Parenté et pouvoir politique chez les Bamoum (Cameroun) - article ; n°1 ; vol.13, pg 37-49

De
Publié par

L'Homme - Année 1973 - Volume 13 - Numéro 1 - Pages 37-49
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1973
Lecture(s) : 19
Nombre de pages : 14
Voir plus Voir moins

Claude Tardits
Parenté et pouvoir politique chez les Bamoum (Cameroun)
In: L'Homme, 1973, tome 13 n°1-2. pp. 37-49.
Citer ce document / Cite this document :
Tardits Claude. Parenté et pouvoir politique chez les Bamoum (Cameroun). In: L'Homme, 1973, tome 13 n°1-2. pp. 37-49.
doi : 10.3406/hom.1973.367327
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hom_0439-4216_1973_num_13_1_367327ET POUVOIR POLITIQUE PARENTÉ
CHEZ LES BAMOUM (CAMEROUN)
par
CLAUDE TARDITS
La multiplication des recherches dans tous les domaines de l'anthropologie
a permis depuis longtemps de rejeter les formules héritées du xixe siècle qui
opposaient les communautés fondées sur les liens du sang aux sociétés étatiques.
Dans le domaine des études africaines, un grand pas fut fait lorsque la présence
de relations et de modes d'action politiques fut reconnue dans les sociétés ligna-
gères. L'opposition établie par Fortes et Evans-Pritchard entre les sociétés
étatiques où les lignages auraient été dépouvus de fonctions politiques au profit
d'un appareil administratif et les sociétés segmentaires où le système lignager
assurait des fonctions politiques1, n'a pas résisté aux critiques alimentées par
l'extension et l'approfondissement des études. Peter Lloyd montra dès 1954,
dans l'article qu'il consacra à l'organisation politique des royaumes yoruba,
les insuffisances d'une typologie qui n'avait pas vu la place tenue par les lignages
dans plusieurs royaumes africains2. A notre sens, certaines indications à' African
Political Systems contredisaient déjà les termes de l'introduction : le rôle des
clans dans le système politique des Ankole était indiqué par Oberg3, et Richards
soulignait que les structures de parenté fournissaient le cadre du système politique
bemba4. L'importance des groupes d'unifiliation dans les sociétés africaines
permettait de s'attendre à des objections, qui se sont multipliées depuis.
G. Balandier, examinant récemment les relations entre parenté et pouvoir et
rappelant les rapports qu'ils entretenaient dans les sociétés étatiques, conseillait
la prudence et la soumission aux faits5. Les thèses qui voient dans l'État et la
parenté deux modes antinomiques de développement n'en prévalent pas moins ;
Lombard, dans l'étude qu'il a consacrée à l'évolution des autorités traditionnelles
en Afrique, liait au développement des organisations étatiques la disparition
1. Fortes & Evans-Pritchard 1950 : 6.
2. Lloyd 1954 : 366.
3. In Fortes & 1950 : 138.
4. Ibid. : 83.
5. Balandier 196g : 61. 38 CLAUDE TARDITS
des fonctions politiques des clans et des lignages1. L'histoire ne leur donne en
général pas tort. Lorsqu'une organisation politique se développe, le pouvoir
central tend à éliminer les groupes de parenté ou à réduire le champ de leurs
fonctions. Il est souvent rappelé que les loyautés exigées par le pouvoir central
deviendraient incompatibles avec les solidarités parentales. L'expression éthique
de tels conflits recouvre des contradictions bien plus fondamentales : ainsi les
divergences d'intérêts qu'on peut imaginer entre de puissants groupes lignagers
à gros effectif, titulaires de droits fonciers et matrimoniaux, gardiens de traditions
religieuses, et un pouvoir monarchique qui tend à exercer son contrôle sur les
personnes, les biens et les techniques. Ces thèses nous paraissent toutefois s'être
développées avant que ne soit achevée une exploration même sommaire des
États traditionnels africains.
