Organisation morphologique et accès au lexique - article ; n°3 ; vol.86, pg 349-365

De
Publié par

L'année psychologique - Année 1986 - Volume 86 - Numéro 3 - Pages 349-365
Summary : Morphological organization and lexical access.
Some recent models of lexical access make the assumption that affixed words are decomposed into morphemes (affixe + stem) in order to gain access to a lexicon that is organized around stems. Experiment 1 tested in a lexical decision task the pertinence of morphological structure in comparing the effects of affixed and non-affixed context-words on the processing of affixed and non-affixed test-words. The results show that lexical decision times are shorter when context and test-words share the same morphological structure. However, the data provide evidence that the morphological structure is only effective in the processing of suffixed words. Experiment 2 confirms this data with a set induction procedure. The asymmetry in the data belween the prefixed and suffixed words is interpreted with reference to the position of the stem in the affixed words and to the left to right per-ceptual processing in word recognition.
Key words : lexical access, affixed words, representation.
Résumé
Nous présentons dans cet article deux expériences portant sur l'identification des mots morphologiquement dérivés, suffixes et préfixés.
Les résultats de la première expérience indiquent que l'identification d'un mot-test suffixe est plus rapide quand ce mot est précédé par un autre mot suffixe que quand il est précédé par un mot monomorphémique (pseudo-suffixé). On n'observe aucun effet comparable du contexte quand le mot-test utilisé est un mot préfixé.
Une deuxième expérience, conduite à l'aide d'une procédure d'induction d'une « attente » spécifique pour des mots préfixés et suffixes, confirme les résultats précédents : seule l'analyse des mots suffixes est sensible aux propriétés morphémiques du contexte. Cette asymétrie de traitement des mots préfixés et suffixes est interprétée par référence, d'une part, à la directionnalité « gauche-droite » des procédures d'analyse du mot et, d'autre part, à l'organisation linéaire des constituants racine et affixe de ces mots.
Mots clés : accès au lexique, mots affixés, représentation.
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1986
Lecture(s) : 75
Nombre de pages : 18
Voir plus Voir moins

Pascale Colé
Cécile Beauvillain
Bernard Pavard
Juan Segui
Organisation morphologique et accès au lexique
In: L'année psychologique. 1986 vol. 86, n°3. pp. 349-365.
Abstract
Summary : Morphological organization and lexical access.
Some recent models of lexical access make the assumption that affixed words are decomposed into morphemes (affixe + stem)
in order to gain access to a lexicon that is organized around stems. Experiment 1 tested in a lexical decision task the pertinence
of morphological structure in comparing the effects of affixed and non-affixed context-words on the processing of affixed and non-
affixed test-words. The results show that lexical decision times are shorter when context and test-words share the same
morphological structure. However, the data provide evidence that the morphological structure is only effective in the processing of
suffixed words. Experiment 2 confirms this data with a set induction procedure. The asymmetry in the data belween the prefixed
and suffixed words is interpreted with reference to the position of the stem in the affixed words and to the left to right per-ceptual
processing in word recognition.
Key words : lexical access, affixed words, representation.
Résumé
Nous présentons dans cet article deux expériences portant sur l'identification des mots morphologiquement dérivés, suffixes et
préfixés.
Les résultats de la première expérience indiquent que l'identification d'un mot-test suffixe est plus rapide quand ce mot est
précédé par un autre mot suffixe que quand il est précédé par un mot monomorphémique (pseudo-suffixé). On n'observe aucun
effet comparable du contexte quand le mot-test utilisé est un mot préfixé.
Une deuxième expérience, conduite à l'aide d'une procédure d'induction d'une « attente » spécifique pour des mots préfixés et
suffixes, confirme les résultats précédents : seule l'analyse des mots suffixes est sensible aux propriétés morphémiques du
contexte. Cette asymétrie de traitement des mots préfixés et suffixes est interprétée par référence, d'une part, à la directionnalité
« gauche-droite » des procédures d'analyse du mot et, d'autre part, à l'organisation linéaire des constituants racine et affixe de
ces mots.
Mots clés : accès au lexique, mots affixés, représentation.
