Pauses et débits : les indicateurs temporels de la production écrite - article ; n°3 ; vol.95, pg 483-504

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L'année psychologique - Année 1995 - Volume 95 - Numéro 3 - Pages 483-504
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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Jean-Noël Foulin
Pauses et débits : les indicateurs temporels de la production
écrite
In: L'année psychologique. 1995 vol. 95, n°3. pp. 483-504.
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Foulin Jean-Noël. Pauses et débits : les indicateurs temporels de la production écrite. In: L'année psychologique. 1995 vol. 95,
n°3. pp. 483-504.
doi : 10.3406/psy.1995.28844
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1995_num_95_3_28844L'Année psychologique, 1995, 95, 483-504
REVUE CRITIQUE
Laboratoire de Psychologie génétique et différentielle
Université de Bordeaux II1
PAUSES ET DEBITS :
LES INDICATEURS TEMPORELS
DE LA PRODUCTION ÉCRITE
Jean-Noël FOULIN
SUMMARY : Pauses and rates : The temporal parameters of writing.
This paper deals with theoretical and methodological questions raised by
the study of pauses as indicators of the cognitive processes involved in
language production, in particular writing. The study of pauses faces two
major issues related to the functional complexity of the language production
system. Firstly, the multidetermination of the pause activity is so important
that the variations observed in the distribution of pauses can hardly be
attributed to a specific component of language production. Secondly, the mere
existence of parallel processing suggests that pause analysis shows only part of
the cognitive management of language production. Two types of study are
proposed : (a) systematic analysis of pause duration and the respective effect
of different production components ; (b) additional analysis of two other
temporal parameters : articulation rate and writing rate.
Key words : writing, on-line study, cognitive processes, pauses, writing
rate, articulation rate.
Pour tenter de comprendre le système cognitif de production du lan
gage écrit, les psychologues ont depuis longtemps très largement privilégié
des approches a posteriori, centrées sur la caractérisation du produit langag
ier fini. Comparativement, les études de l'activité de production en temps
réel, concrètement l'analyse du comportement du scripteur en situation
d'écriture, certes d'origine plus récente (les études pionnières datent de la
fin des années 70), sont restées exceptionnelles. Cette disparité est, pour
une part, à mettre au compte des obstacles, notamment méthodologiques,
auxquels est confrontée l'investigation expérimentale en temps réel de la
1 . 3 ter, place de la Victoire, 33000 Bordeaux. 484 Jean-Noël Foulin
production du langage. Un problème central est l'identification d'observab
les comportementaux qui, devant être recueillis de manière non intrusive,
constituent des indicateurs valides et pertinents des mécanismes virtuels
de production. Or, cette opération, à la double dimension théorique et
méthodologique, reste pour l'heure insuffisamment engagée. Pourtant l'en
jeu est important. Au-delà de la définition des techniques de pistage des
processus cognitifs en œuvre chez le scripteur, c'est bien entendu l'avance
ment des modélisations de la production écrite qui est en question.
L'ÉTUDE DES PAUSES : UN PARADIGME PERTINENT ?
S'inspirant des travaux entrepris pour l'étude de la production orale,
certains ont envisagé l'analyse des paramètres temporels de la production
écrite, essentiellement la durée des pauses entre les mots, comme une issue
à la question méthodologique (Espéret et Piolat, 1991 ; Kowal et O'Con-
nell, 1987; Matsuhashi, 1981). Les études temporelles de l'oral ont consisté
principalement en l'analyse chronométrique et statistique des pauses silen
cieuses — les silences interrompant la verbalisation — et, dans une
moindre mesure, au recensement des hésitations vocalisées (pauses sonores,
répétitions, reprises...). Considérées initialement comme des phénomènes
parasites coïncidant généralement avec les jonctions syntaxiques ou, dans
une perspective psychopathologique, comme des troubles psychogènes de
l'élocution, les pauses silencieuses se sont révélées un paramètre essentiel
de la performance verbale, susceptibles de constituer un outil puissant
d'investigation psychologique du langage oral (O'Connell et Kowal, 1983,
pour une revue de la littérature).
Dans une perspective de psychologie cognitive, les pauses de parole
sont interprétées comme des traces observables de l'activité processuelle
et, précisément, des indices de (sur)charge cognitive. Du fait des
limitations de ses capacités de traitement de l'information, le parleur, à
certains moments, ne pourrait mener à bien simultanément les opérations
associées à la gestion interne de l'information et celles consacrées à
l'émission articulatoire. Il lui faudrait alors différer l'exécution verbale.
Aussi, les variations de l'activité de pause seraient censées témoigner des
modulations de la charge cognitive requise par les opérations de product
ion. L'analyse de la distribution des pauses — soit les variations de
durée et de fréquence en fonction des localisations — permettrait dès
lors de repérer les sites critiques de traitement au cours de la production
et d'identifier les facteurs d'évolution des ressources attentionnelles
mobilisées.
