Nobles et paysans en Russie, de l'« âge d'or » du servage à son abolition (1762-1861) - article ; n°1 ; vol.21, pg 111-140

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1966 - Volume 21 - Numéro 1 - Pages 111-140
30 pages
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Publié le : samedi 1 janvier 1966
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Michel Laran
Nobles et paysans en Russie, de l'« âge d'or » du servage à son
abolition (1762-1861)
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 21e année, N. 1, 1966. pp. 111-140.
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Laran Michel. Nobles et paysans en Russie, de l'« âge d'or » du servage à son abolition (1762-1861). In: Annales. Économies,
Sociétés, Civilisations. 21e année, N. 1, 1966. pp. 111-140.
doi : 10.3406/ahess.1966.421355
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1966_num_21_1_421355NOBLES ET PAYSANS EN RUSSIE,
DE « L'AGE D'OR » DU SERVAGE A SON ABOLITION
(1762-1861)
De inspirée une proie dont a l'exploitent, et plupart frappant, milliers seuls de 1780, attaché autant désespoir « lui trentaine Dans plus trois qui à dépend les de des son mais ont d'ecclésiastiques, de l'histoire trois centièmes propriétaires reste paysans et exigences nom. la les d'années, toute de aussi volumes moitié le moyens fureur Que plus de le la toujours Russie, dernier vie sont représentent souvent « de l'État) nobles dans dont bourgeois de l'Histoire du par des l'être la 2. le pays qui ? plus inerte, Pougatchovchtchina rapport Les synthèse personnage serfs Mais tiennent — » », de numériquement, éléments et lourdes ce écrivait privés cette en Russie artisans, aux sont dehors magistrale toutes essentiel, immense de (les 95 actifs à les M. laquelle un de pour la autres Pierre quelques les est — centième part x dans masse c'est fonctions l'exemple 100 que ou Paul étant Pascal, de du la le de lui dizaines explosions rurale, Milioukov Russie de moins ceux paysan... moujiks pour avaient de le nobles il plus y resqui les de en la a
ponsabilité et de commandement. Face au serf, qui est aussi domestique,
artisan, contribuable et soldat, le seigneur est le propriétaire foncier, le
patron, l'employeur, le collecteur d'impôts, l'officier. Il est le juge,
l'administrateur, le recenseur. В devrait être un père, un directeur de
conscience, un conseiller agronomique, un sauveur en cas de famine.
En fait, dans un État qui, si autocratique que soit le souverain, a besoin
de ses services mais ne peut les exiger depuis le manifeste de 1762, le
seigneur est le maître absolu de ses paysans.
1. P. Pascal, « Le paysan dans l'histoire de Russie », Revue historique, 1934, I,
pp. 32-79.
2. Pour l'orthographe des mots russes, j'adopte ici une transcription de caractère
phonétique (avec, en outre, le signe ë pour exprimer le son io). Dans les références
infrapaginales, j'ai suivi la translittération internationale pour le nom des auteurs ;
mais, pour les titres des œuvres écrites en russe, je ne donne que leur traduction en
français.
111 ANNALES
L'exclusivité de sa domination revêt un double aspect : les nobles
seuls peuvent posséder des propriétés peuplées de serfs ; eux seuls, ayant
réussi à s'interposer entre l'autorité publique et les paysans, la repré
sentent auprès d'eux. Depuis l'avènement d'Elisabeth Petrovna (1741),
les serfs ne prêtent plus serment de fidélité au souverain : c'est Paul Ier
qui, jaloux de son autorité et hostile aux privilèges nobiliaires, rétablira
cette coutume de la monarchie patriarcale. Depuis le recensement de
1747, chaque propriétaire dresse lui-même, pour l'État, la liste des
« âmes de révision », c'est-à-dire des serfs de sexe masculin, qui peuplent
son domaine. Depuis 1760, il peut envoyer en Sibérie les mauvaises
têtes. Restait la ressource de protester contre les injustices et les bru
talités : ce dernier espoir, qui acheminait vers la résidence impériale les
délégations paysannes, est anéanti en 1767, lorsque Catherine II sup
prime le droit de pétition. La seule mesure de faveur que l'amie des phi
losophes ait prise consista à proscrire, vers la fin de son règne, l'usage du
marteau du commissaire-priseur lors des enchères publiques où l'on
vendait au détail les bêtes humaines. Les serfs n'avaient plus qu'à pra
tiquer la « soumission silencieuse » que leur recommandera le « Recueil
des Lois » de 1832 jusqu'à la veille de leur émancipation.
