Mobilité du travail et croissance d'une économie agricole : la Côte d'Ivoire - article ; n°105 ; vol.27, pg 195-211

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Tiers-Monde - Année 1986 - Volume 27 - Numéro 105 - Pages 195-211
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Publié le : mercredi 1 janvier 1986
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Philippe Fargues
Mobilité du travail et croissance d'une économie agricole : la
Côte d'Ivoire
In: Tiers-Monde. 1986, tome 27 n°105. pp. 195-211.
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Fargues Philippe. Mobilité du travail et croissance d'une économie agricole : la Côte d'Ivoire. In: Tiers-Monde. 1986, tome 27
n°105. pp. 195-211.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/tiers_0040-7356_1986_num_27_105_4450MOBILITÉ DU TRAVAIL
ET CROISSANCE D'UNE ÉCONOMIE AGRICOLE :
LA CÔTE-D'IVOIRE
par Philippe Fargues*
Avec un revenu annuel moyen par tête de l'ordre de i 500 $, tiré essentiell
ement d'exportations agricoles, la Côte-d'Ivoire fait figure de « miracle »
économique. On la compare volontiers à ses deux voisins que l'on donnait
gagnants aux indépendances, la Guinée de Sekou Touré et le Ghana de
N'Krumah, et l'on attribue immédiatement le miracle au génie politique du
président Félix Houphouèt-Boigny.
La double option de privilégier les cultures d'exportation et d'accueillir
massivement les capitaux étrangers a certes contribué à faire la fortune de la
Côte-d'Ivoire. Elle serait cependant restée lettre morte s'il n'y avait eu, pour
libérer la main-d'œuvre sur laquelle le projet ivoirien allait prendre appui,
aux frontières du pays, la pauvreté du Sahel et bientôt la répression en Guinée
et la mise en quarantaine du Ghana, et en Côte-d'Ivoire même, une forte
disponibilité des paysans des régions de savane à quitter leur zone d'agri
culture vivrière autoconsommée, pour peupler les nouveaux périmètres
forestiers d'extension de l'agriculture de rente1.
Ces vastes mouvements de population, de l'étranger ou des savanes vers
la forêt et les villes, se sont déroulés en dehors de toute planification véritable,
si bien qu'on n'a pas cherché à en évaluer les effets secondaires. C'est ce que
nous tenterons ici.
1. Uaxe savane-forêt et le rayonnement d'Abidjan.
Dans le domaine des migrations intérieures, on assiste à une intense
mobilité : une personne sur deux réside hors de son lieu de naissance. Malgré
* Chercheur à Fined, pays en développement.
1. Le dernier en date des ouvrages consacrés à l'économie ivoirienne passe tout simple
ment sous silence l'immigration étrangère, sauf pour évoquer les conflits dont elle serait
porteuse au cas où serait dépassé le fatidique* seuil de tolérance » (Y. A. Faure et J.-F. Médard,
Etat et bourgeoisie en Côte-d'Ivoire, Paris, Karthala, 1982, p. 81-83).
Revue Tiers Monde, t. XXVII, n° 105, Janvier-Mars 1986 196 PHILIPPE FARGUES
la montée de l'exode rural, ces mouvements se répartissent encore à peu près
à égalité entre ceux qui restent internes au monde rural — ils suivent un
axe traditionnel du nord au sud et un nouvel axe, au sud, d'est en ouest —
et ceux qui vont des campagnes vers les villes et des villes de l'intérieur vers
Abidjan. La croissance de cette agglomération de deux millions d'habi
tants, la seconde d'Afrique de l'Ouest après Lagos, a été particulièrement
soutenue depuis le début du siècle, où elle ne comptait qu'un millier de
personnes.
