Mentalité et vocabulaire des marchands florentins au début du XVe siècle - article ; n°6 ; vol.22, pg 1206-1226

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1967 - Volume 22 - Numéro 6 - Pages 1206-1226
21 pages
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Publié le : dimanche 1 janvier 1967
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Christian Bec
Mentalité et vocabulaire des marchands florentins au début du
XVe siècle
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 22e année, N. 6, 1967. pp. 1206-1226.
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Bec Christian. Mentalité et vocabulaire des marchands florentins au début du XVe siècle. In: Annales. Économies, Sociétés,
Civilisations. 22e année, N. 6, 1967. pp. 1206-1226.
doi : 10.3406/ahess.1967.421859
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1967_num_22_6_421859DÉBUT DU XVe SIÈCLE : AU
Mentalité et vocabulaire
des marchands florentins *
Durant ces dernières années, plusieurs essais ont été consacrés à
l'étude de la notion de fortune chez les écrivains italiens du début
du xvie siècle, dont Machiavel en particulier 1. Mais aucune de ces
enquêtes n'a vraiment dépassé le plan de la critique littéraire 2. Or
il nous semble que l'analyse d'un tel thème, si intimement lié à de
profondes infrastructures mentales, ne peut être menée in abstracto,
en négligeant les réactions instinctives des contemporains et les idées
reçues depuis des siècles. Au vrai, malgré qu'il en ait parfois, Machiavel
lui-même n'ignore point les conceptions des hommes d'affaires qui ont
fait Florence et l'ont gouvernée sans partage au début du Quattrocento 3.
* Nous remercions très vivement M. le professeur F. Braúdel et le Comité de
Rédaction des Annales E.S.C. d'avoir bien voulu nous demander d'adapter et de condens
er pour la revue un chapitre de notre ouvrage : Les marchands écrivains, affaires et huma
nisme à Florence, 1375-1434, Paris-La Haye, Mouton et Co, 1967 (Collections de
l'École Pratique des Hautes Études, VIe Section).
1. A. Doken, « Fortuna im Mittelalter und in der Renaissance », Vortrâge der
Biblioték Warburg, I, Berlin-Leipzig, 1922-1923, pp. 71-144 ; H. W. Patch, « The
Tradition of the Goddes Fortuna in Roman Littérature and in the Transitional Période,
Smith College Studies in Modern Languages, III, Northampton (Mass.), 1922, 3,
pp. 131-177 ; 4, pp. 179-235 ; ID., The goddes Fortuna in Mediaeval Literature, Cam
bridge (Mass.), U.P., 1927 ; R. Palmarocchi, « II concetto di fortuna nel Guicciar-
dini », Archivio storico italiano, IV (1941), p. 4, sqq. ; G. Procacci, « La fortuna nella
realtà politica e sociale del primo Cinquecento », Belfagor, VI-4 (1951), pp. 407-421 ;
G. Sasso, Niccolb Machiavelli, storia del suo pensiero politico, Napoli, Istituto Italiano
per gli studi storici, 1958 ; M. Santoro, Fortuna, ragione e prudenza nella civiltà
letteraria del Cinquecento, Napoli, Liguori, 1966.
2. Cependant un essai de F. Gilbert sur la pensée politique à Florence au temps
de Savonarole et de Soderini (in Machiavelli e il suo tempo, Bologna, II Mulino, 1964)
apparaît comme une ébauche du type d'étude que nous souhaitons. L'auteur consacre
en effet quelques pages à l'analyse des termes de fortuna et prudenza tels qu'ils appa
raissent dans les interventions des hommes politiques florentins du début du xvie siècle
participant aux assemblées. Par contre, M. Santoro (op. cit.) n'étudie les concepts
de fortuna, ragione et prudenza qu'à travers les écrivains du début du Cinquecento,
de Pontano à Machiavel (cf. à ce propos С. Вес, « Fortuna ratio et prudentia au
début du Cinquecento. », Les Langues néo-latines, 1967, 61-1.