La condition des paysans-serfs a été étudiée de près en Russie à la
fin du xixe siècle, et plus encore par les historiens actuels d'U.R.S.S. x.
La noblesse, au contraire, n'a fait l'objet que de rares travaux, qui sont
de caractère essentiellement juridique et remontent au siècle dernier 2.
Aussi peut-on saluer avec joie la publication d'ouvrages récents, qui,
complétés par diverses monographies, permettent de définir avec plus
de précision les relations socio-psychologiques du couple nobles-paysans,
observées du point de vue des nobles, à « l'âge d'or » du servage et lors
du déclin qui a précédé son abolition. Il est naturel de mentionner en
premier lieu, du côté occidental, la large fresque de M. Jérôme Blum
— elle couvre un millénaire d'histoire russe 8 — où l'on retrouve les qua-
1. Par exemple, pour la période prérévolutionnaire : V. I. Semevskij, La question
paysanne en Russie au XVIIIe siècle et dans la première moitié du XIXe, Saint-
Pétersbourg, 2 vol., 1888 ; du même : Les paysans pendant le règne de Catherine II,
Saint-Pétersbourg, 2 vol., 1901-1903. — Parmi les ouvrages soviétiques récents :
N. L. Rubinštejn, L'économie rurale en Russie dans la seconde moitié du XVIIIe siècle,
Moscou, 1957 ; Ja.-I. Linkov, Précis d'histoire du mouvement paysan en Russie de 1825
à 1861, Moscou, 1952 ; J. I. lGNATOvič,Le mouvement paysan en Russie dans le pre
mier quart du XVIe siècle, Moscou, 1963.
2. S. A. Korf, La noblesse et son organisation corporative (1762-1855), St-Pé-
tersbourg, 1906 ; A. Romano vic-Slavatinskič, La noblesse en Russie, du début du
XVIIIe siècle à V abolition du servage, St-Pétersbourg, 1870 (2e éd., Kiev, 1912).
3. J. Blum, Lord and Peasant in Russia from the Ninth to the Nineteenth Century,
Princeton University Press, 1961. Nous ne pouvons entrer ici dans les controverses
112 NOBLES ET PAYSANS EN RUSSIE
lités de composition et d'érudition dont l'auteur avait fait preuve dans
ses études antérieures x.
Avant d'en venir au xvuie siècle, J. Blum décrit la formation pro
gressive de la grande propriété seigneuriale dans la Russie kiévienne.
Il constate que les paysans, tout en restant des hommes libres, tombent
de plus en plus sous la dépendance des propriétaires, surtout lorsqu'ils
entrent dans la catégorie des débiteurs insolvables (zákupy). En même
temps, par le jeu des immunités que les princes se résignent à leur accorder,
les féodaux laïques et ecclésiastiques tendent à s'affranchir de la dépen
dance envers l'État. A partir de l'invasion mongole, cette évolution se
poursuit de façon cahotique mais, en fait, dans une même direction :
la généralisation du servage 2.
Les circonstances économiques les plus contradictoires y coopèrent,
en favorisant toujours les plus puissants. En période de crise et de contrac
tion (la plus accentuée se place au tournant du xvie et du xvne siècles),
les propriétaires appauvris renforcent leurs exigences. En période d'ex
pansion et de commercialisation (xve siècle et début du xvie), ils cherchent
à accroître les profits de leurs ventes. Qu'il y ait abondance ou pénurie
de signes monétaires, ils aggravent toujours les charges qui pèsent sur
les tenanciers, en argent, en nature, et surtout en travail. Les conditions
politiques, quelles qu'elles soient, agissent dans le même sens. Lorsque
le souverain est faible et que l'administration est somnolente, les nobles
donnent libre cours à leur cupidité ; le système du hormliénié (du verbe
kormiť, nourrir) repose d'ailleurs sur le principe que les fonctionnaires
locaux se paient sur le dos des régions qu'ils administrent. Lorsque le
tsar est autoritaire et ambitieux, qu'il rêve d'un État moderne et conqué-
sur la définition et l'établissement progressif du servage. Disons seulement que J. Blum
voit avant tout dans le servage, considéré comme un élément non indispensable du
régime féodal, l'aspect institutionnel, même s'il n'a pas été fixé par des textes précis :
le paysan, soustrait à l'autorité directe de l'État, passe sous la domination personnelle
d'un propriétaire privé. En U.R.S.S., les spécialistes de ces questions, avec l'éminent
historien L. V. Tchérepnine, dénoncent là une conception trop étroite, qui n'est réalisée
en Russie qu'à l'époque du « féodalisme tardif » (à partir de la fin du xvie siècle).
