Nicaragua - article ; n°1 ; vol.72, pg 242-249

De
Journal de la Société des Américanistes - Année 1986 - Volume 72 - Numéro 1 - Pages 242-249
8 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1986
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Philippe Bourgois
3. Nicaragua
In: Journal de la Société des Américanistes. Tome 72, 1986. pp. 242-249.
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Bourgois Philippe. 3. Nicaragua. In: Journal de la Société des Américanistes. Tome 72, 1986. pp. 242-249.
doi : 10.3406/jsa.1986.1018
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jsa_0037-9174_1986_num_72_1_1018242 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES
nomique et social ; il est mis l'accent sur le problème de la distribution des
marchandises produites, sur le désir que l'utilisation des aides officielles soit
supervisée par les autorités traditionnelles, et enfin sur la nécessité que les
organismes financiers accordent des crédits adaptés aux conditions particul
ières des communautés ;
— le rejet d'une législation faite par les non-Indiens au profit des non-Indiens ;
la reconnaissance de lois et normes orales, traditionnelles, parfaitement adapt
ées aux formes de vie et de pensée indiennes ;
— Le rejet de Г elector alisme des partis politiques traditionnels ;
— la neutralité en face « des deux armées », i.e. militaires et guerrilleros ; la
démilitarisation des territoires indiens, notamment dans le sud du pays où la
situation est en permanence explosive ;
— la dénonciation des pratiques ethnocidaires des « Églises catholique et pro
testante » ; le Congrès répudie la présence du Summer Institute of Linguist
ics et demande la révocation définitive de son contrat avec l'État ;
— sur le terrain éducatif, la propagation des expériences bilingues biculturelles
aux zones encore assujetties au régime national ; l'unification des normes
alphabétiques, trop souvent disparates car tributaires des institutions concur
rentes ; la collaboration avec les deux Universités qui délivrent une maîtrise
en linguistique aborigène ;
— l'encouragement à la création de stations radiophoniques en langues vernacu-
laires qui, contrairement aux media actuels, diffusent des contenus capables
de sensibiliser les Indiens ;
— la récupération de la médecine traditionnelle et l'utilisation de la médecine
officielle sans que cela suppose la dépendance dans laquelle beaucoup de
communautés sont tenues aujourd'hui.
François QUEIXALOS.
3. — NICARAGUA
Guerre, négociations et autonomie : la question de la Moskitia.
La lutte armée entre un secteur important des Indiens Miskito et le gouverne
ment sandiniste au Nicaragua alimente une âpre polémique sur le plan interna
tional. Malheureusement, le manque d'information accessible au débat public
oblige la plupart des personnes intéressées à ne former leur opinion sur cette
question qu'en fonction de leurs propres partis pris politiques et a priori théo
riques. Cette courte note a pour buts d'actualiser les développements complexes
de la situation sur la côte atlantique — la Moskitia — et tenter de « dé
politiser » les polémiques en montrant les racines historiques du conflit.
Une compréhension « anthropologique » de l'origine du peuple miskito et
une analyse historique de son insertion dans les hiérarchies régionales des classes CHRONIQUE D'INFORMATION SUR LES AMÉRINDIENS 243
et des ethnies — les Métis, les Créoles (« noirs »), les Sumu, les Rama, les Gari-
funa — , qui prédominent dans la Moskitia depuis les derniers deux siècles, per
mettent de penser qu'il aurait suffi de peu d'erreurs de la part des sandinistes
pour que les Miskito prennent pareillement le maquis. Guère besoin non plus de
beaucoup de ruse de la part de la CIA nord-américaine pour que la confronta
tion dans la Moskitia se perpétue en un carnage atroce, comme ce fut le cas
entre 1982 et 1984. Les tensions structurelles entre la minorité amérindienne et la
majorité métisse au Nicaragua sont en effet si chargées historiquement qu'il ne
faut pas s'étonner de l'éruption de conflits violents entre ces deux groupes, peu
après que la révolution sandiniste eut créé une ouverture démocratique en dépo
sant l'ancien dictateur Somoza en juillet 1979. En revanche, les récentes initiati
ves (depuis 1985), telles que le cessez-le-feu, la reconnaissance par le gouverne
ment de la légitimité des revendications indiennes, la discussion au niveau natio
nal concernant la mise en place d'une autonomie de la Moskitia et l'auto
critique sandiniste auraient pu offrir la possibilité d'une solution pacifique au
conflit. Tragiquement, après la décision prise durant l'été 1986 par le Congrès
des États-Unis en vue de renouveler et d'augmenter l'aide militaire aux « con
tras », un tel règlement négocié paraît de moins en moins probable.