3. Certes, affirme, dans une lettre du 9 avril 1513 : « Ne sachant dis-
1206 vocabulaire; des marchands florentins
Aussi nous proposons-nous d'entreprendre ci-dessous l'analyse
du terme de fortuna, tel qu'il apparaît dans les écrits les plus immédiats
— mémoires, livres de raison, correspondances — des mercatores flo
rentins de la fin du xive et du début du xve siècle. Les nombreux
relevés que nous avons faits nous ont conduit à envisager corrélat
ivement les thèmes de ragione et prudenza, car ils sont régulièrement
liés à celui de fortuna dans les documents considérés. A eux trois,
fortuna, ratio, prudentia permettent de décrire l'appréhension du réel
et la dialectique de l'action chez les marchands en question.
Pour ces hommes, la fortuna est d'abord la tempête, qui met en
danger les navires. Dès le xive siècle, on rencontre le terme en provençal,
en roumain, dans les dialectes italiens ainsi qu'en français. Il passe du
vénitien dans les langues balkaniques, en arabe, en turc et en grec.
N'est-ce pas là le signe des échanges linguistiques qui se développent
dans le bassin méditerranéen et de la puissance de la marine italienne
au Trecento ?
Durant cette époque, l'expression fortuna di mare apparaît sans
cesse sous la plume des marchands florentins. Cette fréquence except
ionnelle tient au fait que le commerce maritime n'est plus le domaine
réservé des colleganze portuaires. Car les marchandises appartenant
aux compagnies florentines voyagent sur des navires battant pavillon
génois ou vénitien et Florence s'ouvre un débouché sur la mer grâce
à l'acquisition de Pise en 1406.
Aussi les hommes d'affaires florentins font-ils souvent allusion
dans leurs écrits publics et privés aux tempêtes qui les frappent tantôt
directement tantôt par personne interposée : ils participent aux fortunes
de mer. Pitti raconte par exemple dans ses Mémoires qu'il essuya
à deux reprises de terribles tempêtes. « Je louai, écrit-il, un navire
marseillais et y chargeai mes chevaux ; je tardai vingt-deux jours
à atteindre Venise à cause de la tempête (fortuna) et des vents
contraires » x. Il raconte ailleurs : « Nous quittâmes Marseille et, à cause
de la tempête (fortuna), nous restâmes dix-sept jours en mer avant
d'arriver à Porto Pisano et fûmes sur le point de passer en Barbarie.
courir ni de l'art de la soie, ni de l'art de la laine, ni des profits, ni des pertes, il me
faut parler de l'État et je dois soit faire vœu de me taire soit traiter ce sujet ». D'autre
part, le secrétaire florentin ne laisse guère de place à l'économie dans ses analyses
politiques. Il n'en reste pas moins qu'il connaît les marchands historiens du début
du xve siècle et que, dans quelques passages de son œuvre, il admet que les affaires
ont une grande importance dans la vie florentine. Dans les Nature di uomini fiorentini,
par exemple, il écrit à propos d'Antonio Giacomini : « Son père l'envoya à Pise pour
y exercer le commerce auquel se livre toute la bourgeoisie de Florence et qui est la
source principale de la prospérité du pays » (in Œuvres Complètes, Paris, N.R.F.,
1958, p. 1489).
4. B. Pitti, Cronica, con annotazioni ristampata da A.Bacchi Delia Lega, Bologna,
Romagnoli, 1905, p. 41.
1207 ANNALES
Du fait de la puissance de la tempête (fortuna), la galiotte perdit de
vue les galères durant la nuit » 1. De même, rentrant en 1385 d'un
pèlerinage en Terre sainte, le marchand florentin Simone Sigoli est
exposé par la fortune de mer à la même tragique alternative, naufrage
ou capture par les pirates barbaresques 2. Quant aux ambassadeurs,
justement envoyés par Florence auprès du sultan afin d'ouvrir des
débouchés à ses navires, ils courent des périls à peu près identiques :
« Le 30 novembre, lit-on dans leur rapport, le soir, à la vingt-deuxième
heure, nous arrivâmes au cap Saint- Ange et fûmes surpris là par une
telle tempête (fortuna), qu'éloignés du port d'un demi-mille nous ne
pûmes y entrer, mais dûmes jeter l'ancre ; nous fûmes en grand danger,
car le vent et la tempête (fortuna) étaient si forts que nous craignîmes
que l'ancre ne nous retînt pas » 3.
Dans toutes ces phrases, simples, certes, mais non dépourvues
d'émotion, les marchands florentins expriment clairement leur sentiment
d'impuissance en face des hasards terribles et inopinés de la fortune
de mer. Celle-ci est pour eux, comme pour tous les marins, le type
même des contingences imprévisibles, qui affectent affaires et existence
en apportant retards, ruine, périls et mort.