Pour eux, le régime féodal ne peut exister sans le servage, qui est d'abord un fait éc
onomique reposant sur le monopole de la propriété seigneuriale et le travail forcé des
paysans. Sur ces problèmes, cf. la contribution de L. V. Čerepnin au recueil Critique
des conceptions bourgeoises de Vhistoire de la Russie à Vépoque du féodalisme, Moscou,
1962 ; et l'écho de ces discussions dans G. B. Carson, « Recent Works on the History
of Russia in the Period from the Tatars to Catherine II », Cahiers d'Histoire Mondiale,
VIII, 3, 1964, pp. 548-563.
1. Cf. par exemple : « Prices in Russia in the Sixteenth Century », Journal
of Economic History, XVI, 1956 ; « The Rise of Serfdom in Eastern Europe », American
Historical Review, LXIII, July 1957 ; « Russian Agriculture in the Last 150 Years
of Serfdom », Agricultural History, XXXIV, 1, January 1960.
2. La manière dont le rôle des immunités, des chartes de privilèges et de franchises
des xiv-xvie siècles a été interprété par les savants du xixe siècle vient de faire l'objet
d'une analyse très fouillée, de la part de S. M. Kaštaktov : « Sur l'historiographie du
servage en Russie », dans le recueil Histoire et Historiens : Historiographie de V Histoire
de VTJ.R.S.S., Moscou, 1965, pp. 270-312 (sous la direction générale de Mme M. V. Neč-
113
Annales (21« année, janvier-février 1966, n° 1) 8 ANNALES
rant, il est obligé de recourir aux nobles pour remplir les cadres de ce
programme. Il parvient tant bien que mal à imposer l'obéissance aux
boïars, aux familles de princes qui prétendent descendre de Riurik et de
ses guerriers varègues ou des souverains polono-lituaniens, mais il doit
pour cela s'appuyer sur les membres de la petite et de la moyenne noblesse.
Exigeant d'eux le service militaire et civil, tout en refusant de leur aban
donner une parcelle du pouvoir politique, même les « grands » ou « ter
ribles » politiques (Ivan III, Ivan IV, Pierre Ier) ne peuvent faire autre
ment que de livrer à leur discrétion les habitants des domaines qu'ils
leur remettent.
Ces domaines, prélevés sur les terres de l'État, de la haute noblesse
disgraciée ou des régions nouvellement rattachées, portent le nom — qui
apparaît à la fin du xve siècle — de pomiéstié (étymologiquement : « rem
placement »), sorte de « bénéfice » concédé à titre conditionnel et personnel
en reconnaissance d'un service rendu, d'une fonction exercée. Ce mode de
propriété (qui, à l'origine, est un usufruit) coexiste avec la vottchina
traditionnelle, ou « patrimoine » transmissible. Il ne cesse de mordre
sur elle et, à la fin du xvie siècle (Ivan le Terrible meurt en 1584), il
arrive presque à l'éliminer : les « bénéficiaires » réussissent à le faire
reconnaître comme une pleine propriété héréditaire. Le mot même a
perdu son sens primitif, et cette transformation est reconnue dans les
textes officiels : Pierre le Grand abolit la distinction entre le pomiéstié
et la vottchina en 1714, huit ans avant la publication de la « Table des
rangs » qui oblige les nobles à servir l'État et accorde la noblesse à tous
ceux qui le servent à partir d'un certain rang ou tchin. Après sa mort,
un ukaz de 1731 ordonne même d'appeler le pomiéstié une vottchina,
— terme beaucoup plus rassurant pour les intéressés. Il faut croire qu'ils
ne sont pas très menacés ni très inquiets, puisqu'ils ne sont pas gênés par
le fait que, désormais, le mot pomiechtchik (dérivé de pomiéstié) est
appliqué à tous les propriétaires : on peut donc être le pomiechtchik d 'une
vottchina. Le manifeste que Pierre III édicté en 1762, achève cette évolu
tion en garantissant officiellement à tous les nobles la libre disposition
de leurs biens.