L'étude de la société bamoum du Cameroun nous a permis de mettre au jour
des modes d'organisation où l'État se développe précisément au moyen des groupes
patrilinéaires, s'appuie sur leur hiérarchie et résout à travers eux les problèmes
que lui pose son histoire : absorption des populations conquises, réduction de
la violence. La présence de patrilignages au sein des royaumes africains a été
certes observée à l'ouest comme à l'est : la société mossi est composée de patri
lignages et elle paraît même prendre la figure, sans doute quelque peu fictive,
d'un lignage de grande extension embrassant toute la descendance agnatique
de Wedraogo, l'ancêtre commun des différentes dynasties2 ; la société aboméenne
était, elle aussi, constituée de patrilignages dont on retrouvait les enracinements
au niveau des villages3 ; au Buganda, l'importance des clans et des lignages fut
telle qu'une partie de son histoire est celle d'une monarchie attachée à réduire
la puissance de ses chefs au profit des gouverneurs royaux4.
Dans le cas bamoum, le pouvoir central n'a tenté ni de réduire, ni d'éliminer
les lignages, ni d'élaborer une stratégie administrative et politique pour contrôler
les éléments traditionnels ; nous sommes au contraire devant une situation où
il y a, du roi au chef de famille, un continuum institutionnel qui s'est perpétué
dans le temps.
Nous aborderons la description de l'État bamoum en traitant d'abord de la
composition de la société au début du xxe siècle, ce qui permettra de montrer
la place qu'y tenaient les patrilignages ; nous passerons ensuite à l'examen de
l'appareil politique et administratif. Un dernier point nous retiendra enfin :
le comportement des institutions devant l'histoire.
Le royaume bamoum a été fondé vraisemblablement au xvne siècle par une
poignée d' emigrants venus d'un royaume tikar de la vallée supérieure du Mbam.
1. Lombard 1967 : 48.
2. Izard 1972.
3. Argyle 1966 : 135-136.
4. Richards 1959 : 45-46. PARENTE ET POUVOIR 39
Parvenu sur le plateau qui surplombe la vallée du Mbam, ce groupe tikar dont
quelques membres étaient apparentés à la dynastie régnant à Mbankim, lieu de
départ de la migration, conquit ou rallia les populations trouvées en place. Un
petit État fut fondé qui eut pour capitale l'actuelle ville de Foumban, à l'époque
simple résidence du premier souverain, Nsara. Le royaume s'étendait tout autour
du chef-lieu dans un rayon variant de 20 à 30 km et occupait une surface approxi
mative de 400 km2. Cet État, pour minuscule qu'il fût, avait les traits des plus
grands : un territoire délimité, un pouvoir politique central et un appareil admin
istratif. Il n'était, selon toute probabilité, pas différent de ses voisins et les
études comparatives auxquelles permettent de procéder les recherches récentes
conduisent à penser que la plupart des royaumes montagnards partageaient un
fonds de tradition politique qui leur a permis de prendre figure d'États1.
Pendant environ deux cents ans, neuf souverains se succèdent à la tête du
pays dont la situation territoriale ne change pas. Dans la première moitié du
xixe siècle, les Bamoum, sous le règne de Mbombuo, repoussent les Peuls venus
de l'Adamawa et portent leurs frontières au Noun et au Mbam, absorbant un
effectif de populations peut-être plus élevé que le leur. Le royaume s'étendit alors
sur près de 8 000 km2, atteignant la taille qu'il conservera dans toute la suite de
l'histoire. Autour du palais royal se développa, à la suite des conquêtes, une véri
table agglomération urbaine et, lorsque les premiers Allemands parvinrent à Foum
ban en 1902, ils découvrirent une cité fortifiée habitée par 15 000 à 20 000 habi
tants. Les missionnaires allemands installés dans la capitale rendirent rapidement
célèbre le roi régnant, Njoya, qui, entre autres performances, avait inventé une
écriture. Après les grandes années du règne qui correspondent en gros à la période
coloniale allemande vinrent les heures sombres où l'État traditionnel fut brisé,
en 1924 et 1925, par l'administration française.
Pour décrire les éléments constitutifs de la société bamoum, nous partirons
de leur implantation. Cet ordre, qui fut en partie celui de l'enquête, s'est révélé
fécond puisqu'il a permis une reconstitution historique plus sûre que celle offerte
par la seule tradition orale. Au début du siècle, le pays était divisé en deux aires
bien distinctes : le « noyau » au centre et la zone des domaines qui s'étendait
des confins du noyau aux frontières du royaume (voir carte ci-après, p. 40).
Ce que l'on appelle le « noyau » du pays (sis et ngu) correspondait au territoire
que conquit le premier roi, Nsara ; sur quelques centaines de kilomètres carrés
vivait environ la moitié de la population, soit à peu près 30 000 habitants, dont
approximativement la même proportion était fixée dans la capitale fortifiée,
Foumban, qui occupait le centre de cette zone2.