Les courants ruraux sont liés dès l'origine au développement de l'exploi
tation forestière et des cultures de rente. Partant des savanes du Centre et du
Nord, largement dominées par une économie domestique de vivriers aut
oconsommés, ils se sont d'abord fixés dans le Sud-Est et le Sud (la Boucle du
Cacao d'Abengourou à Abidjan) puis la région de Daloa. Au cours des
années 70, sont apparues une relative pression foncière des régions d'ancienne
colonisation au sud-est (pays Agni) et l'avancée corollaire du front pionnier
vers le sud-ouest (pays Krou). Originaire des Akan du Ghana, installée dans
la région de Bouaké depuis le début du xvine siècle, l'ethnie Baoulé prédomine
amplement dans ces mouvements : en 1975 les trois cinquièmes des migrants
ruraux dans le pays étaient natifs du département de Bouaké. L'expansion
Baoulé a fait parler d'une véritable « stratégie » de colonisation agricole de
cette ethnie — celle du président Félix Houphouët-Boigny. Le processus
en est bien établi : au départ une terre lointaine est défrichée par un jeune
homme Baoulé; durant les premières années, il fait appel à une main-d'œuvre
temporaire dans son village d'origine (les « six mois » Baoulé) : un « campe
ment » est créé. Ce n'est que plus tard qu'il y fonde foyer et que le campement
devient village. Entre zone pionnière et pays Baoulé, les flux économiques
sont denses. La première année, du second vers la première, lorsque le migrant
emporte sa consommation vivrière de l'année (en ignames); les années sui
vantes en sens inverse, les retours de fonds prennent la double forme de salaires
versés aux « six mois » et d'investissements dans la plantation que Г « émigré »
conserve au village d'origine. En marge des grands courants savane-forêt,
ceux des ethnies Baoulé, Malinké et Sénoufos, il faut mentionner la migration
Lobi au nord-est du pays : lente descente au sud de ces agriculteurs originaires
du Ghana et du Burkina qui, tous les cinq à dix ans, déplacent de quelques
kilomètres leur village. Ce mouvement n'occasionne aucun transfert de
l'économie domestique vers l'économie de plantation, car les Lobi pratiquent
une culture d'ignames presque exclusivement autoconsommés.
S'il existe un exode rural de courte distance, qui entraîne une croissance
de 6 à 7 % par an dans les « métropoles » régionales (Bouaké au Centre,
Korhogo au nord, Man et Daloa à l'ouest), les migrations vers les villes sont
principalement drainées par Abidjan (taux de croissance de 1 1 % par an). Cet
exode reste à légère prédominance masculine (1,2 homme pour 1 femme)
sauf chez les Baoulé dont les femmes émigrent en ville (vers le petit commerce)
plutôt que de suivre les hommes dans leurs migrations vers les plantations du
Sud-Ouest, ce qui a fait dire à un agronome qu' « entre la cacaoyère et la
rizière, la femme choisit la ville ».
Arrêtons-nous un peu sur un enseignement de portée plus générale. Les
économètres décrivent la migration comme le résultat d'un différentiel (de
revenu, d'opportunités d'emploi) entre zones de départ et d'arrivée. Une
personne migre lorsque les gains qu'elle escompte de son déplacement en LA CÔTE-D'IVOIRE 197
excèdent les coûts. Transposée du micro- au macro-économique2, cette affi
rmation signifie que, toutes choses égales par ailleurs, les flux entre deux régions
doivent être d'autant plus intenses que la région de départ est plus pauvre,
et celle d'arrivée plus riche. Ce n'est pas cela que l'on observe en Côte-d'Ivoire.