Mieux, les tempêtes n'apparaissent pas étrangères à l'histoire de
Florence. Le chroniqueur Giovanni Villani en cite deux, particulièrement
catastrophiques : l'une qui fit de nombreuses victimes en 1328 au
large de Constantinople 4 et l'autre, non moins désastreuse, qui s'abattit
en novembre 1343 sur le golfe de Naples 5. Relatant la descente
d'Henri VII en Italie, le même chroniqueur laisse entendre que la
tempête retarda les opérations militaires de l'empereur et influença
directement ainsi la politique florentine : « Ladite année [1313,] le
16 février, l'empereur quitta Gênes par mer pour venir à Pise ; la
tempête (fortuna) le contraignit à rester dix-huit jours à Porto Venere » e.
Sans cesse présente à l'esprit des mercatores florentins du bas Moyen
Age, la fortuna di mare fournit un thème constant à la poésie italienne
de la fin du Duecento et du Trecento, tant stilnoviste que réaliste.
Au confluent des deux courants, Boccace dans son Décaméron — lu et
admiré surtout par les hommes d'affaires — rend bien compte, à
travers de nombreuses nouvelles, du rôle que jouent les hasards de la
mer dans la mentalité des hommes, et tout particulièrement des mar
chands, de la fin du xive siècle.
1. Id., ibid., p. 144.
2. S. Sigoli, Viaggio in Terra Santa, Firenze, Le Monnier, 1943, p. 166.
3. « Diario di Felice Brancacci ambasciatore con Carlo Federighi al Cairo per il
Comme di Firenze (1422) », a cura di D. Catellacci, Archivio Storico Italiano, IV,
Vin (1881), p. 185.
4. G. Villani, Cronica, Trieste, 1857-1858, IX, 228.
5. Id., ibid., XI, 27.
6. Id., IX, 37.
1208 VOCABULAIRE DES MARCHANDS FLORENTINS
Dans la cinquième nouvelle de la première journée, le conteur
florentin laisse à la fortuna di mare le soin de réaliser les desseins de
la fortune. C'est qu'il existe un lien d'étroite continuité entre la fortuna
maris et le destin. La première est la manifestation la plus tangible
et la plus grave du second, et ceci d'autant plus aisément que, si les
routes maritimes sont très fréquentées durant le bas Moyen Age, les
techniques de la navigation demeurent encore rudiment aires.
Lorsqu'il parle des hasards de la navigation, Piero de' Medici emploie
le terme de ventura di mare. Dans une lettre à un confrère établi à
Naples, il écrit : « Je crois que tu as des nouvelles de Paolo Machiavelli,
qui s'est dirigé vers chez vous avec ma galère ; mais, s 'étant éloigné
de l'autre navire, il n'a pas jugé bon de s'exposer aux hasards de la
mer (venture di mare) pour revenir » x.
Or les marchands désignent sous le nom de ventura les événements
inopinés qu'ils rencontrent quotidiennement. Employé seul, ce terme
fait allusion à un accident qui s'avère bon ou mauvais, selon la conjonc
ture et les réactions des individus ; il désigne le pur hasard, retour
nement inattendu d'une situation qui ne porte en soi aucune signifi
cation particulière. La ventura est neutre, fait purement contingent.
En somme, qui emploie le terme de ventura n'a pas de conception
a priori du monde, il en accepte les hasards et les considère quant
au présent et au futur (venture, ce sont les choses à venir). En ce sens,
la ventura est chère aux aventuriers, qui prennent le monde comme ils
le trouvent, acceptent les événements tels qu'ils se présentent, quitte
à s'en servir à leur avantage. Ils se jouent des hasards. Buonaccorso
Pitti, type même du marchand aventurier, n'emploie jamais dans ses
Mémoires le mot de fortuna. Son récit commence en ces termes : « En
1385, jeune et sans engagement, désireux d'aller par le monde tenter
le sort (« cierchare la ventura »)... » 2. Joueur acharné, mais vaincu
par le hasard lors d'une partie de dés, il se voit proposer de l'argent
pour continuer : « Si tu veux rester, lui dit-on, et tenter de voir avec
ces cinq cents francs si le sort (ventura) veut te rembourser » 3. Enfin, il
faut noter que ventura est souvent précédée d'un possessif : d'où l'on
peut conclure qu'elle est considérée sous l'angle du destin individuel.
