Organisation politique d'une société acéphale : les Gouin du Burkina Faso - article ; n°144 ; vol.37, pg 7-29

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L'Homme - Année 1997 - Volume 37 - Numéro 144 - Pages 7-29
23 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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Michèle Dacher
Organisation politique d'une société acéphale : les Gouin du
Burkina Faso
In: L'Homme, 1997, tome 37 n°144. pp. 7-29.
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Dacher Michèle. Organisation politique d'une société acéphale : les Gouin du Burkina Faso. In: L'Homme, 1997, tome 37 n°144.
pp. 7-29.
doi : 10.3406/hom.1997.370356
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hom_0439-4216_1997_num_37_144_370356Michèle Dacher
Organisation politique d'une société acéphale :
les Gouin du Burkina Faso
entièrement entre La n'entre le ensembles mosaïque type pas société en déterminé lignager ligne gouin1 de de l'est et sociétés par se le compte type situe et le du principe sans villageois3. dans car centre il État2, l'ouest n'existe de du descendance. Dans pays. qui du aucune contrastent Burkina les Ces premières, sociétés unité Le Faso principe avec résidentielle au se le milieu politique répartissent les territorial grands d'une au- est
dessus de la maison familiale. La société y connaît une fragmentation maxi
male. Tel est le cas des Birifor étudiés par G. Savonnet et C. Savonnet-
Guyot4. Dans les secondes, le principe territorial prévaut sur le principe
lignager. Les groupes de descendance jouent encore un rôle politique import
ant, mais la volonté de vivre ensemble au sein d'un village domine. En
témoignent les nombreuses institutions villageoises destinées à intégrer le
plus harmonieusement possible tous les éléments de la communauté, ainsi
qu'un système de « symbiose »5 où les fonctions sont distribuées entre les
lignages de telle sorte que chacun dépend des autres. Les Bwa et les Bobo en
donnent un exemple particulièrement achevé6.
Certaines sociétés, tels les Lobi7 ou les Gouin, constituent des cas intermédiaires.
Chez ces derniers, le village et son territoire existent et se caractérisent par un culte
villageois, un autel (ou un lieu sacré), un prêtre du culte, généralement descendant du
fondateur. Mais le « projet communal », le « choix raisonné de vivre ensemble »8
1. Je remercie Alfred Adler pour sa relecture attentive de cet article et pour ses remarques pertinentes.
2. Ainsi, autour des Gouin on trouve les Komono, les Karaboro, les Tiefo, les Vigye, les Toussian, les
Turka, les Syemou, les Samogho, divers groupes sénoufo, peu ou pas étudiés.
3. Pour les classifications, voir : Middleton & Tait 1958 ; Fortes & Evans -Pritchard 1964 ;
Capron 1973 : 65.
4. Savonnet 1976 et Savonnet-Guyot 1986.
5. Nadel 1938.
6. Pour les Bwa, voir Capron 1973 ; pour les Bobo, Le Moal 1980.
7. Labouret 1931 et 1958 ; Fiéloux 1980 ; Rouville 1987.
8. Capron 1973 : 202.
L'Homme 144, oct.-déc. 1997, pp. 7-29. Michèle Dacher 8
manquent, de même que les institutions villageoises intégratrices et la
situation « symbiotique » des lignages.
Nous allons décrire les institutions politiques traditionnelles de la société
gouin en mentionnant les modifications les plus importantes qu'elles subirent
au long du xxe siècle. Rappelons auparavant la définition du politique telle
qu'elle fut élaborée par les fonctionnalistes anglais : est politique ce qui permet
de structurer globalement une entité territoriale face à l'extérieur tout en main
tenant la paix à l'intérieur.
Présentation et histoire de la société gouin
Les Gouin constituent une population de 60 000 personnes, répartie dans un
triangle dont la base s'appuie sur la frontière ivoirienne. La densité de populat
ion est de 17,5 hab./km2, soit la moitié de celle de l'ensemble du pays.
Géographiquement, le pays gouin correspond à une plaine vallonnée qui s'étend
au sud de la falaise de Banfora jusqu'en Côte-d' Ivoire. Le climat est tropical et
il tombe environ 1 200 mm de pluie par an.
