que l'empan de parole, mais pas l'empan de lecture
(reading span), était corrélé avec la capacité à produire les synonymes d'un
mot en contexte (i.e., produire un mot aussi proche sémantiquement que
possible de l'item cible). La conclusion selon laquelle l'empan de lecture ne
prédit pas aussi bien les performances en production suggère que la MDT
pour le langage n'est pas un système général avec une capacité unitaire.
Cette conclusion est renforcée par les résultats obtenus par Daneman et
Tardiff (1987). Ces derniers ont montré que seule une mesure de MDT ver
bale, mais pas spatiale ou arithmétique, prédisait les performances en com
préhension. Les auteurs concluent de ces données qu'il existe non pas
une MDT générale basée sur un administrateur commun mais au moins deux
systèmes de MDT autonomes et spécifiques au traitement de l'information
soit verbale soit spatiale. D'autres arguments en provenance de la neurop
sychologie suggèrent une séparation fonctionnelle des mécanismes de com
préhension et de production. L'étude de patients aphasiques a permis de
mettre en évidence une double dissociation au sens neurologique du terme :
certains patients présentent des troubles en compréhension mais pas en
production (Howard, 1985) alors que d'autres présentent le pattern inverse
(Caramazza et Hillis, 1989). Enfin, des études corrélationnelles sur
l'acquisition du langage suggèrent que la compréhension et la production
peuvent se développer indépendamment et à des vitesses différentes (Bates,
Bretherton et Snyder, 1988). Cependant, cette conception de la MDT spéci
fique à chaque tâche a été controversée par un certain nombre de cher
cheurs dont Turner et Engle (1989). Ces auteurs ont montré que des épreu
ves de MDT basée sur des traitements arithmétiques — la tâche secondaire
consiste non plus à lire et à vérifier le sens des phrases comme dans l'empan
de lecture mais à vérifier l'exactitude d'un calcul arithmétique — étaient
corrélées avec les performances obtenues à un test de compréhension en lec
ture. Ce type de résultats a été confirmé ultérieurement par d'autres cher
cheurs qui ont également obtenu des corrélations entre les performances à
un test de compréhension et à différentes épreuves de MDT nécessitant des
traitements non langagiers (Babcock et Salthouse, 1990 ; Engle, Nations et
Cantor, 1990 ; Lapointe et Engle, 1990 ; Yuill, Oakhill et Parkin, 1989). En
résumé, la question plus générale concernant la relation entre les ressources
pour le langage et celles utilisées en cognition n'a pas encore été résolue.
1 . 2. Études chez l'enfant
Sur le plan développemental, le rôle de la MDT en production écrite chez
les enfants est encore peu connu. Or, il est probable que l'implication de
la MDT soit encore plus importante au début de l'apprentissage du langage. B. Bourdin 130
En effet, contrairement aux adultes, les jeunes enfants qui apprennent à
parler n'ont pas encore complètement automatisé les traitements linguisti
ques. Cette non-automatisation implique que les linguistiques
sont mis en œuvre sous contrôle conscient et mobilisent donc des ressources
attentionnelles (cf. Schneider et Shiffrin, 1977 ; Shiffrin et Schneider,
1977). Cohérent avec cette conception, Blake, Austin, Cannon, Lisus et
Vaughan (1994) ont obtenu, avec des enfants de 3 ans, des corrélations
entre les épreuves de rappel sériel et de production langagière. L'empan de
la MCT serait un bon prédicteur de la complexité langagière évaluée en te
rmes de MLU (mean length of utterance) . Cette relation n'est plus observée à
4 ans et s'expliquerait, selon les auteurs, par l'automatisation des processus
linguistiques. Cependant, les résultats de cette recherche doivent être nuanc
és car les auteurs ont choisi d'évaluer la capacité de la MDT en utilisant une
tâche de rappel sériel qui est considérée plutôt comme un indicateur de la
capacité de la mémoire immédiate que de la MDT. Très peu de recherches, à
notre connaissance, ont posé la question du rôle de la MDT au début de
l'acquisition du langage oral.