Le trait sociologique essentiel du peuplement du « noyau » était le suivant :
1. Chilver & Kaberry 1968 : 13-34.
2. On peut aisément délimiter le périmètre de cette zone qui passe par les villages admin
istratifs actuels de Mayo, Nzimom, Mfgyet, Nkundum et Matiapon. CLAUDE TARDITS
tous les patrilignages qui constituaient
la société et avaient été créés au cours
de son histoire y étaient installés. Le
recensement auquel nous avons pro
cédé a permis d'en fixer le nombre à
sept cent cinquante-cinq au début du
siècle.
Quels étaient l'origine et les carac
tères de ces groupes ? Ces centaines de
patrilignages avaient été, sans except
ion, fondés par décision des rois :
chaque souverain avait installé ses fils
et certains de ses serviteurs en leur
attribuant une terre et une ou plu
sieurs femmes, et, pour chaque unité
recensée, nous avons donc été renvoyé
à un règne. L'établissement d'un fils
ou d'un serviteur marquait la fonda
tion d'un lignage progressivement
constitué par leur descendance agna-
tique. Les lignages bamoum se répar- Le territoire du royaume bamoum
tissaient selon le statut du fondateur
en une noblesse princière ou de sang et une noblesse de serviteurs ou palatine.
Le terrain occupé par un lignage présentait, dès que celui-ci avait atteint
quelques niveaux généalogiques de profondeur, des caractères topographiques
particuliers. Nous les résumerons brièvement : de part et d'autre de la cour du
chef de lignage (nzi) s'alignaient les demeures de ses femmes puis, à leur voisinage,
les maisons de ses serviteurs ; autour de cet ensemble, à quelque distance, étaient
disposées en arc de cercle les demeures des familles des fils mariés de l'actuel chef
de lignage ; un peu plus loin, sur un nouvel arc concentrique au premier, venaient
les villages des familles des fils du précédent chef de lignage puis, au delà, se
succédaient, toujours selon les mêmes dispositions concentriques, les villages
des descendants de chefs toujours plus anciens à mesure que l'on s'éloignait du
centre, jusqu'à ce que l'on atteigne la zone la plus excentrique occupée par les
descendants du fondateur. Si la coutume était respectée, il y avait ainsi autant
d'aires concentriques qu'il y avait eu de niveaux généalogiques dans un lignage
depuis sa fondation. L'implantation n'était d'ailleurs jamais définitive car l'émer
gence d'une nouvelle génération d'enfants du chef de lignage entraînait le rejet
vers l'extérieur des agnats des niveaux généalogiques antérieurs, pour faire
place aux nouveaux. Le schéma ci-contre permet d'appréhender directement
la relation entre la place occupée sur le terrain et la position généalogique. PARENTE ET POUVOIR
Lignée des
chefs de lignage
Génération d'agnats issus de chef Fondateur
2e chef
3e chef
4e chef
Chef actuel
Implantation concentrique
des villages des générations
successives d'agnats issus
des chefs de lignage
Schéma de l'implantation des agnats d'un lignage
Les patrilignages variaient évidemment en profondeur et en extension mais
ils présentaient les mêmes caractéristiques fonctionnelles. L'unité et la hiérarchie
du groupe lignager étaient fortement marquées. Son chef, fondateur ou héritier
de ce dernier, attribuait aux chefs de famille les droits de cultiver sur les terres
données par le roi ; il conduisait le groupe à la guerre, partageait le butin remis
par le souverain ; il réglait les différends, protégeait le lignage contre les maléfices
et rendait seul un culte aux chefs décédés. Il lui appartenait encore de choisir
son héritier. La hiérarchie du lignage — chefs des branches collatérales et chefs
de famille — exerçait des pouvoirs analogues au sien mais à des échelles plus
réduites. Les pouvoirs de cette hiérarchie prirent de l'importance lorsque les
guerres du xixe siècle permirent d'accroître les patrimoines. Les souverains
distribuaient domaines, rapheraies, esclaves et femmes dont profitaient d'abord
les chefs de lignage. Ils étaient d'autre part responsables directement devant
le roi des obligations qui faisaient affluer en retour vers le palais biens et personnes
sous forme de tributs, de filles à marier ou de garçons pour servir le roi.