Agriculteurs, les Gouin cultivent, par ordre décroissant d'importance, mils
et sorghos, maïs, arachide, riz, igname... Ils complétaient autrefois ces res
sources grâce à l'élevage, la chasse et la pêche, productions aujourd'hui rempla
cées par les revenus des migrants temporaires en Côte-d 'Ivoire, et depuis peu,
par ceux tirés de la culture du coton.
Avant d'analyser l'organisation socio-politique gouin, il faut dire un mot de
l'histoire locale sans laquelle les institutions actuelles sont peu compréhensibles.
Les Gouin ne sont pas des autochtones. Avant le xvme siècle ils vivaient au
nord du Ghana9, à proximité des Lobi avec qui ils entretiennent une relation
à plaisanterie, de même qu'avec les Dagari, Birifor, Dyan, Gan. Au cours du
xvne siècle, ils auraient quitté le nord-Ghana et, avec les Turka, se seraient diri
gés vers l'ouest, par petits groupes séparés. Ils se seraient d'abord installés au
sud de leur habitat actuel, dans le nord de la Côte-d'Ivoire, au milieu de populat
ions sénoufo telles que les Kpallaka. Mais à partir de 1710 le royaume de Kong
prit forme sous l'impulsion de Sékou Ouatara et s'étendit rapidement, en parti
culier au nord-nord-ouest, c'est-à-dire vers le pays gouin. Celui-ci était en effet
enserré par deux routes commerciales très importantes : celle de Kong à Djenné
par Bobo-Dioulasso, et celle de Kong à Ségou par Sikasso. Face aux incursions
des armées de Kong, les Gouin repartirent vers le nord, franchirent la Léraba et
s'installèrent peu à peu dans leur habitat actuel. Cette région était peuplée de
façon très lâche par d'autres groupes sénoufo, tels les Karaboro. Les Gouin
trouvèrent des terres encore libres ou reçurent l'hospitalité des Karaboro. La
densité des Gouin devint bientôt excessive pour ces derniers, qui tentèrent par-
9. Deux auteurs évoquent la mise en place de la population gouin d'après la tradition orale : Tauxier
1933 et Hébert 1969. Les Gouin du Burkina Faso 9
fois, mais sans succès, de limiter militairement leur avance. Cependant, le plus
souvent, les Karaboro partirent vers l'est sans combattre, abandonnant aux
Gouin la terre et ses cultes. Dans les villages anciennement karaboro, le chef de
terre peut être karaboro ou gouin : dans ce dernier cas, soit il invoque d'abord
les ancêtres karaboro, soit il ne le fait plus et nie de plus en plus leur préséance.
Les Karaboro qui restèrent sur place furent bientôt absorbés par les Gouin dont
ils adoptèrent la langue et les coutumes10.
Le royaume de Kong engloba officiellement le pays gouin, mais cette occupat
ion demeura toute nominale. Les Gouin se battirent en permanence pour échap
per aux Ouatara, et ils y réussirent assez bien jusqu'à l' arrivée des Français. Ils
ne purent toutefois éviter l'installation de quelques établissements dyoula per
manents sur leurs franges sud et ouest : ainsi dans les villages de Diefoula,
Niangoloko, Soubakaniédougou. À partir de 1880 ils furent menacés par le
royaume de Sikasso, le Kénédougou, qui atteignait leur frontière ouest. Ils
eurent la double chance d'échapper aux razzias des souverains de Sikasso,
Tieba puis Babemba Traore, et de récupérer comme captifs les malheureux
Sénoufo en fuite vers l'est. Provenant également de l'ouest, des vagues de
populations, terrorisées par l'avancée du conquérant dyoula Samori Touré, suc
cédèrent aux victimes de Tieba. En 1897 celui-ci détruisit Kong et remonta vers
Bobo-Dioulasso. Il longea le pays gouin sur sa bordure orientale, tandis que
sa colonne de l'ouest le traversait du sud-ouest au nord-est, en y faisant, assez
miraculeusement, un minimum de dégâts11. Mais la peur inspirée par Samori
était telle qu'elle provoqua dans la région un vaste maelstrom de populations en
fuite, dont certaines déferlèrent sur le pays gouin. L'installation de nombreuses
familles dans leur résidence actuelle date de cette époque et la mémoire gouin
remonte rarement au-delà du traumatisme samorien.
