Notes sur quelques recherches de linguistique - article ; n°1 ; vol.11, pg 457-467

De
Publié par

L'année psychologique - Année 1904 - Volume 11 - Numéro 1 - Pages 457-467
11 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1904
Lecture(s) : 19
Nombre de pages : 12
Voir plus Voir moins

A. Meillet
Notes sur quelques recherches de linguistique
In: L'année psychologique. 1904 vol. 11. pp. 457-467.
Citer ce document / Cite this document :
Meillet A. Notes sur quelques recherches de linguistique. In: L'année psychologique. 1904 vol. 11. pp. 457-467.
doi : 10.3406/psy.1904.3684
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1904_num_11_1_3684VII
NOTE SUR QUELQUES RECHERCHES
DE LINGUISTIQUE
Au cours du xixe siècle, les recherches de linguistique ont pris
de plus en plus le caractère de travaux historiques; on s'est
préoccupé avant tout de marquer en quoi un état donné d'une langue
est la continuation d'un état antérieur de cette même langue, et en
quoi il y a eu innovation. Le véritable programme de la grande
école née de 1870 à 1875, qui domine actuellement toutes les études
linguistiques, est un livre de M. H. Paul intitulé Principes de V his
toire du langage (Principien der Sprachgeschichte), dont Fauteur dit
expressément que la seule manière scientifique de considérer le
langage est la manière historique.
La linguistique a tendu ainsi à se confiner dans l'étude des faits
que présente le développement historique des langues. Peu à peu,
l'ancienne grammaire générale, qui était essentiellement fondée sur
la logique formelle, a été éliminée de toutes les parties de la
science. Les lois posées ont été purement des formules qui définis
saient en quelles conditions tel ou tel élément linguistique a été
transformé ou maintenu dans un lieu donné, durant une période
de temps donnée, c'est-à-dire, en un certain sens au moins, des
lois empiriques comme toutes celles que formule l'histoire pro
prement dite. Il y a eu là un moment nécessaire dans le dévelop
pement de la linguistique : il fallait que la science prît contact avec
les faits, les suivît en tous leurs détours et qu'elle éliminât les
considérations vagues et les théories imaginaires. Et, comme cette
étude historique est loin d'être achevée même pour les langues qui
ont ét4 l'objet des recherches les plus approfondies, il importe
qu'elle soit poursuivie.
Mais une science ne saurait se confiner sans dommage dans un
demi-empirisme tel que la pure recherche historique. Et, au
moment même où le triomphe de l'école née vers 1875 était prat
iquement complet, vers la fin du siècle dernier, de nouvelles ten
dances se sont fait jour, et de plusieurs côtés à la fois. On s'est
efforcé de déterminer les conditions psychiques générales auxquelles
est soumis le langage.
On est allé immédiatement à l'excès en affirmant que la linguis
tique était au fond une partie de la psychologie, et que les lois
psychiques devaient à elles seules fournir l'explication des faits
linguistiques; c'est sur cette idée que reposent notamment
certaines publications américaines récentes : le livre de M. OErtel, 458 REVUES GÉNÉRALES
The scientific study of language, et celui de M. Morris sur la syntaxe
latine, paru dans la même collection que le livre de M. OErtel.
Poser une pareille doctrine, c'est ne pas voir que les faits linguis
tiques tiennent à des causes extrêmement complexes, les unes
anatomiques et physiologiques, les autres psychologiques, d'autres
historiques, et surtout à la structure sociale; il serait aisé de le
montrer; mais ce n'est pas ici le lieu de le faire, et au surplus, il
est trop facile de s'en rendre compte d'une manière générale pour
qu'il soit nécessaire d'y insister longuement.
Mais, si la psychologie ne donne pas la clé de tous les faits
linguistiques, elle contribue du moins beaucoup à les éclaircir, et
l'on travaille activement à poser et à résoudre les problèmes qui se
présentent à cet égard.