Principal réservoir de migrants ruraux, la région de Bouaké n'est pas la plus
pauvre comme ne l'est pas non plus celle d'Odienné, second foyer d'émigrat
ion. Beaucoup plus pauvre, le quart nord-est (pays Koulango-Lobi) est en
marge des grandes migrations rurales, comme il est en marge de l'économie de
marché; aucune culture de rente n'y est pratiquée et les voies de communic
ations y sont très sommaires, contrairement aux deux autres régions, intégrées
au reste du pays à la fois par la pratique d'une agriculture de rente (coton,
vivriers destinés au marché, élevage) et par un bon réseau routier. Plutôt
que d'un mécanisme d'attraction/répulsion les migrations rurales nous sem
blent ainsi résulter de l'intégration des régions de départ et d'arrivée, à la
même économie de marché : elles sont signe de proximité et non pas de dis
tance. Le différentiel ne fonctionne qu'à l'intérieur d'un réseau. Il en va de
même des migrations vers Abidjan. Une analyse de l'effet d'un certain nombre
de caractéristiques des régions de départ sur la probabilité de migrer vers
Abidjan nous a montré que celle-ci était d'autant plus forte que la région de
départ était mieux scolarisée, que le revenu agricole moyen y était élevé et que
les activités économiques y étaient diversifiées3. L'effet attractif exercé par
Abidjan sur une région s'avère ainsi d'autant plus fort que cette région est plus
« riche » ou qu'elle est mieux intégrée à l'économie de marché, comme si la
circulation des hommes allait de pair avec les autres flux économiques, biens
et monnaie, au lieu de s'y substituer.
2. Un pôle pour toute l'Afrique de l'Ouest
L'immigration étrangère, par son volume et par sa densité, est le trait le
plus original de la démographie de Côte-d'Ivoire. Fin 1982, ce pays comptait
environ 2,5 millions d'étrangers : 1 résident sur 4. En ville, c'est 1 travailleur
sur 3 qui est étranger; 1 sur 2 à Abidjan.
En vingt ans, la Côte-d'Ivoire est devenue (devant le Nigeria maintenant...)
le premier pays d'accueil en Afrique. Trois pays frontaliers, Burkina, Mali
et Guinée, fournissent à eux seuls 80 % des étrangers, mais tous les pays
d'Afrique de l'Ouest ont de larges communautés émigrées en Côte-d'Ivoire.
La communauté française, 50 000 personnes, y est la seconde d'Afrique et les
Libanais (3 000 personnes recensées en 1975) y sont vraisemblablement près
de 100 000 après dix ans de guerre civile au Liban.
Le taux de croissance démographique exceptionnel de la Côte-d'Ivoire,
4,6 % par an, n'est imputable (en 1978- 1979) que pour moitié à l'accroisse-
2. L'essai le plus célèbre est celui de M. P. Todaro, Internai migration in developing countries*
Genève, bit, 1976.
3. 79 % de la variance de cette probabilité sont expliqués par les cinq variables suivantes,
dans l'ordre : taux de scolarisation du département de naissance, revenu agricole, proportion
d'actifs des secteurs secondaires et tertiaires, taux d'urbanisation et distance kilomètres) à
Abidjan. Voir Ph. Fargues, Les migrations en Côte-d'Ivoire d'après le recensement de 1975,
Cahiers du CIRES, n° 31-32, 205 p., Abidjan, 1982. 198 PHILIPPE FARGUES
ment naturel des Ivoiriens, pour un sixième à celui des étrangers et pour le
tiers restant à l'immigration nette; de l'indépendance à 1979, celle-ci s'est
maintenue au taux de + 1,5 % par an*. A-t-elle conservé ce rythme au cours
des quatre dernières années de crise ? L'absence de tout système de mesure
continue de étrangère ne permet pas de le savoir. Deux évolu
tions récentes sont certaines :
— Elle est de plus en plus urbaine : à destination des villes pour les deux
tiers en 1978-1979 (41 % à Abidjan), alors que, jusqu'en 1975, les étrangers
étaient plus nombreux à s'établir en zone rurale.
— A l'immigration de travailleurs isolés, fait de plus en plus suite une
immigration de familles, qui élève le taux de féminité de la population étran
gère. Dans l'accroissement de celle-ci, la reproduction en Côte-d'Ivoire a pris
le pas sur stricto sensu : de 1975 à 1978, la étrangère
s'est accrue de 220 000 personnes; parmi elles 166 000, soit 75 %, étaient nées
en Côte-d'Ivoire. Mais depuis 1982, la peur de la « conjoncture » a frappé
les esprits : la propension des étrangers à s'installer en Côte-d'Ivoire s'est-
elle maintenue ?