Logiquement, ce texte devait leur retirer la libre disposition des
paysans qui vivaient sur leurs domaines, et qui s'attendaient d'ailleurs
à être affranchis. Cependant une évolution parallèle, dans la pratique et
dans la juridiction, avait abouti à la consolidation du servage (krépostnoïé
pravo) de plus en plus nettement affirmée par les Codes (du Soudiébnik
de 1497 à YOulojénié de 1649). A tel point que toute la vie de l'Empire
kina). On voit en. particulier que les historiens, juristes, économistes se sont laissé
guider par leurs orientations politiques et par les événements de leur temps : ainsi,
dans les années cinquante, les adversaires de la caste nobiliaire insistent sur le fait que
les privilèges n'avaient été accordés par l'État que de façon révocable et en échange
de services.
114 NOBLES ET PAYSANS EN RUSSIE
russe paraissait en dépendre et que l'État remettait entièrement aux
nobles la prise en charge des serfs en tant qu'individus ! A l'inverse de
ce qui s'est passé en France où, comme J. Blum le rappelle (p. 7), la
« malédiction de la servitude » a été un lien personnel avant de s'attacher
à la terre, les nobles russes ont d'abord voulu obtenir que les paysans
soient fixés au sol, car ils n'avaient jamais assez de main-d'œuvre et ils
la voyaient toujours tenter de fuir ; et ce n'est qu'en leur accordant le
droit de les déplacer à leur guise, de les occuper à d'autres besognes, de
les vendre séparément que l'État a lié les paysans à la personne de leur
seigneur.
Dans toute l'Europe orientale (Russie comprise), le servage s'est
considérablement aggravé à partir du xve siècle, en rapport avec l'ascen
sion de la petite et moyenne noblesse. Celle-ci tenait dans l'État, au
point de vue administratif, la place que la bourgeoisie convoitait et
acquérait partiellement en Occident ; mais, sur le plan économique, elle
était beaucoup plus exclusivement tournée vers la terre. L'originalité
de la Russie, J. Blum le souligne dans sa conclusion, c'est que l'ascension
de cette partie de la noblesse aux dépens des paysans s'est faite par
entente entre elle et l'État, alors que dans le reste de l'Europe orientale
elle a coïncidé avec l'affaiblissement des prérogatives de l'État. C'est
aussi que le gouvernement russe n'a pas introduit de législation réell
ement limitative et a presque toujours pris, dans la pratique, le parti des
oppresseurs, sans imaginer que tous ses sujets puissent prétendre à être
traités selon les mêmes lois.
La mentalité de la noblesse, son jugement sur l'économie domaniale
et le servage s'expliquent par cette double histoire, économique et poli
tique. Vers la fin du xvme siècle, le système est à son apogée : les nobles,
dans leur ensemble, le considèrent comme justifié, nécessaire et béné
fique pour tous les éléments qui y sont intéressés. Leur formation, comme
le note M. Raeff de manière pénétrante, les conduit tout naturellement
à cette vision du monde г. Élevés sur les domaines de famille, — mais
souvent en l'absence de leur père — •, confiés à des serfs qui n'ont aucun
droit sur eux et peuvent être fouettés sous leurs yeux, ils tombent vite
sous l'emprise de leurs besoins sans frein et de leurs caprices dominat
eurs. Ni l'enseignement de précepteurs étrangers, ni les programmes
étroitement archaïques ou maladroitement occidentalistes des établiss
ements scolaires ne contribuent à leur faire comprendre la réalité russe,
au milieu de laquelle ils grandissent en aveugles. Le service militaire
leur inculque aisément la notion de l'autorité hiérarchisée et indiscutée
1. M. Raeff, « Home, School, and Service in the Life of the 18th. Century Russian
Nobleman », Slavonic and East European Review, XL, June 1962, pp. 295-307.
115 ANNALES
sur des soldats qui sont pour la plupart d'anciens serfs et qui les appellent
— pour le moins — « Votre Noblesse ». Leur passage, sceptique et indo
lent, à travers les bureaux d'une administration vénale et sclérosée ne
fait que continuer l'expérience précédente, avec moins d'efficacité et de
grandeur.