Du ccjté des psychologues, l'impulsion principale est venue
de M. Wundt qui, dans le premier volume de sa Völkerpsychologie,
paru en 1900, intitulé Die Sprache (une deuxième édition se publie
actuellement), a appliqué les résultats de la psychologie à la plu
part des problèmes généraux de la linguistique, tandis que
M. 0. Dittrich, l'un de ses élèves, publiait divers articles sur des
questions connexes. Cet ouvrage, et par son importance propre et
à cause du nom de son auteur, a attiré immédiatement l'attention
des linguistes. M. Delbriick y a répondu par une critique courtoise :
Grundfragen der Sprachforschung (Strasbourg, 1901), qui a provoqué
à son tour une réponse de M. Wundt : Sprachgeschichte und Sprach
psychologie (Leipzig, 1901); M. Sütterlin l'a discuté en détail (Das
Wesen der sprachlichen Gebilde, Heidelberg, 1902) ; M. J. Rozwa-
dowski a examiné de près les théories de M. Wundt sur la sémant
ique dans un article développé de la neuvième année de la revue
polonaise Eos (1903) et a proposé une théorie personnelle, toute
différente de celle de l'illustre philosophe allemand, dans un
ouvrage récent : Wortbildung und Wortbedeutung (Heidelberg, 1904);
enfin, dans les Izvêstija de la section de langue et littérature russes
de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, vol. IX, t. II,
p. 177-256, M. Kudrjavskij a publié un article (en russe) intitulé
Psychologie et linguistique, où il examine les vues de M. Wundt. On
le voit, les linguistes ont déjà amplement discuté les idées émises
dans la Sprache, et il est inutile de reprendre ici des discussions
qui, portant sur des problèmes trop vastes et trop généraux, auraient
un caractère plus philosophique que proprement scientifique. Il
importerait maintenant d'examiner dans le détail les questions
soulevées par M. Wundt; c'est ce qu'ont déjà fait quelques-uns des
linguistes de Leipzig : M. Brugmann, dans son étude lieber das Wesen
der sogenannten Wortzusammensetzung. Eine sprach-psychologische
Studie [Berichte d.phil. hist. Cl. d, Sachs. Ges. d. Wiss., 1900, p. 359 et
suiv.), et, plus récemment, M. Hirt dans un article, assez aven
tureux et hypothétique, Ueber den Ursprung der Verbalflexion im
Indogermanischen (Indogermanische Forschungen, XVII, 36 et suiv.).
L'objet du présent travail n'est pas de résumer ni de poursuivre
les discussions que provoque le livre de M. Wundt; bien moins MEILLET. — QUELQUES RECHERCHES DE LINGUISTIQUE 459 A.
encore d'aborder les problèmes posés par les diverses formes
d'aphasies, mais de résumer et d'indiquer un certain nombre de
recherches entreprises et d'idées émises par des linguistes profes
sionnels et qui, tout en paraissant avoir un intérêt pour la connais
sance des faits psychiques, risquent d'échapper en grande partie
aux psychologues. On écartera les recherches de sémantique parce
qu'elles obligeraient à entrer dans des considérations sociologiques
trop étendues. L'énumération qui suit montrera néanmoins que, dès
avant l'apparition du livre de M. Wundt et les polémiques qu'il a
suscitées, plusieurs linguistes avaient envisagé les conditions psy
chiques des faits qu'ils étudient.
I
Le langage articulé et la compréhension du langage articulé émis
par d'autres personnes supposent l'existence en chacun des individus
d'un groupe social donné d'un système très complexe de souvenirs
inconscients, d'habitudes de mouvements et d'associations de ces sou
venirs avec les représentations et les idées. Tout mot entendu ou
lu demeure dans l'esprit de chaque sujet parlant et contribue par
la suite à la formation, au maintien ou à la transformation des sys
tèmes d'associations par le moyen desquels il comprendra les
autres ou formera lui-même des phrases. C'est ce qui a permis à
M. V. Henry de dire, dans ses Antinomies linguistiques (Paris, 1896),
que l'enfant qui apprend à parler a, en un certain sens, plus de
mots que d'idées : à vrai dire, l'enfant a plus de mots obscurément
connus que d'idées claires; mais ses mots et ses représentations
sont presque également obscurs.
