Organisation perceptive, délai inter­ essais et catégorisation chez les bébés de quatre mois - article ; n°2 ; vol.99, pg 209-237

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L'année psychologique - Année 1999 - Volume 99 - Numéro 2 - Pages 209-237
Résumé
Cette recherche porte sur les relations entre capacités de catégorisation et organisation perceptive défigures présentant un axe de symétrie, dans différentes conditions d'habituation, avec des bébés de quatre mois. Quatre expériences ont été réalisées. Dans les deux premières, des figures composées de six éléments, trois éléments de chaque côté d'un axe vertical virtuel, ont été présentées en habituation. D'un côté de l'axe, il s'agissait toujours de trois cercles, alors que de l'autre côté les éléments variaient d'une figure à l'autre. En test, une figure construite suivant les mêmes principes a été présentée en alternance avec une figure produite par permutation totale (expérience 1) ou partielle (expérience 2) des éléments par rapport à l'axe vertical. Dans les troisième et quatrième expériences, l'axe des figures et des permutations était horizontal. Les délais de début et de fin d'essais ont été modifiés d'une expérience à l'autre. Contrairement à ce qui avait été observé par Rovira et Lécuyer (1995) avec le même type de matériel dans des situations de discrimination, les résultats ne permettent pas de conclure à une catégorisation. Les délais de début et de fin d'essais et les intervalles inter-essais ont un effet massif sur les durées moyennes de fixation des bébés, sans pour autant que la performance en catégorisation puisse être reliée simplement à ces durées. Ces résultats sont discutés au regard des théories actuelles du développement précoce.
Mots-clés : bébés, organisation perceptive, symétrie, catégorisation méthodolie d'habituation.
Summary : Perceptual organization, inter-trial delay and categorization in 4 month-old infants.
The relationship between four-month-olds' capacity of categorization and their perceptual organization, with figures that comprise a symmetry axis, was studied under different habituation conditions. Four experiments were conducted. In the first two experiments, figures composed of six elements were presented in the habituation phase. Three elements were displayed on each part ofthe vertical axis. The elements varied from figure to figure. In the test phase, a figure constructed in the same way was presented in alternance with a figure produced by a complete permutation (experiment 1) or a partial permutation (experiment 2) along the vertical axis. In the third andfourth experiments, the figures' and permutations' axis was horizontal. The delays of the beginning and end of trials were varied in the different experiments. As opposed to the results obtained by Rovira and Lecuyer (1995) with equivalent figures, in discrimination situations, infants did not seem to achieve categorization. Delays used for starting or ending a trial and delays between trials had an important effect on trials' duration. However no clear-cut relation was found between categorization performances and trial durations. The results are discussed.
Key words : infants, perceptual organization, symmetry, categorization, habituation method.
29 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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Roger Lécuyer
K. Rovira
Organisation perceptive, délai inter­ essais et catégorisation
chez les bébés de quatre mois
In: L'année psychologique. 1999 vol. 99, n°2. pp. 209­237.
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Lécuyer Roger, Rovira K. Organisation perceptive, délai inter­ essais et catégorisation chez les bébés de quatre mois. In:
L'année psychologique. 1999 vol. 99, n°2. pp. 209­237.
doi : 10.3406/psy.1999.28530
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1999_num_99_2_28530Résumé
Résumé
Cette recherche porte sur les relations entre capacités de catégorisation et organisation perceptive
défigures présentant un axe de symétrie, dans différentes conditions d'habituation, avec des bébés de
quatre mois. Quatre expériences ont été réalisées. Dans les deux premières, des figures composées de
six éléments, trois éléments de chaque côté d'un axe vertical virtuel, ont été présentées en habituation.
D'un côté de l'axe, il s'agissait toujours de trois cercles, alors que de l'autre côté les éléments variaient
d'une figure à l'autre. En test, une figure construite suivant les mêmes principes a été présentée en
alternance avec une figure produite par permutation totale (expérience 1) ou partielle (expérience 2)
des éléments par rapport à l'axe vertical. Dans les troisième et quatrième expériences, l'axe des figures
et des permutations était horizontal. Les délais de début et de fin d'essais ont été modifiés d'une
expérience à l'autre. Contrairement à ce qui avait été observé par Rovira et Lécuyer (1995) avec le
même type de matériel dans des situations de discrimination, les résultats ne permettent pas de
conclure à une catégorisation. Les délais de début et de fin d'essais et les intervalles inter­essais ont un
effet massif sur les durées moyennes de fixation des bébés, sans pour autant que la performance en
catégorisation puisse être reliée simplement à ces durées. Ces résultats sont discutés au regard des
théories actuelles du développement précoce.