3. Remise en question de l'autonomie alimentaire ?
Du fait qu'elle est presque entièrement d'origine rurale, la migration
interne pose en amont un problème de raréfaction de la force de travail
agricole. En région de savane, la raréfaction est absolue. En forêt, elle demeure
relative; on y assiste plutôt au remplacement progressif d'une population
autochtone par une population allochtone ou étrangère, ainsi qu'à la substitu
tion du salariat agricole à la main-d'œuvre familiale, l'exode rural des jeunes
Ivoiriens scolarisés étant encore globalement compensé par l'immigration.
Malgré une agriculture vivrière à très faible intensité de capital5, la Côte-
d'Ivoire est le seul Etat ouest-africain à avoir su préserver son indépendance
alimentaire (si l'on excepte quelques importations de riz). Cet équilibre est
fragile. En opérant une ponction de main-d'œuvre sur une agriculture essen
tiellement vivrière, la migration savane-forêt réalise un transfert soit vers
l'agriculture d'exportation soit vers des activités urbaines. Au mieux, elle
entraîne une réduction du temps de travail consacré à la production vivrière6.
Comme l'agriculture vivrière ne connaît pratiquement pas de progrès tech
nique, cette perte en force de travail tend à abaisser la et risque de
compromettre l'autosuffisance alimentaire au niveau national.
Pour illustrer ce mécanisme, nous avons évalué la dynamique de la main-
d'œuvre disponible à la production vivrière dans deux régions opposées : le
4. Solde migratoire annuel rapporté à la population totale moyenne (Ivoiriens + étrangers).
5. Hormis le maïs au nord dont la production a bénéficié d'un encouragement à l'acqui
sition de tracteurs, toutes les cultures vivrières se font à la machette et à la houe.
6. Un paysan qui crée une plantation familiale en zone pionnière continue à assurer son
entretien vivrier. De même, les salariés agricoles des complexes agro-industriels privés ou
publics ont généralement une parcelle de terre pour leur consommation personnelle (ce qui
permet évidemment une sous-rémunération du travail). En ville, la pratique d'une petite
agriculture autoconsommée d'appoint — domaine réservé des femmes — ne survit pas à la
densification du tissu urbain. LA CÔTE-D'IVOIRE I99
Nord (départements d'Odienné, Boundiali, Tengrela, Korhogo et Ferkessé-
dougou), foyer d'émigration, et le Sud-Ouest (Sassandra, Soubré), nouveau
pôle d'immigration rurale7. Une projection de 1975 à 1980 a été effectuée en
retenant les tendances récentes des quatre principaux facteurs d'évolution :
— accroissement naturel;
— migrations internes;
— progrès de la scolarisation;
— extension des surfaces consacrées aux cultures non vivrières.
En cinq ans, la population des producteurs de vivriers subit des pertes dans
les régions d'émigration qui ne sont qu'incomplètement compensées par un
gain dans les régions d'immigration. De plus, dans les deux régions les pro
ducteurs de vivriers s'accroissent moins vite que dans l'ensemble de la popul
ation rurale, ce qui accroît la pression démographique sur le vivrier.
Au nord, entre 1975 et 1980, l'effectif global des producteurs de vivriers
aura diminué de 21 000 personnes : 11,3 % de son effectif initial. Malgré
l'émigration, la population rurale s'accroît cependant, en sorte que la perte
en producteurs de vivriers fait passer la charge en non-producteurs par pro
ducteur de vivriers, de 1,68 à 2,05. Si l'on néglige en outre la production
vivrière des villes et leurs importations vivrières en provenance du sud, on
doit ajouter l'ensemble des citadins de la région à ces charges : de 2,12 per
sonnes par producteurs en 1975, elles passent ainsi à 2,70 en 1980. Seul un
accroissement équivalent de la productivité du travail dans l'agriculture
vivrière pourrait permettre à celle-ci de supporter de telles tendances démog
raphiques. Cela ne semble pas avoir été le cas durant la période considérée.