L'unité lignagere était maintenue car aucun segment ne pouvait s'en détacher
pour donner naissance à une unité équivalente. Les agnats appartenant à une
même descendance restaient donc toujours groupés ; s'ils quittaient leur village
d'origine en raison d'une pénurie de terre, ce qui était fréquemment le cas à
Foumban, et partaient s'installer à la campagne, ils restaient néanmoins soumis
à la hiérarchie de leur groupe. Le maintien de cette unité préservait corollairement CLAUDE TARDITS 42
l'autorité des chefs : la fuite ou la remise au roi suivie de mise en servitude étaient
les seuls moyens d'échapper aux conflits intérieurs. La fondation des lignages
restait strictement contrôlée par le roi puisque aucune fission ne leur permettait
de se reproduire d'eux-mêmes.
Revenons à l'implantation des lignages dans le « noyau » ; elle présente des
caractères que nous allons reconnaître : autour du palais se trouvaient concentrés
la plupart des lignages de serviteurs, puis, à quelque distance, ceux des fils du roi
régnant, Njoya ; un peu plus loin, les terres occupées par les fils du roi Nsa'ngu,
père de Njoya, et, à mesure que l'on s'éloignait du palais, les villages des descen
dants des anciens rois ; enfin, sur les limites mêmes du noyau, en sortant de
l'enceinte urbaine, se rencontraient quelques descendants du fondateur du
royaume, Nsara. Un tel agencement ne s'inscrit bien entendu pas dans une
géométrie parfaitement nette, mais l'implantation des lignages dans le noyau
et celles des groupes d'agnats sur un terrain lignager présentent des caractères
homologues certains. Le fait doit-il surprendre ? Les lignages, qu'ils soient
princiers ou palatins, n'entretiennent-ils pas avec le roi des relations identiques
à celles qu'entretiennent agnats et serviteurs avec le chef de lignage ? Ce n'est
d'ailleurs pas le royaume qui s'est développé à l'image de ses éléments consti
tutifs mais plutôt ces derniers qui croissent en se conformant au modèle que
matérialise le palais. Celui-ci joue le rôle d'une matrice de la société.
A des structurations identiques de l'espace correspondaient également des
homologies dans les rôles et les fonctions. Toutes les activités brièvement indiquées
en décrivant les lignages se retrouvaient au niveau du palais. Le roi répartissait
les terres et les butins de guerre entre plusieurs centaines de lignages, conduisait
les armées, jugeait les affaires qui, en vertu de leur gravité aux yeux de la coutume,
relevaient de sa compétence, et rendait à ses prédécesseurs le culte destiné à assurer
la sécurité et la prospérité du pays.
Les rapports ainsi établis de haut en bas et de bas en haut d'une hiérarchie
qui allait du souverain au chef de famille étaient étroitement associés à une
économie qui avait un caractère largement distributif . La circulation des richesses,
qu'il s'agisse d'éléments de production — terres et esclaves — ou de biens de
consommation — denrées et vêtements — , s'opérait dans le cadre des groupes
de parenté : c'était par le lignage que parvenaient jusqu'au simple chef de famille
les biens répartis par le souverain. Le travail des esclaves, le tribut, les obligations
de service au palais et enfin la guerre alimentaient le palais. Le monarque utilisait
ensuite ses droits sur les personnes et les biens pour établir princes et serviteurs,
entretenir les hôtes du palais et assurer le ravitaillement de la population dans
les périodes difficiles. Le volume des richesses affluant au niveau du souverain
lui donnait une position économique privilégiée par rapport à n'importe quel
lignage. La hiérarchie qui bénéficiait de tels mécanismes économiques avait un
intérêt évident à limiter le développement des pratiques qui auraient pu menacer PARENTE ET POUVOIR 43
l'ordre social ; aussi les transactions monétaires qui s'étaient développées au
xixe siècle, ne serait-ce qu'en raison de l'existence d'un centre urbain qu'il fallait
ravitailler, restèrent-elles limitées, complémentaires, et ne réussirent pas à
entamer avant les années 20 de notre siècle les circuits d'échanges fonctionnant
dans le cadre social traditionnel.
