Note sur les origines d'une ethnie « Kirdi » : les Mouktélé (Nord-Cameroun) - article ; n°2 ; vol.38, pg 95-112

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Journal de la Société des Africanistes - Année 1968 - Volume 38 - Numéro 2 - Pages 95-112
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1968
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Bernard Juillerat
Note sur les origines d'une ethnie « Kirdi » : les Mouktélé (Nord-
Cameroun)
In: Journal de la Société des Africanistes. 1968, tome 38 fascicule 2. pp. 95-112.
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Juillerat Bernard. Note sur les origines d'une ethnie « Kirdi » : les Mouktélé (Nord-Cameroun). In: Journal de la Société des
Africanistes. 1968, tome 38 fascicule 2. pp. 95-112.
doi : 10.3406/jafr.1968.1431
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jafr_0037-9166_1968_num_38_2_1431J. de la Soc. des Africanistes
XXXVIII, 2, 1968, p. 95-113 et p. 113-136
NOTE SUR LES ORIGINES D'UNE ETHNIE « KIRDI »
LES MOUKTÉLfi (NORD-CAMEROUN)
PAR
B. JUILLERAT
Nous n'avons pas la prétention, dans cet article, de présenter en détail le processus
complet des migrations humaines dans la région qui nous occupe, ni d'en expliquer les
causes ou d'en préciser les dates. Cependant les informations que nous avons recueillies
sur place nous permettent de montrer comment cette région du Mandara s'est peuplée
et a pris peu à peu son aspect actuel.
D'une ethnie « kirdi » à l'autre, on remarque des différences notables de structure démog
raphique. Certains groupes ont un caractère homogène (origine commune) : c'est le cas
des Podoko à l'extrême nord du massif du Mandara, par exemple. D'autres au contraire
ont une structure hétérogène où interviennent des éléments disparates, unis entre eux par
une culture et une langue communes. C'est à ce dernier type que se rattachent les Mouktélé,
voisins méridionaux des Podoko. Ces lignes leur sont consacrées, tout au moins pour cinq
des six massifs qui constituent leur territoire, à savoir ceux de Goualda (gwdlà), Zouelva
(zwklvà), Gamnaga (gdmnàgà), Malika (màlikà) et Baldama (bdlàmà) ; le sixième, celui de
Mokwal (ou Tala Mokolo) (mokwal ou màkwbl) n'a pu être étudié systématiquement.
Le terme « mouktélé » (mùkûèlé) semble avoir désigné à l'origine le vallon séparant Goualda
de Zouelva, puis par extension et encore aujourd'hui ces deux massifs tout entiers. Il est
devenu ensuite un terme ethnique désignant l'ensemble de la population parlant la langue
matai (mátal). Les indigènes se nomment d'ailleurs eux-mêmes par ce dernier nom plutôt
que par celui de Mouktélé qui sert aux étrangers et à l'Administration.
Par « massif » (giiMy : montagne), il faut entendre un territoire limité géographiquement
par des vallons, des ruisseaux, le plateau de Mokwal ou la plaine de Koza, et constitué d'un
ensemble montagneux. Le massif ne correspond pas, chez les Mouktélé, à une homogénéité
de parenté, plusieurs groupes d'origines diverses étant venus s'y installer successivement.
Par contre, on y constate une certaine unité politico-religieuse, chaque massif ayant géné
ralement ses « prêtres » : chef de la Montagne, chef du sacrifice annuel, guérisseur du mil,
etc., appartenant au lignage du premier occupant. Les camps guerriers avaient également
pour unité de base le massif et non pas le groupe de parenté (sauf sans doute à l'origine).
Pour comprendre le peuplement des montagnes mouktélé, il faut en connaître les migrat
ions. Nous en distinguons trois types :
a) Immigrations (groupes venant de l'extérieur des frontières actuelles du territoire
mouktélé).
b) Émigrations (groupes sortant des frontières actuelles). Deux cas se présentent : 96 SOCIÉTÉ DES AFRICANISTES
1. groupes « autochtones l » chassés par les immigrants,
2. un individu ou une famille parmi les immigrés quitte le pays pour des raisons
inconnues.
c) Migrations intérieures, se subdivisant en :
1. groupes « autochtones » fuyant, mais ne sortant pas des frontières,
2. individus ou familles se déplaçant pour cause de surpeuplement régional ou de
dissension au sein de leur groupe (micromigrations), avec ou sans segmentation.