En revanche, la notion de fortune implique une prise en considération
attentive, réfléchie et calculatrice du temps (l'aventurier n'a pas le
loisir de calculer). Qui parle de fortune a soupesé le passé, cherché
le pourquoi du présent et préjugé de l'avenir. Bref, la fortune sous-
entend une vision particulière du monde et une praxis originale.
Elle parvient dans la mentalité des hommes d'affaires du bas
1. In. A. Macinghi-Strozzi, Letter -e di una gentildonna fiorentina ai figliuoli
esuli, Firenze, Sansoni, 1887, p. 411.
2. B. Pitti, Cronica, p. 36.
3. Id., ibid., p. 59.
1209 ANNALES
Moyen Age chargée d'une longue et solide tradition philosophique
et littéraire, tradition que la plupart des marchands florentins ne sont
pas sans connaître, comme en témoigne un passage du Zibaldone de
Giovanni Rucellai 1. Ce mercator, tout comme ses confrères, hérite
de la mythologie classique la conception d'une fortune toute puissante,
tantôt favorable, tantôt hostile, qui se plaît à élever et abaisser les
hommes au gré de sa fantaisie : déité représentée sous les traits d'une
femme placée en équilibre instable sur une sphère ou bien dressée à
la proue d'un navire, tenant en ses mains soit une corne d'abondance,
soit l'écoute d'une voile 2. Telle qu'elle est, la fortune résiste, durant
tout le Moyen Age, aux assauts de la Providence chrétienne 3. Cependant
elle est souvent réduite au rang d'émissaire de la volonté divine. Les
prosateurs et les poètes médiévaux estiment que les limites qu'elle
impose à l'activité humaine sont inhérentes à un univers régi par un
ordre absolu et consubstantielles à la nature humaine 4.
Par contre, les marchands écrivains de la fin du Trecento s'affirment
comme les tenants de la croyance en la déesse de la chance. L'accueil
qu'ils lui réservent n'est pas le fait d'un jeu rhétorique, mais d'une
sincère et totale adhésion.
Les marchands chroniqueurs acceptent la tradition philosophico-
littéraire classique et donnent une représentation tragique de la fortune,
du type nunc mihi nunc alii benigna 5. Giovanni Cavalcanti écrit par
exemple : « On voit la fortune instable mouvoir sans cesse sa roue
rapide et faire descendre ceux qui sont placés en haut. Elle semble
prendre plus de plaisir à ce jeu qu'à élever et rendre heureux ceux
qui sont en bas » 6.
Davantage, la fortune s'assure une place importante dans les corres-
1. Rucellai cite successivement Boèce, Epictète, Aristote, Dante, Salluste, Fazio
degli Uberti, Sénèque, Cecco d'Ascoli, Lucain, Lionardo Dati, Pétrarque et Cicéron.
Il demande au notaire Giovanni Martini da San Gimignano de lui expliquer un passage
de VAltercatio Hadriani Augustii et Epicteti philosophi concernant la fortune, et il
prie Marsile Ficin de lui dire si l'homme a quelque pouvoir sur les événements fortuits
(in G. RucEbLAi, Zibaldone, a cura di A. Perosa, London, Warburg Institute, 1960).
2. Cf. Ovide, Tristes, V, VIII, 15-18 et III, VII, 41-42. Les premiers de ces vers
sont repris de façon symptomatique par les poèmes des Goliards (cf. Canti goliardici
medievali, Firenze, Fussi, 1949, vol. 2, p. 56).
3. Cf. H. R. Patch, The tradition of the Goddes Fortuna..., pp. 131-177.
4. Dans la Divine Comédie, Dante, suivant de près saint Thomas, exclut le hasard
de son univers et affirme que tout dépend de la Providence et du libre-arbitre de
l'homme (Inferno, VII, 67-96). Dans le Convivio, abordant la question des biens de
fortune, conformément au mépris qu'il éprouve pour les hommes d'affaires, il condamne
la car elle favorise les malvagi, seuls soucieux de s'enrichir (Convivio, IV,
XI, 10-12). Boccace adopte — non pas dans ses œuvres mineures mais dans le Déca-
méron — une vision assez souple et pragmatique. Il enseigne que l'homme peut lutter
contre la fortune ou, pour le moins, s'en servir, dans le cadre d'une action individuelle
bornée aux seuls objectifs raisonnables.