Citer ce document / Cite this document :
Colé Pascale, Beauvillain Cécile, Pavard Bernard, Segui Juan. Organisation morphologique et accès au lexique. In: L'année
psychologique. 1986 vol. 86, n°3. pp. 349-365.
doi : 10.3406/psy.1986.29154
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1986_num_86_3_29154L'Année Psychologique, 1986, 86, 349-365
Laboratoire de Psychologie expérimentale
Université René-Descartes, EPHE, EHESS,
UA 316 CNRS1*
Laboratoire de Physiologie
du Travail et d'Ergonomie2**
ORGANISATION MORPHOLOGIQUE
ET ACCÈS AU LEXIQUE3
par Pascale Cole*, Cécile Beauvillain*,
Bernard Pavard** et Juan Segui*
SUMMARY : Morphological organization and lexical access.
Some recent models of lexical access make the assumption that affixed
words are decomposed into morphemes (affixe + stem) in order to gain
access to a lexicon that is organized around stems. Experiment 1 tested
in a lexical decision task the pertinence of morphological structure in compar
ing the effects of affixed and non-affixed context-words on the processing
of affixed and non-affixed test-words. The results show that lexical decision
times are shorter when context and test-words share the same morphological
structure. However, the data provide evidence that the struc
ture is only effective in the processing of suffixed words. Experiment 2
confirms this data with a set induction procedure. The asymmetry in the
data between the prefixed and suffixed words is interpreted with reference
to the position of the stem in the affixed and to the left to right per
ceptual processing in word recognition.
Key words : lexical access, affixed words, representation.
1. 28, rue Serpente, 75006 Paris.
2. 41, rue Gay-Lussac, 75005 Paris.
3. Nous remercions très vivement M. L. Zubizarreta pour ses multiples
commentaires durant l'élaboration de cette recherche. Nous remercions
également M. Léveillé pour sa participation à la réalisation du programme
expérimental. Ce travail a été conduit dans le cadre de I'atp, 955207 du cnrs
(responsable : J. Segui). 350 P. Cole, C. Beauvillain, B. Pavard et J. Segui
Le but de cet article est de préciser dans quelle mesure les
procédures d'analyse engagées lors de l'identification perceptive
des mots sont sensibles à leur structure morphologique interne.
Les travaux conduits dans ce domaine s'articulent autour de
deux questions principales ayant trait à la fois aux procédures
d'accès et à l'organisation du lexique mental : 1) Quelles sont les
procédures mises en œuvre pour accéder aux représentations
des mots morphologiquement complexes dans le lexique interne ?
2) Quels sont la nature et le mode d'organisation de ces repré
sentations lexicales ? Ces deux questions font l'objet de multiples
controverses. Deux hypothèses principales ont été avancées
concernant le mode de représentation des mots morphologique
ment complexes et chacune de celles-ci conduit à une conception
particulière des procédures d'accès. Il s'agit d'une part de l'hypo
thèse des entrées indépendantes et d'autre part de l'hypothèse
dérivationnelle.
On entend par mots morphologiquement complexes, des mots
qui possèdent plus d'un morphème. Dans cet article, nous exami
nerons uniquement les mots complexes
dérivés, c'est-à-dire ceux obtenus par l'application de procédures
d'affîxation. Selon l'emplacement de l'élément d'affîxation par
rapport à la racine, on distingue classiquement les mots préfixés
(afïixe + racine; ex. : découdre) et les mots suffixes (racine
+ afïixe ; ex. : voyageur). En ce qui concerne la catégorie des
mots suffixes, nous ne retiendrons pas les suffixes flexionnels
(ex. : regardé = regard -j- é).
Selon l'hypothèse des entrées indépendantes (Manelis et
Tharp, 1977) chaque mot morphologiquement complexe possède
une entrée lexicale propre et indépendante. Les modalités d'accès
à la représentation de ces mots ne diffèrent pas notablement de
celles mises en œuvre pour les mots morphologiquement simples.
Toutefois, dans le cadre de cette conception on accepte généra
lement que les représentations correspondant aux membres
d'une famille morphologique, définie par l'ensemble des mots qui
possèdent une même racine, sont fortement reliées dans le lexique
interne.