Immigrations.
L'analyse des phénomènes d'immigration sous-entend une enquête sur le lieu ou les
lieux d'origine de l'immigrant, sur la date approximative et sur les motifs de la migration.
Ce dernier élément est le plus difficile à éclaircir en ce qui concerne les Mouktélé. La
fuite devant les Peul n'est jamais indiquée par les informateurs, car la plupart des immi
grations ont eu lieu avant l'invasion peule. Parfois un récit relatant des différends graves
dans le village ou le massif d'origine expliquerait le départ du groupe en question.
Le plus souvent, le motif du déplacement serait la recherche de meilleures terres ou le
hasard d'une chasse ayant conduit à l'emplacement actuel. Ces narrations prennent par
fois l'aspect d'un mythe (voir annexe).
En ce qui concerne la datation de la migration d'un groupe et de son implantation dans
le pays, on est contraint de compter en générations plutôt qu'en années. Convertir les
générations en années peut situer une dans le temps et en fixer la date, mieux
la période approximative. Ce faisant, il faut se souvenir que le total des générations peut
varier d'un informateur à l'autre du fait de la durée réelle de chacune d'elles et que, par
conséquent, une période de 8 générations, par exemple, n'est pas nécessairement plus
longue qu'une de 7 ou même 6 générations. D'où la difficulté d'établir une chronol
ogie. Sur les cartes que nous présentons ici, nous avons indiqué, à côté du nom du groupe
migrateur, le nombre moyen de générations qui sépare cet ancêtre de ses descendants
actuels. D'autre part, nous y avons marqué, le long de chaque flèche, le nom actuel du
groupe considéré, et non pas celui de l'ancêtre ayant effectivement suivi l'itinéraire. Ces
deux noms coïncident d'ailleurs dans la plupart des cas.
Relativement au problème de l'origine, les habitants savent préciser, la plupart du temps,
le lieu de provenance de leur ancêtre-fondateur. C'est toujours le dernier lieu de résidence
qui est connu. L'existence d'une origine plus lointaine est très probable, mais absolument
ignorée des Mouktélé qui vont jusqu'à nier une telle éventualité : selon eux, le père ou le
grand-père paternel du fondateur serait issu d'un élément naturel. Le grand-père de lûgiil,
dâygàdâfjgà, serait né de l'eau. L'ancêtre du groupe « autochtone » des hâdbài serait sorti
d'une grotte à Goualda, etc.
Malgré cette hétérogénéité démographique dont nous parlions plus haut, la moitié envi
ron de la population mouktélé a une origine commune : Majewi, massif situé en pays mafa
(matakam a). On dénombre dix lignages dont les ancêtres-fondateurs sont venus de ce vil
lage. Ces derniers n'ont pas émigré ensemble de Majewi, car ils vivaient il y a 5 à 10 géné
rations, ce qui laisse supposer un écart d'environ 125 ans entre les premiers et les derniers
arrivés (25 ans en moyenne par génération). Ils ont donc peuplé le pays les uns après les
1. Par « autochtones », nous entendons les habitants qui se trouvaient déjà dans le pays à l'arrivée des immi
grants et ne se souviennent pas de leur origine.
2. Il nous a malheureusement été impossible de retrouver ce massif, qui a sans doute changé de nom. SUR LES ORIGINES D'UNE ETHNIE « KIRDI )) : LES MOUKTÉLÉ 97 NOTE
autres, s'installant à leur tour un peu à l'écart de leur prédécesseurs. Bien que de même
origine, ces immigrants n'étaient pas forcément parents. La mémoire des habitants actuels
ne remontant pas au-delà de l'ancêtre-fondateur, il est impossible de découvrir un lien
généalogique éventuel entre ces différents groupes.
Les causes de ces migrations répétées n'ont pu être éclaircies. Néanmoins, selon un récit
recueilli à Zouelva, lâlàgàl (ancêtre-fondateur du lignage le plus important des Mouktélé)
aurait dû fuir de Majewi après le meurtre du chef d'un groupe voisin.