Sur les talons de Samori, en 1898, arrivèrent les Français. Dans leur reconnais
sance et leur pacification du pays, ils furent aidés par les Ouatara du Gwiriko,
petit royaume fondé autour de Bobo-Dioulasso par des originaires de
Kong. Les princes Ouatara de persuadèrent les Français de leur
réelle et légitime autorité sur toute la région. Après avoir pris possession du
pays, ceux-ci confirmèrent cette prétendue autorité : c'est ainsi que les Gouin se
retrouvèrent du jour au lendemain sujets officiels de Pintieba Ouatara, un des
chefs dyoula du Gwiriko. À partir de 1906 l'autorité coloniale institua des chefs
de canton et nomma des Dyoula à ces postes. Les Dyoula devinrent les cour
roies de transmission de l'administration coloniale française, dont ils doublèr
ent, triplèrent, voire décuplèrent les exactions à leur profit. Les Français créè
rent également des chefs de village et, comme le dyoula était devenu la langue
véhiculaire de la région, ceux-ci durent obligatoirement la parler. Les Gouin
cachèrent leur chef traditionnel et désignèrent pour cette charge administrative,
10. Dacher 1984.
11. Le miracle pourrait être dû au fait que la mère (ou le père, selon les traditions) du chef de la
colonne, Ngólo, était une Gouin originaire de Niangoloko.
L 10 Michèle Dacher
soit un de ses cadets, soit un de ses captifs, soit même un étranger à la lignée du
fondateur lorsqu 'aucun de ses membres ne parlait le dyoula. Après les révoltes
del914àl916, l'administration coloniale remplaça peu à peu les chefs de can
ton dyoula par des « autochtones ». Au milieu des années 40, d'intenses luttes
politiques et électorales, particulièrement violentes dans le sud-ouest du
Burkina Faso, préparèrent l'Indépendance. Après 1945 le Rassemblement
Démocratique Africain (RDA) supprima tous les chefs issus de l'époque colo
niale et mit ses partisans à leur place. À partir de 1958 le pays gouin fut littér
alement déchiré entre partisans du RDA et ceux d'un autre parti politique, le
Parti du Rassemblement Africain, au point, dit un informateur, qu'en 1964, au
village de Gouera, on ne put conclure aucun mariage. En 1983 le gouvernement
Sankara abolit la chefferie de village — sans parvenir à la faire disparaître — et
mit à sa place des Comités de Défense de la Révolution : les CDR, devenus en
1988 des Conseils révolutionnaires, les CR.
De solides rancunes, issues de ces multiples vicissitudes historiques, recou
pèrent ou accrurent les nombreuses oppositions traditionnelles existant entre les
unités territoriales : « concessions », mais surtout quartiers d'un même village.
Actuellement, la situation de l'institution villageoise traditionnelle dépend
des relations qu'elle entretient avec les autorités politiques nationales : dans les vi
llages où ces deux instances s'opposent ou s'ignorent, la première est marginalisée,
dans ceux où elles coopèrent, cas le plus fréquent, elles se renforcent
mutuellement.
Organisation sociopolitique
La société gouin est acéphale en ce sens qu'elle n'a aucune autorité centrale.
En revanche, à la tête de chaque village existe un personnage appelé soit
hienmarjjigarjtierjo12 « chef de terre », soit nelerjjigarjtieijo « chef de village »,
dont nous examinerons les fonctions et les pouvoirs.
Cette société est dépourvue de stratifications sociales autres que celles
concernant d'une part les femmes et les cadets, d'autre part les captifs. Ces der
niers, très nombreux, étaient immédiatement intégrés au matrilignage de leur
acquéreur et atteignaient très vite une quasi-égalité. En ce qui concerne les
femmes, la compensation matrimoniale exceptionnellement lourde justifiait leur
mari de les faire travailler très durement et de les empêcher de s'enfuir13. Ce
coût élevé interdisait par ailleurs aux cadets de se marier par leurs propres
moyens et les maintenait ainsi longuement dans la dépendance de aînés.