Ainsi préparée, quelle va être leur vision de l'organisation servile et
de son triple fondement : politique, moral, économique ? Aux indications
substantielles mais forcément brèves de J. Blum, vient s'ajouter le
tableau fin et nuancé dû à M. Confino, qui s'est principalement appuyé,
pour la définir, sur les soixante-douze premiers volumes (1765-1820) des
Travaux de la Société Libre ď Économie de Saint-Pétersbourg x, précieux
témoignages de l'intérêt accordé aux questions agraires, sous l'influence
des physiocrates, par l'élite de la société russe. Les membres de cette
Compagnie ne sont pas tous des propriétaires : il y a des techniciens,
des administrateurs, des fabricants, des marchands et même des ecclé
siastiques. Quelques étrangers figurent à titre de membres d'honneur :
Arthur Young, l'abbé Raynal, Necker. Mais les auteurs des textes publiés,
les hommes qui ont animé la Société Libre sont issus pour la plupart de la
moyenne noblesse résidant sur ses terres et préoccupée d'en obtenir un
meilleur rendement. Malgré leurs défauts, leurs illusions, leur étroitesse
d'horizon, ils représentent la fraction la plus saine, la plus sincère, la
plus compétente de la caste nobiliaire, entre l'aristocratie négligente à
laquelle l'étendue de ses terres et le nombre de ses « âmes » garantissent
de gros revenus, la noblesse de service qui a des préoccupations plus
urgentes, et la poussière des hobereaux minables qui ne possèdent qu'une
famille de serfs 2.
Le fondement politique du servage est celui que, normalement, il
serait le plus difficile d'invoquer, depuis le manifeste de 1762; c'est
bien ainsi que les paysans l'avaient entendu : les troubles des années
suivantes puis leur participation massive à la révolte de Pougatchov sont
1. M. Confino, Domaines et Seigneurs en Russie vers la fin du XVIIIe siècle.
Étude de structures agraires et de mentalités économiques, Paris, 1963 (préface de R.
Portai). Cette excellente thèse de Doctorat de l'Université de Paris est complétée, sur
certains aspects, par divers acticles du même auteur, dont la référence sera donnée
plus loin. L'histoire de la Compagnie dont M. Confino a utilisé les Travaux a été retracée
par l'historien soviétique V. V. Orkškin, La Société Libre d'Économie en Russie (1765-
1917), Moscou, 1963.
2. Selon les chiffres rapportés par V. I. Skmevskij, 32 pour 100 des propriétaires
possédaient moins de 10 âmes et 30,7 pour 100 entre 10 et 30 âmes. Le cas limite est
celui des odnodvortsy, possesseurs d'un seul dvor (maison avec exploitation), descen
dants de petits fonctionnaires chichement dotés par leur souverain. Certains n'étaient
pas nobles, d'autres l'étaient, mais tous devaient la capitation. possédaient
un couple de serfs, qui payaient la même capitation que leurs maîtres ; d'autres n'en
possédaient pas du tout. Leur nombre tendait à s'accroître : 450 000 au milieu du
xvine siècle, 1 900 000 au milieu du xixe. Un des récits de Tourgueniev, dans les
Carnets d'un chasseur, est intitulé « L'odnodvorets Ovsianikov » (« II évoquait pour
moi, dit le narrateur, les boiars du temps d'avant Pierre Ier »).
116 ET PAYSANS EN RUSSIE NOBLES
des conséquences évidentes de leur déception x. Mais les seigneurs s'y
accrochent avec l'ardeur persuasive de ceux qui veulent se donner bonne
conscience et faire craindre, si on ne les écoute pas, une catastrophe pire
que la Pougatchovchtchina. La Russie — Catherine II et Alexandre Ier
eux-mêmes le proclament — ne peut être qu'une autocratie. Et, pour
les nobles, le servage est la base d'un tel régime : « Dans un immense
Empire autocratique, tous les domaines qui en font partie doivent avoir
des institutions monarchiques. La puissance agissante et la gloire de la
Russie ne s'appuient-elles pas inébranlablement sur le pouvoir de tous
ces petits monarques que sont les pomiechtchiki ? ». Ainsi s'exprime,
après tant d'autres, le rapport de Bieletski-Nosenko en 1812 2. La sur
veillance des paysans est donc une véritable fonction politique et il faut
que les propriétaires en demeurent investis, même après qu'ils ont été
exemptés du service de l'État. Les témoignages littéraires montrent
que ce raisonnement a eu la vie dure, et les empereurs qui avaient des
velléités de réformes ne lui ont pas été insensibles.
Le maintien de l'ordre était assuré par des hommes qui y appliquaient
le même esprit que lors de leur passage à l'armée et dans l'administration.