Ce même massif joue un rôle dans le rituel funéraire : c'est là que le double du défunt se
rend, une fois le cycle des cérémonies terminé ; il y demeure jusqu'à la troisième saison
sèche qui suit le décès et revient alors parmi les siens. Il est curieux de remarquer que
quelques groupes mouktélé ayant une autre origine ont adopté cette croyance et le rituel
qui s'y rapporte.
Outre le peuplement par le sud, considérons les immigrations venues d'autres régions.
A l'opposé, partis de Waza (à 60 km au nord à vol d'oiseau) il y a environ 8 générations,
les mâkdàf atteignirent Goualda peu avant lâlàgàl et ses fils. Une partie des mâkdàf alla
s'établir peu après à Zouelva-Galdamats (voir mythe de la migration en annexe). On peut
aussi supposer que, venant également de Waza, certains groupes podoko parvinrent aux
monts du Mandara à la même époque. Les mâkdàf seraient donc à l'origine une fraction
podoko venue s'établir plus avant dans le pays.
De l'Ouest, un nommé dàkàdâo arriva de Glavda (sans doute les Gelebda mentionnés
par B. Lembezat) il y a 6 générations. Or, une famille parente de lûgiil quitta Baldama pour
Glavda à une époque assez lointaine, mais indéterminée (sans doute peu après l'arrivée
de Mgùl). Il est donc permis de supposer que dàkàdâo était un descendant de ces emigrants
revenu par la suite.
Venant de la région de Koza (S-O) il y a 5 générations, Mdàmâià vint s'installer au pied
du massif occidental de Zouelva, fondant ainsi le lignage qui porte son nom. Si nous tour
nons nos regards vers l'Est, nous apprenons que l'ancêtre du lignage « ouldémé » (ûljmè)
— actuellement réparti entre Baldama et Zouelva — aurait quitté le pays il y a
plus de deux siècles (9 générations).
Le cas des тага est différent : leur ancêtre-fondateur (sàkàwxn) était un Zoulgo (ethnie
limitrophe au sud) venu travailler encore enfant au service de kwâlkà et de sdnàrâ, fils de
dzàiâà. Bien traité et considéré comme un « frère », disent les dzàiâà-gôgbmà, il se maria et
fonda ainsi son propre lignage. Celui-ci porta désormais le nom de mdià qui signifie « esclave »
en matai. Les тага actuels ont encore honte de leur origine et de leur nom. dzàiâo était
arrivé à Goualda avec son frère lâlàgàl. Mais, tandis que ce dernier décidait de s'installer à
Mouktélé, dzàiâo repartit vers le sud jusqu'à Malwa (près de Méri) où il resta un nombre
indéterminé d'années ; ses deux fils revinrent à Zouelva où ils s'établirent définitivement.
sàkàwân est-il venu avec eux ou seulement plus tard ? Cela n'a pas beaucoup d'importance,
mais notons plutôt l'originalité du phénomène : un homme seul parlant une langue
étrangère est engagé en qualité de domestique l. Puis, adopté par ses maîtres, il crée sa
propre lignée, acquiert des champs, construit sa case à l'écart de celles de ses maîtres ; ses
descendants ne se distinguent plus socialement des autres habitants du massif ; seul le
souvenir des circonstances dans lesquelles leur « père » s'est établi dans le pays leur
donne, comme nous dirions en Occident, un certain « complexe d'infériorité ».
Dès le début, semble-t-il, les deux segments des dzàiâo (dzàiâo proprement dits et gbgbmà),
1. Cette notion de domesticité est d'ailleurs surprenante dans une communauté qui ne connaît pas les classes
sociales. 98 SOCIÉTÉ DES AFRICANISTES
ainsi que les mdià ne se marièrent pas entre eux. Depuis une dizaine d'années, cependant,
les dzàido et les gbgbmà échangent leurs femmes, de même que les dzàido et les mâià. Par
contre mdià et forment encore un seul groupe exogamique. Cette persistance des
liens exogamiques entre ces deux lignages (en fait non apparentés) s'explique par l'entre
tien de meilleures et plus durables relations entre eux, tandis qu'au contraire les liens
dzàido-mdià se relâchèrent plus rapidement.
Un dernier groupe est originaire du pays mada, c'est celui des màlkdwï (habitant le
massif de Zouelva), actuellement réduit à une dizaine d'individus presque tous atteints de
cécité. Il est probable que d'ici quelques générations, ce lignage n'existera plus.
