Michel Agier, s. dir., Anthropologues en dangers. L'engagement sur le terrain ; n°149 ; vol.39, pg 211-214

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L'Homme - Année 1999 - Volume 39 - Numéro 149 - Pages 211-214
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Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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Source : Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Christian Geffray
Michel Agier, s. dir., Anthropologues en dangers. L'engagement
sur le terrain
In: L'Homme, 1999, tome 39 n°149. pp. 211-214.
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Geffray Christian. Michel Agier, s. dir., Anthropologues en dangers. L'engagement sur le terrain. In: L'Homme, 1999, tome 39
n°149. pp. 211-214.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hom_0439-4216_1999_num_39_149_453519tique. Son ambition de jeunesse d'écrire Clifford Geertz, la tâche de l'anthropo
des fictions se réalise, ici encore, dans ce logue est de rendre les systèmes de
même domaine à travers la recherche de croyance des individus intelligibles les uns 211
ces fameuses « toiles de significations » cul pour les autres. Mais le lecteur ne se voit
turelles que les individus habitent. La pas proposer une conclusion claire et nette.
prose évocatrice nous en dit autant, si ce Celle-ci reste ouverte... à l'interprétation.
n'est plus, sur la sensibilité de l'auteur que Le paradoxe est que les interprétations
geertziennes, bien que constamment pro- sur ce dont il parle. Il présente ses vues en
prenant soin de les contraster par des zig blématisées, semblent incroyablement
« objectives ». zags, des mises en perspective et des comp
araisons (un peu comme on dirait « d'un On sort de ce livre avec l'impression
côté... mais d'un autre côté... »). Il utilise que l'anthropologue qui parle du Maroc et
d'ailleurs ses deux terrains intensifs dans de l'Indonésie, et de l'interconnexion de ce
deux sociétés très différentes — l'Indonésie qui s'y passe avec des aspects globaux,
et le Maroc - pour appréhender une aurait pu être un/une autre anthropologue
culture à travers le filtre de l'autre. Cette et que celui/celle-ci aurait probablement
constante ambivalence le rend difficile à vu, construit, interprété les choses diff
attaquer de front. éremment. Pire, on a même le sentiment
que ce n'est pas grave... Du grand art ! Le reproche qui pourra être adressé à cet
anthropologue qui se décrit non comme
un « relativiste » mais comme un « anti- Christian Ghasarian
anti-relativist » reste le même : parler lui
aussi pour ses sujets mais sans s'engager
1. Cf. Christian Ghasarian, «A Structural véritablement. Cela s'inscrit dans une
Perspective on Artistic Creations », compte rendu démarche consistant à ne pas se déclarer de Claude Lévi-Strauss, Regarder Ecouter Lire,
porteur d'une vérité qui, finalement, ne Paris, Pion, 1993, dans Current Anthropology, June
contribue pas à changer les choses. Pour 1994, 35 (3) : 329-330.
__^^^__^^^_____^^^^_____ Michel Agier, s. dir.
Anthropologues en dangers. L'engagement sur le terrain
Préface de Marc Auge
Paris, Jean-Michel Place, 1997, 127 p., bibl. (« Les Cahiers de Gradhiva»).
Les auteurs réunis par Michel Agier dans par l'ethnologie. L'inquiétude disciplinaire
ne constitue pas par elle-même le mobile Anthropologues en dangers ont accompagné
sur le terrain, depuis de nombreuses de l'ouvrage, mais elle est présente dans les
années, l'évolution parfois convulsive de la analyses convergentes portant sur les
conditions de l'exercice actuel de l'en«situation ethnographique»1. Ils s'autori
3 sent de leurs expériences pour reprendre un quête ; elle pointe également lorsque des Q
débat engagé depuis une trentaine d'an objets nouveaux, dont la légitimité est
UJ ce encore mal assurée dans la discipline, émer- nées, mais toujours d'actualité, sur la « crise
de l'anthropologie », la « fermeture des ter
Í rains » et le bouleversement des conditions a. 1. Tous sont anthropologues à l'Institut français
de la recherche ethnographique auprès des de recherche scientifique pour le développement i
en coopération (Orstom). populations traditionnellement décrites
Histoire et épistémologie gent à l'horizon du champ de la recherche. sociale et politique de leurs interlocuteurs.