Cet « ordre policier », que recommande le propriétaire Rytchkov en 1770
et qui est répercuté par une hiérarchie de cadres locaux élus (dizeniers,
cinquanteniers, centeniers), préfigure celui des sinistres « colonies mili
taires » d'Araktchéiev 3. L'analogie entre les paysans et les soldats est
soulignée, en 1770 aussi, par un autre propriétaire, Oudolov : « Qu'ils
prennent pour exemple les militaires qui, pour la patrie, s'exposent au
danger et sacrifient même leur vie, exécutent tout ce qui leur est ordonné
et suivent la volonté de celui qui les commande, font tout ce que leur
fonction leur prescrit et, dans aucun cas, ne renoncent à le faire sous
prétexte que ce soit impossible... » (M. Confino, p. 95). Ce sont ces raisons
d'ordre politique et administratif qui, autant que les facilités financières
et les avantages économiques, ont conduit les seigneurs à renforcer la
communauté villageoise, le mir, c'est-à-dire en fait à utiliser la pratique
de la responsabilité collective et à désigner — ou au moins à confirmer —
les délégués paysans jadis élus, comme le staroste, que le propriétaire
Bolotov appelle « la main droite » de l'intendant. La question si contro
versée de l'ancienneté plus ou moins reculée de la commune rurale peut
ainsi recevoir, comme le montre de son côté J. Blum (p. 507 et suiv.),
1. Sur ce sujet, cf. R. Portal, « Pugačev : une révolution manquée », Études
d'histoire moderne et contemporaine, t. I, Paris, 1947, pp. 68-98. En U.R.S.S., le spécial
iste de cette question est actuellement V. V. Mavrodin, qui a publié beaucoup de
documents nouveaux et résumé ses conclusions dans la revue Voprosy istorii (« Questions
d'histoire »), 1964, 8, pp. 60-76.
2. Cf. M. Confino, « La politique de tutelle des seigneurs russes envers leurs pay
sans vers la fin du xvine siècle », Revue des Études slaves, XXXVII, 1960, pp. 89-69.
3. Cf. R. E. Pipes, « The Russian Military Colonies », Journal of Modem History,
XXII, 1950.
117 ANNALES
une esquisse de solution nuancée. L'organisation communale elle-même
est très ancienne ; à l'époque kiévienne ou immédiatement après, elle
fut réellement autonome et relativement démocratique. Puis, alors
qu'une évolution politique et économique assez naturelle tendait au
relâchement de ses liens, les seigneurs ont vu, au xvie siècle et plus encore
au xvine, le profit qu'ils pouvaient en tirer sur le plan financier et éc
onomique (levée de la « capitation » instituée par Pierre le Grand, égalisa
tion des lots et redistribution périodique), mais surtout pour l'exercice
de leur autorité. Cette consolidation intéressée du mir n'a pas affecté
que les serfs des propriétaires : elle a servi de modèle au gouvernement
pour réorganiser les institutions villageoises des paysans de l'État,
notamment en 1797, au début du règne de Paul Ier. Le principe autori
taire fut ainsi appliqué dans la direction inverse de celle qu'il suivait
habituellement : l'État s'est inspiré des exemples privés.
Les arguments politiques en faveur du servage sont renforcés par
des considérations d'ordre psychologique et moral, que l'on retrouve avec
une étonnante uniformité sous la plume des membres de la Société
Libre 1. Le portrait qu'ils tracent de l'âme paysanne est en lui-même
une justification du servage à perpétuité. Le paysan n'est pas un adulte
doué de raison, de volonté et de finesse : il est instable, imprévoyant,
grossier, voleur, menteur et surtout paresseux. Au mieux, il n'est qu'un
grand enfant. Toute la richesse du vocabulaire russe est impuissante à
faire le tour de sa fainéantise incurable, exprimée en une cascade de
formules toutes faites. Elle est, « surtout dans les régions les plus fertiles
du pays, écrit en 1770 le secrétaire de la Société, la cause primordiale du
peu de succès de l'agriculture ». Les seigneurs ont donc un droit de tutelle
(popiétchénié) sur ces éternels mineurs 2. Ils s'arrangent pour présenter
ce droit pratiquement illimité comme l'application d'un devoir charitable
envers les paysans : il faut, explique Bolotov, les empêcher de « vendre
sans besoin leur grain aux marchés... car la négligence des paresseux et
des bons-à-rien est tellement grande qu'ils ne calculent jamais pour
combien de temps leur grain suffira à les nourrir et ils vendent leurs
derniers boisseaux sans penser à l'avenir ; puis ils mangent leur argent ou
s'enivrent avec, après quoi ils se présentent à la caisse à grains du
pomiechtchik et demandent qu'on les nourrisse ou qu'on les laisse aller
travailler hors du domaine ». Certes le propriétaire n'a pas tort en affir-
1. Cf. M. Confino, « Le paysan russe jugé par la noblesse au xvine siècle », Revue
des Études slaves, XXXVIII, 1961, pp. 51-63 (Mélanges Pierre Pascal).