Tel est le tableau général des immigrations en pays mouktélé. Comme on s'en aperçoit,
on ne peut parler ni d'invasions ni d'envahisseurs. Les migrants arrivent par familles : père
et fils avec leurs femmes et enfants (Idlàgàl, lúgid, bdmàgdi, par ex.) ou seulement un groupe
de frères (mdkdàf). Plus rarement, un individu tout seul vint-il s'établir dans le pays
(sàkàwdn, dàkàddô peut-être). Il s'agit donc d'infiltrations d'éléments restreints d'origines
diverses qui se développèrent par la suite. Le peuplement du pays (sans parler des groupes
« autochtones », voir plus bas) commence par des immigrations et se poursuit par une
évolution démographique variable suivant les groupes.
Segmentation des lignages.
Lorsque l'ancêtre-fondateur a un grand nombre de fils ou de petits-fils, le lignage tend à
se diviser en autant de segments. Par la suite, l'un de ces segments peut à son tour se sub
diviser, et ainsi de suite. Chaque branche porte en principe le nom de son fondateur respect
if ; cependant c'est souvent le fils ou le petit-fils de ce dernier qui finalement donne son
nom au segment x. Ainsi à Baldama, parmi les bzd àyà lûgitl, les « enfants de lûgùl », un
membre actuel du segment n° 5 (voir tableau I) désigne lèygdsà (ou tàmtsàiâb) comme son
ancêtre, mais se dit être un t'elï. Dans le cas du lignage de dàkàddô (tableau II), il y a eu
segmentation en deux : d'une part la branche descendant de tdvài, de l'autre celle descen
dant de kàndrèzimï. Cependant la première porte le nom de dàkàddô, l'ancêtre commun,
tandis que la seconde a pris le nom du fils de kàndrkUml : wdsà. Le tableau III montre les
têtes de segments du plus vaste lignage mouk1;élé (fondé par Idlàgàl, originaire de Majewi).
C'est l'exemple le plus complexe de segmentation observé dans cette ethnie, puisqu'on y
trouve 9 segments à partir des petits-fils de l'ancêtre-fondateur, dont l'un d'eux se partage
encore en 3 sous-segments, puis l'un de ces derniers en 4 branches nouvelles, l'une de celles-
ci étant encore divisée en 2 « rameaux » (à partir à'drgwà et de grugà).
L'immigrant venu avec sa femme et ses enfants ou avec ses frères allait s'établir en un
lieu élevé facilement défendable, ou au pied d'une montagne pouvant servir de refuge.
Idlàgàl s'installa au pied du mont Goualda, le sommet le plus sauvage et abrupt de la région ;
lûgùl construisit ses cases sur les flancs du modeste mont Makourd, premier contrefort du
massif de Baldama d'où l'on contrôle au sud tout le plateau de Mokwal. bdmàgdi choisit le
versant sud-est du mont Goualda ; les iilémè le rebord occidental du massif de Baldama ;
les mdkdàf d'abord le fond du vallon entre Goualda et Zouelva, bien caché du plateau, puis,
contrôlant ce dernier, le sommet de Gl-Galdamats à la pointe orientale de Zouelva, etc.
Ces sites furent les points de départ de l'expansion démographique qui s'accompagna
1. Il arrive aussi qu'un groupe de parenté prenne un nom géographique {mdkdàf, màkulb) ou un nom commun
(mdtâ). SUR LES ORIGINES D'UNE ETHNIE « KIRDI » : LES MOUKTÉLÉ 99 NOTE
Tableau I.
Têtes de segments à partir de lugul.
(Les noms marqués d'un * sont ceux des ancêtres qui ont donné leur nom au segment.)
dafjgadarjga (issu de l'eau)
mokoktai
I lugul
, I
Г i i i I
glwai wadwai tamtsaiao tema
(badawaî)
*manvi *žewlao *klahâij leygaža makadata gainata
I
1234 *teli *mazara kosaka
I 5 6 kokwaia
*makalai
I
7
Tableau II.
Têtes de segments à partir de dàkadao.