L'hypothèse dérivationnelle postule que seul le composant
racine du mot morphologiquement complexe possède une entrée
lexicale propre. La combinaison de la racine et de l'affixe n'est
pas représentée dans le lexique interne sous une forme intégrée
(Taft et Förster, 1975). L'entrée-racine possède néanmoins toutes Morphologie el accès au lexique 351
les informations concernant les affixes avec lesquels elle peut se
combiner pour donner lieu à un mot morphologiquement
complexe. Il faut noter que, selon cette conception, les mots
morphologiquement complexes membres d'une même famille
morphologique partagent une même entrée dans le lexique
mental.
Cette hypothèse dérivationnelle conduit à envisager les pro
cédures d'accès aux mots morphologiquement complexes comme
étant de nature décompositionnelle. Le stimulus correspondant
à un mot serait décomposé dans ses éléments constitutifs racine
et afïixe « avant » que l'accès ne prenne place sur la base de la
seule racine. La recherche de la représentation correspondant à la
racine est donc précédée d'une étape d'analyse qui consiste à
« enlever » l'élément affixe et à coder la seule racine. Lorsque la
représentation de celle-ci a été localisée suite à un processus de
recherche, un test de compatibilité entre cette racine et l'afïixe
préalablement « isolé » doit intervenir afin de déterminer si la
combinaison entre ces éléments est appropriée.
Un nombre très important de travaux expérimentaux a été
conduit afin de mettre à l'épreuve la pertinence de cette hypot
hèse. En particulier ces études ont été menées afin d'établir une
différence de traitement entre les mots affixes et les mots pseudo-
affixés. En effet, l'existence d'un mécanisme de décomposition
prélexicale devrait se traduire fréquemment par des impasses
dans l'analyse des mots pseudo-affixés (ex. l'extraction de « pré »
en « précaire » conduit à isoler une pseudo-racine « caire » qui n'est
pas représentée dans le lexique). D'après cette hypothèse l'iden
tification des mots pseudo-affixés est plus complexe que celle
des mots affixes. Dans une analyse approfondie des travaux
conduits sur l'accès au lexique, A. Gutler (1983) a mis en évidence
l'extrême difficulté à tester la pertinence de ce type d'hypothèse
formulée en terme de complexité de traitement du mot.
Les résultats obtenus sur ce point ne sont guère concluants
car tandis que certaines expériences ont donné lieu à des résultats
favorables à l'hypothèse d'une décomposition préalable à l'accès
au lexique (Taft et Forster, 1975, 1976 ; Taft, 1981), d'autres
ont donné lieu à des résultats opposés (Manelis et Tharp, 1977 ;
Henderson, Wallis et Knight, 1984). Rubin, Becker et Freeman
(1979) ont suggéré que la procédure de décomposition prélexicale
serait de nature stratégique car elle semble sensible à la propor
tion des mots morphologiquement complexes présents dans la P. Cole, C. Beauvillain, B. Pavard el J. Segui 352
liste expérimentale. D'autres recherches ont abordé la problé
matique de l'accès aux mots morphologiquement complexes en
étudiant le rôle de la fréquence de base et de la fréquence de
surface de ces mots lors de leur identification. Les résultats
obtenus ont mis en évidence le rôle de ces paramètres sans per
mettre toutefois de trancher sur leur importance respective
(Taft, 1979 ; Bradley, 1979). Malgré l'intérêt indéniable, l'inte
rprétation de ces résultats reste très controversée compte tenu
de leur forte variabilité en fonction du type d'afïîxe considéré
(flexionnel ou dérivationnel) et des difficultés inhérentes au
contrôle des nombreux facteurs susceptibles d'intervenir dans
ces expériences (classe syntaxique, longueur du mot, fréquence
des constituants bigrammes, trigrammes, etc.).
Pavard (1985) a étudié récemment l'efficacité d'une procédure
algorithmique d'analyse des mots affixes inspirée de l'hypothèse
de décomposition prélexicale de Taft et Forster. La simulation
d'une telle décomposition basée sur l'extraction des affixes
potentiels présents dans le mot montre que cette procédure
d'analyse des affixes en début et en fin de mot conduit le plus
souvent à une analyse erronnée de leur structure morphémique.
Citons enfin l'ensemble très vaste des travaux conduits à
l'aide de la procédure de priming ou induction sémantique. Ces
études ont montré que la présentation préalable d'un membre
d'une famille morphologique facilite généralement l'identi
fication des autres membres de la famille (Murrell et Morton,
1974 ; Stanners, Neiser, Hernon et Hall, 1979 et Stanners, Neiser et
Painton, 1979 ; Kempley et Morton, 1982 ; Henderson et al.,
1984 ; Fowler, Napps et Feldman, 1985). Ces études de priming
permettent d'effectuer des inferences précieuses en ce qui concerne
la structure du lexique interne mais elles ne fournissent guère
d'information sur les procédures d'accès à ces mots.