5. Horace, Carm., III, XXIX, 52.
6. G. Cavalcanti, Istorie fiorentine, a cura di G. Di Pino, Milano, Martello, 1944,
p. 30.
1210 DES MARCHANDS FLORENTINS VOCABULAIRE
pondances marchandes. A la fin du xive siècle elle a donc pénétré la
mens mercatoris, puisque les hommes d'affaires font allusion à son
pouvoir même lorsqu'ils écrivent au fil de la plume. Dans un grand
nombre de lettres, elle apparaît comme la déesse de la guerre, qui
confère selon son caprice les lauriers du vainqueur. Relatant les combats
qui opposèrent en 1426 Florentins et Milanais, un marchand écrit :
« La distance a empêché le marquis de Ferrare d'attaquer les ennemis...
Je crois que c'est préférable, car, leur puissance ayant doublé, la fortune
était hésitante » x. Dans les missives reçues par les Strozzi, on relève
la présence de la fortuna delVeconomica, selon le mot de Guichardin.
Ainsi un homme d'affaires inconnu la vitupère pour l'avoir entraîné
dans des entreprises désastreuses avec un confrère malhonnête : « Je
maudis la fortune à la pensée du jour où je m'engageai avec lui, ne
croyant pas qu'il fût malhonnête » 2. Semblablement, Alessandro
Ferrantini, commerçant florentin installé à Londres, écrit à Matteo
Strozzi à propos de la faillite qui menace ses frères restés à Florence :
« Le 2 courant j'ai reçu ta lettre... par laquelle tu me répètes ce que tu
m'as déjà dit, à savoir de venir à Florence si je peux. Il m'est dur
d'être réduit par la fortune à une condition telle que je n'ai pu les aider » 3.
Ainsi, de même que la fortune s'assura une place importante parmi
les divinités romaines après la deuxième guerre punique, au moment
de la conquête de l'Empire, de même elle pénètre dans la mens mercatoris
à Florence à la fin du Moyen Age : en une cité, un milieu, à une
époque où les hommes, à la suite du long processus de conquête écono
mique du Duecento et du Trecento, s'ouvrent sur le monde et le conquièr
ent.
Mais pourquoi les marchands accordent-ils une telle importance
à la fortune ? C'est sans doute parce que les affaires sont durant le
Moyen Age soumises à l'imprévisible : tempêtes, coups de main de
pirates et de voleurs de grand chemin (ce sont les fortunes dont
nous avons déjà parlé), mais aussi famines, hausses rapides et baisses
soudaines des cours, fermetures inopinées des barrières douanières,
mesures imprévisibles de rétorsion et saisies brutales des marchandises
au gré des princes et des États. Le mercator florentin Giovanni Rucellai
écrit dans ses Mémoires, à l'intention de ses fils : « A dire vrai, le trafic
et la conservation de l'argent sont très difficiles et dans les mains de
la fortune ; rares sont ceux qui savent l'administrer au milieu de toutes
les tempêtes (fortune) contraires, des exils et des catastrophes » 4.
Boccace, consacrant la deuxième journée de son Décaméron à l'évocation
1. Archives d'État de Florence, fonds strozziano, Ilia série, CXXXIII, n° 232,
Modena, 2/5/1426, Gherardino à Matteo Strozzi.
2. Ibid., n» 386.
3.CXII, 8/3/1431.
4. G. Rucellai, Zibaldone, p. 8.
1211
Annales (22e année, novembre-décembre 1967, n° 6) 4. ANNALES
des hasards (casi di fortuna) , évoque à deux reprises le monde marchand
de Florence, décrit par cinq fois l'univers des marins et représente
cinq fois également des hommes d'affaires. Dans la nouvelle de Lam-
berto Lamberti, il emploie à cinq reprises les termes de ventura et
fortuna et fait de même dans le récit des aventures napolitaines du
courtier Andreuccio da Perugia 4
D'autre part, les mercatores florentins accueillent d'autant plus
volontiers la fortune qu'elle leur permet, au nom du risque, de légitimer
bénéfices élevés et pratiques usuraires. L'appel à la fortune est une
sorte de justification païenne de l'enrichissement, justification d'autant
plus nécessaire que l'éthique chrétienne prohibe les gains excessifs
et la vente du temps 2. Dès le milieu du xive siècle, Giovanni Villani
introduit le terme et le concept de fortune dans l'historiographie fl
orentine en évoquant la fortuna maris propre aux places commerciales
du continent, c'est-à-dire la faillite, qui est aussi inopinée et catastr
ophique que la fortune de mer. Concluant un chapitre sur le krach des
Bardi dont il fut l'une des victimes, il écrit : « Tout advient par l'effet
de la fortune changeante des choses temporelles de ce monde » 3.