Au sud-ouest, la conjonction de facteurs démographiques « favorables »,
croissance naturelle et immigration, permet à la population des producteurs
de vivriers de s'accroître de plus de 2 % par an, malgré les deux facteurs
« défavorables » que sont la quasi-généralisation de l'école dans cette région
jusqu'à quatorze ans, et la réduction sensible de la part du vivrier dans la
production agricole. Cependant, en raison d'une immigration allochtone
considérable, l'ensemble de la population rurale s'accroît au taux annuel
de 5,45 % (sans tenir compte de l'immigration étrangère), ce qui fait passer
la charge moyenne de 3,75 en 1975 à 4,59 en 1980. En tenant compte des villes,
la passe de 5,34 personnes en 1975 à 6,57 en 1980. Elle estplus du double
de celle du Nord.
En se replaçant au niveau national on voit bien que le mouvement savane-
forêt crée plus de consommateurs de vivriers qu'il ne déplace de producteurs.
L'immigration étrangère compense peut-être ce déficit global. Elle ne réalise
sûrement pas de rééquilibrage régional puisqu'elle se fixe également en zone
de forêt.
Dans beaucoup de pays, la perte de main-d'œuvre dans l'agriculture
vivrière peut aller de pair avec une croissance de la production, soit parce
qu'elle allège la pression démographique sur les terres, soit parce qu'elle
provient d'une transformation des techniques culturales. Dans les deux cas,
la productivité du travail s'élève. En Côte-d'Ivoire, il n'y a presque nulle part
7. Ph. Fargues, La dynamique démographique des producteurs de vivriers, Actes du
séminaire sur Les cultures vivrières, élément stratégique du développement ivoirien, cires, Abidjan,
1982. 2OO PHILIPPE FARGUES
de forte densité rurale (à l'exception de Korhogo et Diabo-Didiévi). Quant
aux techniques, elles se transforment trop lentement — et le vieillissement des
producteurs est un facteur d'inertie — pour réaliser une compensation. La
production et les superficies récoltées ont ainsi suivi un cours parallèle à
celui de la population : baisse en savane et hausse en forêt.
4. Valorisation de la terre en forêt, sous-rémunération du travail en ville
En aval, les migrations internes ont induit des transformations assez
différentes en zone rurale et en ville.
Dans les zones rurales forestières, l'effet le plus marquant de l'afflux
d'allochtones est sans doute la consécration d'un marché du foncier. Au cours
des années 60 et 70, le Sud-Est a vu disparaître la quasi-totalité de ses réserves
forestières, c'est-à-dire des terres à défricher. La terre a pris une valeur mar
chande à l'encontre du slogan qui avait fait la force de la politique agricole du
régime : « La terre est à qui la cultive. » Les effets de retour de cette évolution
se sont vite fait sentir : ralentissement de l'immigration étrangère et réorien
tation des migrations internes vers le pays Krou, au sud-ouest. En perdant la
possibilité d'acquérir une terre au bout de quelques mois, et de devenir alors
exploitants à leur compte, les immigrés étrangers (Mossi du Burkina, princ
ipalement) ont en effet perdu leur principale motivation à venir vendre leur
force de travail dans les plantations du Sud-Est. Conséquence de ce coup
d'arrêt indirectement donné à l'immigration rurale des Mossi, la main-d'œuvre
salariée fait aujourd'hui défaut dans les plantations familiales du Sud-Est.
Région de très basse densité démographique jusqu'au lancement de Г « Opér
ation San Pedro » (1969) et à l'ouverture du pont de Soubré (1974), la forêt
à l'ouest du fleuve Sassandra va-t-elle connaître une évolution semblable ?
