Modèles de pouvoir dans les rites royaux en France - article ; n°3 ; vol.41, pg 579-599

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1986 - Volume 41 - Numéro 3 - Pages 579-599
Power Models in French Royal Rituals. R. E. Giesey.
Four important French royal (or state) ceremonies can be correlated—due to their constitutional meanings—with four successive models of leadership: coronations can be correlated with religious kingship (predominant up until the 13th century), funerals with legal kingship (in the 15th and early 16th centuries), entrances with humanistic kingship (in the 16th century) and the lit de justice with absolutist kingship (in the 17th century). These were all great public events which strengthened the relationship between ruler and ruled, contrasting with ritualized court life conducted out of the public eye, mostly at Versailles, which began with Louis the Fourteenth.
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1986
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Ralph E. Giesey
Modèles de pouvoir dans les rites royaux en France
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 41e année, N. 3, 1986. pp. 579-599.
Abstract
Power Models in French Royal Rituals. R. E. Giesey.
Four important French royal (or "state") ceremonies can be correlated—due to their constitutional meanings—with four
successive models of leadership: coronations can be correlated with "religious kingship" (predominant up until the 13th century),
funerals with "legal kingship" (in the 15th and early 16th centuries), entrances with "humanistic kingship" (in the 16th century) and
the lit de justice with "absolutist kingship" (in the 17th century). These were all great public events which strengthened the
relationship between ruler and ruled, contrasting with ritualized court life conducted out of the public eye, mostly at Versailles,
which began with Louis the Fourteenth.
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Giesey Ralph E. Modèles de pouvoir dans les rites royaux en France. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 41e
année, N. 3, 1986. pp. 579-599.
doi : 10.3406/ahess.1986.283296
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1986_num_41_3_283296RALPH GIESEY
MOD LES DE POUVOIR
DANS LES RITES ROYAUX EN FRANCE
Les rois thaumaturges de Marc Bloch un des ouvrages classiques consa
crés aux rites royaux en France maintenant soixante ans Cette uvre pas
entraîné autres études semblables Marc Bloch lui-même abandonna cette
voie et consacra les deux dernières décennies de sa vie histoire économique et
sociale Il fut un des fondateurs de la revue Annales ESC qui une date
récente délaissé étude de la royauté Il en va de même pour une large part
de historiographie des sciences sociales dans autres pays
Le vif intérêt accordé aux études sur les rites ces dernières années est dû en
grande partie aux sociologues et aux anthropologues plutôt aux historiens
La nouvelle vogue elles connaissent repose pour essentiel sur la compré
hension du non-dit de la sémiotique des cérémonials Pour comprendre les res
sorts du pouvoir les anthropologues doivent tenir compte de cet élément car ils
manquent généralement de preuves littéraires alors elles abondent pour les
historiens de la société occidentale La théorie et la pratique de la royauté en
France par exemple pourraient être globalement comprises sans grand recours
aux études sur les rites ainsi ailleurs procédaient les érudits du xixe siècle et
du début du xxe siècle Le problème tel il apparaît hui est de
maintenir une convergence entre une histoire constitutionnelle élaborée de
longue date dans laquelle inclus les aspects juridiques et politiques mais aussi
théologiques et philosophiques du pouvoir et une compréhension affective de
la royauté que manient avec talent les anthropologues pour étudier des sociétés
sans documentation Une information détaillée sur les diverses formes de célé-
Annales ESC mai-juin 1986 n0 pp 579-599
579 ID OLOGIE ROYALE
brations successives un même cérémonial dans les monarchies occidentales
nécessite pratiquement la rédaction une histoire événementielle qui traduise la
permanence du sens un acte indécis et changeant la recherche des valeurs
symboliques du même cérémonial réclame de son côté une maîtrise de événe
mentiel De nouvelles méthodes permettent élargir la compréhension
traditionnelle ne les laissons pas la réduire1
En 1609 un Fran ais André Duchesne tenta de décrire les cérémonials des
rois de France comme une histoire ancienne liée un symbolisme profond
ouvrage fait preuve une double naïveté sur le plan historique car les
méthodes de histoire ancienne dans le bon sens du terme étaient alors encore
élémentaires dans interprétation symbolique car auteur croyait sincère
ment la réalité du phénomène Il écrivit son essai sur le rite royal dans un
traité sur la Grandeur et Majesté des rois de France2 Le livre pas séduit
les érudits modernes ainsi que avait fait une génération plus tôt celui de Jean
du Tillet Avouons que Duchesne fait peu reculer les frontières de la connais
sance La personnalité même de Duchesne véritable panégyriste ne le sépare
pas de fa on sensible du ch ur des laudateurs de la nouvelle dynastie des
Bourbons Ce qui intrigue est le mélange histoire et de louanges qui révèle
analyste objectif et érudit en même temps que le sujet enthousiaste et fervent