Mots­clés : bébés, organisation perceptive, symétrie, catégorisation méthodolie d'habituation.
Abstract
Summary : Perceptual organization, inter­trial delay and categorization in 4 month­old infants.
The relationship between four­month­olds' capacity of categorization and their perceptual organization,
with figures that comprise a symmetry axis, was studied under different habituation conditions. Four
experiments were conducted. In the first two experiments, figures composed of six elements were
presented in the habituation phase. Three elements were displayed on each part ofthe vertical axis. The
elements varied from figure to figure. In the test phase, a figure constructed in the same way was
presented in alternance with a figure produced by a complete permutation (experiment 1) or a partial
permutation (experiment 2) along the vertical axis. In the third andfourth experiments, the figures' and
permutations' axis was horizontal. The delays of the beginning and end of trials were varied in the
different experiments. As opposed to the results obtained by Rovira and Lecuyer (1995) with equivalent
figures, in discrimination situations, infants did not seem to achieve categorization. Delays used for
starting or ending a trial and delays between trials had an important effect on trials' duration. However
no clear­cut relation was found between categorization performances and trial durations. The results are
discussed.
Key words : infants, perceptual organization, symmetry, categorization, habituation method.L'Année psychologique, 1999, 99, 209-237
MÉMOIRES ORIGINAUX
Laboratoire Cognition et Développement
CNRS URA 2143
Université René-Descartes, Paris1 *
Laboratoire PSY-CO Développement de l'enfant
Université de Rouen2 **
ORGANISATION PERCEPTIVE,
DÉLAI INTER-ESSAIS ET CATÉGORISATION
CHEZ LES BÉBÉS DE QUATRE MOIS
par Roger LÉCUYER* et Katia ROVIRA**
SUMMARY : Perceptual organization, inter-trial delay and categorization in
4 month-old infants.
The relationship between four-month-olds' capacity of categorization and
their perceptual organization, with figures that comprise a symmetry axis, was
studied under different habituation conditions. Four experiments were
conducted. In the first two experiments, figures composed of six elements were
presented in the habituation phase. Three elements were displayed on each part
of the vertical axis. The elements varied from figure to figure. In the test phase,
a figure constructed in the same way was presented in alternance with a figure
produced by a complete permutation (experiment 1) or a partial permutation
(experiment 2) along the vertical axis. In the third and fourth experiments, the
figures' and permutations' axis was horizontal. The delays of the beginning
and end of trials were varied in the different experiments. As opposed to the
results obtained by Rovira and Lécuyer (1995) with equivalent figures, in
discrimination situations, infants did not seem to achieve categorization.
Delays used for starting or ending a trial and delays between trials had an
1. 28, rue Serpente, F 75270 Paris Cedex 06.
E-mail : Iecuyer@psycho.univ.paris5.fr.
2. UFR de psychologie, sociologie, science de l'éducation, 76821 Mont-
Saint-Aignan Cedex. 210 Roger Lécuyer et Katia Rovira
important effect on trials' duration. However no clear-cut relation was found
between categorization performances and trial durations. The results are
discussed.
Key words : infants, perceptual organization, symmetry, categorization,
habituation method.
Les recherches effectuées dans différents laboratoires depuis
une dizaine d'années ont montré l'existence d'une capacité de
catégorisation des figures géométriques chez les bébés, dès l'âge
de trois mois (cf. par ex., Bomba et Siqueland, 1983 ; Quinn,
1987 ; Lécuyer, 1991 ; Lécuyer et Poirier, 1994 ; voir Lécuyer,
Pêcheux et Streri, 1994 pour une revue), ainsi que la catégorisa
tion des visages (de Schönen et Deruelle, 1991). Si ce fonctionne
ment cognitif semble clairement établi précocement, deux ques
tions peuvent être soulevées.