*dakadao
I I
tavaiseliI kandreèimi *wasa I
1 2
souvent d'une polysegmentation 1 des lignages, telle qu'on vient d'en donner quelques
exemples. Voyons comment la segmentation du lignage de lâlàgàl se réalisa géographique-
ment parlant. Ses 9 petits-fils durent se partager les territoires environnants, pour y fon
der leurs segments respectifs, mágšl resta sur place à Goualda, bàlàkàwâi, gàtdo, tàkdô et
plus tard àfkdbà s'établirent sur les hauteurs de Zouelva ; kàddb, wede, pàpâià et mddbkï
s'installèrent à Gamnaga. Chacune des sous-segmentations de la branche de bàlàkàwâi se
doubla du même éclatement en étoile, à rayon cependant plus limité (voir carte 4 et
tableau III).
A Baldama, les 5 fils de lûgiil se partagèrent le pays environnant le mont Makourd, puis
les descendants de tàmtsàidb et de umà subirent une bisegmentation.
A Malika, on observe le même processus après l'arrivée de ádžwi (voir plus bas) : segment
ation en 8 branches et dispersion au pied N-0 des massif de Zouelva et de Malika et par
tiellement dans la plaine ; sans compter dvdtàmà qui monta dans l'arrière-pays. Même phé
nomène encore en ce qui concerne les segments du lignage de bdmàgat, qui se partagent la
région du mont Koulan.
Mais tous les lignages mouktélé ne se sont pas segmentés. Pour permettre une segmentat
ion, il est nécessaire que l'ancêtre-fondateur ou l'un de ses descendants ait plusieurs fils et
1. Radcliffe-Brown : Systèmes familiaux et matrimoniaux en Afrique Noire. Introduction. 100 SOCIÉTÉ DES AFRICANISTES
Tableau III.
Segmentation du lignage de lalagal.
(Les noms marqués d'un * sont ceux des ancêtres qui ont donné leur nom au segment ou
sous-segment.)
makdmtil
lalagal dzaiao
I fedihï
*gatao *magši *papaia *kadao *balakawai *takao *afkaba *madoki *wede
2 6 8 9 3 4 5 7 gamaia
gladéi *kažudi *sakata
I I I
íuži *duli *damna maplarjga
I argwa gruga
i a i b i cl ic la le II ic III i с IV
balakawai kaèudi s akat a mna duli damna makulb
que ceux-ci, par des micromigrations locales, occupent respectivement des territoires distincts.
Si cette condition n'est pas remplie, le lignage conserve sa structure simple. La segmentat
ion est donc (chez les Mouktélé en tout cas) associée à l'occupation d'un ensemble de terres
nouvelles et à la jouissance par le fondateur du segment d'une autonomie territoriale. Un
fils demeurant sur le domaine paternel, ou d'une façon plus générale sur celui de ses aïeux,
ne saurait devenir l'ancêtre-fondateur d'une nouvelle lignée (segment). Par conséquent, la
segmentation d'un lignage pose pour condition l'existence de territoires vacants dans le
voisinage immédiat. Ceci expliquerait le fait qu'à partir de quelques générations après
l'ancêtre du lignage, on n'observe plus de segmentation, malgré la fréquence dans la généal
ogie de groupes de 3, 4 ou 5 frères. A Baldama, la segmentation la plus récente dans le
lignage de Mgùl n'est qu'à 2 générations de l'ancêtre. Dans la lignée de lâlàgàl, à Zouelva,
par contre, on peut descendre jusqu'à la cinquième génération à partir de l'ancêtre-fonda
teur : sous-segmentation entre les mnà [grûgà) et les sdkàtà proprement dits (drgwà). Si la
segmentation est plus forte ici que là, c'est que le massif de Zouelva a eu de grandes res
sources en territoires vacants, ce qui ne fut pas le cas à Baldama. Le premier de ces massifs
a encore aujourd'hui une population moins dense que le second.