Enfin, la déité permet encore aux esprits partisans que sont les
marchands chroniqueurs de refaire l'histoire à leur gré. Selon eux, la
fortune se trouve toujours du côté de leurs adversaires lorsque ceux-ci
l'emportent, tandis que ce sont le bon droit et la vaillance qui donnent
la victoire aux Florentins, jamais le hasard. « Les Vénitiens, écrit
Morelli, eurent peine à conquérir Vérone et son contado en dix-huit
mois et ils dépensèrent 60 000 ducats. La fortune leur fut si favorable
qu'ils prirent les villes et leurs chefs. Or, si le seigneur avait pu leur
échapper, ou l'un de ses fils, les Véronais auraient récupéré leur état » 4.
Mais il convient de dépasser le plan des explications pratiques,
car l'acceptation de la notion de fortune implique de la part de nos
mercatores une vision particulière du monde. Tout d'abord, c'est le signe
que la Providence ne trouve plus de place dans les consciences marchand
es. Le terme qui vient spontanément sous la plume des marchands
et la notion qui s'impose à eux sont ceux de fortune. N'est-ce pas là
la preuve que, dans l'esprit des hommes d'affaires du Quattrocento,
une vision humaine, sinon humaniste, du monde, se substitue à une
conception théocentrique de l'univers ? Les marchands séparent la
cité des hommes de la civitas Dei. Sous l'effet des exigences de la vie
terrestre, s'éloignent et s'estompent les préoccupations de vie éternelle
1. G. Boccaccio, Decameron, a cura di V. Bkanca, Firenze, Le Monnier, I9602,
II, 3, § 11, 17, 22, 28, 37 et II, 5, § 10, 38, 56, 70, 84.
2. Cf. С. Вес, Les marchands écrivains, pp. 253-277.
3. G. Villani, Cronica, XII, 54.
4. G. Di P. Morelli, Ricordi, a cura di V. Branca, Firenze, Le Monnier, 1956,
p. 437.
1212 VOCABULAIRE DES MARCHANDS FLORENTINS
qui, durant le Moyen Age, réglèrent la conduite et les activités des
hommes.
En outre, si la notion de fortune implique la reconnaissance de
limites imposées à l'activité humaine, elle sous-entend aussi la libre
initiative de l'individu dans le cadre de ces limites. Davantage : recon
naître l'existence de la fortune, c'est savoir estimer et peser sa puissance
et c'est par là même affirmer la nécessité de ne pas s'abandonner
passivement ou lâchement à ses menaces et à ses pressions, mais, bien
au contraire, de garder le contrôle de soi. Enfin, prendre conscience
de l'instabilité de la fortune, c'est saisir le cours des événements, le
mouvement incessant du réel et c'est en même temps s'efforcer de
parer à cette versatilité par des actions promptes et énergiques.
Bref, renoncer à la Providence pour accepter la Fortune, cela
signifie rejeter une conception tragique de l'univers — écrasé par une
volonté inexorable — pour adopter une vision dramatique du monde
entendu comme lutte incessante et héroïque des hommes contre les
hasards. En d'autres termes, croire à la Fortune, c'est pour ainsi dire
interpréter la vie humaine comme pure immanence.
Cette vision du monde est telle que les marchands florentins du
bas Moyen Age repoussent le plus souvent l'idée de se résigner devant
les coups du sort, telle qu'elle leur est proposée par la tradition païenne
et chrétienne. Ils n'admettent pas qu'il faille se plier patiemment
aux injures de la fortune. Ainsi les parents de Filippo Strozzi, exilés
comme lui par Cosme de Médicis, lui écrivent : « Tu vois que la fortune
nous persécute dans nos personnes depuis longtemps : il nous faut nous
aider nous-mêmes afin qu'elle ne nous ruine pas » x. Et Marco Parenti
dans une lettre au même Filippo propose une définition de la virtù
comme volonté de se mesurer avec la fortune et de se faire ainsi plus
parfaitement homme : « Les hommes de valeur ne se laissent pas vaincre
par les coups de la fortune, mais en les dominant ils croissent d'autant
plus en perfection » 2.