La première question porte sur les conceptions du développe
ment précoce. Dans deux articles relativement récents, Spelke
(1994, 1997 ; Spelke, Breinlinger, Macomber et Jacobson, 1992)
présente une conception dans laquelle d'une part un noyau de
connaissances élémentaires sur les objets est présent dès la nais
sance, d'autre part le développement perceptif et le développe
ment cognitif sont modulaires et relèvent de mécanismes indé
pendants. « Alors que la perception et l'action dépendent d'un
ensemble de mécanismes relativement autonomes qui se déve
loppent rapidement, sous l'effet de contraintes internes, la
pensée dépend de processus qui opèrent et se développent plus
lentement, sans les contraintes internes imposées par une archi
tecture modulaire » Spelke, Breinlinger, Macomber et Jacobson,
1992, p. 605). Il est remarquable de retrouver dans les positions
de nativistes modularistes, qui ont été les principaux critiques
de la théorie piagétienne du développement cognitif du nourris
son, la même position d'indépendance entre perception et cogni
tion. L'idée de l'existence de connaissances innées (Mehler et
Dupoux, 1990 ; Spelke, 1994), si elle s'oppose au constructi
visme piagétien, reste dans la même filiation rationaliste.
A une telle position s'est toujours opposée une forme
d'empirisme dont on connaît les excès, dans la mesure où, après
avoir volontairement ignoré la structuration des connaissances,
masquée derrière l'omniprésence des stimulus et des réponses, il
a eu tendance à faire surgir cette d'un néant orga- Organisation perceptive chez les bébés 211
nisationnel. Paradoxalement, on retrouve là encore une conver
gence avec la théorie de Piaget, ou du moins l'un de ses aspects :
sa vision du fonctionnement perceptif. Pour lui en effet, la per
ception des premières semaines se limite à des réactions à la
lumière, et les formes de perception, ou de sensation, des mois
qui suivent ne laissent de place ni à la mise en relation des info
rmations en provenance des différentes modalités sensorielles, ni
à une appréhension cognitive des objets. C'est donc indépe
ndamment de la perception que va se construire la permanence de
l'objet.
Au-delà de ces positions extrêmes, les années 80 ont permis
de montrer à la fois des formes d'organisation du percept présent
es dès la naissance (cf. par ex. Bertoncini, Bijeljac-Babic, Jusc-
zyk, Kennedy et Mehler, 1988). et des capacités d'apprentissage
tellement rapides qu'elles mettent radicalement en question
l'hypothèse nativiste du point de vue de sa parcimonie (cf. par
ex. Field, Cohen, Garcia et Greenberg, 1984). Après la période
qui s'achève de découvertes spectaculaires sur les capacités
cognitives précoces, la tâche prioritaire des spécialistes est sans
doute de mieux situer à la fois la nature des structures de bases
sur lesquelles peuvent s'appuyer les premiers apprentissages, et
les conditions dans lesquelles ceux-ci s'effectuent.
Le premier aspect de cette tâche est très ambitieux. Le
second est plus simple mais suppose la mise en œuvre de
situations d'apprentissage extrêmement variées. Si l'on veut
bien prendre en compte les données montrant que des connais
sances présentes à quatre mois ne le sont pas à la naissance
(cf. par ex. l'unité des objets partiellement cachés : Spelke,
1985 ; Slater, Morison, Somers, Mattock, Brown et Taylor,
1990), l'explication nativiste ne tient pas plus que le constructi-
viste piagétien, et l'hypothèse la plus plausible semble être celle
d'un apprentissage perceptif (Lécuyer, 1989, 1994, 1996). Pour
mieux comprendre comment s'effectue cet apprentissage, et à
quelles contraintes il est soumis, la situation de catégorisation
présente un intérêt certain. Si en effet on utilise la méthode
d'habituation — réaction à la nouveauté, qui a été la plus utilisée
dans l'étude de la catégorisation, et si on présente aux bébés une
catégorie dont on a de bonnes raisons de penser qu'ils ne l'ont
pas acquise antérieurement à l'expérience (comme c'est le cas
avec des visages humains par exemple), alors les bébés sont pla
cés dans une situation d'apprentissage. 212 Roger Lécuyer et Katia Rovira
Mais c'est un apprentissage que l'on aurait volontiers ten
dance à qualifier d'incident. Il est important de noter que les
bébés n'effectuent pas à proprement parler une tâche de catégo
risation comme on peut l'envisager avec des sujets plus âgés. Il
n'y a pas de consigne explicite de la part de l'expérimentateur.