Un exemple singulièrement remarquable de la persistance des
impressions linguistiques et du fait qu'elles peuvent être repro
duites a été fourni par l'observation qu'a communiquée M. Flournoy
dans son livre Des hides à la planète Mars et que M. V. Henry a mise
à profit dans une étude approfondie : Le langage martien, étude ana
lytique de la genèse d'une langue dans un cas de glossolalie somnam-
bulique (Paris, 1901; tirage à part de la Revue de linguistique). La
personne étudiée, qui, en état de somnambulisme, a créé une sorte
de langue par elle dénommée langage martien, a inconsciemment
utilisé pour cet effet les diverses langues dont elle avait quelques
connaissances proches ou lointaines; comme la seule langue qu'elle
parlait et qu'elle lisait était le français, la syntaxe du martien est
purement et simplement la syntaxe française; mais la créatrice de
ce langage ayant entendu dans sa première enfance un peu de hong
rois, ayant appris (sans succès) un peu d'allemand et ayant, on ne
sait quand ni comment, jeté les yeux sur une grammaire sanskrite,
a constitué le vocabulaire de son langage avec du français, du hong
rois, de l'allemand et quelques bribes de sanskrit, le tout profon
dément et systématiquement déformé; à l'état conscient, le sujet
n'a aucun souvenir ni de hongrois, ni d'allemand, ni de sanskrit;
mais toutes les impressions qu'il a reçues à cet égard sont demeu- 460 REVUES GÉNÉRALES
rées, et elles ont fourni la matière du martien : « tout fait linguis
tique, en tant qu'il a été une fois perçu, demeure dans la mémoire
au moins subconsciente du sujet ». Capitale pour le linguiste, cette
conclusion l'est aussi pour le psychologue.
Elle a été confirmée par une observation de M. M. Grammont
(Mélanges linguistiques offerts à M. A. Meillet [Paris 1902], p. 73 et
suiv.). L'auteur a eu occasion d'observer une petite fille française,
et entourée de personnes parlant français, mais qui avait eu une
nourrice italienne; cette nourrice était partie depuis un mois et
remplacée par une bonne languedocienne quand l'enfant a com
mencé à parler; or, l'enfant, qui n'a jamais parlé italien, s'est mise
à parler au début le français à l'italienne, donnant aux mots des
terminaisons italiennes, faisant par exemple du masculin papa
papato et du féminin poupou (soupe) poupouta. Ce ne sont donc pas
seulement les mots qui s'impriment dans le cerveau du sujet par
lant, c'est la forme linguistique dans son ensemble, c'en est l'aspect
général. Au moment où il s'exerce à parler lui-même, l'enfant a
déjà emmagasiné tout le matériel du langage.
II •
Conformément au caractère général purement historique des
recherches sur les langues, les lois connues sous le nom de lois
phonétiques ne sont pas la formule de faits universellement valables,
mais de faits propres à un temps et à un lieu strictement déterminés.
Par exemple un a latin accentué est devenu e en certaines parties de
la Gaule romane (dans les régions du nord), tandis que a accentué
subsistait inchangé dans les autres parties de la Gaule (au midi) : le
provençal appelle cabra ce que le français appelle chèvre; et cette
transformation n'a eu lieu que durant un certain temps; car il a été
introduit par la suite en français du nord beaucoup d'à accentués
qui n'ont pas été altérés; on dit par exemple havre. Les lois pho
nétiques ne sont autre chose que les formules qui constatent des
successions régulières en un certain temps et en un certain lieu ;
elle n'ont par définition aucun caractère général, ni, par suite,
aucun caractère explicatif.
Tout autres sont les lois dont M. M. Grammont a, en 1896, fourni
le premier modèle dans son livre sur la Dissimilation consonantique
dans les langues indo-européennes et les langues romanes. Au lieu d'en
visager une langue donnée à un moment donné et de déterminer
comment en sont traités à ce les divers éléments phonéti
ques, M. Grammont prend pour objet d'étude uncertain procès pho
nétique dont il se propose de déterminer les conditions générales.