La situation actuelle.
— 1981-1984 : de la confrontation politique à l'affrontement militaire.
Un certain nombre de leaders sandinistes (mais pas nécessairement tous)
reconnaît aujourd'hui que la politique originalement suivie vis-à-vis des minorit
és ethniques était profondément erronée. En 1981, ils réagirent au mécontente
ment manifesté par les Miskito (ainsi que par une partie importante des autres
groupes ethniques de la Moskitia, spécialement les Créoles et les Sumu) en fonc
tion de la menace militaire qui, épaulée par les États-Unis, commençait à se
développer au Honduras, réduisant les possibilités d'un dialogue et d'un com
promis négocié dans la Moskitia. Le climax fut atteint fin 1981 -début 1982 avec
l'évacuation des communautés frontalières établies le long du rio Coco et la des
truction de l'infrastructure locale et des ressources, du bétail, des vivres, des
maisons, des églises. Ces déplacements répondaient, d'une façon que rétrospect
ivement l'on peut juger démesurée — voire tragique, à une série de raids violents
effectués à partir du Honduras par de petites brigades de jeunes Miskito que la
« contra » était alors en train de recruter. A la même époque, quelques cen
taines de leaders communautaires, dont la plupart n'étaient que marginalement
liés à l'opposition armée — quand ils l'étaient, furent emprisonnés. Les sandi
nistes espéraient ainsi priver le mouvement armé miskito naissant de la base
sociale et logistique nécessaire à sa transformation en une armée de guérilla.
Ce fut le contraire qui se produisit. Les rangs et la légitimité de l'opposition
armée se virent renforcés par l'afflux de nombreux réfugiés en colère. Dans les
deux années qui suivirent, la Moskitia fut convertie en zone de guerre. Les
sérieuses violations des droits de l'homme — selon les enquêtes de différentes
organisations *, des dizaines de personnes furent tuées ou portées disparues — 244 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES
commises par les troupes gouvernementales, composées en majorité de métis,
eurent pour effet de radicaliser davantage la population locale. A tel point que
les tortures, les viols et les exécutions sommaires perpétrés par des rebelles mis-
kito sur des sandinistes faits prisonniers comme sur des employés publics (dont
des dizaines furent tués et/ou maltraités par les forces indiennes, selon les
mêmes organisations humanitaires) en vinrent à être considérés comme un
recours légitime face à la violence de l'armée.
— 1985-1986 : retour au politique ?
A partir de la fin 84, le gouvernement nicaraguayen commença à reconnaître
qu'il y avait eu violations des droits de l'homme sur la côte atlantique, et cer
tains soldats et officiers gouvernementaux furent poursuivis et emprisonnés. Fin
84 toujours, une amnistie fut déclarée et pratiquement tous les prisonniers mis-
kito furent relâchés ; le gouvernement entreprit des négociations de paix avec les
différentes factions de l'opposition armée miskito. Un cessez-le-feu était signé en
mai 1985 avec les chefs régionaux de Misura (l'unité des Miskito, Sumu et
Rama), considéré comme le plus extrémiste et le plus dogmatique des deux grou
pes armés. Cette même trêve fut semi-officiellement reconnue par la deuxième
organisation armée, Misurasata2 (l'unité des Miskito, Sumu, Rama et sandi
nistes).
A la même époque, le gouvernement annonça un programme qui devait inst
itutionnaliser l'autonomie régionale de la Moskitia. Parmi d'autres réformes et
initiatives politiques en vue de regagner la confiance de la population amérin
dienne, permission fut accordée à toutes les personnes évacuées de revenir dans
leurs communautés d'origine et d'importants moyens économiques et logistiques
furent mobilisés à cet effet. Dans le domaine militaire, l'armée sandiniste s'est
retirée des zones contrôlées par les rebelles et n'y fait plus de patrouilles. La re
sponsabilité militaire de certains emplacements-clés de l'infrastructure régionale,
tels que des ponts, des lieux de passage en bac, des routes, a été déléguée à des
forces de l'opposition indienne. Des aides matérielles, y compris des munitions
et des armes, ont été accordées par le gouvernement aux commandants indiens
qui avaient coupé les liens avec leurs anciens fournisseurs nord-américains.