En une quinzaine d'années, les populations autochtones Krou y sont devenues
minoritaires. Le défrichement de nouvelles terres et l'installation d'allochtones
(Baoulé surtout) paraissent s'y heurter maintenant à certaines résistances qui
n'existaient pas au départ. Les réserves sont encore suffisantes cependant
pour que la terre ne soit pas un facteur rare dans la zone forestière prise dans
son ensemble. La mobilité de la main-d'œuvre rurale reste donc un atout
décisif de la croissance des cultures de rente.
En ville ce sont les relations entre l'exode rural et le marché du travail
qui sont les plus significatives. Plutôt que d'évoquer les graves problèmes qui
découlent d'une croissance urbaine très rapide et désordonnée — ils sont
aujourd'hui bien connus — et de déplorer une fois de plus la désorganisation
des harmonies urbaines que l'exode rural engendre, nous préférons rappeler que
tout un pan de l'économie urbaine s'alimente de cet exode. Le secteur « infor
mel » pour lequel les chercheurs et les planificateurs montrent l'engouement
que l'on sait, maintenant qu'on a compris son rôle fondamental pour le capi
talisme périphérique8, ne pourrait fonctionner sans cet exode qui lui fournit
sa clientèle et sa main-d'œuvre. A très faible intensité de capital, le secteur
maintient des prix très compétitifs grâce à une sous-rémunération du travail
et à l'abondance du travail gratuit. A Abidjan comme dans toute l'Afrique de
8. Б bénéficie d'un programme de soutien de l'Etat dans le Plan quinquennal 1 981 -198 5. LA CÔTE-D'IVOIRE 2OI
l'Ouest, il n'est pas d'atelier ou de petit commerce qui n'ait ses « apprentis »,
« petits frères » et « cousins » plus ou moins proches, qu'en raison des relations
de parenté et des systèmes d'obligation et droits qu'elles régissent, on héberge
en ville en échange d'un travail non rémunéré. En Côte-d'Ivoire, où les villes
sont peuplées au tiers d'étrangers — ils occupent 50 % des activités « infor
melles » — , ce mécanisme ressortit autant aux migrations internationales qu'à
l'exode rural ivoirien : c'est très souvent dans son village d'origine que le
patron étranger d'un atelier va recruter sa main-d'œuvre.
Le contrôle des courants de migrations internes est un lieu de conflit
entre deux politiques de l'Etat, l'une implicite et l'autre explicite.
Pariant sur les cultures d'exportation de la zone climatique équatoriale
plutôt que sur celles de la région soudanienne (coton, arachide), l'Etat colonial
puis l'Etat indépendant ont concentré les investissements au Sud. Les cultures
équatoriales d'exportation se sont vu accorder un soutien de l'Etat qui n'est
jamais allé aux vivriers de savane. Le corollaire en a naturellement été une
amplification des courants migratoires nord-sud.
Comme pour atténuer les effets de ces options économiques de base, l'Etat
a pris depuis une dizaine d'années un certain nombre de mesures :
— pour limiter l'exode rural (encadrement rural, création de « Sociétés de
Développement ») et pour le polariser vers les petites villes plutôt que vers
Abidjan (décentralisation scolaire et sanitaire);
— pour canaliser les courants ruraux : soit en organisant l'avancée du front
pionnier au sud-ouest (actions de l'Autorité pour l'Aménagement de la
Région Sud-Ouest), soit en favorisant l'introduction de cultures de rente
au nord (les complexes sucriers du Nord visaient à régionaliser la migration
rurale),
— et, tout dernièrement, pour revaloriser les cultures vivrières.
5 . — Immigration étrangère et économie relais
Du fait que son économie repose sur l'exportation vers l'Europe d'un
petit nombre de produits agricoles, laquelle stimule l'emploi d'une abon
dante main-d'œuvre étrangère, la Côte-d'Ivoire joue un rôle de relais dans
la dépendance des pays qui lui exportent leur force de travail. Les tendances
du marché du café et du cacao peuvent même arriver amplifiées au Burkina
puisqu'elles s'y répercutent à la fois sur l'appel de main-d'œuvre et sur le
volume des fonds rapatriés par les émigrés. Entraînées par l'extra version
de l'économie ivoirienne, les migrations renforcent ainsi celle des pays
d'origine.