On sait que chaque massif est divisé en un certain nombre de « quartiers ». Outre les quart
iers administratifs, il existe des quartiers traditionnels, dont la dimension et le rapport
avec les premiers peuvent être très variables d'un massif à l'autre. A Baldama les deux
sortes de divisions se chevauchent (sauf pour le quartier de Gojimdele, dans la plaine occi
dentale, qui fut créé par l'Administration coloniale). A Zouelva au contraire, contre 15 quart
iers administratifs, on ne compte que 2 divisions traditionnelles : Galdamats et Matai. Ces
deux exemples sont suffisamment typiques pour que nous n'en citions pas d'autres. A
l'origine, chaque quartier traditionnel de Baldama correspondait sans doute exactement à SUR LES ORIGINES D'UNE ETHNIE « KIRDI » ! LES MOUKTÉLÉ IOI NOTE
un segment du lignage de Mgùl ou à l'un des 5 autres lignages non segmentés. Les divisions
territoriales anciennes sont donc en étroit rapport avec la parenté et le mécanisme des seg
mentations. Par la suite, une certaine fusion s'opéra entre les groupes, sous l'effet d'une
poussée démographique plus forte à un endroit qu'à un autre et de micromigrations, si
bien qu'aujourd'hui il n'est pas toujours facile d'attribuer à chaque groupe de parenté son
quartier originel. Quant à Zouelva, il ne semble pas y avoir eu division territoriale en fonc
tion des segments, mais seulement, de façon plus grossière, entre le territoire occupé par
les descendants de Mlàgàl d'une part, répartis dans le quartier traditionnel de Matai (deux
tiers occidentaux du massif) et, d'autre part, celui où vivent les groupes non issus de
Mlàgàl, répartis (à l'est du massif) dans le quartier de Galdamats (voir carte 6).
Après cet aperçu du processus d'immigration, abordons maintenant celui des migrations
intérieures et des émigrations que nous traiterons dans le même chapitre.
ÉMIGRATIONS ET MIGRATIONS INTÉRIEURES.
Il faut tout d'abord dire quelques mots des populations qui se trouvaient déjà dans le
pays à l'arrivée des premiers immigrants et que nous avons appelées « autochtones ».
Il est certain que le pays était à ce moment (il y a 250 ans environ) beaucoup moins peu
plé qu'aujourd'hui, mais il n'était pas désert. Chacun des 5 massifs dont nous nous occu
pons était habité par une population différente (voir carte 1). Quels rapports entretenaient
ces 5 groupes voisins ? Peut-être aucun, car il est probable qu'ils parlaient des langues dif
férentes ; de plus ils étaient isolés les uns des autres par des sortes de « no man's land »,
chacun d'eux restant cantonné dans un massif déterminé. A cette époque, il est évident
que personne n'eût osé s'établir sur le plateau de Mokwal difficilement défendable ou dans
la plaine occidentale. Les habitations étaient concentrées sur les hauteurs ou dans les escar
pements.
Les plus anciens habitants sont certainement les hddoài qui, disent les Mouktélé, vivaient
autrefois dans les cavernes et les anfractuosités du mont Goualda. Aujourd'hui, ces rochers
ne sont plus guère fréquentés que par les panthères ; les hddoài, peut-être sous l'influence
des premiers migrants, se sont installés au pied de Goualda et dans le massif voisin de
Gamnaga.
Le récit mi-légendaire des mdkdàf (voir annexe) raconte comment ces derniers entrèrent
en contact avec deux groupes installés l'un à Zouelva (les mnd 1), l'autre à Gamnaga (les
plála). Tous deux quittèrent le pays après l'arrivée des mdkdàf, mais nous n'avons retrouvé
la trace que des seconds qui sont actuellement plus ou moins intégrés à l'ethnie ouldémé,
tout en y conservant une certaine autonomie culturelle.
Dans la partie septentrionale du territoire mouktélé, à Baldama, vivait un groupe établi
au mont Makourd. A l'arrivée de lugùl et des siens, ils auraient pris la fuite. Il s'agissait
d'un groupe restreint, car un seul d'entre eux, ddžwi, fonda à Malika le lignage qu'on y
trouve aujourd'hui et qui s'est scindé en 8 segments à partir de ses fils. A son tour, ddžwi
fit fuir, à son arrivée à Malika, les màkddlà « autochtones » du massif. Une partie de ceux-ci,
disent les ddžwi, revinrent peu après et firent bon ménage avec les nouveaux arrivés.