Malgré ces premiers pas vers une réconciliation, les négociations entre gou
vernement et rebelles amérindiens restent tendues et ne cessent, depuis le début
de 1986, de chanceler. Le cessez-le-feu conclu avec Misura est fragile, celui avec
Misurasata a été rompu, entraînant plusieurs confrontations violentes. Les lea
ders politiques de Misura sont basés au Honduras et maintiennent des relations
étroites avec la CIA et les forces contre-révolutionnaires métisses du Front Démoc
ratique National (FDN), desquels ils reçoivent armes, vivres et argent. Ils ont
répudié le cessez-le-feu et s'opposent au dialogue, s'étant regroupés dans une
nouvelle organisation armée, nommée Kisan, qui n'occulte aucunement son
alliance avec le FDN et la CIA.
Simultanément, l'opposition armée miskito de l'intérieur s'est fragmentée en
sept ou huit groupes, adoptant chacun différentes attitudes vis-à-vis de la négo
ciation et de la paix. Souvent de la personnalité du commandant local, qui négoc
ie individuellement avec les sandinistes, dépend le maintien ou la rupture du CHRONIQUE D'INFORMATION SUR LES AMÉRINDIENS 245
cessez-le-feu sur le territoire qu'il contrôle. Il y eut même entre ces différentes
factions de rebelles indiens des affrontements violents, qui compliquent encore le
dialogue et réduisent d'autant les chances d'application des accords entre belligé
rants, quand bien même ceux-ci partagent la volonté politique d'y parvenir.
Par ailleurs, du côté des sandinistes, l'unanimité sur l'opportunité d'une
ouverture politique et sur la mise en place d'une autonomie régionale en Moski-
tia est loin d'être acquise.
Plus profondément enfin, beaucoup de Métis, toutes tendances confondues
(cadres sandinistes, simples civils a-politiques et/ou sympathisants de la contre-
révolution), refusent de reconnaître la légitimité des demandes amérindiennes et
considèrent que le projet d'autonomie régionale est une violation de la souverai
neté nationale nicaraguayenne.
Les origines historiques du conflit.
Au-delà des affrontements militaires et des incohérences politiques, les con
tradictions profondes opposant Miskito et Métis ne sauraient être éliminées dans
un bref délai par un simple dialogue, et la détermination des dirigeants n'y suf
firait pas davantage. Les sandinistes n'ont pas inventé le racisme anti-indien et
ne pourront par conséquent en venir à bout par décret. Les antagonismes ethni
ques explosifs trouvent leurs fondements dans la formation historique de la
Moskitia.
— Le nationalisme amérindien.
L'idéologie nationaliste miskito que revendiquent les groupes rebelles est pro
fondément enracinée dans l'histoire même du peuple miskito en tant que groupe
ethnique unifié. Dès le xvie siècle, les Miskito faisaient du commerce avec les
corsaires européens qui attaquaient les navires espagnols dans la Mer des Caraï
bes. Ils devinrent ainsi le premier peuple amérindien de la côte de l'Amérique
centrale à posséder des armes à feu. Cette supériorité les conduisit non seul
ement à résister à la conquête espagnole, mais également à conquérir eux-mêmes
près de 1 200 kilomètres de côte, depuis Trujillo au Honduras jusqu'à la Lagune
de Chiriqui au Panama. Les Britanniques cherchant à arracher aux Espagnols
la maîtrise des Caraïbes, l'expansion militaire des Miskito leur était devenue à
ce point essentielle qu'en 1687 le gouverneur de la Jamaïque formalisa
Г « alliance », sacrant « roi de la Moskitia » l'un des chefs indiens.
Le sort des Miskito, de même que leur croissance et leur conformation en
tant que groupe ethnique, se trouvent donc depuis longtemps inextricablement
liés aux confrontations politiques plus larges qu'entretiennent les grandes puis
sances coloniales aux Caraïbes et en Amérique latine et, de fait, au centre des
luttes internationales pour le pouvoir. Du XVIe au xvine siècle, ce fut l'Espagne
contre la Grande-Bretagne ; aujourd'hui, les États-Unis contre le Nicaragua. Le
rapport des guerriers miskito au gouvernement des USA est donc analogue à
Г « alliance » Miskito/Britanniques tel que l'a rapporté un historien en 1774 : SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES 246
Les Miskito... ont toujours formé, et constituent encore une armée permanente : sans
recevoir de solde et sans représenter aucune charge pour la Grande-Bretagne, ils per
mettent aux Anglais de rester bel et bien les maîtres, ils protègent leur commerce et
opposent une barrière infranchissable aux Espagnols, qui en ont une crainte re
spectueuse 3.