Les homologies entre les rôles hiérarchiques qui allaient du père de famille
au roi en passant par le chef de lignage n'autorisent pas à réduire la figure du
souverain à celle d'un père. Le roi avait des attributions complexes : chef chari
smatique pour la part qu'il devait prendre à la guerre, gestionnaire des richesses
du royaume, élément générateur de la société, juge et prêtre, le champ de ses
activités le situait bien au delà du monde domestique. Une partie de ces remarques
est également valable pour le chef de lignage. Une figure paternelle reste néan
moins incluse dans ces rôles : le roi, comme le chef de lignage, s'identifie à ses
prédécesseurs en vertu de coutumes qui font que l'on hérite non seulement de
droits mais que l'on succède à la personne. Le roi Njoya régnant au début du
siècle « est » Nsara : il était tout à fait admissible qu'on l'interpelle par ce nom.
Cette identification a pour effet de télescoper les degrés de parenté et de ramener
les relations de parenté éloignées à un rapport de filiation. Lorsque les Bamoum
voient dans le roi ou les chefs de lignage des pères, ils ne recourent pas à une
rhétorique qui étend au domaine politique un vocabulaire parental : ils affirment
une relation vécue comme telle dans leur culture. L'imbrication des rôles parentaux
et politiques est donc telle que tout effort analytique pour les dissocier devient
un contresens sociologique.
Avant de quitter le noyau, il faut encore signaler la présence, au centre du
pays, de quelques héritiers des rois battus par Nsara. Laissés en place après
qu'ils eurent perdu leur souveraineté, leurs descendants étaient, eux, sans liens
de filiation avec la dynastie mais en étaient devenus des alliés. Témoignages
du passé, ils ne représentaient que des éléments démographiques et économiques
tout à fait insignifiants à l'époque de Njoya.
La seconde zone, celle des domaines, correspondait au territoire conquis
par Mbombuo dans la première moitié du xixe siècle, aucune nouvelle annexion
n'étant intervenue entre son règne et celui de Njoya. Sur 7 500 km2, soit près
de vingt fois la surface du centre, vivaient 30 000 habitants. Il s'agissait donc,
comme l'observent les voyageurs allemands qui parcourent le pays au début
du siècle, de terres à peu près vides où la densité moyenne tombait à moins de
5 hab./km2. Nous avons dénombré 531 domaines découpés dans ces terres, qui
avaient été soit conservés par le roi, soit attribués à quelques centaines de chefs
de lignage. Ils étaient exploités par une population d'esclaves descendants de
captifs ou captifs eux-mêmes, dont l'effectif était entretenu par les campagnes
régulières que les Bamoum ne cessèrent de mener contre leurs voisins jusqu'à
l'arrivée des Européens. CLAUDE TARDITS 44
Fixés sur les domaines après que les originaires des mêmes lieux eurent été
séparés les uns des autres, ils suivaient la tenure lignagère mais pouvaient être
vendus par le maître du domaine. A ce peuplement s'ajoutait un colonat venu
des lignages urbains pour échapper à la précarité de la vie économique en ville.
Esclaves et colons vivaient en villages qui, dans cette région de montagnes,
correspondaient le plus souvent à une famille élémentaire dont la taille variait
en fonction du nombre d'épouses et d'enfants non mariés de son chef. L'esclavage
domanial n'était pas, au début du siècle, si ancien que la main-d'œuvre servile
ait pu faire souche de groupes agnatiques profonds ; les familles d'esclaves
restaient en outre toujours menacées de démembrement.
La situation des colons était plus favorable et ils restaient en outre membres
des lignages dont ils étaient issus. Ces indications suffisent à montrer que les
domaines n'étaient que des extensions foncières et économiques des lignages,
leurs occupants étant soit directement subordonnés aux chefs de lignage du
noyau, soit des agnats détachés de façon plus ou moins permanente de leur
groupe d'origine. Dans un certain nombre de cas, les esclaves voyaient leurs
rapports avec leurs maîtres se modifier par l'effet de mariages avec des filles du
sang qui en faisaient des utérins de leurs propriétaires, ou par les rôles d'inten
dants qui leur étaient conférés auprès des chefs de lignage. Les possibilités
d'amélioration de leur condition dans le cadre de leur statut paraissent bien
avoir été leur principale préoccupation, rendant difficile l'apparition d'une
conscience de classe1.
Le développement de la main-d'œuvre servile n'a donc pas altéré la place
des lignages dans la société : il l'a même fonctionnellement renforcée.