Le fait que leur généalogie ne remonte qu'à 5 ou 6 générations, ce qui situerait leur
ancêtre-fondateur à une époque postérieure (ou éventuellement contemporaine) à celle
à' ddžwi (7 générations) nous incite à penser que les màkddlà dispersés ne purent pas, à leur
1. Ces mnd n'ont aucun rapport avec les mnà descendant de lalàgàl (tableau III). 102 SOCIÉTÉ DES AFRICANISTES
retour à Malika, s'y regrouper tels qu'ils étaient auparavant, que seuls quelques-uns d'entre
eux revinrent et que le nommé mága fonda sa nouvelle lignée et en devint l'ancêtre vénéré
aujourd'hui.
Les mdftà habitant actuellement Baldama, viendraient de Malika, mais nous n'avons pu
établir à leur propos aucun lien généalogique ou historique avec les màkdâlà, les âdlwl ou
les gàbâè, petit groupe d'origine inconnue vivant au pied du massif-île du même nom.
La carte 5 montre les principaux mouvements d'un massif à l'autre et les migrations vers
l'extérieur. La migration des màkûib à l'extrémité septentrionale de Baldama est en fait un
cas de segmentation (voir carte 4), mais la longue distance parcourue nous a incité à la
reporter également sur cette carte. Le cas des dvdtàmà est identique. Nous n'avons pas
voulu indiquer sur cette carte 5 toutes les micromigrations de familles ou d'individus isolés
s'étant éloignés de leur quartier d'origine pour s'établir dans un autre massif, plus souvent
sur le plateau de Mokwal, voire dans la plaine occidentale. Cela aurait surchargé la carte
inutilement, d'autant plus que depuis la pacification, on note un mouvement généralisé de
la montagne vers le plateau. Des familles habitant jusqu'alors le sommet des crêtes de
Zouelva ou les escarpements de Baldama voient un jour l'un des leurs s'installer sur le
plateau ou descendre au pied du massif dans la plaine de Koza. Les causes peuvent être
diverses : meilleures terres (mais pas toujours, le sol du plateau étant particulièrement
sablonneux), dissensions familiales, causes magico-religieuses ou simplement désir de se
rapprocher des centres d'échanges (marchés de plaine). Le plateau de Mokwal, autrefois
désert, se caractérise aujourd'hui par une hétérogénéité lignagère très forte, due à ce type
de micromigrations. Une bonne partie des lignages ou segments des massifs y sont repré
sentés par une ou plusieurs familles.
Le premier occupant.
Le premier occupant d'un massif, qu'il soit immigrant ou « autochtone », a droit à l'auto
rité religieuse. A Baldama, ádžwl et les siens ayant pris la fuite, c'est au lignage de lugùl
que revint ce pouvoir. Tous les groupes arrivés par la suite le lui reconnurent et on ne rap
porte aucune querelle à ce propos. A Malika, les ádžwl offrirent d'eux-mêmes aux màkdâlà
revenus dans leur massif d'origine de se charger des rituels religieux. A Goualda et Gamnaga,
ce sont les hadoài, anciens troglodytes, qui assumèrent cette fonction. Enfin les makdàf,
premiers occupants de Zouelva (après la fuite des mna) ont gardé le pouvoir spirituel et
dirigent les sacrifices propitiatoires qui concernent l'ensemble du massif.
Voici d'autre part une observation, peut-être secondaire, mais qui nous paraît digne
d'intérêt. Le fait a été observé à Baldama, mais se retrouve vraisemblablement dans les
autres massifs. Le terme màgamzà nous fut traduit tantôt par « célibataire », tantôt par
«domestique» (cette dernière acception doit, nous le verrons, être prise dans un sens figuré).