Compte tenu des difficultés inhérentes à l'interprétation des
expériences destinées à étudier les procédures d'accès aux mots
morphologiquement complexes, il nous a semblé important de
nous assurer préalablement du rôle éventuel de la structure mor
phologique dans l'identification de ces mots. En particulier, il
s'agira d'établir l'existence d'un traitement différentiel des mots
affixes et pseudo-affixés.
En cherchant à tester la pertinence respective de l'hypothèse
décompositionnelle et de l'hypothèse des entrées indépendantes,
Manelis et Tharp (1977) présentent des données qui suggèrent el accès au lexique " Morphologie opARlsy 353
tout au moins que les procédures d'analyse des mots sont sen
sibles à leur organisation morphologique. Dans une expérience
de décision lexicale, Manelis et Tharp présentent aux sujets des
paires d'items. Certaines de ces paires sont constituées par deux
mots suffixes (paires « homogènes », ex. : printer-drifter), tandis
que d'autres sont composées d'un mot monomorphémique et
d'un mot bimorphémique (paires « mixtes », ex. : printer-slander).
Les résultats obtenus montrent que les paires « homogènes »
donnent lieu à des réponses plus rapides que les paires « mixtes ».
Ces résultats indiquent donc l'existence d'un traitement diffé
rentiel des mots affixes et des mots pseudo-affîxés. Quand une
paire est composée par deux mots de même type morphologique,
la réponse est plus rapide que lorsque ces mots ne possèdent pas
la même organisation morphologique.
Afin d'interpréter ces données il est possible d'avancer l'hypo
thèse selon laquelle l'accès au lexique du deuxième mot des paires
« homogènes » s'est effectué plus rapidement que celui des
« mixtes » par la réitération d'une même procédure d'analyse.
Dans l'expérience 1 nous avons cherché à confirmer les résul
tats obtenus par Manelis et Tharp (1977) en faisant varier la
nature de la relation morphologique entre un mot-contexte et un
mot-test, le mot-test partageant ou non les propriétés morphé-
miques du mot-contexte (ex. : tardif / fautif versus nocif / fautif).
Par rapport à la procédure expérimentale employée par Manelis
et Tharp, deux modifications ont été introduites : les mots
contextuels et tests ont été présentés de façon séquentielle et
non simultanée, la décision lexicale porte uniquement sur le
mot-test. Ceci a été fait afin de comparer d'une manière précise la
différence éventuelle de traitement d'un même mot-test en fonc
tion du mot-contexte précédent. En ce qui concerne le matériel
linguistique, nous avons utilisé deux types de mots affixes, les
mots préfixés et les mots suffixes alors que Manelis et Tharp
n'ont utilisé que des suffixes. Ceci nous permettra de tester la
généralité des résultats obtenus pour les deux types de mots affixes.
EXPÉRIENCE 1
MATÉRIEL
Le matériel de l'expérience est composé d'un ensemble de 200 paires
d'items. Le premier élément d'une paire est appelé Pitem-contexte, le
second est appelé l'item-test. Les paires expérimentales peuvent être
AP — 12 354 P. Cole, C. Beauvillain, B. Pavard et J. Segui
décrites selon les deux caractéristiques suivantes : 1) La catégorie du
mot-test de la paire. Le mot-test peut être préfixé, pseudo-préfixé,
suffixe, pseudo-suffixé ; 2) La nature de la relation morphologique entre
les deux mots d'une paire. Selon qu'ils partagent ou non la même struc
ture morphologique, on distingue deux types de paires expérimentales :
les paires dites « homogènes » (les éléments de la paire partagent
la même structure morphologique, ex. : préfixé-préfixé) et les paires
dites « hétérogènes » (les deux éléments de la paire possèdent une struc
ture morphologique différente, ex. : pseudo-préfixé - préfixé). La com
binaison de ces deux types de caractéristiques détermine huit catégories
de paires expérimentales résumées dans le tableau 1.