Le sort peu enviable de ces deux catégories de personnes, surtout celui des
femmes, contraste avec la volonté d'égalitarisme à l'œuvre dans le reste de la
société gouin, par exemple face aux leaders possibles. Quel seraient ces
12. Hienma : terre ; jigarjga : couteau ; tierjo : celui ; nette : village.
13. Dächer & Lallemand 1992. Les Gouin du Burkina Faso 1 1
leaders ? Dans chaque village il existe : un chef de terre-chef de village tradi
tionnel déjà mentionné ; un groupe spécialisé : celui des forgerons-musiciens-
fossoyeurs14, sans lesquels on ne peut enterrer les morts ; des sociétés à carac
tère initiatique dirigées par un aîné : par exemple les groupes d'initiation au
dogo15, les associations de devins, de féticheurs, de chasseurs... Ces statuts sont
source de faibles différenciations sociales et la société gouin veille énergique-
ment à ce qu'ils le restent.
Les Gouin sont matrilinéaires et patrilocaux. Nous allons donc examiner
successivement les groupes lignagers, puis les unités localisées.
Les groupes lignagers
On compte trois niveaux de segmentation. Du plus petit au plus grand : le
matrilignage dont les membres sont entre eux des hurarjba ; une association
sacrificielle conclue entre deux matrilignages, apparentés ou non, dont les
membres sont des nyubinrjba ; le matriclan : dunrjgu.
Le matrilignage
Le groupe lignager qui correspond à l'unité fonctionnelle de base est le
groupe des hurarjba, sing, horoijo, de horj : enfanter. On le désigne par l'expres
sion « mes hurarjba », ou par le terme dunrjgu qui signifie également le clan.
Les hurarjba sont l'ensemble des descendants en ligne matrilinéaire d'une
ancêtre commune connue.
Ce groupe constitue une unité exogame, une unité de culte aux ancêtres et
une unité économique pour tous les biens qui peuvent s'acquérir avec de l'ar
gent, tels les épouses et, autrefois, les captifs. Il est dispersé au gré des mariages
de ses membres féminins puisque le mariage est virilocal. Si ses membres sont
très éparpillés, les possibilités de gestion du groupe sont vite atteintes et la pro
fondeur du matrilignage est faible. Si ses membres sont au contraire spatial
ement proches, par exemple dans deux ou trois villages peu distants les uns des
autres, sa profondeur pourra être plus grande : entre trois et six générations
environ. On essaye donc de se marier dans son village et on y parvient dans
environ 75 % des cas, pourcentage probablement plus élevé au siècle dernier.
Le matrilignage est un « groupe en corps » (corporate group) : ses membres
sont substituables les uns aux autres face à toute personne située à l'extérieur.
La nature du lien qui unit les membres du groupe est symbolisée par l'idéologie
du même sang coulant dans les veines de chacun d'eux. Il s'ensuit qu'un
meurtre au sein du lignage demande non pas une vengeance — qui ne ferait que
14. Fannarjo, plur. fannarjba.
15. Le dogo est le nom de l'initiation gouin, turka et karaboro. Elle se nomme do (ou dwo) chez les
Toussian, les Bobo et les Bwa, dyoro (ou gyoro) dans l'ensemble lobi. 12 Michèle Dacher
redoubler la perte — mais des sacrifices de purification aux ancêtres. De même, le
groupe des hurarjba est solidaire pour le prix du sang : tout hororjo assassiné
devait être soit vengé par un meurtre dans le matrilignage de l'agresseur, soit rem
placé par un de ses membres. Ainsi, avant d'enterrer un mort, on lui faisait avouer
ses crimes en sorcellerie16 ; s'il reconnaissait être responsable de la disparition de
tel ou tel enfant, son propre lignage devait en donner un aux lignages lésés.