Le bébé est simplement placé dans une situation où l'exp
érimentateur va le sensibiliser à certaines dimensions perceptives,
en espérant que cela permettra au bébé de détecter l'invariant
(la dimension commune) qui détermine la catégorie. Ceci
n'interdit pas au bébé d'être plus attentif à d'autres dimensions
non prévues par l'expérimentateur. Si une ligne oblique se pré
sente de manière identique dans deux figures censées ne pas
appartenir à la même catégorie, alors qu'inversement on ne la
retrouve pas dans la nouvelle forme catégorielle présentée en
test, cela suffit pour obtenir un effet inverse de celui attendu. De
même, le même stimulus hors catégorie provoquera ou non un
effet suivant la série dans laquelle il se situe (Lécuyer, 1991).
Nous sommes confrontés au problème de l'organisation per
ceptive réalisée par le bébé au cours de ces expériences de caté
gorisation, problème qui va au-delà de la relation entre la
gorie prévue par l'expérimentateur et celle qui est extraite par le
sujet. La catégorisation, au sens où on l'entend dans les expé
riences d'habituation avec les bébés est une activité d'abstrac
tion, et donc une activité cognitive. Cette s'exerce sur
des stimulus concrets qui ne présentent pas pour seule caracté
ristique susceptible d'attirer l'intérêt du bébé l'invariant catégor
iel, mais également une organisation propre. Cette organisat
ion, non pertinente pour la catégorisation et parfois même
parasite, peut avoir un poids important dans la situation et
rendre difficile l'appréhension de la catégorie. Il est important
de noter que tout se passe comme si cet apprentissage incident
était intentionnel, ou en d'autres termes, comme si en l'absence
de consigne, le bébé se donnait une tâche. Si ce n'était pas le cas
en effet, la succession de stimulus qui lui est présentée serait
dénuée de sens. Ce sens résulte de l'activité cognitive du bébé, et
la capacité de catégorisation constitue l'un des meilleurs indices
de l'attitude active du bébé dans sa perception. Pourtant, dans
certaines conditions qui ne diffèrent pas du point de vue du sens,
mais de l'organisation perceptive, la catégorisation est aisément
mise en échec. Ainsi, nous avons pu constater des effets de
l'organisation perceptive sur l'efficience de l'activité de catégori- perceptive chez les bébés 213 Organisation
sation dans de précédentes recherches : suivant l'ordre dans
lequel sont présentées en habituation des figures géométriques
appartenant à la même catégorie, mais ayant des propriétés
physiques différentes, les bébés réussissent ou échouent dans la
catégorisation (Lécuyer, 1991, Lécuyer et Poirier, 1994). De ce
point de vue, il nous semble que l'utilisation, dans une situation
de catégorisation, de stimulus déjà testés dans une de
discrimination, qui représente une charge cognitive moindre,
permet de mettre en évidence le poids des facteurs cognitifs
(complexité de l'invariant à extraire) et perceptifs (prégnance
des dimensions non pertinentes) dans la détection des change
ments opérés.
Dans une précédente recherche (Rovira et Lécuyer, 1995)
ont testé la discrimination de permutations partielles (2 él
éments parmi 6) ou totales (tous les éléments) à l'intérieur de
configurations organisées horizontalement ou verticalement. Le
matériel et la procédure utilisés sont très semblables à ceux qui
seront décrits ci-dessous, mais la figure présentée en habituation
est toujours la même, puisqu'il s'agit de discrimination et non de
catégorisation. Les éléments situés de chaque côté de l'axe cen
tral (horizontal ou vertical) sont de formes différentes mais pla
cés de façon symétrique. Concernant l'étude des images en
miroir le statut particulier de la symétrie verticale a été souligné,
que ce soit chez l'adulte ou chez l'enfant (Attneave, 1955 ; Oison
et Attneave, 1970 ; Deregowski, 1971 ; Rock, 1973). Chez les
nourrissons, une série de recherches a été entreprise par Born-
stein (Bornstein, Gross et Wolf, 1978 ; Bornstein, Ferdinandsen
et Gross, 1981 ; Bornstein et Krinsky, 1985 ; Fischer, Ferdi
nandsen et Bornstein, 1981). Ces recherches ont montré les diffi
cultés des bébés à différencier des images en miroir, et indiquent
également une prépondérance de la symétrie verticale sur la
symétrie horizontale, résultat retrouvé par Humphrey et Hump
hrey (1989). Cependant, avec leur matériel, Rovira et Lécuyer
(1995) ne retrouvent pas la différence entre horizontal et verti
cal. Cette contradiction pourrait s'expliquer par le fait que, dans
cette dernière étude, il s'agit de symétrie spatiale (emplacement
des éléments) et non de symétrie complète et
identité). Dans ce cas, le type de permutation opérée (partielle
ou totale) est un facteur plus important que l'orientation de
l'axe de symétrie. En effet, si dans les deux cas, il y a discriminat
ion, celle-ci se manifeste par une réaction à la nouveauté dans le Roger Lécuyer et Katia Rovira 214
cas d'une permutation partielle, mais par une préférence pour le
familier dans le cas d'une permutation totale.