Et, après examen des faits constatés, il montre que le procès
étudié — en l'espèce la dissimilation — a lieu suivant certaines
formules rigoureusement définies ; ces formules ne diffèrent pas d'une
langue à l'autre, d'un dialecte à l'autre, ni d'une époque à l'autre;
ce sont des lois humaines, qui résultent immédiatement de la struc
ture psychique de l'homme. Et, bien que l'auteur ait dû donner MEILLET. -f QUELQUES RECHERCHES DE LINGUISTIQUE 461 A.
des formules diverses pour les appliquer à la diversité des condi
tions linguistiques, au fond tout se ramène à un principe unique et
très général : si, dans un mot (ou dans un groupe de mots étro
itement unis), un même mouvement articulatoire doit être répété
deux fois, l'un de ces deux mouvements tend à être omis; celui des mouvements qu'on tend à omettre est naturellement qui
est exécuté avec le moins d'intensité et qui se trouve attirer le
moins l'attention du sujet parlant; toutes choses égales d'ailleurs,
ce sera par exemple le premier de deux mouvements existant dans
le même mot, parce que l'attention du sujet parlant est dirigée en
avant : veneno (lat. venenum) donne ainsi en italien veleno : des
deux abaissements du voile du palais requis pour prononcer veneno
l'italien veleno ne présente plus que le second.
Des formules telles que celle qui résume tous les faits connus de
dissimilation ne sont en somme que des formules de faits psychi
ques, et M. Grammont l'a nettement indiqué dans la conclusion de
son livre. Un autre linguiste, M. Meringer, qui, vers la même époque,
publiait en collaboration avec un psychologue, M. Mayer, un curieux
travail intitulé Versprechen und Verlesen (Stuttgart, 1895), où il tou
chait à des faits de même ordre, les expliquait aussi par la psychol
ogie. D'ailleurs, d'une manière toute générale et encore très vague,
M. Rousselot cherchait, dès 1891, l'origine de tous les changements
phonétiques dans les centres nerveux (Modifications phonétiques du
langage, p. 351).
Des lois générales telles que celles posées par M. Grainmont
ont sur les lois phonétiques vulgaires l'avantage d'être, en une
certaine mesure, explicatives. Sans doute, elles ne se suffisent pas,
puisqu'elles constatent des tendances qui n'aboutissent pas toujours,
des possibilités qui ne se réalisent pas nécessairement. Les causes
immédiates des faits linguistiques sont ailleurs, et il faut, pour
déterminer la réalisation des possibilités constatées par M. Gram
mont, des circonstances favorables qui restent à déterminer et qui
se trouveront sans doute partie dans des faits tout psychiques, partie
dans des faits historiques et surtout dans la structure sociale de la
population considérée. Mais en limitant étroitement le champ des
possibilités, en déterminant une fois pour toutes comment, étant
donné le cerveau humain, devaient évoluer certains faits, si les ci
rconstances permettaient ou provoquaient cette évolution, M. Gram
mont faisait déjà sortir la linguistique de l'empirisme où elle était.
Et l'on aurait pu s'attendre à ce qu'une innovation aussi grave pro
voquât d'importantes discussions. Il n'en a rien été. Le livre de
M. Grammont a été beaucoup cité, mais le fond en a été peu dis
cuté; et, ce qui est plus grave, on a très peu cherché dans la voie
qu'il a ouverte et qui semble promettre tant d'importantes trou
vailles.
Cependant des articles sur le groupe ns (paru au vol. X des Indo-
gersmanische Forschungen, p. 61 et suiv.), sur Un effet de l'accent
d'intensité (Mémoires de la Société de linguistique, XI, 165 et suiv.), et
surtout sur La différenciation des phonèmes (ib., XII, 14 et tous 462 REVUES GÉNÉRALES
de l'auteur même du présent travail, ont constitué de nouvelles
tentatives pour poursuivre la recherche de lois générales, humaines,
et non plus locales et temporaires, qu'a inaugurée M. Grammont.
M. Grammont lui-même a repris ces recherches, en appliquant ses
principes à d'autres procès phonétiques. Il a indiqué les premiers
résultats obtenus dans un cours professé au Collège de France
durant le semestre d'été 1903, et a publié sur la Metathese, c'est-à-
dire sur le déplacement de certaines articulations d'un point à un
autre du mot (ou de la phrase), un premier article, dans les
Mémoires de la Société de linguistique, XIII, 73 et suivantes.