Au sein du matrilignage, aucune offense, aucun crime, quelle que soit leur
gravité, ne peuvent donner lieu à une vengeance ni être portés devant une ins
tance judiciaire extérieure au lignage ; seuls les ancêtres sont habilités à rendre la
justice. Toutefois le conflit est soumis au chef des hurarjba, c'est-à-dire au plus
âgé des maternels, entouré d'un conseil de famille. Pour faire exécuter ses déci
sions, il ne dispose que de son autorité morale et religieuse et de la pression du
groupe. Cette autorité est considérable parce qu'il est le servant officiel du culte
des ancêtres pour son matrilignage et chacun suppose qu'il a le pouvoir d'attirer
leur sévérité sur les membres récalcitrants. Par ailleurs un aîné de lignage pou
vait vendre ou mettre en gage un neveu, en principe pour des raisons écono
miques sérieuses et non pour le punir, mais on vendait en priorité les insoumis.
En cas de conflit de type économique au sein du matrilignage, par exemple
sur l'utilisation de l'héritage par l'aîné, le cadet ne peut rien faire ; il lui reste la
ressource d'aller tenter sa chance quelque temps en Côte-d' Ivoire. Si le conflit a
lieu entre deux parents maternels plus éloignés, s'ils sont père de famille et ont
atteint un certain âge, s'ils résident dans des villages différents, si le lignage a
déjà une certaine extension, ce peut être l'occasion de le scinder en deux nou
veaux groupes de hurarjba autonomes.
Les de sont des unités discrètes, indépendantes les unes
des autres. Les liens entre eux sont créés non par un principe de segmentation
automatique mais par les alliances matrimoniales et par les alliances rituelles
dont on va parler maintenant.
Les nyubinrjba, sing, nyubinrjo (de nyu : mère et birjba : enfants)
Les nyubinrjba sont des gens de même clan et de lignages différents qui ont
conclu entre eux une alliance rituelle leur faisant obligation de sacrifier les uns
pour les autres. Ainsi, lorsqu'un conflit a eu lieu entre deux hurarjba du nom de
Soulama, ceux-ci iront chercher leurs nyubinrjba, c'est-à-dire un autre groupe
de hurarjba portant le nom de Soulama, pour exécuter la cérémonie de réconcil
iation. Le fait de sacrifier les uns pour les autres exprime qu'on est descendant
d'une même ancêtre, réelle ou fictive. En ce qui concerne les conflits, un nyu
binrjo est traité comme un hororjo : on ne peut ni se venger de lui ni le traîner en
justice ; en revanche, on peut mettre fin à l'alliance. Décident généralement de
devenir nyubinrjba deux matrilignages issus de la fission d'un même lignage. Il
16. C'est toujours le cas, mais aujourd'hui on a abandonné l'interrogatoire du cadavre et on n'utilise
plus que la médiation du devin. Les Gouin du Burkina Faso 13
n'y a là aucun automatisme de type segmentaire : ils ne s'allient que s'ils le veul
ent. Si la séparation est consécutive à une dispute, chacun demandera à n'im
porte quel autre matrilignage du même clan de constituer avec lui l'alliance
sacrificielle. Elle est réciproque et, si elle est acceptée, elle entraîne Fexogamie
entre les deux groupes partenaires et la possibilité d'hériter les uns des autres, à
défaut de véritables hurarjba11. L'alliance peut être constituée avec n'importe
quel homonyme, l'existence de l'ancêtre commune étant alors posée comme
axiome. Ces alliances sacrificielles constituent des liens transversaux volont
aires et non obligatoires entre les unités autonomes que sont les matrilignages.