L'étude des pauses d'écriture s'appuie sur les mêmes postulats. Les
interruptions de l'activité grapho-motrice apparaissent en effet être plus
que de simples moments de « récupération », quoique naturellement elles
puissent aussi remplir cette fonction. Les réponses aux interviews (Pianko, Les indicateurs temporels de la production écrite 485
1979), les verbalisations concomitantes (Flower et Hayes, 1981) ou diffé
rées (Keseling et Wrobel, 1991) révèlent que l'arrêt du scripteur est, avant
tout, déterminé par les traitements engagés pour la production. En fait, ce
sont les informations rapportées par Williams (1983) qui attestent le mieux
du rôle crucial joué par les pauses en production écrite. L'auteur observe
d'abord une coaugmentation de l'activité de subvocalisation (interprétée
comme un indice de charge cognitive) et de l'activité de pause lorsque les
scripteurs passent d'un thème concret à un thème abstrait. Mieux, il note
que l'activité subvocale survenant au cours des pauses s'accroît, d'une
part, avec la complexité thématique de la tâche d'écriture et, d'autre part,
avec la qualité des textes produits. Ces diverses observations, jointes aux
données chronométriques recueillies (Matsuhashi, 1981), ont autorisé à
penser que l'étude des pauses pourrait représenter une voie heuristique
d'exploration du système cognitif de production écrite.
Les propriétés physiques des pauses « écrites » rendent d'ailleurs le para
digme aisément transposable à l'étude de la production écrite. La pause pourr
ait être décrite dans les termes utilisés par Lévy-Schoen (1988) pour la durée
de fixation oculaire en lecture. Il s'agit d'une trace naturelle puisque l'interrup
tion de l'activité grapho-motrice se produit sans intervention expérimentale.
C'est une trace facilement observable : formellement, une pause survient
chaque fois que le scripteur lève son crayon et ainsi arrête d'écrire. Enfin, il
s'agit d'une trace aisément mesurable, par enregistrement chrono-vidéo (tech
nique présentée dans Foulin et Fayol, 1988) ou sur tablette graphique à digital
iser (Chesnet, Guillabert et Espéret, 1994) : la durée d'une pause correspond au
temps qui s'écoule entre l'arrêt et la reprise de la transcription.
Il est même légitime de penser que la pause est un indicateur plus
valide à l'écrit qu'à l'oral. Les pauses du parleur sont en effet susceptibles
de remplir une large variété de fonctions étrangères à la genèse de l'info
rmation verbale (Drommel, 1980), en particulier des fonctions dites commu-
nicatives. Celles-ci se marquent par des modulations de la distribution des
pauses, semblant indépendantes des opérations de construction verbale, et
survenant sous l'influence de variables sociales diverses et souvent interdé
pendantes : nature de l'auditoire ; représentation du destinataire ;
recherche d'effets rhétoriques ou encore régulation des échanges conversat
ionnels (ex. Piolat, 1981 ; Reynolds et Paivio, 1968). Outre l'influence de
variables sociales, les recherches ont mis en évidence, avec des résultats
contradictoires d'ailleurs, la sensibilité du comportement de pause à l'état
émotionnel du parleur (Rochester, 1973, pour une revue). Enfin, à l'oral
toujours, les pauses peuvent également correspondre à des sites privilégiés
de l'activité respiratoire et participer à l'organisation prosodique du dis
cours (Grosjean, Grosjean et Lane, 1979). En conséquence, pour ce qui a
trait au rôle des pauses dans le discours oral, des fonctions potentielles
diverses pouvant coexister en une même localisation, la question est posée,
au plan théorique, de la part imputable aux composants « cognitivo-lin-
guistiques » dans les variations de distribution et, au plan méthodolog
ique, du contrôle des variables contextuelles. Jean- Noël Foulin 486
S'ajoute à cette question un problème supplémentaire inhérent à la multip
licité des types d'hésitations. Des phénomènes de compensation, par substitu
tion mutuelle, mis en évidence entre pauses silencieuses d'une part, et certaines
formes d'hésitations vocalisées de l'autre (pauses sonores, allongement articula-
toire des mots, répétitions...), laissent penser que ces deux catégories d'hésita
tions pourraient être fonctionnellement équivalentes. De fait, leur seule spécifi
cité fonctionnelle serait d'ordre communicatif, l'usage préférentiel d'une
catégorie ou de l'autre relevant d'un choix stratégique du parleur, motivé par
les circonstances de production (Beattie et Bradbury, 1979; Piolat, 1981). De
toute évidence, une part plus ou moins conséquente du travail cognitif consacré
à la production orale est « couverte » par l'émission d'hésitations vocalisées.