Mis à part les véritables rapports de puissance coloniale, l'existence anté
rieure d'un roi miskito est aujourd'hui devenue un symbole de mobilisation mili
tante et l'identité ethnique miskito est profondément imbue de cette aspiration
nationaliste amérindienne.
— Le contexte social des Caraïbes d'Amérique centrale : une enclave des États-
Unis.
Les tensions entre les minorités ethniques et la révolution nicaraguayenne ne
sauraient se réduire à une dimension strictement ethnique, pas plus à « problème
miskito » ou à un « problème noir ». Les Métis de la Côte atlantique manifest
ent, eux aussi, moins d'enthousiasme envers la révolution que ceux qui habitent
les provinces du Pacifique. Et le Nicaragua partage ce point commun avec pres
que toutes les nations de l'Amérique centrale : son versant atlantique fut intégré,
de par son histoire, à un contexte social différent de celui qui prévalait dans le
reste du pays. L'isolement physique de ces zones permit en effet aux sociétés
étrangères d'y établir une domination sans précédent : dès la fin du xixc siècle,
des entreprises transnationales nord-américaines avaient pénétré tout le littoral.
L'économie côtière n'ayant aucun lien avec celle des régions centrales, le com
merce et les transports depuis la Moskitia étaient plus réguliers avec New-
Orléans qu'avec Managua, l'importance des investissements nord-américains
appelant fréquemment la présence protectrice des États-Unis : l'armée améri
caine a opéré 14 débarquements entre 1853 et 1933.
Cette longue période de domination économique et militaire des USA favo
risa chez les Créoles, les Miskito et, à un moindre degré, chez les Métis de la
côte des sentiments profondément anti-communistes et pro-américains. L'Église
morave, qui a eu l'influence idéologique la plus forte sur les peuples miskito et
créoles, a renforcé cette tendance.
— Colonialisme interne.
Les précédents régimes ne cherchèrent ni à administrer ni à développer la
région atlantique. La côte n'a, de fait, jamais été partie intégrante de l'État-
nation. Les sociétés et organismes d'assistance nord-américains fournissaient les
quelques services sociaux existants, confirmant ainsi auprès des populations la
supériorité des États-Unis. Aujourd'hui, après que les services sociaux de l'État
nicaraguayen aient connu aux lendemains de la révolution une énorme expans
ion, il reste que les habitants de la Moskitia s'irritent de la sur-représentation
de fonctionnaires originaires de la Côte pacifique dans les nouveaux postes et
ont le sentiment d'être exploités par le reste de la nation. CHRONIQUE D'INFORMATION SUR LES AMÉRINDIENS 247
Cette marginalisation de la Côte atlantique se retrouvait dans la composition
ethnique du parti sandiniste avant le triomphe de la révolution : aucun de ses
membres n'était d'origine sumu, rama ou garifuna, seule une poignée de Miskito
et autant de révolutionnaires créoles, quelques cadres métis...
— Les modèles historiques de domination inter-ethnique et de classe.
L'héritage le plus lourd auquel le Front Sandiniste de Libération (FSLN) ait
à faire face est celui des modèles de domination d'ethnie et de classe, très enra
cinés dans l'histoire de la Côte atlantique. A la différence de la majorité des
paysans qui forment la population du pays, les minorités ethniques de la Moski-
tia ont subi une double domination : l'exploitation de classe et l'oppression eth
nique. Les Miskito, les Sumu et les Rama se trouvent relégués au bas de la hié
rarchie, et n'ont accès par exemple qu'aux emplois les moins payés, les plus
ingrats.
Cette hiérarchie rigide de classes s'accompagne d'une polarisation ethnique et
d'un racisme aigus. Pour les Créoles et les Métis, Г « infériorité » des Miskito
comme des autres amérindiens est affaire de bon sens. A leur tour, les Métis,
paysans et ouvriers, dédaignent les Créoles pour cause de « peau foncée », tan
dis que les Créoles — qu'ils soient de peau claire ou brune — maintiennent leur
supériorité sur les Pany as (les Espagnols).