La seconde question importante soulevée par les recherches
sur la catégorisation concerne les aspects méthodologiques. En
effet, la méthode utilisée est celle de l'habituation/réaction à la
nouveauté, mise au point à l'origine pour l'étude de la percep
tion du bébé. Dans ce cadre initial, on étudie les capacités de di
scrimination des bébés, c'est-à-dire la possibilité de faire la diff
érence entre deux stimulus. Le premier stimulus est présenté au
cours des essais d'habituation, puis le deuxième au cours des
essais de la phase test, afin de constater si oui ou non il y a réac
tion à la nouveauté, témoin d'une discrimination. Lorsque l'on
étudie la catégorisation, ce n'est pas un seul stimulus qui est pré
senté en habituation, mais plusieurs. La présentation successive
de ces stimulus doit permettre au bébé de dégager la dimension
commune qui détermine la catégorie. Donc en discrimination la
stimulation est stable au cours de l'habituation, en catégorisa
tion elle varie à chaque essai, ce qui introduit une difficulté sup
plémentaire. Cette difficulté est accentuée par le fait que les
critères d'habituation usuellement utilisés sont largement arbi
traires et simplement commodes. Cette commodité, maintes fois
constatée pour les situations de discrimination ne se retrouve
pas forcément pour les de catégorisation. Mais la dif
férence la plus importante, qui indique à quel point dans les
situations de catégorisation, les bébés réalisent une véritable
prouesse cognitive, est située dans le passage de la situation
d'habituation à la situation test. En discrimination, ce passage
est marqué par un changement de stimulus. En catégorisation, il
s'effectue à un moment qui, du point de vue du bébé, est com
plètement arbitraire et n'est pas indiqué par un indice quel
conque pouvant être extrait de la procédure, puisque les st
imulus qui se succèdent sont toujours nouveaux. Compte tenu de
ces différences, pouvons-nous utiliser la même méthodologie et
les mêmes critères quel que soit le but de l'étude ? Pouvons-nous
considérer que la situation de catégorisation est simplement plus
difficile, ou bien les règles qui régissent l'organisation de
l'habituation sont-elles à reconsidérer ?
Si le fonctionnement perceptif du très jeune enfant a été la
rgement étudié il y a quelques années (Fantz Fagan et Miranda
1975 pour une revue ; Vurpillot, Ruel et Castrée, 1977), certai
nes zones d'ombres demeurent. En effet, à la suite de ces pre- Organisation perceptive chez les bébés 215
miers travaux sur l'organisation perceptive, deux perspectives
de recherche se sont développées. La première concerne les
mécanismes plus élémentaires du fonctionnement perceptif telle
que la fonction de sensibilité au contraste (Banks, 1985). La
deuxième perspective dépasse en quelque sorte la question de la
perception, celle-ci s'intéressant aux aspects cognitifs tels que le
concept d'objet (Spelke, 1990). Si on ne peut nier l'intérêt de ces
recherches, il est dommage que peu de place soit laissée à
l'interdépendance entre fonctionnement perceptif et fonctionne
ment cognitif. En effet, la complexité des phénomènes observés
dans les expériences d'habituation ne peut être réduite à une
analyse en termes de mécanismes élémentaires comme la sensibil
ité au contraste. Parallèlement, la compréhension des mécanis
mes cognitifs, tels que le développement du concept d'objet, ne
peut ignorer le fonctionnement perceptif du bébé, la méthode
utilisée étant encore une fois l'habituation.