Quoique cet ordre de recherches n'ait pas encore donné tout ce
qu'il promet, et que les linguistes semblent éviter encore de
s'engager dans une voie aussi neuve, les premiers résultats acquis
sont de nature à intéresser les psychologues : la manière dont les
changements phonétiques peuvent se produire est susceptible d'être
déterminée; d'une manière générale elle dépend, en partie de faits
anatomiqueset physiologiques, mais aussi de faits psychiques, et ce
sont ces faits psychiques dont les lois phonétiques générales du type
créé par M. Grammont fournissent la formule.
III
Tout le développement des formes grammaticales est dominé par
un principe, qu'on ne formule pas le plus souvent dans toute sa
rigueur et dans toute sa généralité, mais qui est le fondement
essentiel de toutes les recherches faites dans ce domaine : Chaque
fonction tend à être remplie par une forme unique, bien définie et tou
jours la même en toutes conditions dans une langue donnée.
S'il n'intervenait aucun accident provenant de causes extérieures
à la morphologie, l'action constante de cette tendance aboutirait
nécessairement à réaliser une langue idéale où non seulement il
n'existerait aucune anomalie, mais où il n'y aurait même pas
plusieurs flexions également régulières suivant les types; et la
parfaite constance de l'expression qu'ont recherchée les différents
créateurs de langues artificielles serait depuis longtemps réalisée
dans les langues traditionnelles et nationales. Mais l'action de la
tendance proprement morphologique, laquelle tend à unifier, est
croisée par des altérations de nature phonétique qui l'empêchent
presque toujours d'aboutir entièrement. Par exemple, en français,
une série d'actions morphologiques très complexes a abouti au
résultat que la marque unique du pluriel des noms était s ajouté à
la fin du mot : on avait donc obtenu l'unité de signe pour l'unité de
fonction ; mais il se trouve que l a deux traitements distincts : en fin
de mot et devant consonne; l subsiste en fin de mot, mais devant
consonne, devient u qui forme d'abord diphtongue avec la voyelle
précédente et se fond ensuite avec celle-ci en une voyelle une ; tandis
que l'on a âne : ânes, on a donc cheval, chevaus (écrit assez bizarr
ement chevaux) ; une marque accessoire s'ajoute ainsi à la marque
principale; puis les consonnes finales se sont amuies, et âne et ânes MEILLET. — QUELQUES RECHERCHES DE LINGUISTIQUE 463 A.
se sont entièrement confondus dans la prononciation, tandis que
cheval et chevaus restaient naturellement distincts : à la parfaite
régularité du moyen âge, des circonstances étrangères aux formes
mêmes et des transformations qui atteignent les articulations et les
sons, nullement la grammaire, ont ainsi substitué une anomalie
énorme : le fait que seuls ont en eux-mêmes une forme de pluriel
les mots terminés par al et ail. C'est à des faits de cet ordre qu'est
dû le renouvellement constant de l'anomalie qui tend constamment
d'autre part à être éliminée par le principe général formulé
ci-dessus.