Cette polysémie trouve son explication dans le fait suivant : lorsqu'un immigrant s'établit
dans un massif, il est obligé, de même que ses fils, d'épouser les filles de ceux qui l'ont pré
cédé sur ledit territoire. Il choisira ses femmes en particulier parmi les premiers occupants
du sol, plus nombreux, puisqu'ils ont eu le temps de s'étendre démographiquement. L'immi
grant ou son fils se trouve donc dans la situation d'un « célibataire » à qui l'on doit donner
une épouse pour qu'il puisse fonder sa lignée. Par la suite seulement, ses descendants pour
ront aussi donner leurs filles en mariage et la situation s'équilibrera peu à peu au fur et à
mesure des nouvelles générations. Néanmoins, dans l'esprit des Mouktélé, celui qui est venu
après lui reste débiteur envers le premier occupant du massif. D'où la seconde acception du SUR LES ORIGINES D'UNE ETHNIE (( KIRDI » I LES MOUKTÉLÉ IO3 NOTE
terme màgdmzà que notre interprète traduisit par « domestique », bien que ce ne soit pas là
le sens propre de ce mot. C'est ainsi qu'à Baldama tous les « enfants de lûgïil », premier
immigrant du massif, qualifient de màgdmzà les membres des autres lignages. Le droit d'uti
liser ce terme est réservé exclusivement aux descendants du tout premier groupe établi
dans le massif. Les descendants du second immigrant (en l'occurrence les idémè) ne peuvent
s'en servir à l'égard des groupes suivants (túžl, màkûlb, Mmlè et hudido). Ceci montre que,
en plus de l'autorité religieuse qui lui échoit tout naturellement, le premier occupant, encore
aujourd'hui, jouit d'un certain prestige dû à son rôle de donneur de femmes. Cette supér
iorité est reconnue par les màgdmzà qui disent pour exprimer cette hiérarchie : dnlà mdklà
àyà X, « nous sommes le flanc des X ».
Conclusion.
Quelles sont les remarques d'ordre général suggérées par les observations qui précèdent ?
Premièrement le contenu humain d'une ethnie « kirdi » n'est pas nécessairement homo
gène et l'exemple des Mouktélé nous permet de saisir en gros le processus du peuplement
progressif et de la réunion à l'intérieur d'un même territoire d'un ensemble de groupes
divers. Les frontières de ce territoire se dessinent en fonction de la géographie (ruisseaux,
massifs, plateau, plaine, etc.). Le pays se peuple à la suite de l'éclatement de certains
lignages en plusieurs segments et aussi de l'épanouissement d'autres lignages à structure
simple. A l'intérieur d'un lignage, toute segmentation est en outre étroitement liée à la
micromigration des fondateurs de segments et à l'occupation de territoires adjacents.
Parmi les origines des groupes constituants, il faut faire une place à part à Majewi (mass
if mafa) d'où proviennent les lignages aujourd'hui les plus étendus du territoire (Mgid et
Idlàgàl principalement). Cette origine commune pour la moitié de la population actuelle ne
signifie pas qu'il faille distinguer chez les Mouktélé d'une part un bloc uni correspondant
aux gens de Majewi, de l'autre un bloc hétérogène constitué des groupes venant d'ailleurs.
L'unification se fit au niveau du massif, sans tenir compte des origines. Nous avons déjà
fait remarquer qu'une même origine ne signifie pas parenté commune. Il est probable d'ail
leurs que Idlàgàl et lúgid étaient déjà séparés par un différend grave en quittant Majewi à
peu près à la même époque. Baldama (territoire des « enfants de Mgid ») a toujours dû lutter
contre les autres massifs, particulièrement Goualda et Zouelva, massifs occupés par les
descendants de Idlàgàl. Cependant, dans ces guerres, les autres groupes du massif se jo
ignaient respectivement aux Idlàgàl et aux lúgid. Aujourd'hui encore, les deux parties prin
cipales du pays mouktélé (Baldama d'une part, Goualda-Zouelva-Gamnaga de l'autre)
nourrissent réciproquement de vieilles rancunes qui réapparaissent souvent dans les rap
ports individuels. C'est sans doute pour cette raison que l'Administration coloniale dut
faire de Baldama un canton à part, un second étant formé des 5 autres massifs.
Ce qui peut étonner, c'est que des groupes si divers se soient finalement réunis sous une
culture commune et parlent aujourd'hui la même langue. Nous pensons qu'il s'agit là d'une
question de majorité et de minorité (et non pas de première occupation d'un territoire). La
langue matai est certainement originaire de Majewi et a été apportée par Idlàgàl, lú gúl,
bdmàgdi, etc. La polysegmentation de ces groupes de parenté permit à cet idiome de
s'étendre rapidement à tel point que les migrants parlant une autre langue durent adopter
le matai. Une étude comparative entre le matai et la langue mafa reste à faire.
Certains auteurs ayant écrit sur le Nord-Cameroun, font fréquemment la distinction, à
propos des groupes « kirdi » en général ou de l'un d'eux en particulier, entre les lignages

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