Les auteurs abordent alors des rivages Laurent Vidal ne tient pas un propos
très différent lorsqu'il prend acte de l'am212 « inconfortables », sinon dangereux.
L'exercice de la «volonté de savoir» biguïté des demandes dont il ne peut pas
dans la situation ethnographique contem ne pas être l'adresse sur le terrain (de la part
poraine place les anthropologues, local de certains malades du sida), et il explique
ement, devant des responsabilités inédites. pourquoi il ne croit pas pouvoir sy sous
traire entièrement. Une fois son « statut de Ils s'y trouvent confrontés lorsqu'ils enquêt
ent sur l'épidémie mortelle du sida en non-médecin » clarifié, l'anthropologue
Afrique2; lorsqu'ils sont pris à témoin et occupe de facto une position où il lui est
requis es qualité dans les luttes sociales loisible de contribuer à « renforcer la capac
indigénistes des aborigènes australiens ou ité d'initiative du séropositif en enrichis
lorsqu' enfin la des Yanomami du Brésil3 ; sant sa compréhension de la maladie et
vie sociale qu'ils observent et interprètent de l'intervention des institutions sani
taires. . .» Les chercheurs entreprendraient- se délite sous leurs yeux dans la guerre, se
transforme ou s'est transformée en raison ils de se dégager de cette responsabilité-là
de la guerre4. Tous travaillent dans une qu'ils ne seraient pas compris et ne pour
situation tendue où leur attitude, leur tra raient peut-être plus répondre aux ex
vail, leur opinion, leur verdict ou leur igences proprement scientifiques de leur
simple présence peut constituer un enjeu. projet. . . Les auteurs disent tous ici qu'ils
On crédite alors les anthropologues d'un sont « impliqués ».
savoir ou d'une autorité dont ils savent Nul n'ignore que des fantaisies anthropo
bien — du moins les auteurs de ce livre — logiques peuvent émailler l'argument des
qu'ils n'en disposent pas vraiment... discours indigénistes, écologistes ou déve
Lorsque des aborigènes ou des Yanomami loppeurs, énoncés pour répondre aux
demandent à Bernard Moizo ou à Bruce exigences des alliances nationales ou
Albert de contribuer à fonder leur identité internationales indispensables à l'infléchi
sociale sur la scène politico-institutionnelle ssement des rapports de force locaux, à l'ac
australienne ou brésilienne, nos collègues cès aux bailleurs de fonds (y compris au
n'ignorent pas qu'on les met en demeure « Sida ressource »), ou dans le feu de ce que
de répondre à une question dépourvue de Marc Auge appelle la « résistance mimét
signification anthropologique (ils ne sont ique ». Ces propos faux ne peuvent év
pas culturalistes ou, si l'on préfère, la signi idemment pas être accrédités par les
fication de la question n'est pas la même anthropologues au nom de l'intérêt des
pour leurs interlocuteurs et pour eux). populations locales, mais les auteurs mont
Bernard Moizo analyse les conditions dans rent que cela n'autorise pas à méconnaître,
lesquelles cette demande est signifiée aux au nom des exigences universelles du savoir,
anthropologues et ses effets sur l'exercice l'injustice que ces discours expriment vaille
de la recherche en Australie (où sa thèse fut que vaille sur la scène publique, au moment
censurée) ; Bruce Albert reprend la même- où les populations y font collectivement
question, avec beaucoup de précision, à leur entrée («reprennent l'initiative»).
l'échelle du mouvement indigéniste inter Bruce Albert évoque ici les formules d'Alain
national et de son histoire récente5. L'un et Caillé sur « l'universalisme relativiste », ou
de Tsvetan Todorov sur « l'universalisme de l'autre montrent pourquoi, sans ignorer ce
que ces demandes véhiculent d'illusions, ils parcours », qui résument assez bien la pro
ne peuvent les éluder sans faillir à leurs re blématique épistémo-déontologique de
sponsabilités civiques autant que scienti l'ouvrage : pour faire la science, il est tout à
fiques, dès lors que l'inquiétude identitaire la fois imparable de négocier avec ces propos
partiaux (indigénistes identitaires, popu- apparaît constitutive de la condition
L'HOMME 149/1999, pp. 209 à 286 écologistes, développeurs), et possible sion de l'ouvrage, que les conceptions norlistes,
de le faire sans tromper ses partenaires ni matives de la vie sociale prévalant dans nos
trahir les idéaux du métier... La posture disciplines prédisposent mal la pensée à 213
peut être « inconfortable » à l'occasion (le se donner la guerre (de même que les
mot revient dans plusieurs contributions), manifestations de la vie sociale hors la
mais elle n'est pas intenable pourvu que les loi, la délinquance, la prostitution, le com
anthropologues sachent reconnaître, à leur merce illégal des stupéfiants) pour objet.