L'unité de forme pour chaque fonction tend ainsi
à se réaliser, et le succès de cette tendance est beaucoup plus grand
qu'on ne serait porté à le croire au premier abord en examinant
ces gauches exposés de formes qu'on appelle des grammaires : la
norme y tient relativement beaucoup moins de place que dans la
langue, parce qu'elle est exposée une fois pour toutes, tandis
que chaque anomalie appelle un exposé particulier. Si, au lieu des
grammaires, on envisage les langues elles-mêmes, et surtout les
langues sans tradition littéraire qui y conserve les irrégularités
au delà du terme naturel, on constatera aisément que l'anomalie y
a une place relativement limitée. Très souvent, les grammairiens
constatent que, dans telle ou telle langue, il n'y a à proprement
parler qu'une déclinaison ; c'est ce qui existe par exemple en finlan
dais, en turc ou en géorgien, pour ne parler que des langues voi
sines des langues indo-européennes. Les langues où abondent les
anomalies sont ou bien celles qui viennent de subir quelque crise
profonde du système phonétique, ou bien celles qui ont derrière
elles une longue tradition littéraire, et où par suite les irrégularités
ont été maintenues par la langue écrite, alors que le développement
spontané du langage en aurait depuis longtemps entraîné la dispa
rition. Ainsi le latin a subi sur le sol français des altérations phoné
tiques profondes qui ont eu pour conséquence la création d'un
grand nombre d'anomalies, d'exceptions. Et, au moment où le
développement de la langue allait amener une régularisation, la
langue s'est trouvée presque fixée par la littérature, si bien que le
français est tout encombré d'une multitude d'anomalies. Néanmoins
les formes les plus anomales s'éliminent peu à peu ; on tend à dire forme"
je vas et non je vais ; le passé défini, dont la est si peu d'accord
avec tout le reste de la flexion du verbe, a totalement disparu de
l'usage proprement français et ne subsiste plus, en dehors de la
langue artificielle des livres, que dans des parlers provinciaux très
éloignés du centre parisien (ou dans du français provincial influencé
par des parlers locaux).
Les procédés par lesquels s'obtient l'unité de flexion varient
d'un idiome à l'autre, mais partout la tendance est la même. La
flexion casuelle indo-européenne, qui paraît avoir été sensiblement
une à un certain moment, a été de très bonne heure brisée en une
série de paradigmes bien distincts les uns des autres, et a abouti à la
variété très grande des types qu'on observe dans les langues indo- .
464 REVUES GÉNÉRALES
européennes les plus anciennement attestées : le sanskrit, les vieux
dialectes iraniens, le grec ancien, le latin, et même les vieux dia
lectes germaniques, le vieux slave, le vieil irlandais, l'arménien clas
sique, etc. Mais partout ces types si variés se sont réduits progress
ivement à un nombre très limité de modèles. Par exemple les types
du slave commun se réduisent dans les langues slaves modernes, —
et notamment en russe, — de la manière la plus claire, à trois
paradigmes seulement : l'un pour le masculin, l'autre pour le
féminin, le troisième pour le neutre; chacun de ces paradigmes
provient de la contamination de plusieurs paradigmes origina
irement étrangers les uns aux autres et que la langue a rapprochés
en profitant ingénieusement de quelques points de contact qu'ils
possédaient; les linguistes se plaisent avant tout à rechercher ces
points de contact qu'il importe en effet de découvrir si l'on veut se
rendre compte du procédé qui a permis l'unification ; mais ce ne
sont pas ces points de contact plus ou moins nombreux qui déte
rminent l'unification, et le fait essentiel est précisément la tendance
générale à l'unité de flexion qui domine tout le développement des
formes grammaticales. En arménien, où le genre grammatical a
disparu dès avant l'époque historique, les déclinaisons variées de
l'arménien ancien ont été au moyen âge combinées en une décl
inaison unique actuellement suivie par à peu près tous les mots, sauf
quelques exceptions isolées et sauf quelques petits groupes diver
gents qui subsistent par suite de circonstances spéciales; et les
désinences en question, devenant des marques uniformes de chaque
cas, ont pris un caractère tout différent de celui qu'avaient les indo-européennes, bien que ce soient, en dernière ana
lyse, des formes indo-européennes transformées. Les langues
romanes ont suivi une tout autre voie qui les a conduites au même
résultat : en même temps que la flexion casuelle s'y réduisait pro
gressivement à zéro, les prépositions y devenaient l'équivalent de
simples désinences, d'éléments de la flexion : le livre de Pierre ne
signifie rien de plus que liber Pétri; mais au lieu d'avoir des formes
diverses pour liber agricolae, liber patris, liber senatus, il n'y a plus
qu'une manière unique d'exprimer ce rapport en français, à savoir
de : le livre du cultivateur, le livre du père, lé livre du sénat (cf.
M. Bréal, Sémantique, 3e éd., p. 11 et suiv.).
Quelle que soit la langue dont on observe le développement mor
phologique, on y trouvera l'action de cette tendance à l'unité de
flexion, qui est un principe fondamental.