Le caractère inexprimable de la cérémonie se confond avec la réalité de son his
toire
Quatre des six chapitres consacrés par Duchesne la majesté des rois de
France ont pour sujet les rites que nous considérons hui comme inhé
rents tat de la période médiévale et du début de époque moderne le cou
ronnement les funérailles entrée et le lit de justice Duchesne les
considère comme les variantes un thème unique la Majesté Royale En tant
antiquaire de la nouvelle école il dispose un nombre impressionnant de
faits historiques Toutefois la vision de la majesté qui anime son ouvrage ainsi
il annonce dès le début conduit peindre un portrait en majesté
peu soucieux érudition3 Dans le tableau ainsi brossé les faits historiques
malgré un don réel pour anachronisme font jaillir des détails pleins de réa
lisme dans une image délibérément idéalisée La subjectivité emporte toujours
sur la contrainte de érudition car le tableau doit refléter le caractère sacré de
la Majesté du Roi Le résultat est la fois une merveilleuse expression de émo
tion causée par le rite royal au début du xvne siècle et un modèle de ce que
devrait éviter de faire un érudit de la fin du xxe tentant de décrire un fait
identique
Par opposition Duchesne qui considère les quatre cérémonies comme une
expression unique de la Majesté je soulignerai la diversité de leurs origines et
les modèles très différents auxquels ils se rattachent La Majesté transfigurée de
Duchesne subira un démantèlement en éléments qui nous le verrons possèdent
une compatibilité intrinsèque ou inventée Au moins ces rites étaient-ils en
relation de symbiose époque de Duchesne il ne porte lui-même
un faux témoignage Dans la dernière partie de cet essai je tenterai de démon
trer comment le système des rites traditionnels effondre peu après leur des
cription par Duchesne et enfin je présenterai en camaïeu le nouveau rituel
royal qui les effectivement remplacés
580 GIESEY MOD LES DE POUVOIR ET RITES ROYAUX
Sacre et couronnement
La cérémonie du couronnement chez les Carolingiens révélait déjà audace
des prétentions des Fran ais concernant la supériorité de leurs rois Il semble
plus approprié utiliser le terme de sacre car outre le couronnement il
existait une onction huile sainte Les Fran ais préfèrent de beaucoup le
terme de sacre celui de couronnement dans la mesure où un seul mot
permet de désigner un cérémonial en deux parties Le sacre existe dans autres
nations mais aucune construit sur ce terme un édifice comparable celui
des Fran ais4
Au cours du ixe siècle courut la légende que huile utilisée pour oindre les
rois de France était la même que celle de la Sainte-Ampoule envoyée par Dieu
dans le bec une colombe lors du baptême de Clovis juste après an 500
fig Ce baptême avait converti au christianisme toute la nation franque la
conséquence fut ensuite le sacre des rois par le chrême du baptême de
Clovis les liait personnellement au plus grand événement de histoire de leur
nation adoption de la foi chrétienne Il leur gagna en même temps la grâce
dont Dieu avait honoré Clovis la fin du Moyen Age le mythe du peuple élu
et le mythe de la consécration providentielle de la royauté franque étaient
ravivés chaque nouveau sacre royal Les mots Par la grâce de Dieu atta
chés au titre officiel du roi de France sont en fait un duplex dei gratia
employé une fois dans la vie du roi au moment du sacre et une autre fois dans
la vie de la nation elle devient chrétienne grâce au baptême Pendant
près de mille ans le même événement eut lieu la même place avec la même
huile sainte et le même officiant5
Dans la pratique seule une infime partie de la précieuse huile de Clovis était
utilisée mélangée une huile consacrée réservée investiture des évêques Le
sacre aide de cette huile sainte conduit certains historiens considérer le
culte royal franc comme une royauté sacerdotale aucun roi cependant
eut jamais les pouvoirs un prêtre Il ne pouvait par exemple administrer
les sacrements comme il avait été re dans les ordres par ordination Cette
carence était largement compensée par le fait que le sacre un roi de France fut
rapidement considéré comme un sacrement particulier de glise Sacrement
très particulier en effet une seule personne pouvait le recevoir Bien
que les sacrements aient été fixés au nombre de sept au début des années 1200
les Fran ais continuèrent pendant des siècles considérer le sacre de leur roi
comme le huitième sacrement
Quelle que soit la crédibilité accordée au pouvoir sacramental donné par
huile sainte au roi de France il acquit finalement un pouvoir magique unique
du moins au moment où les rois Angleterre se attribuèrent eux
aussi qui en fit sinon un roi-prêtre du moins un roi thaumaturge Cet événe
ment trouve son origine dans association du mythe du baume de Clovis et de
la légende de saint Marcoul qui produisit le miracle de guérir les écrouelles
le mal du roi Saint Marcoul un saint fran ais régional dont le tombeau
est près de Reims était supposé avoir le pouvoir de guérir une maladie des gan
glions lymphatiques qui défigurait beaucoup et que on désigne hui
sous le terme de scrofule Au cours du xie siècle ce pouvoir fut également
attribué au roi de France grâce huile sainte de Clovis utilisée lors du sacre
581 ID OLOGIE ROYALE
Illustration non autorisée à la diffusion
FIG Le baptême de Clovis Détail une tapisserie de 1531 Musée de Reims.