Au vrai, plutôt que résister comme un roc aux épreuves de la ventura
et plutôt que renoncer aux biens de fortune pour cultiver les seules
vertus morales, le mercator préfère d'ordinaire s'engager dans une
voie toute différente et qui lui est propre : trouver un rapport entre
la logique humaine et le jeu de la fortune, c'est-à-dire déjouer les
coups du sort et se servir, le cas échéant, des possibilités offertes par
les hasards.
Autant pour se rassurer que pour s'imposer au monde les hommes
d'affaires s'efforcent de découvrir une ligne cohérente, une logique dans
l'apparent désordre des événements fortuits. Dans des circonstances
1. In A. Macinghi-Strozzi, Lettere..., p. 216.
2. Ibid., p. 187.
1213 ANNALES
particulièrement dramatiques — il vient d'apprendre l'exécution de
son frère et le bannissement de sa famille — le marchand florentin
Ardingo de' Ricci écrit le 17 novembre 1400 à certains confrères de
Catalogne : « Pour ces raisons nous avons décidé de ne plus trafiquer
dans ces régions-ci... et nous avons pris parti de naviguer dans le
Levant, de nous efforcer de ne pas amoindrir si possible notre avoir5
jusqu'à ce que la fortune ait accompli son cours » 1. Selon le même
esprit, Pitti consacre un poème à la fortune pour affirmer que l'homme
peut s'imposer aux hasards à condition de ne pas les défier inutilement
et d'examiner soigneusement la conjoncture. Il écrit en particulier :
« Qui choisit le parti du pire / doit se plaindre de soi et non de la
Fortune / qui suit son cours à la façon de la lune » 2.
Dans ces deux citations, ce sont les termes et la notion de cours
de la fortune (corso di fortuna) qui retiennent l'attention. Ds impliquent
l'idée d'une évolution plus ou moins rapide mais régulière des faveurs
de la fortune avec retour à l'état initial. En somme, les marchands
florentins de la fin du Trecento, dépassant par le raisonnement l'idée
d'un désordre total du monde, s'efforcent de lui trouver une logique,
à laquelle ils puissent conformer leurs propres actes. Tâchant de prendre
la mesure des événements, il en reconstituent le cours et harmonisent
leurs initiatives avec cette évolution.
Dans ses Mémoires, Pitti raconte qu'il fut un jour battu au jeu,
vaincu par les hasards, par suite d'un défaut de ragiane. Or ce terme
doit d'abord être entendu dans le langage des hommes d'affaires fl
orentins du bas Moyen Age au sens de calcul et de compte.
C'est ainsi qu'on lit dans le Décaméron ces propos d'un marchand
évoquant les qualités de son épouse : « II la loua en disant qu'elle savait
mieux qu'un marchand chevaucher, tenir sur son poing un oiseau,
lire et faire des comptes (ragione) » 3. Sacchetti, dans une nouvelle
qui se déroule dans les milieux d'affaires florentins, s'exprime en ces
termes : « Cet homme se rendit un matin au comptoir d'une entreprise
très prospère, Porta Rossa, et, arrivé en face du caissier, il lui dit :
Regarde mon compte (ragione) et donne-moi les deux cents florins
que l'on me doit » *.
On sait que le libro délia ragione — livre comptable — joue un rôle
capital dans le fonctionnement des compagnies florentines du bas
Moyen Age. Parmi le personnel des sociétés commerciales et industrielles,
le comptable, le caissier et le chef-comptable forment une aristocratie.
1. Cité in A. Borlandi, II manuále di mercalura di Saminiato dé* Ricci, Genová,
Di Stefano, p. 34.
2. Cf. L. Boistfigli, Otto lettere e una canzone di B. Pitti, Rassegna lucchese,
7-8, 1906.
3. G. Boccaccio, Decameron, III, 9, § 10.
4. F. Sacchetti, Trecentonovelle, a cura di V. Pernicone, Firenze, Sansoni,
1946, CLXXIV.
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