place, ce qu'il y a de plus authentique dans S'interrogeant sur les réticences discipli
ces demandes au-delà des discours illusoires naires touchant ces « nouveaux objets », il
fait à propos du sida une observation qui dans lesquels elles sont formulées : les humil
iations sociales, les souffrances psychiques vaut bien, me semble-t-il, pour la guerre :
il existe une sorte de « trop plein d'attrac- ou physiques ici en cause ne sont pas des
illusions6.
2. Laurent Vidal, «Méthode et éthique : l'anthro
Au total, entre demande, morale et pologie et la recherche confrontée au sida», pp.
savoir, injonction est faite aux anthropo 99-108, et Marc-Éric Gruénais, « Incertitudes eth
nographiques. À propos d'une recherche sur le logues de mieux savoir ce qu'ils font, et qui
sida», pp. 89-98. est qui dans la situation ethnographique.
3. Bernard Moizo, « L'anthropologie aborigina- Cela ne va pas sans les exposer à voir ce liste : de l'application à la fiction », pp. 65-74, et
dont ils ne voulaient peut-être rien savoir Bruce Albert, « Situation ethnographique et mou
au départ, et qui est susceptible de provo vements ethniques : réflexions sur le terrain post-
malinowskien », pp. 75-88. quer une modification de l'objet de leurs
4. Charles-Edouard de Suremain, « Les visiteurs recherches : « À la question de savoir si l'i
verts. La guérilla dans les plantations guatémalrruption de la guérilla dans les plantations tèques », pp. 39-50, et Yves Goudineau, « Des sur
était une simple anecdote qu'il me fallait vivances aux survivants : quelle ethnographie en
seulement mentionner pour mémoire, zone démilitarisée? », pp. 51-64. L'article original
de Denis Vidal, « Recherche de terrain et contexte écrit Charles-Edouard de Suremain, ou
événementiel », où il montre comment « tirer profl'indice d'un changement plus profond et
it des effets de contingence que l'histoire imméd
durable de mon terrain, j'ai opté pour la iate ne cesse jamais d'introduire dans toute
seconde solution. » Ce choix n'est pas naïf, recherche en cours », s'écarte peut-être un peu du
et on se plaît à imaginer avec Jean-Pierre cadre commun de l'ouvrage.
5. Bruce Albert analyse conjointement l'évolution Dozon ce qu'il serait advenu de nos disci
de la situation ethnographique, la nature et les plines si Durkheim avait « opté » pour une
orientations des mouvements indigénistes mond
« solution » analogue durant les années les iaux et leur articulation avec les nouveaux enjeux
plus fécondes de son œuvre : pendant la de la recherche, en ayant soin de distinguer les dif
férentes traditions académiques (africaniste, amé- Première Guerre mondiale. Cette guerre,
ricaniste) en regard des différences historiques comme la plupart de celles où s'engagèrent
régionales pendant la période de décolonisation les populations étudiées par les anthropo puis de « globalisation ».
logues depuis la décolonisation, est néan 6. L'enquête anthropologique rappelle un peu, de
moins demeurée une « anecdote » pour la ce point de vue, ces métiers de l'art qualifiés autref
ois d'« impossibles » par Freud : l'enseignement, le science sociale (sauf, naturellement, pour
gouvernement, la psychanalyse. . . Dans tous les l'histoire). La vie sociale en guerre reste
d' instrumentaliser une demande pour cas, il s'agit communément contenue en lisière du pro contribuer à conduire ceux qui la formulent vers
pos anthropologique ou sociologique, de ce qu'ils ne savent pas qu'ils désirent. La posture
sorte que des anthropologues éprouvent le serait bien immodeste et vouée à l'échec, sans 3 Q
doute, si l'anthropologue venait à « s'y croire » (et sentiment de transgresser une frontière
cela ne saurait définir le mobile de l'enquête, qui OC U4 épistémique là où ils ne font qu'accompa
reste la « volonté de savoir »), mais cela pourrait
gner la situation des populations avec le caractériser assez bien les coordonnées de la pos S squelles ils travaillent. Q. ture « impliquée », non irresponsable, du cher
Jean-Pierre Dozon remarque, en cheur-sujet dans son enquête.