Le matriclan
La société gouin se compose de six matriclans dispersés18 : les dunrjni, sing.
dunygu, terme qui signifie également maison, case (et qui, nous l'avons vu, peut
désigner aussi le groupe des hurarjbà). On ne trouve pas, à ma connaissance, de
mythe d'origine relatant la naissance des Gouin ou l'existence d'une ancêtre
commune, ni au niveau de l'ethnie ni à celui du clan. En plus d'un nom, chaque
clan avait autrefois un interdit totémique, que les gens ne connaissent plus
aujourd'hui. Certains clans sont beaucoup plus importants démographiquement
que d'autres, l'un d'eux compte peu de membres, n'est pas représenté partout et
semblerait provenir d'une fission récente, mais les six clans sont structurelle-
ment égaux, y compris dans les villages où ils sont faiblement représentés. Ils
n'ont pas de capacité spécifique, sauf le clan Hema qui aurait le pouvoir,
aujourd'hui discuté, d'éteindre les incendies provenant de la foudre en y jetant
un œuf, d'annuler les graves effets d'un serment prononcé en invoquant le nom
de Dieu et de réconcilier rituellement des gens en conflit19. Les clans ne sont pas
exogames, ils n'ont plus de fonctions réelles et n'ont jamais dû en avoir beau
coup. Cependant ils constituent un lien symbolique important qui se manifeste
dans les rôles rituels et l'assistance économique aux funérailles et aux mariages.
De plus les personnes du même clan doivent s'accueillir mutuellement comme
des membres d'une même famille : ainsi autrefois, lorsque les gens fuyaient le
travail forcé, ils pouvaient toujours se réfugier chez un membre du même clan
demeurant dans un village moins exposé et s'agréger à sa famille. Aujourd'hui
encore, ceux qui arrivent dans un village, que ce soit un voyageur de passage,
une nouvelle épouse, ou le collaborateur de l'ethnologue venu pour quelques
mois dans une localité, tous s'enquièrent immédiatement d'un homonyme. Ils
pourront se faire de petits cadeaux, des confidences, s'apporter un soutien moral
17. L'héritage, dont celui des épouses, et le mariage s'excluent mutuellement, car le premier suppose
des parents et le second des non-parents. De plus le système d'alliance crow interdit les redouble
ments d'alliance au sein du même groupe de huraqba.
18. Les six noms claniques sont : Soulama, Soma, Sirima, Hema, Karama, Fayama, -ma, ou plus exac
tement -ba, étant le suffixe de la troisième personne du pluriel pour les personnes.
19. Ces fonctions rappellent celles des forgerons. Les pouvoirs du forgeron lui sont donnés, dit le
mythe, parce qu'il fut le premier homme créé par Dieu. Aussi il eût été logique que les Hema soient
le premier clan gouin créé par Dieu, mais nous n'avons trouvé aucun récit à ce sujet. 14 Michèle Dacher
en cas de difficultés ou même une aide concrète, toutes attitudes qui relèvent de
démarches individuelles et volontaires plus que d'une obligation coutumière
stricte.
Que se passait-il en cas de conflit entre deux membres d'un même clan ?
Tout dépend de leur localisation. En effet, au-dessus des nyubirjba, seule la dis
tance spatiale, et donc sociale, est déterminante pour le règlement des conflits
ou le déclenchement des hostilités (voir infra).
Il existait par ailleurs une alliance entre clans deux à deux, par exemple
Sirima-Soulama, mais les informateurs citent différentes combinaisons pos
sibles car ils en ont oublié les termes. Si des Sirima ne trouvaient pas d'autres
Sirima à proximité, ils pouvaient avoir recours à des Soulama pour jouer le rôle
des nyubinrjba.20
Fonctions politiques des groupes lignagers
Les groupes de descendance gouin ont-ils des fonctions politiques ? En ce
qui concerne les clans, leurs fonctions sont principalement rituelles et les solida
rités qu'elles instaurent entre leurs membres étaient occasionnelles et tributaires
des circonstances et des distances. Elles atténuaient cependant l'état d'hostilité
potentielle régnant entre gens de villages différents. Les alliances rituelles entre
nyubinrjba ajoutent à ces solidarités un interdit de meurtre et de vengeance :
elles constituaient ainsi entre deux lignages des liens transversaux, générateurs
de paix relative pour leurs membres.
Quant aux matrilignages, leurs fonctions économiques, religieuses et matri
moniales de même que leur solidarité organique leur assurent ordre et cohésion
internes. Mais leur éparpillement limite l'impact politique de cette cohésion. Il
les oblige d'autre part à se scinder dès qu'ils atteignent une certaine extension.