Toutes les sociétés du littoral atlantique centre-américain présentent des
variantes propres de telles hiérarchies ; le racisme est partie intégrante des fo
rmations sociales nées de situations d'enclaves.
*
Le mouvement armé miskito relève de sentiments d'injustice et d'humiliation,
plutôt que d'une idéologie politique séculaire. De tels mouvements radicaux de
renaissance ethnique-nationaliste, auxquels vient s'ajouter souvent une mystique
messianique et millénariste, constituent un phénomène sociologique commun à
de nombreuses minorités ethniques, idéologiquement et économiquement oppri
mées, de par le monde. On trouve des exemples comparables de mobilisation de
masse dans les « guerres des castes » du peuple maya yucatèque (1874-1900), le
mouvement de la Ghost Dance des Indiens nord-américains (1870-1890), les
« cultes du cargo » des Iles mélanésiennes, ou la religion Mamachi des Guaymi
du Panama (dans les années 1960). Autant de mouvements qui sont l'aboutiss
ement de décennies — voire de siècles — d'oppression et d'aliénation.
L'ironie veut que ce soit la révolution elle-même qui favorise la mobilisation
des Miskito, les sandinistes ayant encouragé l'émergence d'un sentiment conta
gieux d'espoir et de toute-puissance : durant les premiers mois, les messages
radiophoniques n'exhortaient-ils pas quotidiennement à s'organiser, à être fier
de sa pauvreté et à exiger ses justes droits, s'adressant à toutes les populations
du pays, y compris aux Miskito ?
Brooklyn Rivera, le dirigeant de Misurasata, l'exprime avec éloquence
lorsqu'il reconnaît sa dette envers les sandinistes : 248 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES
Cest bien sûr la révolution qui a rendu possible tout ce mouvement. La ferveur du
triomphe révolutionnaire a injecté dans les âmes, dans les cœurs et dans l'atmosphère,
l'idée que tout le monde pouvait s'exprimer et participer. Auparavant, rien ne nous pouss
ait... nous dormions tout simplement4.
Ce-faisant, les dirigeants sandinistes ne soupçonnaient pas la complexité de la
situation dans la Moskitia, à l'instar de la gauche latino-américaine qui n'a pas,
jusqu'alors, développé une analyse systématique de la discrimination ethnique,
de l'oppression idéologique, ou de la problématique des minorités nationales et
indigènes. A la différence des États-Unis qui, forts d'une expérience notoire
d'interventions à travers le Tiers-Monde, mobilisent cyniquement les revendica
tions et les griefs historiques de ces minorités. Les afflux de fonds et d'arme
ment vont systématiquement au soutien des fractions armées indiennes les plus
radicales, comme Kisan, en cherchant à les intégrer organiquement dans le plan
contre-révolutionnaire des forces métisses du FDN. La possibilité qu'en Moskitia
les modèles historiques de domination inter-ethnique et d'exploitation de classes
puissent connaître une commencement de dissolution créerait en effet un précé
dent « subversif » pour d'autres nations poly-ethniques. En favorisant la lutte
armée et en maintenant les conditions de l'affrontement, les États-Unis tentent
de retarder, sinon d'empêcher la réalisation de cet exemple potentiellement libé
rateur.
La relance du conflit généralisé dans la Moskitia reste tragiquement d'actual
ité et représente le plus grand obstacle vers une paix revendicative des droits
amérindiens.
Philippe Bourgois*.
NOTES
1. Voir notamment les trois rapports publiés par Americas Watch (New York) : Human Rights
in Nicaragua : Reagan, Rhetoric and Reality, 1985 ; Violations of the Rules of War by Both Sides
in (1981-1985), mars 1985 ; With the Miskitos, 1986 ; et celui de l'Organisation des États
Américains (Inter -American Commission on Human Rights), Report on the Situation of Human
Rights of a Segment of the Nicaraguan Population of Miskito Origin, Washington DC, mai 1984.
Voir également : Holland, L., « Chronique des années de guerre... », Ethnies, 4-5, 1986 : 46-50 ;
et Amnesty international (France), Nicaragua, situation des droits de l'homme, 1986.