Aussi, bien que celles-ci représentent généralement la modalité d'hésitation de
loin la moins fréquente, l'existence d'une pluralité d'observables fonctionnell
ement identiques invalide en partie les résultats établis par le biais de la seule
analyse des pauses silencieuses.
Comparativement aux pauses « orales », les pauses « écrites » ont
l'avantage, d'une part de posséder un statut d'observable unique (nous
discuterons ce point ultérieurement) et, d'autre part, de ne pas être conta
minées par les facteurs para-langagiers propres aux situations d'interlocu-
tion, d'où leur plus grande validité potentielle.
Cela dit, l'étude cognitive des pauses, « orales » comme « écrites », est
confrontée à des problèmes plus cruciaux que celui touchant aux relations
entre durée de pause et variables contextuelles. Le bilan de la littérature
en témoigne clairement, à travers deux phénomènes sans nul doute étroit
ement liés : la désaffection des chercheurs pour la méthode d'une part ; l'im
productivité théorique des recherches d'autre part. Ces phénomènes étant
encore plus prononcés pour ce qui concerne la seule production écrite.
Les données accumulées jusqu'ici offrent certes une image cohérente
du comportement de pause des locuteurs révélant, pour l'essentiel, des
variations de distribution systématiques et convergentes en fonction de
variables macro- (connaissance du thème, type de texte...) ou micro-struc
turales (complexité sémantique, localisation syntaxique, prévisibilité lexi
cale). En revanche, contrastant avec la relative abondance et la régularité
des constats empiriques, les apports théoriques sont restés pauvres et fra
giles, la plupart des auteurs s'en tenant à une perspective essentiellement
descriptive du déroulement temporel « ouvert » de la production. Peu ont
réussi (ou même cherché) à développer une théorie psycholinguistique du
fonctionnement des pauses dans le cadre d'un modèle de production langa
gière (pour l'oral Butterworth, 1980 ; Garrett, 1982 ; Rochester, 1973). La
« stérilité théorique » (O'Connell et Kowal, 1983) des recherches pourrait
être imputée, en partie, aux faiblesses méthodologiques et au caractère
fragmentaire des travaux. Plus fondamentalement, c'est la signification
cognitivo-linguistique des durées de pause qui est en cause. La pause que
s'accorde le locuteur, parleur ou scripteur, est susceptible en effet de reflé
ter l'ensemble des opérations mentales préarticula toires (précédant la réa
lisation matérielle, phonique ou graphique) auquel s'ajoutent les opéra
tions postarticulatoires de retour-contrôle sur les énoncés produits. Or, indicateurs temporels de la production écrite 487 Les
même si des opérations particulières peuvent, semble-t-il, avoir une
influence sélective en un ou quelques sites privilégiés, en l'état actuel de la
théorie ni la localisation ni la durée de la pause ne permettent, à elles
seules, de spécifier la nature du (ou des) traitement(s) réalisé(s). Aussi, les
variations de distribution observées ne peuvent généralement être attri
buées que de manière très spéculative à l'une ou l'autre des opérations cen
sées être accomplies par le locuteur. Pourtant, cette multidétermination de
l'activité de pause n'a pas toujours été prise en compte. De plus, lorsqu'elle
l'a été, les procédures expérimentales mises en œuvre n'ont pas véritabl
ement permis d'identifier le rôle spécifique de chacune des composantes
potentielles de la production — conceptualisation, formulation, exécution,
contrôle (selon le modèle de Levelt, 1989) — ou des opérations ressortis
sant à chaque composante.
Les questions soulevées par la méthode relèvent, pour l'essentiel, de la
complexité fonctionnelle du système de production du langage. Pour déve
lopper l'examen de ces questions, nous envisagerons, dans un premier
temps, celles relatives à l'interprétation des pauses. Notre analyse s'ap
puiera sur une revue critique de travaux centrés, pour les premiers sur la
gestion des opérations de conceptualisation, pour les seconds sur celle des
opérations de formulation. Nous ne traiterons que brièvement du retour-
contrôle sur le texte. Dans une seconde partie, nous discuterons du statut
de la pause comme indicateur cognitif pour proposer des analyses complé
mentaires impliquant deux autres paramètres temporels : le débit de pro
duction et la vitesse d'écriture.
Pour ce faire, et bien que nos préoccupations visent prioritairement l'écrit,
nous adopterons une perspective largement synthétique associant production
écrite et production orale. Cette orientation, d'abord imposée par la prédomi
nance des travaux consacrés à l'oral, paraît d'autant plus se justifier qu'il
existe des hypothèses fortes d'identité des mécanismes de production entre les
deux modalités d'émission, tout au moins en ce qui concerne les étapes de
conceptualisation et de formulation (Fayol, 1991). Les opérations d'exécution
et de retour-contrôle, particulièrement tributaires du système d'articulation et
des caractéristiques physiques du produit langagier, seront cependant envisa
gées d'une manière plus spécifique pour l'écrit.