582 MOD LES DE POUVOIR ET RITES ROYAUX GIESEY
Ainsi conséquence du sacre Reims les rois de France consacrés se rendaient
afin de toucher et guérir les écrouelles au tombeau de saint Marcoul où
assemblaient tous les malades qui le pouvaient fig 2)7 Le toucher royal
introduit un élément thaumaturgique réel dans le sacre et le couronnement des
rois de France et nous permet de parler leur propos de royauté sacrée
Des quatre modèles de cérémonies royales qui sont objet de mes recherches
dans la France avant les Bourbons le sacre royal est le principal et le plus
durable car les autres disparurent alors que le sacre se pratiqua en 1825
cette date et depuis un certain temps déjà le toucher royal avait plus guère
de crédibilité Mais il aucune raison de douter de son efficacité la fin du
Moyen Age
Illustration non autorisée à la diffusion
FIG Henri II guérissant les
écrouelles Bibliothèque natio
nale lat 1429 fol 107.
583 ID OLOGIE ROYALE
Funérailles
Au cours du xiiie siècle la cérémonie du couronnement en tant acte
constitutif de la royauté perd son pouvoir légal cette époque le roi
était pas désigné par ce nom avant son et son règne ne
comptait partir de cet événement En 1270 cependant la mort de saint
Louis au cours une croisade en Afrique du Nord il fut impossible son fils
Philippe qui était ses côtés de se faire couronner Reims avant des mois Sur
place donc les barons proclamèrent roi Philippe III et ce dernier exer aus
sitôt les pouvoirs légaux de monarque malgré un couronnement retardé de plus
une année Cet usage assumer immédiatement le pouvoir légal fut suivi par
tous les autres rois
La succession de 1270 prouve que exercice de la royauté peut être séparé du
sacre et du couronnement un roi est le cas de dira et dura nécessitas terme
utilisé par les théoriciens du xnie siècle qui justifie un acte extraordinaire dans
intérêt du bonum commune Dans la mesure où il est facile imaginer le
retour une telle nécessité en lui accordant la potentialité être perpétuelle
comme aurait dit un scolastique la raison ordonne que soit considérée normale la séparation entre exercice de la royauté et la cérémonie
investiture Ainsi il importe peu que le nouveau roi soit plus ou moins
éloigné de Reims la mort de son prédécesseur ou il ne puisse gagner cette
ville rapidement pour autres raisons il pas redouter que son autorité
soit diminuée et ses sujets ont craindre aucun bouleversement de ordre
public
La reconnaissance immédiate du pouvoir royal si elle évite un interrègne
dans ordre constitutionnel des choses en créé un dans le cérémonial Nous ne
suggérons pas que les contemporains aient pu inquiéter être gouvernés pen
dant une certaine période par un roi non consacré mais nous ne serions pas
surpris de constater terme un accommodement avec cette nécessité politique
dans le cérémonial Ce fut le destin du sacre-couronnement ainsi que nous le
verrons plusieurs siècles plus tard Il appartint abord un autre rite de
prendre en compte interrègne cérémonie par la gestuelle et par la parole
La légalité un roi non couronné mais exer ant le pouvoir royal posait un
problème aussi le nouveau cérémonial puisa-t-il ses forces vives dans la
pensée juridique relative la monarchie En réalité au cours des dernières
années du Moyen Age dans le comme dans autres domaines
nous découvrons que le modèle juridique du pouvoir se superpose un modèle
sacré qui avait précédé
Le rituel étudié est celui des funérailles royales et effet hallucinant il
provoque notre époque provient de exposition une effigie réaliste du roi
défunt revêtue des insignes royaux fig 3)8 utilisation de effigie commen
ce en France la mort de Charles VI en 1422 imitant ainsi une coutume
anglaise vieille un siècle La fonction de effigie était purement pratique elle
se substituait au corps ou le représentait lorsque la période exposition
sur un lit de parade devait être prolongée pour une raison quelconque au-delà
du temps où le corps lui-même était en état être montré Les Anglais comme
les Fran ais utilisèrent effigie au xvne siècle mais jamais ils ne la mirent
autant en valeur9
584 MOD LES DE POUVOIR ET RITES ROYAUX G1ESEY
Illustration non autorisée à la diffusion
Illustration non autorisée à la diffusion
FIG Effigie de
Charles VI trans
portée sur une litière
avec dans les angles
les présidents du Par
lement Bibliothèque
nationale ms fr
2691 fol 27.