Comme on peut le constater dans le I, les mots d'une paire
expérimentale (qu'elle soit homogène ou hétérogène) partagent toujours
la même première ou dernière syllabe.
Tableau I. — Les huit situations expérimentales
sont exprimées en fonction du type de paire expérimentale
et en fonction de la catégorie lexicale du mot-test.
Un exemple est donné pour chaque situation
The eight experimental situations are expressed
as a function of the lexical category
of the test-word and the type of experimental pair.
An example is given for each of these situations
Type de paires expérimentales
Paires homogènes Paires hétérogènes
Mot- Mot- Mot- Mot-
contexte test contexte test
Pseudo- Mot-test Préfixé Préfixé Préfixé
préfixé préfixé (prénom) (prénom)
(préfet) Pseudop(préface)
Pseudo- Pseudo- Préfixé Mot-test pseudop réfixé préfixé préfixé (rechute)
réfixé (requin) (recette) (recette)
Pseudo- Mot-test Suffixe Suffixe Suffixe
suffixe suffixé (tardif) (fautif) (fautif)
(nocif)
Pseudo- Pseudo- Pseudo- Mot-test Suffixe
pseudo- suffixé suffixé suffixé (pommier)
suffixé (métier) (gravier) (gravier) Morphologie et accès au lexique 355
Les préfixes et les suffixes utilisés sont les suivants : les préfixes :
PRÉ, DE, IN, EX, BI, EN ; les Suffixes : 1ER, EUR, IF, ARD, AL, ION.
Les deux éléments d'une paire expérimentale partagent le même
nombre de syllabes (deux ou trois), le même nombre de lettres (de 5 à
9 lettres) et la même catégorie grammaticale. Les items expérimentaux
bimorphémiques possèdent tous une racine libre. Leur structure morphol
ogique est sémantiquement « transparente » (la signification du mot
composé peut être déduite à partir du sens de ses composants). Ce choix
a été motivé par les expériences de Smith et Sterling (1982) qui ont mis
en évidence l'importance de ces facteurs pour l'identification des mots
morphologiquement complexes.
Les huit catégories de paires expérimentales sont réparties de façon
équilibrée dans deux listes distinctes (Ll et L2) de telle sorte que chaque
mot-test expérimental appartient à une paire homogène dans une liste
(ex. : préface/prénom) et à une paire hétérogène dans l'autre liste
(ex. : préfet/prénom). Chaque liste comporte les huit catégories de paires
expérimentales représentées chacune par 5 exemplaires.
Au total, chaque liste est constituée de 40 paires expérimentales
(8 x 5), de 60 paires non expérimentales « bruit » parmi lesquelles
20 composées de deux mots et 40 paires ayant comme premier élément
un mot et comme deuxième élément un « non-mot ». Les « non-mots »
sont dérivés de mots auxquels on a substitué une consonne par une
autre tout en respectant les règles de prononciation et d'orthographe
du français. Certains « non-mots » ont été dérivés de mots affixes.
MÉTHODE ET PROCÉDURE EXPÉRIMENTALE
Les paires sont présentées sur un écran Hewlett-Packard relié à un
ordinateur qui contrôle le déroulement de l'expérience.
Un essai expérimental se déroule de la façon suivante : a) Affichage
d'un point de fixation (une étoile) pendant 250 ms ; b) Présentation du
mot-contexte pendant 800 ms ; c) Intervalle de 100 ms ; d) Présentat
ion de l'item-test qui reste affiché sur l'écran jusqu'à ce que le sujet
donne une réponse ; e) Intervalle de 1 500 ms. La consigne indique aux
sujets qu'ils doivent décider le plus rapidement et si possible sans faire
d'erreurs, si l'item-test présenté constitue ou pas un mot (tâche de
décision lexicale). Les réponses « oui » et « non » sont associées à deux
boutons-réponse distincts. La réponse « oui » est associée à la main
dominante du sujet.
Une liste d'entraînement de 15 paires précède la présentation de
chaque liste expérimentale. Les sujets reçoivent les deux listes expéri
mentales dans un ordre déterminé et sont affectés aléatoirement à l'un
des deux ordres (L1-L2, L2-L1). L'ordre de présentation des paires à
l'intérieur de chaque liste varie entre les sujets de manière presque
aléatoire avec la contrainte de ne pas présenter plus de deux paires
expérimentales du même type à la suite l'une de l'autre. 356 P. Cole, C. Beauvillain, B. Pavard el J. Segui
SUJETS
Deux groupes indépendants de 20 sujets adultes, étudiants de Psychol
ogie à l'Université de Paris V, ont été associés aux ordres complément
aires de présentation des listes.