Nous n'aborderons pas ici des problèmes plus directement méthodologiques
révélés progressivement par les études empiriques de la production écrite
(cf. Espéret et Passerault, 1991).
L'ACTIVITÉ DE PAUSE : UN INDICATEUR ÉQUIVOQUE
Conceptualisation et gestion temporelle
Concernant les opérations de conceptualisation (Levelt, 1989 ; planifi
cation dans Hayes et Flower, 1980), les études menées pour l'oral mont
rent qu'un accroissement de la complexité du thème à traiter s'accom
pagne d'une accentuation du comportement d'hésitation des parleurs. Par Jean- Noël Foulin 488
exemple, comparant descriptions et interprétations d'images, Goldman-
Eisler (1968) puis Siegman (1979) recueillent une durée moyenne des
pauses silencieuses significativement plus élevée dans les interprétations.
De même, Good et Butterworth (1980) observent qu'un itinéraire familier
est décrit avec plus de fluidité qu'un itinéraire mal connu. Des variations
similaires ont été également rapportées en fonction du degré d'abstraction
du message (Reynolds et Paivio, 1968) ou de la cohérence des informations
(O'Connell et Kowal, 1972). Le déroulement temporel de la production
orale paraît également affecté par l'importance du travail de linéarisation
des contenus (Levin, Silverman et Ford, 1967) et par la connaissance de
superstructures textuelles (Greene, 1984; Greene et Cappella, 1986).
Des tendances identiques ont été retrouvées quant à l'organisation
temporelle des productions écrites : une influence positive de la connais
sance thématique préalable (Brown, McDonald, Brown et Carr, 1988 ;
Chanquoy, Foulin et Fayol, 1990), résultat confirmant ceux obtenus avec
d'autres indicateurs (Kellogg, 1987) ; un impact du type de texte (Matsu-
hashi, 1981) ; enfin un effet facilitateur de la connaissance de la macro-
structure textuelle (Passerault, 1991).
Ces résultats, qu'ils concernent l'oral ou l'écrit, ont été généralement
interprétés en termes d'accessibilité et/ou d'organisation conceptuelles.
Envisagées dans le cadre d'un modèle classique de mémoire en réseaux
(Anderson, 1983), l'activation des informations dans et entre les et
leur récupération s'effectueraient d'autant plus facilement (i.e. auraient un
moindre coût cognitif) et rapidement que l'on aurait affaire à une struc
ture conceptuelle plus dense et mieux organisée (Yekovich et Walker,
1986). De même, la linéarisation des contenus serait facilitée, et son coût
temporel allégé, dès lors que la succession des informations récupérées est
congruente avec l'ordre conventionnel d'énonciation (cas du script) et/ou
celui choisi par le locuteur et/ou encore lorsque ce dernier peut mobiliser
un schéma susceptible de guider l'arrangement des informations (cas du
schéma narratif).
Le problème est qu'en toute rigueur les phénomènes observés ne prou
vent rien quant à un éventuel effet du traitement des contenus. Le fait que
les tâches accomplies par les locuteurs diffèrent dans la dimension concept
uelle, par le degré de complexité du thème à traiter et/ou l'importance du
travail de linéarisation à effectuer, ne permet nullement de conclure que
les opérations de conceptualisation représentent les seuls, voire les princ
ipaux facteurs de variation de l'activité de pause et des ressources cogni-
tives allouées à la production. Une conclusion dans ce sens, au demeurant
tout à fait plausible, néglige abusivement un impact possible des opéra
tions de formulation, consécutif aux évolutions superficielles du produit en
fonction des contraintes conceptuelles de la tâche. Sachant que les diverses
structures linguistiques interviennent différenciellement sur la distribution
des pauses (cf. infra), l'effet apparent de la gestion des contenus sur la
charge de traitement mobilisée et sur l'organisation temporelle de la pro- Les indicateurs temporels de la production écrite 489
duction pourrait n'être qu'indirect, les évolutions chronométriques obser
vées résultant plus directement de la gestion linguistique. Pour être vali
dée, l'hypothèse d'une influence spécifique d'ordre conceptuel impose donc
qu'on parvienne préalablement à identifier, dans la durée de pause, la part
respective des diverses composantes de production en jeu, en particulier
des opérations de conceptualisation et de formulation.
La question est fondamentale et complexe à traiter. Elle relève, entre autres,
des rapports entre représentations conceptuelles prélinguistiques et représenta
tions linguistiques lexico-sémantiques (les lemmas, Kempen et Huijbers, 1983).
Or, jusqu'à présent, en dépit de quelques tentatives (ex. