Ontogenèse du schéma corporel chez l'Homme - article ; n°1 ; vol.68, pg 185-208

De wittling (auteur)
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L'année psychologique - Année 1968 - Volume 68 - Numéro 1 - Pages 185-208
24 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 26 novembre 2011
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M. Wittling
Ontogenèse du schéma corporel chez l'Homme
In: L'année psychologique. 1968 vol. 68, n°1. pp. 185-208.
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Wittling M. Ontogenèse du schéma corporel chez l'Homme. In: L'année psychologique. 1968 vol. 68, n°1. pp. 185-208.
doi : 10.3406/psy.1968.27604
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1968_num_68_1_27604DU SCHÉMA CORPOREL ONTOGENÈSE
CHEZ L'HOMME
par Marcelle Wittling
Aborder la question de « l'ontogenèse du schéma corporel chez
l'homme », c'est s'engager dans un domaine étrange plein de confusion.
En effet, selon les auteurs, le terme employé est différent et son
contenu aussi lorsqu'on a le bonheur de le trouver défini. Somatopsyché
(Wernicke-Foerster, 1894), schéma postural (Head, 1926), image de
soi (Van Bogaert, 1934 ; Tournay, 1959), notion du corps propre
(Wallon, 1931), conscience de soi (Wallon, 1932 ; Lézine, 1951 ;
Lévine, 1958), image du moi corporel (Lhermitte, 1942), schéma corporel
(Schilder, 1950 ; Spionek, 1961), représentation du moi physique
(Burstin, 1957), image du corps et conscience de soi (R. Zazzo, 1962),
corps vécu (Trillat, Ghasseguet-Smirguel, 1963), image de sa propre
personne (Köhler, 1965), représentation de soi (B. Zazzo, 1966), consti
tuent tantôt les diverses désignations d'une même chose, tantôt la
même appellation de phénomènes divers que Lhermitte (1939) englobait
sous le terme général de « l'image de notre corps ».
En réalité, il semble qu'on puisse déjà dégager, à travers la flui
dité de cette notion, trois niveaux d'étude : l'un à dominante physique,
l'autre plus psychologique, le troisième plus social.
1) L'image de notre corps, c'est d'abord « l'image de soi, le sent
iment complexe mais fort et toujours présent à la frange de la cons
cience de notre personnalité physique..., l'image de notre moi corporel,
de notre corps de chair » (Lhermitte, 1939).
Ce niveau est particulièrement intéressant pour nous, car il apparaît
en premier dans le développement de l'enfant.
2) L'image de notre corps, c'est ensuite le « problème de l'identi
fication et donc, inévitablement, du « Moi ». Le Moi est avant tout une
« réalité psychique », donc un « processus psychique » au sens le plus
classique du terme » (Nacht, 1956).
Ce niveau a été particulièrement étudié par les psychanalystes, à
la lumière des travaux de Freud qui, notons-le bien cependant, n'a
laissé aucun écrit sur cette question.
3) L'image de notre corps, c'est enfin « une manière d'être et de
penser, la façon dont les jeunes construisent la représentation qu'ils
ont d'eux-mêmes dans l'exercice plus ou moins réfléchi de leurs rôles »
(B. Zazzo, 1966). Ce niveau, déjà plus évolué, est postérieur au précé- 186 REVUES CRITIQUES
dent, car il fait appel à l'introspection, au langage ; de ce fait, son étude
ne peut être menée que sur des sujets plus âgés.
On est un peu déçu de constater qu'une si faible place soit réservée
à l'étude de la formation de l'image du corps chez l'enfant normal.
C'est cette optique génétique que nous voudrions valoriser dans le
présent article, en nous limitant essentiellement à un aspect de la
question : celui de l'image de notre corps physique.
Nous décrirons d'abord les techniques d'exploration qui nous
conduiront ensuite à nous placer à deux points de vue différents :
1. Celui de l'observation directe qui nous renseigne sur les différentes
étapes de l'acquisition de l'image de notre corps ;
2. Celui de la psychologie expérimentale qui nous renseigne sur les
mécanismes de cette acquisition.
A) LES TECHNIQUES D'EXPLORATION
DE L'IMAGE DE NOTRE CORPS
On peut distinguer :
1. L'exploration directe, toujours fragmentaire (moyens psychotechn
iques) ;
2.indirecte, plus globale (dessins du corps humain).
I. — L'exploration directe
La plupart des échelles de développement mental à la suite de
Binet-Simon (1920) font usage d'items qui consistent à faire montrer
ou nommer des parties du corps.
La construction ou la connaissance du corps a également été étudiée
sur profil ou sur mannequin (Merrill-Palmer, 1956 ; Borel-Maisonny,
1960 ; Borelli-Oléron, 1964).
Le test d'imitation de gestes de Bergès-Lézine (1963) permet de suivre
l'étude de l'organisation praxique entre 3 et 6 ans. L'étude des gestes dans
l'espace est comparée dans cette batterie aux premiers repérages droite-
gauche, à la connaissance des parties du corps et à la représentation
graphique du corps. L'imitation des mouvements dans l'espace permet
de mettre en évidence les aspects figuratif et opératif de l'épreuve.
Complémentaire du test précédent, le test de schéma corporel de
Daurat-Hmeljak, Stambak, Berges (1966) a pour but de contribuer
à la « connaissance du versant gnosique du schéma corporel, dans son
aspect de représentation ». Il consiste en une étude génétique (4 à 14 ans)
de quatre images différentes : corps de face, visage de face, corps de
profil, visage de profil.
D'autres épreuves font appel à des mouvements plus fins.
L'étude sur l'imitation de la motricité faciale de Kwint (1934)
— étalonnage français de M. Stambak — est directement liée à la
maturation motrice proprement dite. MARCELLE WITTLING 187
La localisation volontaire des mouvements digitaux de Rey (1952)
permet de mettre en valeur l'évolution des synergies et des syncinésies
au niveau des doigts.
Les investigations sur la connaissance des doigts se retrouvent dans
l'échelle de Merrill-Palmer (1956) ou dans la batterie d'Ozeretzki (1936),
dans des épreuves où se mêlent la dextérité et la bonne orientation par
rapport aux doigts. Benton (1951) étudie d'une manière plus précise
les gnosies digitales (test étalonné en France par N. Granjon-Galifret).
Benton (1951) donne des techniques très précises appliquées à des
sujets de 4 ans 6 mois à 10 ans en ce qui concerne les investigations
portant sur l'évolution génétique de la latéralité. Les épreuves font
alterner les réponses yeux ouverts et yeux fermés sur soi et sur autrui.
La batterie Head-Piaget (1953) — remaniée par N. Granjon-Galif
ret (1960) — comporte une série d'épreuves portant sur l'imitation du
mouvement de l'observateur face à face, l'exécution de mouvements
sur ordre oral et la représentation de mouvements sur figures schémat
iques (enfants de 6 à 12 ans).
II. — L'exploration indirecte
L'exploration de l'image de notre corps par le dessin est importante
car c'est une preuve, dit Lhermitte (1939), que le schéma de notre corps
est monté pièce par pièce. On peut ainsi distinguer les étapes chrono
logiques de la connaissance qu'ont les enfants de leur corporalité et
de celle de leurs semblables.
Deux techniques sont utilisées : le dessin spontané, et le dessin sur
commande.
Le « dessin sur commande » constitue une technique d'exploration
de l'image du corps chez l'enfant. Parmi les tests les plus connus, nous
relevons trois niveaux d'étude :
1) Les épreuves correspondant à l'image du corps physique où le sujet
est seul représenté (test du bonhomme de Goodenough, 1936, feuille
de dessins Prudhommeau, par exemple, 1947) ;
2) Les épreuves à l'image du corps sociale où le sujet
est représenté « en situation » (dessin de la famille, D. 10 de J. Le Men,
1966) ;
3) L'image du corps psychique peut être saisie à la fois à travers les
deux niveaux précédents.
B) L'IMAGE DE NOTRE CORPS PHYSIQUE
I. — Les apports de l'observation clinique comportementale
De nombreux auteurs se sont efforcés de décrire minutieusement
les étapes de l'éveil à la vie du nourrisson, depuis sa naissance jusqu'à
la prise de conscience de sa corporalité. Wallon (1932-1962), Lher- REVUES CRITIQUES 188
mitte (1939), Gesell (1949), Piaget (1956), Spitz (1957), Zazzo (1962), pour
n'en citer que quelques-uns, nous fournissent des données précieuses et
concordantes, à tel point qu'il est difficile de déterminer en quoi réside
l'originalité de l'un par rapport à l'autre.
Le comportement du nouveau-né est caractérisé par l'incertitude,
l'incoordination des mouvements du bébé qui crie, agite ses membres
en tous sens et paraît être démuni totalement de toute notion de
spatialité.
Entre 2 et 6 mois, l'enfant commence à prendre conscience de ses
membres dès que ceux-ci apparaissent dans son champ perceptif visuel ;
dès la douzième semaine pour les uns, la quinzième pour les autres,
on observe un déplacement des yeux vers les membres qui s'agitent,
ce qui sans doute témoigne d'un effort de connaissance, de discrimination,
de perception de la profondeur (Spitz, 1963). Tournay (1924) fait
observer que l'enfant ne s'intéresse pas également à toutes les compos
antes de son corps, mais seulement à certaines parties. Cet auteur fait
remarquer que ce n'est qu'au quatrième mois que le nourrisson fixe son
attention sur sa main droite, regarde ses doigts s'agiter et s'intéresse
visiblement au jeu de ces organes, alors que la main gauche paraît
laissée à l'abandon. Les mouvements qui amusent le bébé demeurent
jusqu'au cinquième mois purement automatiques et réflexes (Wallon,
1932 ; Piaget, 1956 ; Spitz, 1957).
Ce décalage entre la recherche de la conscience de sa corporalité
droite et gauche se retrouve pour les segments supérieur et inférieur
du corps.
Si l'enfant de trois mois commence à suivre du regard le déplace
ment de ses mains, il faut patienter encore deux mois pour le voir
s'intéresser aux mouvements de ses pieds. Cette différence, nous dit
Lhermitte (1939), n'a rien pour nous surprendre puisque, « très évidem
ment, les membres inférieurs n'entrent pas en contact avec les objets
extérieurs comme les mains dont la faculté de palper s'affirme dès la
première tétée. Ne savons-nous pas, au reste, que le faisceau pyra
midal droit anticipe sur celle du faisceau pyramidal gauche chez le
droitier ? ».
Vers le cinquième mois, le bébé s'occupe non plus seulement de ses
mains, mais des objets que celles-ci peuvent appréhender : un objet
placé dans la paume (cube, chaînette et médaille) est saisi et gardé.
Il se montre aussi curieux de certaines interventions dont il est l'objet
(taille des ongles).
Mais peut-on affirmer pour autant que la discrimination est établie
entre ce qui appartient au corps propre et à l'environnement ? Certa
inement pas, car l'enfant perd de vue l'objet qui s'éloigne de son champ
visuel, tout comme il perd de vue ses bras et jambes mis hors de vue en
les agitant.
Si on coiffe la main droite de cet enfant d'un gant, l'enfant fait
d'abord jouer les doigts dans les digitations du gant puis, de l'autre WITTLING 189 MARCELLE
main, il ôte cet objet gênant. Il le contemple alors et semble montrer
par sa mimique que cette chose ne fait pas partie de lui-même, qu'elle
n'est pas douée de la même sensibilité que son corps. Il semble que ce
soit là le premier signe de la discrimination entre l'image du corps et la
présentation d'un objet distinct du corps, la première ébauche d'un
sentiment de « non-appartenance » (Lhermitte, 1939).
Ainsi donc, vers le neuvième mois, l'enfant est capable de distinguer
la substance de son corps des objets environnants, de reconnaître l'image
de ses membres isolément.
A la fin de la première année, l'enfant a palpé les diverses régions
de son corps et il a reconnu que celles-ci se reliaient entre elles pour
composer une unité. Un jour, fortuitement, il heurte la table avec sa
tête et il paraît saisir que sa tête fait partie de son corps et s'oppose par
sa sensibilité propre à l'objet-table qui, lui, ne se rattache à sa personne
par aucune impression sensible.
Cependant, si l'enfant est capable d'identifier grossièrement son
corps, ses membres, il n'est pas pour autant capable de transposer
sur autrui l'image qu'il s'est faite de sa corporalité. Le jeune bébé
qui habille sa poupée, par exemple, confond les mains et les pieds,
la tête et les membres. Le sein maternel est certainement l'image
corporelle extérieure qu'il connaît le mieux et cependant ce n'est
guère qu'au treizième mois que l'enfant transpose l'image des seins
de sa mère sur d'autres personnes, bien qu'il commette encore bien
des erreurs, comme d'interpréter comme « mamelon » le coude de son
père.
Vers la deuxième année, l'enfant semble bien posséder la notion que
ses membres lui appartiennent, font partie d'un tout qui est sa propre
corporalité. Mais l'image de soi est loin d'être achevée dans l'esprit de
l'enfant. Ce n'est que très lentement que se différencient et se précisent
les diverses pièces du schéma postural, et il faudra des années pour que
l'enfant soit capable de transposer l'image corporelle, dans laquelle il
se meut, sur la personne d'autrui.
Selon Piaget (1956), jusqu'à l'âge de cinq à huit ans, le jeune enfant
continue d'acquérir les éléments constitutifs de sa propre image corpor
elle, et inconsciemment s'occupe à les organiser ; à partir de huit à dix
ans seulement, notre sujet peut identifier le schéma que ses semblables
offrent à sa vue. Après le stade de l'égocentrisme jusqu'à la huitième
année, s'instaure le processus de la socialisation, puis celui de Pobjecti-
vation (onze ans).
Alors, l'image de soi est parachevée ; le sujet s'y oriente à l'aise, se
montre même capable d'idantifier toutes les parties du corps de ses
semblables et de qualifier correctement les gestes, les attitudes qui
figurent dans les représentations picturales. Mais nous entrons ici dans
une période privilégiée où le langage est acquis, où l'expérimentation
peut utilement compléter les apports de l'observation clinique des
deux premières années. 190 REVUES CRITIQUES
II. — Les apports de l'étude analytique
DU DESSIN DE L'ENFANT
Depuis Luquet (1913), nombreux sont les travaux qui ont poursuivi
l'étude analytique des dessins d'enfants. Les étapes de reproduction du
corps ont été maintes fois décrites. Nous nous référons spécialement
au résumé qu'en donne Köhler (1965) :
1) La première représentation figurée se situe vers l'âge de 3 ans.
Le premier dessin auquel nous pouvons donner cette signification
consiste en une figure circulaire (ovoïde, disent Wallon et Lurçat, 1958)
avec des lignes irrégulières représentées à l'intérieur du cercle. Le sens
que l'enfant lui donne est celui de la désignation générique de l'homme.
Or, à 3 ans, un enfant normal sait au minimum désigner la tête, le tronc
et les membres ; la notion somatique de la tête avec les yeux, les oreilles,
le nez et la bouche lui est familière (l'échelle de Binet-Simon considère
ces notions acquises à 3 ans). Il existe donc un décalage entre l'acqui
sition du schéma corporel chez l'enfant, et la possibilité de sa représen
tation graphique. C'est par insuffisance de la capacité synthétique,
« réalisme insuffisant », dit Luquet, qu'il échoue à donner au dessin
l'expression qu'il sait exister. L'existence de ce que Luquet (1913)
appelle « modèle interne », et de la « fixation du type » intervient.
2) Tout de suite après, l'enfant dessine dans ce cercle les yeux, le
nez et la bouche. Ces détails se présentent avec une valeur expressive
prédominante, de même que pour le tronc, les seuls détails morpholo
giques se réduisant à la cicatrice ombilicale et à la tache des mamelons.
Cet ensemble tête-tronc semble s'allier avec le développement de la
conscience de l'image du corps physique.
En somme, le schéma corporel des premiers dessins est constitué par
les parois d'une cavité à l'intérieur de laquelle existent des formes
imprécises, représentatives des organes, reproduisant ainsi le « morcel
lement » déjà signalé.
3) Bientôt, après cette phase du dessin, l'enfant ajoute au cercle
deux traits qui représentent les jambes. C'est déjà une notion avancée
du schéma corporel humain. Les membres inférieurs ont impressionné
l'enfant de telle manière qu'il les représente en premier lieu, bien que
les membres supérieurs, et spécialement les mains, soient les segments
du corps que l'enfant découvre et utilise avant même les membres
inférieurs.
Rouma (1913) écrit : « Est-ce leur forme allongée terminant la masse
supérieure de la tête et du tronc, est-ce le mouvement alternatif des
deux jambes pendant la locomotion qui frappe l'enfant ? » Ceci s'observe
de la même manière dans le modelage. Les premiers modèles faits par
l'enfant avec la prétention bien définie de représenter un « homme »
sont formés par un morceau allongé de terre glaise qu'il dispose dans le
sens vertical. Ceci diffère de la représentation du corps d'un animal
(chien, cheval) qu'il représente par un morceau de terre glaise allongé, MARCELLE WITTLING 191
comme pour le modelage de « l'homme », mais orienté dans le sens
horizontal.
4) Dans la phase suivante, vers 4 ans, en plus du cercle avec les
deux prolongements inférieurs de membres, commencent à se définir
les détails à l'intérieur du cercle ; l'enfant cesse de figurer des traits
imprécis, et régulièrement apparaissent en premier lieu deux points,
ou deux petites circonférences qui veulent représenter les yeux. Les
yeux étant ébauchés et immédiatement après, la bouche et le nez, en
tant que détails qui s'imposent dans les accidents du visage, l'enfant,
non satisfait de l'ensemble tête-tronc, isole chacune de ces parties et
fait un cercle supérieur avec les yeux, le nez, la bouche et un autre cercle
inférieur qui représente le tronc d'où partent les membres.
5) En transition, avant la phase suivante, apparaît la figuration des
mains et des pieds. Pour les mains les détails prédominants sont les
doigts, tandis que pour les pieds c'est seulement le segment podal dans
son ensemble qui frappe le plus l'attention de l'enfant. C'est ainsi que
les mains sont représentées régulièrement par divers traits qui prétendent
représenter les doigts et les pieds par un trait unique dessiné perpendi
culairement à l'axe de la jambe.
Les enfants ne dessinent pas nécessairement cinq doigts mais
« plusieurs » (plus ou moins de cinq), et c'est seulement à partir de
7 ans que leur dessin tient compte du nombre exact, réel de doigts.
Quant aux pieds, quelques rares fois, les orteils sont représentés.
Un simple trait ou un contour allongé sont régulièrement les formes
représentatives du pied.
La figuration des membres supérieurs se fait en général à cette
même époque. Deux lignes les représentent, partant du tronc et se
dirigeant vers les côtés. Dans d'autres cas, même après que la tête
apparaît séparée du tronc, les bras partent d'elle directement ou des
traits qui représentent les membres inférieurs. En raison de la « fixation
des types » de dessins (Luquet, 1913) il y a une phase d'indécision dans
la localisation de ces nouveaux éléments graphiques qui se séparent
finalement correctement des deux côtés de l'ovale représentant le tronc.
6) A ce stade, où la réalisation de l'être humain est encore assez
imparfaite, apparaît la représentation des organes sexuels externes.
Cette représentation, précoce, peu courante en fait chez les enfants
normaux (exceptionnelle pour Rouma), l'est davantage chez les ina
daptés. Plus tard, bien que l'enfant acquière progressivement une plus
grande connaissance des particularités de son propre corps, il cesse de
dessiner ces organes.
Parmi les éléments du dessin qui marquent le mieux les premiers
rudiments de la différenciation sexuelle, sont les cheveux, tantôt longs,
tantôt arrangés en chevelure abondante autour de la tête pour le sexe
féminin. Pour le sexe masculin, la représentation est faite par de petits
traits qui partent excentriquement de la tête ou par d'autres ajustés au contour général de l'ovoïde. 192 REVUES CRITIQUES
Tous les auteurs sont d'accord sur le fait que les filles représentent
plus souvent les cheveux que les garçons (Rouma, 1913).
Ceci nous montre que la conscience du schéma corporel de soi-même
s'établit plus fortement que celle du schéma d'autrui.
7) Faisant suite à la représentation linéaire, la notion de volume
apparaît chez l'enfant : c'est ainsi qu'il commence à représenter les
membres par deux traits qui marquent leur contour respectif. Et la
conquête de cette notion, correspondant à une précieuse acquisition du
schéma corporel, s'étend à tous les segments, non seulement les jambes
et les bras, mais les doigts eux-mêmes.
8) Vient ensuite une phase dans laquelle le schéma corporel se maint
ient sensiblement le même avec plus ou moins de perfection dans la
réalisation graphique, mais dans laquelle l'intérêt de l'enfant s'oriente
vers les divers ornements (vêtements, chapeaux, chaussures...). Mais il
apparaît que la notion de l'image du corps chez l'enfant est tellement
dominante qu'elle s'impose à travers le vêtement même. A cette phase
du « réalisme logique » (Luquet, 1913), l'enfant représente par le dessin
non ce qu'il voit, mais ce qu'il sait exister et qu'il a appris par des
expériences antérieures ; ainsi, par exemple, l'enfant dessine l'homme à
cheval, montrant les deux jambes comme si le cheval était transparent.
9) Quant à la différenciation de tous les segments des membres, elle
se réalise seulement plus tard dans l'évolution du dessin infantile.
La figuration des avant-bras et bras, des jambes et cuisses, plus ou
moins fléchis les uns sur les autres, est plus tardive.
Un fait curieux dans l'évolution du dessin consiste dans le passage
de la représentation de l'être humain de face à sa représentation de profil
qui se manifeste assez tard, vers 7 ou 8 ans. Ce changement est si précis
et si caractéristique de cet âge qu'il constitue, en lui-même, un degré
spécifique du développement psychique infantile (Prudhommeau, 1947).
10) A partir de la onzième année, l'enfant va se dépasser dans une
nouvelle orientation vers le monde extérieur et la société (apparition
de l'image du corps sociale).
III. — Les apports de la psychologie expérimentale
Tous les auteurs sont d'accord pour démontrer que l'image corpor
elle n'est pas donnée à la naissance, mais qu'elle s'édifie de jour en
jour grâce aux différentes sensations et perceptions : kinesthésiques,
visuelles, auditives, labyrinthiques, et à la perception de l'espace. Pour
la commodité de l'exposé, ces différentes seront isolées.
En réalité, elles interfèrent sans cesse.
a) Image corporelle et mouvement
« La cénesthésie est une notion assez confuse qui recouvre la sen
sibilité proprement viscérale, celle que Sherrington a dénommée intéro-
ceptive et une autre 'sensibilité qu'il a appelée proprioceptive ou pos- MARCELLE WITTLING 193
turale, dont le siège périphérique est dans les articulations et dans les
muscles, dont les stimulants sont les attitudes et les mouvements, dont
la fonction est de régler, sous le contrôle du labyrinthe, l'équilibre et
les synergies nécessaires à l'exécution de tout déplacement corporel,
qu'il soit total ou local. Les sensations correspondantes sont les sensa
tions kinesthésiques » (Wallon, 1959).
Prudhommeau pense que la kinesthésie ne peut se constituer à
l'état de sensibilité spécifique qu'en reflétant ses effets dans une autre
qui lui soit concomitante. Par exemple, elle est aidée par les percep
tions visuelles, auditives, mais aussi peut se limiter aux sensibilités
cutanées : c'est là même une de ses formes les plus précoces et qui semble
fondamentale pour la constitution du schéma corporel.
Une étude de Morgoulis et Tournay (1963) démontre, par le biais
de la pathologie, le bien-fondé des assertions précédentes. Il s'agit d'une
expérience menée sur des enfants poliomyélitiques. Les conclusions
essentielles concernant le schéma corporel soulignent une double
influence :
1. Celle de l'âge auquel la maladie est survenue ;
2.de l'intensité et de la localisation de l'atteinte par la polio
myélite.
1) Après 3 ans, la maladie semble avoir des conséquences moins
importantes au point de vue de certaines acquisitions. La grande major
ité des enfants ayant eu une atteinte avant 3 ans présentent un retard
par rapport aux différentes étapes définies par Wallon (1959). Les
enfants touchés par la maladie avant 3 ans présentent en moyenne un
retard de 1 an 3 mois à l'épreuve d'imitation de gestes de Bergès-
Lézine (1963), alors que ceux atteints après 3 ans se comportent comme
des normaux.
2) Les enfants les plus désavantagés sont ceux qui ont, soit une
paraplégie importante, soit une atteinte à droite. L'incapacité de faire
assumer aux membres inférieurs des rôles complémentaires nuirait à la
reconnaissance de la droite et de la gauche. Le gaucher, atteint à la
jambe droite, n'a pas de difficulté d'orientation spatiale. Les 10 autres
enfants ayant eu une atteinte à gauche n'ont pas de difficultés de
structuration et très peu d'inversions droite-gauche.
D'autre part, d'après Simmel (1956), tout sujet atteint de mutil
ation ou de maladie (lèpre) remontant à la première enfance, s'il ressent
le membre fantôme n'en est jamais hanté à la manière des amputés
adultes, parce que précisément il lui a manqué, pour l'édification de
l'image corporelle, l'apport du mouvement et des sensibilités tactiles
et profondes.
Le même auteur signale l'absence de « fantôme » dans le cas de
l'inexistence congénitale de membres.
Cependant, Poeck (1964) signale qu'il a trouvé des « fantômes »
chez un enfant né avec des membres atrophiés et Weinstein (1961)
cite des cas de membres fantômes chez des sujets nés sans membres.
A. PSYCHOL. 68 13

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