Récemment, quelques chercheurs ont élargi cette conception à la pro
duction écrite. Dans un article récent, McCutchen (1996) a proposé un
cadre théorique basé sur la capacité de la MDT pour rendre compte des diff
érences inter-individuelles en production et expliquer le développe
ment de la production écrite. Selon elle, la capacité du scripteur à « jon
gler » avec les différents processus impliqués en production dépendrait de
l'efficience des traitements et/ou de la quantité de ressources disponibles
en MDT. Avec le développement et la pratique, certains processus devien
draient plus efficients et libéreraient des ressources qui pourraient être
allouées à des traitements de plus haut niveau, comme la planification
conceptuelle. McCutchen, Covill, Hoyne et Mildes (1994) ont illustré cette
conception en étudiant plus spécifiquement le processus de formulation li
nguistique. Ils ont montré que l'efficience des traitements mis en œuvre par
le composant de formulation linguistique augmentait avec l'âge. Ils ont
demandé à des enfants de 9-10 ans et 14-15 ans de produire un texte cohé
rent à partir de listes de mots. Les résultats ont montré que l'empan de pro
duction augmentait avec l'âge. Selon les auteurs, cet effet ne serait pas lié à
une augmentation de la capacité de la MDT au sens structural mais à la mise
en œuvre de traitements plus efficients, c'est-à-dire moins coûteux cogniti-
vement. Avec le développement et la pratique, certains processus devien
draient plus efficients et libéreraient des ressources en MDT qui seraient
allouées au rappel des mots. Ils ont également observé des corrélations
positives entre les caractéristiques des scripteurs (bons vs mauvais scrip-
teurs) et les performances aux tests d'empan de lecture et d'empan de pro
duction. Ces expériences démontrent que les traitements linguistiques des
bons scripteurs sont plus efficients que ceux des mauvais scripteurs. En
conséquence, les processus de formulation linguistique consommeraient des
ressources en MDT, et interféreraient avec la mise en œuvre des processus de
planification, de formulation linguistique et de révision. Mémoire de travail et production langagière 131
De même, au début de l'apprentissage de l'écrit, les jeunes enfants
n'ont pas encore automatisé certaines activités spécifiques de l'écrit (e-g-,
activité graphomotrice, orthographe). En conséquence, on peut penser que
les processus associés à la réalisation matérielle du message mobilisent des
ressources en MDT et, de ce fait, interfèrent avec la mise en œuvre de proces
sus contrôlés de plus haut niveau. Cependant, aussi curieux que cela puisse
paraître, les caractéristiques de l'écrit n'ont jamais été prises en compte par
les théoriciens de la production écrite. Ainsi, la production graphomotrice a
donné lieu à de nombreuses modélisations (Van Galen, 1991 ; Thomassen et
Van Galen, 1992) mais elle a toujours été étudiée indépendamment de sa
relation fonctionnelle avec les autres composants de la production langag
ière. Or, de récentes recherches portant sur l'écriture manuscrite ont mont
ré que les variables linguistiques exerçaient un impact sur la production de
séquences de lettres et plus particulièrement sur le timing des mouvements
d'écriture. Par exemple, les résultats d'Orliaguet et Boë (1993) indiquent
que l'application d'une règle grammaticale a un effet sur l'initiation et sur
l'exécution des mouvements d'écriture. La production graphomotrice est
affectée non seulement par des contraintes « biophysiques » (Vinter, 1994)
mais également par des facteurs phonologiques (Van Galen, 1990) et lex
icaux (Portier, Van Galen et Thomassen 1993 ; Pynte, Courrieu et Frenck,
1991 ; Zesiger, Mounoud et Hauert, 1993). Il semble donc important
d'introduire dans les modèles de production écrite une composante grapho
motrice et de déterminer si elle peut rétro-agir sur les autres processus et/ou
poser des problèmes spécifiques de l'écrit.
Nous présenterons quelques données empiriques permettant d'évaluer
le coût cognitif des composants de planification conceptuelle, linguistique
et articulatoire. Pour chacun d'eux nous essaierons de déterminer les évent
uelles variations engendrées au niveau des ressources attentionnelles par
les caractéristiques de l'écrit. Ceci nous permettra d'envisager les problè
mes spécifiques de la gestion des ressources attentionnelles en production
écrite.
2. PLANIFICATION CONCEPTUELLE ET MDT
Selon la plupart des théoriciens de la production langagière, la planifi
cation conceptuelle serait sous le contrôle du sujet et mobiliserait des res
sources en MDT (Bock, 1982 ; Dell, 1986 ; Garrett, 1988 ; Levelt, 1989). Ce
composant de planification conceptuelle est supposé être le plus coûteux
cognitivement à l'oral comme à l'écrit. En effet, les différentes activités de
ce composant (élaboration, organisation des idées, réajustement selon la
terminologie d'Hayes et Flower) se dérouleraient sous contrôle conscient,
et mobiliseraient par conséquent des ressources cognitives en MDT. Le coût
cognitif de la planification conceptuelle apparaît notamment dans
l'expérience de Ford et Holmes (1978). Ces auteurs ont demandé à des adul
tes de produire des phrases oralement et d'effectuer simultanément une

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