Les Etats sahéliens sont aujourd'hui de plus en plus conscients de ce que
l'émigration n'est pas une panacée à leur sous-développement. Ils mettent en
balance les devises qu'elle leur rapporte avec les coûts d'exportation de leur
main-d'œuvre : coûts de « production » et d'entretien de cette main-d'œuvre
avant son entrée en activité, manque à produire et détérioration des éqmlibres
vivriers qui s'ensuit, accroissement indirect de la dépendance en produits
importés, car les fonds rapatriés stimulent autant la consommation que les
investissements productifs, « coûts » sociaux et culturels, etc.
On a souvent tenté d'expliquer par une rationalité économique globale 2О2 PHILIPPE FARGUES
la combinaison d'une forte fécondité et d'une forte émigration au Sahel :
l'émigration d'un enfant est plus rentable que sa non-procréation, puisqu'en
raison de liens familiaux contraignants, l'émigré rapporte un revenu. Cette
analyse nous semble une pure construction de l'esprit, car la conscience de
l'ensemble de ces coûts commence à gagner les villages touchés par l'émigra
tion au Burkina9, de même qu'elle est ressentie en Côte-d'Ivoire même, dans
les régions de forte émigration10.
Il est significatif que le Burkina ait saisi l'occasion des graves « bavures
policières » de mars 198 1, lorsqu'une cinquantaine d'immigrés ghanéens ont
péri dans un commissariat d'Abidjan, pour dénoncer sa convention d'immi
gration avec la Côte-d'Ivoire et pour tenter de battre le rappel de ses ressor
tissants dans ce pays.
6. La nationalité dans la division du travail
Atout décisif du décollage économique de la Côte-d'Ivoire, la possibilité
de puiser dans des réserves de main-d'œuvre situées à l'étranger a favorisé
une division du travail très poussée entre Ivoiriens et étrangers.
Dans l'agriculture, la majorité des salariés se recrute parmi les étrangers.
Le phénomène est de plus en plus net dans le Sud-Est, maintenant délaissé
des migrants internes qui se sont redéployés vers le Sud-Ouest, et vidé de sa
main-d'œuvre familiale par une scolarisation généralisée et un fort exode
rural.
Les étrangers constituent plus de 5 о % de la population active des dépar
tements dont le revenu moyen est le plus élevé, aussi bien en zone rurale
(Aboisso, Abengourou) qu'en ville (Abidjan). Cela reflète sûr l'attraction
exercée par ces régions sur les migrants étrangers. Mais cela témoigne égale
ment de la contribution du travail de ceux-ci à la formation du revenu de ces
régions. Nous avons, dans un travail antérieur11, relevé une très forte corré
lation positive entre le pourcentage des étrangers dans la population active,
par département, et le revenu agricole moyen (r = -\- 0,9) mais aucune
corrélation nette du salaire moyen du manœuvre agricole avec la première
de ces variables (r = -f- 0,3) ni avec la seconde (r = -{- 0,4). Cela montrait
à l'évidence que Г effet « contribution » dépasse l'effet « attraction ».
En ville, la division du travail est plus nette encore. Pour schématiser,
la population immigrée prédomine à la base (Africains) et au sommet (Franç
ais) de la pyramide sociale, les Ivoiriens en occupant tout le centre. Les étran
gers forment en effet la majorité des cadres supérieurs et la majorité des commerç
ants et artisans {le secteur « informel ») ainsi que des travailleurs spécialisés
dans les services (domestiques). Rapidement, l'Etat ivoirien s'est préoccupé
de la mainmise française sur la Haute Administration : c'est au souci d'en
récupérer le contrôle qu'a répondu la création, en 1975, d'un « ministère du
Travail et de l'Ivoirisation des Cadres ». Dans le Plan 1981-1985, la notion
9. S. Coulibaly, J. Gregory, V. Piche, Les migrations voltaïqms, t. I, cvrs/insd, Ouaga
dougou/Ottawa, 1980, p. 114-116.