FIG Masque de
cire Henri IV
Paris Musée Carna
valet.
FIG Estampe de
effigie de Louis XII
portée en procession
Extraite de Le Rozier
historial de France
Paris 1523 repro
duite dans Royal
Funeral ill 15.
585 Illustration non autorisée à la diffusion
Salon honneur du Duc de Lorraine 1608 Extrait de Pompe funèbre de FIG
S.A.R Charles III Duc de Lorraine Nancy 1608 reproduit dans Jos GREGOR
Denkmäler des Theaters vol Munich 1926 pl 3.
Illustration non autorisée à la diffusion
FIG Salle de deuil du Duc de Lorraine 1608
Extrait de Pompe funèbre...dans GREGOR op cit. pi 4.
586 GIESEY MOD LES DE POUVOIR ET RITES ROYAUX
origine effigie représente le monarque mort comme un défunt mais en
1498 le Parlement de Paris considère effigie comme un être vivant et le rituel
comme un service dû un roi vivant10 Pour que événement soit crédible le
nouveau souverain doit être absent des funérailles de son prédécesseur car sa
présence aurait imposé deux rois de France au peuple un vivant mais non
couronné autre couronné mais décédé Dans le passé des circonstances
avaient empêché certains rois de participer aux funérailles de leur
prédécesseur les exigences du cérémonial les obligeaient désormais le faire
Les effigies funéraires des rois de France semblaient plus réalistes grâce
utilisation de masques mortuaires qui partir de 1498 furent rendus plus
vivants encore lorsque sur le visage de cire les yeux parurent ouverts fig 4)11
Le mannequin funéraire était revêtu de tous les insignes de la royauté unique
occasion après celle du couronnement
Avant 1515 durant la procession des funérailles effigie est placée sur le
cercueil renfermant le corps partir de cette date et corps sont trans
portés séparément Le apparaît le premier sur un catafalque drapé de
noir effigie suit portée en triomphe sous un dais privilège réservé
époque au seul roi fig Désormais effigie ne se substitue plus au
défunt elle est en quelque sorte le vivant Le roi possède donc deux corps lors
de la procession des funérailles un enfermé dans un cercueil et bientôt
enchâssé Saint-Denis la nécropole royale autre une image de lui-même
qui paraît éclatante de vie et qui représente la dignité royale abstraite qui ne
meurt jamais fig 5)12
En 1547 lors des funérailles de Fran ois Ier exposition contrastée du cer
cueil et de effigie fut mise en scène pour la dernière fois Les funérailles furent
retardées pour des raisons pratiques mais cercueil et effigie étaient déjà dans
un palais dans les faubourgs de Paris prêts gagner Notre-Dame puis Saint-
Denis Pour occuper cette attente on exposa successivement effigie et le
corps dans une mise en scène théâtrale abord effigie royale fut présentée
reposant sur un lit de parade dans la salle honneur ornée avec éclat et des
repas furent servis en sa présence fig 6)13 un des participants aux funé
railles de Fran ois Ier raconte que
les trois services de ladicte table continuez avec les mesmes formes cérémonies
essais comme ils se souloyent faire en la vie du diet Seigneur sans oublier
ceux de vin avec la présentation de la coupe aux endroicts heures que le diet
Seigneur avoit accoustumé de boire deux fois chascun de ses repas14
Ce rituel dura une semaine puis la mise en scène changea totalement en une
nuit Les tentures aux couleurs vives furent recouvertes de draperies noires et
effigie couchée fut remplacée par le cercueil voilé dans une chapelle ardente
la salle honneur était devenu une salle de deuil fig 7)15
Dans les écrits juridiques fran ais de cette période effigie identifie la
Justice principale fonction royale qui ne meurt jamais la même époque la
fiction légale des Deux Corps du Roi apparaît chez les juristes anglais En
1562 les légistes de la couronne indiquent que
le Roi possède deux Corps un corps naturel et un corps politique Son Corps
naturel. est mortel sujet toutes les infirmités naturelles ou accidentelles..
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