Venons-en à la seconde question que nous nous sommes proposé de traiter :
comment s'est développé l'appareil politique et administratif dans une société
où les nzi représentent l'articulation entre le pouvoir royal et la population de
parents et d'esclaves sur laquelle ils ont autorité ?
Il y avait chez les Bamoum, comme dans la plupart des populations voisines,
un groupe de très hauts dignitaires au nombre de sept, les kom ngu, que l'on
pourrait peut-être qualifier de « conseillers de l'État ». Pairs du roi, critiques
éventuels du souverain, c'était traditionnellement avec eux que le monarque
prenait ses décisions. Le titre était héréditaire et les sept kom ngu bamoum
étaient les héritiers des compagnons du fondateur du royaume. L'ancienneté
de la fonction comme sa généralité montrent qu'il y avait là un appareil tradi
tionnel de gouvernement. Le nombre de ces conseillers avait crû avec le temps,
le titre ayant été décerné à ceux qui avaient rendu de grands services au souverain.
A ce groupe s'ajoutaient les détenteurs des grands offices du palais qui for-
i. Tardits 1965 : 187-188. PARENTÉ ET POUVOIR 45
maient l'entourage immédiat du roi : trois frères et sœurs du monarque qui
avaient le titre d'adjoint le remplaçaient éventuellement et assuraient plus
particulièrement les liaisons avec la noblesse de sang ; trois grands serviteurs1,
les « pères du roi » (titamfon) , avaient des fonctions intimes auprès du souverain,
veillant sur sa personne physique, l'aidant dans l'accomplissement des tâches
religieuses, gardant le nom de l'héritier que le roi leur confiait, installant princes
et serviteurs, mariant les filles et assurant la liaison avec la noblesse palatine.
Le gouvernement des affaires quotidiennes du pays leur appartenait bien plus
qu'aux kom ngu. Cet entourage désigné par le roi changeait avec lui : ni les fonc
tions d'adjoint ni celles de titamfon n'étaient héréditaires.
Le fait significatif est que toutes ces titulatures, héréditaires ou non, étaient
occupées par des chefs de lignage. Les sept kom ngu l'étaient depuis la fondation
du royaume et leurs lignages, situés sur la périphérie du noyau, avaient la même
ancienneté que celui du roi lui-même. Les princes adjoints et les titamfon étaient
chefs de lignage, les premiers en raison de leur naissance, les seconds parce qu'ils
étaient régulièrement choisis dans des groupes dont la loyauté avait été éprouvée
et qu'ils en étaient toujours les responsables. Leur titre de fonction s'ajoutait à
celui qu'ils tenaient de leur statut.
D'autres rôles moins importants, ceux d' « intermédiaires », personnages
chargés de contrôler la remise annuelle des tributs, étaient confiés à des chefs
de la noblesse princière ou palatine selon qu'ils devaient remplir leur office auprès
de l'une ou de l'autre. Les commandements des troupes appartinrent longtemps
à des kom ngu avant de passer entre les mains des princes frères utérins du roi.
Sur le plan militaire, il pouvait arriver que les raids exécutés par le corps des
gardes du palais aient été commandés par un capitaine qui ne devait son rôle
qu'à sa bravoure et ses qualités de meneur d'hommes, mais, au temps de Njoya,
les chefs de la garde royale furent toujours des nzi ou le devinrent.
Il n'y avait au palais qu'une seule exception à cette situation : le chef de la
société secrète de muttngu, qui portait le titre de « Père de l'État » (Tangu) ,
maître d'un organisme chargé de veiller à ce que les lois fondamentales du royaume
soient respectées, n'était pas nzi. Responsable d'un instrument de répression
et d'une instance judiciaire devant laquelle le roi lui-même pouvait être mis
en accusation, il a peut-être été choisi à dessein en dehors de la hiérarchie lignagère.
Il reste que, même dans cette institution, il existait un conseil supérieur composé
de chefs de lignage.
Tous les offices que nous venons d'énumérer sont fort anciens et hérités de
traditions politiques antérieures à la création du royaume bamoum. Le fait qu'ils
aient été, au début du siècle, plus de deux cents ans après la fondation du royaume,
i. Le terme « serviteur » fait référence à une fonction, non à un statut. Les serviteurs du
roi comme ceux des chefs de lignage pouvaient se recruter aussi bien dans les familles nobles
que dans la population servile des domaines.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.