2. Misurasata est l'organisation armée miskito ayant la plus large audience internationale et la
structure politique la plus sophistiquée ; néanmoins, elle ne représente sur le terrain qu'une minorité
des forces indiennes. Elle est peu présente dans les zones de plus forte concentration miskito, telles
que sur le Rio Coco et dans la plaine autour de Puerto Cabezas, la capitale de la région. Misurasata
agit surtout dans le Sud de la Moskitia, sur le fleuve Prinzapolka et le long de la côte. A la diffé
rence de Misura et Kisan, sa direction politique est basée au Costa Rica et non au Honduras.
3. Troy Floyd, The Anglo-Spanish Struggle for the Mosquitia, New-Mexico University Press
(Albuquerque), 1967, p. 67 [citant Edward -Long, The History of Jamaica, vol. 3, T. Cadwell
(Londres), 1789, p. 45].
4. Entretien avec Brooklyn Rivera enregistré le 11 janvier 1984 à Pavas (Costa Rica).
* L'auteur est Professeur d'anthropologie à Washington University (Saint Louis). Durant l'année
universitaire 1985-86, il fut boursier Chateaubriand, attaché au GRAMI (à l'École Normale Supér
ieure). Il tient à remercier Galio Gurdián, Directeur du Centre de iecherche et de documentation de
la Côte atlantique (CIDCA) et Orlando Núňez, Coordinateur de la Commission sur l'autonomie de D'INFORMATION SUR LES AMÉRINDIENS 249 CHRONIQUE
la Côte atlantique et Directeur du Centre de recherche et d'étude de la réforme agraire (CIERA),
qui ont facilité ses missions de terrain dans le Moskitia, en 1979-80, puis durant l'été 1983 et 1985.
Une partie de cette recherche fut financée par la Wenner-Gren Foundation for Anthropological
Research. Des éléments de ce travail ont été publiés dans Anthropology Today, vol. 2, n° 2, avril
1986, pp. 4-9, Babylone, n° 5, 1986, pp. 67-84, et Ethnies, vol. 4-5, 1986, pp. 51-52. Des correc
tions particulièrement utiles ont été fournies, lors de versions préliminaires, par Yvon Le Bot.
4. — CANADA
4.1. Militarisation des terres indiennes (Communiqué Survival International,
juin 1986).
Les Montagnais Naskapi du Nord-Est canadien (Labrador-Québec) repré
sentent aujourd'hui une des dernières sociétés de chasseurs-cueilleurs de l'Amér
ique du Nord, se déplaçant six mois par an dans la péninsule québécoise du
Labrador à la poursuite du caribou et autre gibier. Malgré l'installation de
compagnies hydro-électriques sur leur territoire, la plus grande partie de celui-ci
ainsi que les ressources naturelles sont restées, jusqu'à ce jour, peu touchées par
le développement et la colonisation.
Il y a sept ans, dans le cadre de ses obligations avec l'OTAN, le gouverne
ment canadien a autorisé les forces aériennes d'Allemagne de l'Ouest et de
Grande-Bretagne à utiliser cette région pour des vols d'entraînement à basse alt
itude. Les avions de chasse passent maintenant en rase-mottes à 980 km/h au-
dessus des territoires de pêche et de chasse des habitants entraînant des réactions
de peur et de panique chez les enfants effrayés par le bruit.
Ces vols à basse altitude ont également eu de graves conséquences sur l'env
ironnement et les ressources naturelles locales. En particulier les cycles et routes
de migration des troupeaux de caribous de la rivière Georges ont été rompus,
entraînant les conséquences économiques que l'on imagine pour les Montagnais
Naskapi. Les populations d'élans, de castors et autres gibiers, surtout le gibier
d'eau, ont subis d'importantes diminutions. La véracité de ces faits a été cor
roborée par divers experts y compris les propres membres du Service des Res
sources canadiens.
Or, malgré ces constats et la forte opposition des habitants, la Péninsule du
Labrador a été proposée comme l'un des deux sites possibles pour l'installation
d'un centre d'entrainement d'armes tactiques de combat de l'OTAN. Ce centre
serait établi à Goose Bay et comprendrait aussi trois ou quatre champs de lar
gage de bombes.
L'augmentation des vols à basse altitude, les exercices de tir air-air et air-mer
entraîneraient des dommages majeurs et sans doute irréversibles sur l'écologie
régionale et de ce fait menaceraient l'intégrité culturelle des Montagnais Nas
kapi. Leur économie traditionnelle détruite, ils seraient obligés de vivre en réser
ves et auraient à subir les conséquences dramatiques d'un effondrement social.

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