Du point de vue de leurs relations externes, compte tenu du fait qu'ils sont di
spersés et que la société gouin n'est pas réellement segmentaire, les matril
ignages se juxtaposent plutôt qu'ils ne s'opposent : ils ne se font jamais la
guerre, celle-ci ne mettant en lice que des unités localisées. De plus, l'expansion
de chacun est moins limitée par celle des autres que par les caractères structu
raux du matrilignage, à savoir dispersion et héritage dysharmonique. En effet, le
matrilignage est une unité d'accumulation et de transmission des richesses mais
non une unité de production. Celle-ci est constituée par des parents agnatiques
directs (père-fils) résidant et travaillant ensemble sur un domaine foncier com
mun (voir infra). La part non auto-consommée de leur production revient au
matrilignage de chacun des travailleurs mariés de l'unité de production : une
part de ces surplus est consacrée à la subsistance de leurs parents maternels res
pectifs, une autre part, en général la plus importante, est stockée par l'aîné du
groupe de production pour son propre matrilignage : à son décès, elle revient à
20. Pour certains informateurs, cette alliance clanique n'aurait pas de fondement dans la culture gouin
et serait d'origine dyoula. Les Gouin du Burkina Faso 15
son héritier (frère cadet ou neveu maternel) qui la gère. L'héritier peut soit
s'installer chez le défunt, soit emporter chez lui les biens en question. Les
veuves, avec leurs jeunes enfants, sont réparties entre les membres masculins du
matrilignage de leur mari21. Ce système de circulation des richesses, c'est-à-dire
des gens et des biens, empêche toute accumulation durable entre les mêmes
mains. La morale sociale gouin s'oppose d'ailleurs à toute élévation d'une de
ses unités au-dessus des autres dans la mesure où un tel accroissement de
richesse et de puissance constituerait une menace pour la liberté d' autrui. Or
une société lignagère ne peut perdurer que si chacune de ses unités reste d'une
part autonome, d'autre part en état d'équilibre avec toutes les autres. En ce sens,
il existe une opposition structurelle entre les lignages. Mais dans de telles condi
tions d'éparpillement, de mobilité, de redistribution permanente des biens et des
personnes, il ne peut pas exister d'opposition conjoncturelle entre les unités.
Ces mêmes facteurs limitent leurs fonctions politiques ; celles-ci sont davantage
assumées, dans la société gouin, par les unités localisées que sont les villages et,
à moindre titre, les quartiers.
Les unités localisées
Nous en distinguerons trois : l'unité de résidence, le quartier, le village.
L'unité de résidence
L'unité de résidence, la « concession » (ciinrjgu), est habitée par un groupe à
structure agnatique, n'excluant nullement la présence de maternels. Malgré la
résidence patrilocale, qui actualise et donne à voir en priorité le lien agnatique,
il n'existe pas de groupe de descendance agnatique constitué, mais seulement
une relation père-fils22, donc au plus une relation entre le plus âgé des agnats et
ses descendants directs vivants. Une concession peut comprendre entre dix et
deux cents personnes.
Ainsi que nous venons de le voir, le père et ses fils constituent une unité de
production-consommation. Les biens immobiliers s'héritent en ligne agnatique :
il s'agit principalement des droits d'accès à la terre, des maisons, des arbres non
plantés. Le fils reçoit du père l'autonomie foncière et le droit de cultiver telle
partie du domaine. Si celui-ci est trop restreint, les cadets peuvent défricher des
terres vierges, en emprunter à un voisin ou s'établir chez leur oncle maternel :
dans ce dernier cas, la terre leur est prêtée à titre temporaire et leurs fils ne peu
vent en hériter automatiquement. L'unité de production-consommation se
scinde à chaque génération : à la mort du père, les fils de mères différentes se
21. Certains villages n'admettaient pas que les épouses et les enfants soient emmenés ailleurs.
22. Ce qui suppose une relation importante entre Ego et le matrilignage de son père, surtout si ce der
nier est absent.

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