IV
Parmi les particularités curieuses qui ont été mises en lumière
par l'étude des formes grammaticales, l'une des plus remarquables
au point de vue psychologique est celle qui constitue le degré
zéro. Voici en quoi consiste le fait.
Soit par exemple une racine telle que celle du grec XeiTteiv; elle
comporte au présent de l'indicatif la présence d'une voyelles; à MEILLET. — QUELQUES RECHERCHES DE LINGUISTIQUE 46b A.
d'autres foi'mes, celle du parfait actif lilomx et de l'adjectif Xoiito'ç,
la même racine présente à la même place un o; enfin dans une
autre forme, celle de l'aoriste Xmeïv, il n'y a ni s ni o; le vocalisme
est zéro; ceci est plus sensible encore dans l'opposition de 7rÉT£<r8at,
7ro-àff9a: et 7TC£<76ai, où l'alternance e, o, zéro dans la racine est évi
dente. Il suffit d'examiner ces formes pour apercevoir que l'absence
de voyelle est exactement aussi significative dans jutceTv, u-éaôou que
l'est la présence de o dans /iXoma, /oitcôç ou 7toTâo[i.ai, de ?. dans Xec'toïiv,
TOJTEffôai. On a affaire ici à l'une de ces alternances qui jouent en
phonétique un rôle si considérable et que M. Baudouin de Courtenay
a analysées minutieusement (voir son Versuch einer Theorie der
phonetischen Alternationen, ein Capitel aus der Psychophonetik; Stras
bourg, 1895). Les alternances, qui sont un des principaux moyens
employés par la morphologie des langues indo-européennes, ne sont
pas particulières à ces langues; sous une forme très différente, le
sémitique en présente de rigoureusement comparables et qui jouent
un rôle plus considérable encore. Et, chose curieuse, le degré zéro
s'y retrouve ; ainsi, de la racine arabe dont le parfait actif est
qatala, l'imparfait actif est ya-qtulu, avec vocalisme de la première
consonne au degré zéro, et l'infinitif est qatlun, avec vocalisme de
la seconde consonne au degré zéro; le degré zéro de la première ou
de la voyelle caractérise ces formes, de même que le degré «,
i ou u caractérise telle ou telle autre forme. L'absence d'un élément
donné, en regard de l'emploi de ce même élément dans une série
de formes voisines, est donc un élément réel et caractéristique.
Et ceci tient à ce qu'une forme grammaticale n'existe pas seulement
en elle-même ; elle ne prend sa valeur que dans le système dont elle
fait partie. Au moment où le sujet parlant l'émet, ou bien où l'audi
teur la perçoit, elle éveille une perception vague de toutes les formes
connexes : chaque forme suppose à chaque moment tout le reste de
la langue; ou plutôt, à vrai dire, la forme émise ou entendue à un
moment donné n'est rien par elle-même : il existe dans le cerveau
d'un certain nombre d'hommes appartenant à un groupe social défini
des souvenirs, des habitudes de mouvements, des associations qui
sont sensiblement identiques chez tous ces hommes; et c'est sur
l'existence de ces systèmes semblables dans un certain nombre de
cerveaux humains que repose tout ce qu'il y a de réel dans les
langues : les paroles émises ou entendues sont d'une part les signes
de l'existence de ces systèmes, de l'autre le moyen par lequel ces
systèmes se transmettent; mais toute la réalité du langage humain
est hors de la parole, hors du signe perceptible ; et, ce qui fait l'in
térêt du degré zéro, c'est précisément qu'on y voit un élément non
émis, essentiellement inaudible, mais néanmoins présent, jouer un
rôle aussi réel que tous les éléments prononcés et susceptibles
d'être entendus.
L'importance de la doctrine du degré zéro est très grande, et l'on
ne doit jamais perdre de vue que cette doctrine s'applique à toutes
les parties de la morphologie. M. Gauthiot a mis en évidence le
caractère spécial du degré zéro dans une note des Mélanges Meillet,
l'année psychologique, xi. 30

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.