¡
Histoire et épistémologie tion et d'incitation », écrit-il, qui encou répugnance au service d'une simple ex
rage certains de nos collègues à « se igence : s'il y a de la vie sociale en guerre, ou
2 1 4 méfier » de ces thèmes. Guerre ou pendant l'épidémie, alors il nous incombe
mie sont doublement saturées en effet : par de la décrire et d'en restituer la dyna
les grands médias qui couvrent et recou mique, non seulement parce que nous
vrent les faits pour l'opinion ; et par le sommes chercheurs, mais aussi simple
même obscur désir qui travaille justement ment parce que nous ne sommes pas irre
cette opinion, que les médias s'efforcent de sponsables. En effet, on peut se demander
satisfaire. Désir de voir la guerre, désir de si, en revendiquant leur « implication »
guerre... De sorte que c'est peut-être moins dans les situations où ils travaillent, les
la peur de voir et de côtoyer la guerre (ou auteurs ne pointent pas finalement qu'ils
l'épidémie) qui contient ces situations en sont soumis à la même exigence éthique
lisière du discours sociologique, que le élémentaire que n'importe quel sujet : ils
désir de les voir au contraire, pour autant ne sont pas irresponsables. Toutes ces ques
que ce désir est perçu à bon droit comme tions sont posées dans Anthropologues en
mauvais. dangers à partir d'un bilan circonstancié et
Je serais tenté d'ajouter que les cher précis d'expériences contemporaines et
cheurs exposés au soupçon d'étudier ces prolongées du terrain. L'ancrage pratique
situations parce que les médias les cou et subjectif des diverses réflexions présent
vrent, ou pour les mêmes raisons qu'elles, ées ici donne un style nouveau, tout à la
parviennent mal à faire entendre parfois fois ouvert, modeste et audacieux, à la fo
qu'ils le font pour une raison inverse : mal rmulation d'une interrogation théorique et
gré la présence saturante de la presse, et méthodologique ancienne mais toujours
parce qu'il est possible et déontologique- en suspens dans la discipline et qui engage,
ment impérieux qu'un discours distinct aujourd'hui plus encore qu'hier peut-être,
puisse y être tenu. Cela suppose d'avoir son avenir.
reconnu le « trop plein d'attraction » évo
qué ci-dessus, et d'en avoir surmonté la Christian Geffray
Arthur Kleinman,Vëena Das & Margaret Lock, eds. _^_
Social Suffering
Berkeley-Los Angeles-London, University of California Press, 1997
xxvin + 404 p., index, tabl., ph.
N, lous vivons dans un âge hanté par la ler les plus récents massacres programmés
souffrance. Non pas celle à laquelle nous au Biafra et au Cambodge, en Bosnie et au
avaient habitués la religion, avec les Rwanda, en Argentine ou au Sri Lanka,
figures de Job, de Jésus et de Bouddha, et pour n'en retenir que quelques-uns ?
la littérature, sous la plume de Tolstoï ou Comme si, loin de décourager les atrocit
Dostoïevski, par exemple. Mais ce spec és, les violences meurtrières du passé invi
tacle d'atrocité ou de terreur, aucune tra taient à faire toujours mieux. Les hommes
et les nations du XXe siècle ne s'en sont dition passée ne nous y avait préparés. Il
n'est que de penser à Auschwitz, devant effectivement pas privés. Au lendemain
lequel le philosophe Theodor W. Adorno de la répression sanglante sur la place
se disait frappé d'une impossibilité de Tien'anmen, des ouvriers dissidents sont
penser. Est-il par ailleurs besoin de exécutés avec des balles dont on adressera
L'HOMME 149/ 1999, pp. 209 à 286

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