10. TOLtudes régionalisées des migrations rurales en Côte-d'Ivoire, t. III : Savane, sedes, Paris,
1979.
11. Ph. Fargues, Les migrations en Côte-d'Ivoire, op. cit. LA CÔTE-D'IVOIRE 203
ď « ivoirisation » a été étendue à l'ensemble des postes de travail, y compris
le secteur artisanal.
En contrepartie du rôle qu'ils y jouent, les étrangers ne reçoivent pas leur
quote-part des bénéfices de la croissance. C'est pourquoi ils sont une main-
d'œuvre bon marché. Si leur taux d'activité est de 20 points plus élevé que celui
des Ivoiriens, c'est parce qu'aux deux extrémités de la vie, leur participation
aux activités économiques est franchement plus intense. Enfants, ils sont
moins scolarisés — la différence est plus forte à la campagne (de 1 à 3) qu'en
ville (de 1 à 1,6) — parce qu'ils sont plus actifs; vieillards, ils n'ont que très
rarement la possibilité de vivre sur place d'un soutien familial. La retraite est
exceptionnelle : ils doivent donc, soit regagner leur pays, soit continuer à
travailler. Par ailleurs, une tension latente oppose les Ivoiriens aux étrangers.
Elle resurgit en de multiples occasions, maintenant que la Côte-d'Ivoire
connaît une certaine stagnation économique. Les vastes opérations de police
destinées à juguler la criminalité à Abidjan (198 2- 1983) se sont par exemple
parfois accompagnées d'une certaine xénophobie. Le fait qu'Abidjan soit
peuplée à près de 50 % d'étrangers avait, selon nous, pesé dans la décision
de transférer la capitale politique à Yamoussoukro (avril 1983), ville dont
Г « ivoirité » ne fait pas de doute : ville natale du président Houphouët-Boigny,
elle est peuplée surtout d'Ivoiriens, et elle est encore de petite dimension (moins
de 100 000 habitants). Sa croissance pourra être mieux contrôlée que celle
d'Abidjan, car elle se trouve à l'écart des grands circuits économiques du pays.
7. Régionalisation du marché du travail
Dès l'origine, immigration étrangère et croissance de la production agricole
destinées à l'exportation sont indissociables : l'une et l'autre expriment la
place occupée par la Côte-d'Ivoire dans la division internationale du travail.
La spécialisation de la dans la production de café et de cacao
a suscité un appel considérable de main-d'œuvre, à la fois dans l'agriculture et
dans la création des infrastructures nécessaires à l'écoulement du produit
agricole. C'est cet appel qui a entraîné à son tour la spécialisation des pays
frontaliers, Burkina et Mali en tête, dans la production d'une main-d'œuvre
destinée à l'exportation. Cette « spécialisation » est si poussée que l'on peut
dire, aujourd'hui, que les courants migratoires et les flux de biens et de monnaie
qui les accompagnent dans les deux sens constituent la forme dominante des
échanges entre la Côte-d'Ivoire et les pays frontaliers. Les ressortissants des
pays de la ceao12 forment 83 % des étrangers en Côte-d'Ivoire; or, ces pays
représentent des partenaires très secondaires de l'économie ivoirienne :
7,5 % de ses exportations et 1,5 % de ses importations (1974-1978). En passant
au regroupement régional plus large de la cedeao13, on trouve 97 % des
immigrés, 8,8 % des exportations et 5,4 % ^es importations. Ces deux inst
itutions ont pourtant vocation à « créer une zone d'échanges organisés ».
12. Communauté des Etats d'Afrique de l'Ouest : Côte-d'Ivoire, Bénin, Burkina, Mali,
Mauritanie, Niger, Sénégal.
13.économique et douanière des Etats d'Afrique de l'Ouest (ecowas) :
ceao + Cap- Vert, Gambie, Ghana, Guinée, Guinée-Bissau, Libéria, Nigeria, Sierra Leone,
Togo.

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