RÉSULTATS
Le tableau II présente les moyennes des temps de décision
lexicale (millisecondes). Pour le calcul de ces moyennes, nous
avons éliminé les temps de réaction dont les valeurs étaient supé-
Tableau II. — Moyennes et écarts types
des temps de décision lexicale (en millisecondes)
aux mots-tests expérimentaux
en fonction de leur catégorie lexicale
et en du type de paire expérimentale
auxquelles ils appartiennent
(notation : P : mot préfixé / PP : mol pseudo-préfixé /
5 : mot suffixe / PS : mot pseudo-suffixé)
Means and standard deviations
of reaction times (in milliseconds) to test-words
according to their lexical category
and the type of experimental pair
(P : prefixed word / PP : pseudo-prefixed word /
S : suffixed word / PS : pseudo-suffixed word)
Type de paires expérimentales
Paire Paire
expérimentale expérimentale Effet
homogène hétérogène observé
Mot-test (P/P) (PP/P)
— 3 ms préfixé 661 658
92 79
(PP/PP) (P/PP) Mot-test pseudoCatégorie 646 652 + 6 ms
lexicale préfixé 84 86
du
mot-test Mot-test (PS/S) (S/S)
expérimental suffixe 627 664 + 37 ms
70 95
Mot-test (PS/PS) (S/PS)
pseudo- 636 649 + 13 ms
sufflxé 89 75 Morphologie et accès au lexique 357
rieures à 1 500 ms (3,6 %). Le pourcentage d'erreurs sur les items
expérimentaux est de 2,6 °/0.
L'analyse de variance révèle un effet significatif du facteur
« Nature de la relation morphologique » (F(l,38) = 12,33,
p < .005). La réponse est plus rapide (14 ms) quand le mot-test
fait partie d'une paire homogène que dans le cas où il appartient
à une paire hétérogène. Ce facteur interagit avec la catégorie du
mot-test (F(l,114) = 3,25, p < .05). Ainsi, tandis que les
paires de mots préfixés et pseudo-préfixés ne diffèrent pas selon
leur contexte de présentation pour les paires homogènes et hété
rogènes (F(l,38) = 0,03), on observe une différence signifi
cative pour les mots suffixes et pseudo-suffixés (F(l,38) = 14,63,
p < .0005). Ce dernier résultat confirme ceux obtenus par
Manelis et Tharp à partir d'un matériel comparable. Toutefois,
une analyse conditionnée à chaque catégorie du mot-test montre
que le facteur « Nature de la relation morphologique » (paire homog
ène / paire hétérogène) n'est pas significatif lorsque le mot-test
est préfixé (F(l,38) = 0,14), pseudo-préfixé (F(l,38 = 0,26)
et pseudo-suffixé (F(l,38) = 2,18). Seule la différence de
33 ms observée pour les mots-tests suffixes est significative
(F(l,38) = 18,80, p < .0005). Les temps de réaction observés
pour la première présentation des items-tests sont significati-
vement plus longs que ceux obtenus lors de leur deuxième pré
sentation (F(l,38) = 58,04, p < .0005). L'effet de ce facteur
« rang de présentation » n'interagit pas avec les autres facteurs
principaux. En particulier, l'effet observé pour les items-tests
suffixes en fonction du type de paire dont ils font partie (homo
gène ou hétérogène) apparaît dès leur première présentation
(F(l,38) = 6,81, p < .02). Ceci suggère que cet effet n'est pas
le résultat de stratégies de traitement qui s'établissent progres
sivement au cours de l'expérience. On remarque néanmoins un
effet, pour les mots-tests pseudo-suffixés, du facteur « Nature de la
relation morphologique ». Cet effet non significatif n'est observé
que lors de la deuxième présentation des items. Ceci suggère qu'il
peut être de nature stratégique.
DISCUSSION
Globalement, nos résultats mettent en évidence l'existence
d'une différence de traitement du mot-test en fonction des pro
priétés morphologiques du mot-contexte. Toutefois nous obver-

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.