Dans une expérience classique d'habituation/réaction à la
nouveauté, les données introduites par l'expérimentateur dans
la situation (durée minimum du regard sur le stimulus pour la
prise en compte d'un essai, durée minimum du regard ailleurs
pour la fin d'un essai, disparition du stimulus entre les essais) ne
semblent pas jouer un rôle déterminant. Lécuyer et Capponi
(1996) ont présenté à des bébés de 5 et 8 mois, dans une situation
d'habituation, la photographie d'un visage de femme. Dans une
condition, un essai débutait quand le bébé regardait le stimulus
pendant plus de 0,5 seconde et s'arrêtait quand il détournait son
regard plus d'une seconde. Le stimulus disparaissait alors trois
secondes. Dans l'autre condition, les critères de début et de fin
d'essais étaient les mêmes, mais le stimulus était visible pendant
toute la durée de l'habituation. Les auteurs n'ont trouvé aucune
différence dans l'organisation de l'habituation selon que le st
imulus est ou non présent entre les essais. Pour les deux âges
considérés, le nombre d'essais et la durée totale d'habituation
étaient les mêmes dans les deux conditions expérimentales. Ce
résultat semble signifier que l'essentiel pour le bébé est la possi
bilité de retrouver le stimulus quand il le souhaite, pour en
prendre connaissance. En d'autres termes, l'organisation tempor
elle des essais d'habituation n'a pas dans ce cas une importance
majeure. Il en va nécessairement autrement dans une expérience
de catégorisation. L'information présentée change à chaque fois,
et la période inter-essais acquiert alors une importance considé- 216 Roger Lécuyer et Katia Ravira
rable. Elle doit être assez longue pour permettre au bébé de bien
séparer les stimulus présentés et les différencier, sans toutefois
être trop longue, les capacités de mémoire à court terme des
bébés étant limitées. Concernant les délais de début et de fin
d'essai, Colombo et Horowitz (1985) ont expérimenté sur des
bébés de quatre mois des délais allant de zéro à deux secondes,
dans une situation de discrimination. Les pleurs des bébés sont
plus fréquents pour le délai maximum, mais l'accord inte
robservateurs est meilleur. Le délai de une seconde paraît cumul
er les avantages des deux extrêmes dans cette situation :
l'accord entre les observateurs est correct et les pleurs ne sont
pas trop fréquents. Ces résultats intéressants concernant les
délais utilisés dans une recherche sur la discrimination peuvent-
ils être repris directement lorsque l'on s'intéresse à la catégorisa
tion ? L'un des objectifs que nous assignons à la recherche pré
sentée ici est de comparer les résultats obtenus avec différents
délais quand il s'agit de catégorisation. Notre hypothèse est que
ces durées de début et de fin d'essai influencent le nombre et la
durée des essais d'habituation.
La recherche présentée ci-dessous a donc pour but de tester le
matériel de Rovira et Lécuyer (1995), non plus en discriminat
ion, mais en catégorisation et ceci dans différentes conditions de
délai inter-essai.
EXPERIENCE 1 : ORGANISATION VERTICALE,
PERMUTATION TOTALE
Nous nous intéressons dans cette expérience à la catégorisation d'une
configuration organisée verticalement. Le point commun entre tous les st
imulus de la catégorie est l'organisation spatiale des 6 éléments, c'est-à-dire
2 groupes de 3 formes identiques de chaque côté de l'axe central virtuel, ce
dernier n'étant pas matérialisé (fig. 1A).
Le stimulus hors catégorie est obtenu par permutation totale des él
éments. Nous modifions l'emplacement spatial des 2 groupements de 3 él
éments : la colonne de droite est placée à gauche et réciproquement (fig. IB).
D'après les résultats obtenus en discrimination (Rovira et Lécuyer, 1995),
il semble que cette propriété de la configuration soit difficilement traitée
par les bébés de 4 mois et demi puisque, si elle fait l'objet d'une discrimina
tion, elle se traduit par une préférence pour le familier en test. Mais il n'est
pas certain que ce qui est difficile en discrimination n'est pas possible en

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