2. Ils tiennent d'autant plus à ce droit qu'ils risquent eux-mêmes d'être mis en
tutelle sur l'ordre du gouvernement, pour scandale, mauvaise gestion ou cruauté
envers les serfs. Cette mesure, instaurée par Pierre le Grand en 1722, puis tombée
en désuétude, fut appliquée par Catherine II en 1779 dans un cas qui inspira peut-être
à Fonvizin sa célèbre pièce Le garçon mineur (1782). C'est l'hypothèse soutenue par
le regretté D. Strémootjkhoff, « Autour du NedorosV de Fonvizin », Revue des Études
slaves, XXXVIII, 1961, pp. 185-192 (Mélanges Pierre Pascal).
118 NOBLES ET PAYSANS EN RUSSIE
mant que le paysan manque de prévoyance. Mais que fait-il pour lui
permettre de s'améliorer ? Non seulement il exige des prestations écra-?
santés sans lui donner les moyens de mieux travailler et incorpore les
meilleures terres dans la « réserve seigneuriale », mais il refuse de l'instruire
(Rytchkov propose magnanimement que cinq enfants sur cent apprennent
à lire) et il intervient brutalement à toutes les étapes de sa vie privée,
en particulier dans l'organisation des déplacements, des successions,
des mariages, qu'il règle à sa guise *.
En fait, les raisons qui poussent les barines à justifier le servage sont
essentiellement d'ordre économique. A une époque où les relations comm
erciales s'intensifient, permettant de trouver de nouveaux débouchés
mais avivant les besoins en produits de luxe, ils ne peuvent renoncer à
disposer d'une main-d'œuvre gratuite. Ils se contentent de s'interroger
sur les méthodes qui permettent d'en tirer le plus grand profit. Les
publications de la Société Libre comportent d'interminables discussions
sur les avantages et les inconvénients respectifs de la redevance et de la
corvée. Dans le premier cas, le propriétaire, qui généralement ne dirige
pas lui-même le domaine, le morcelle en tenures que les paysans exploitent
à leur profit ; en échange, ils lui fournissent une certaine quantité de
denrées ou, plus souvent, une somme d'argent (obrok). Dans le second
cas, les serfs cultivent d'une part les parcelles qui leur sont octroyées pour
subvenir à leurs besoins et d'autre part, selon le système de la corvée
(barchtchina), les terres de la réserve que le pomiechtchik garde pour
lui-même.
Les données que nous possédons sur l'importance comparative de
ces deux systèmes sont obscures et parfois contradictoires. La discussion
serrée à laquelle M. Confino se livre permet d'en tirer les conclusions
suivantes. La pratique de la corvée est évidemment la plus ancienne,
puisqu'elle se rapproche de l'économie naturelle. Dans les deux premiers
tiers du xvine siècle, certains propriétaires ont développé le système déjà
existant de la redevance, qu'ils jugeaient plus moderne, plus conforme
aux idées lancées sous le règne de Pierre le Grand (notamment par
Possochkov), au développement des signes monétaires et de la commerc
ialisation des denrées agricoles. Mais voici qu'il leur cause des déceptions :
ils ont plus de mal à organiser eux-mêmes la vente des produits ; ils ne
savent pas utiliser de manière fructueuse l'argent qu'ils reçoivent ; ils
1. Araktchéiev, le créateur des colonies militaires, avait expérimenté ses théories
dans ses propres domaines : « Chaque femme doit avoir un enfant chaque année, de
préférence un garçon plutôt qu'une fille. Si une femme donne naissance à une fille, je
prélève une amende... et s'il y a une année où la ne met pas d'enfant au monde,
elle doit fournir dix archines de toile... » (cité par A. G. Mazouk, The First Russian
Revolution : 1825. The Decembrist Movement, University of California, 1937, p. 42).
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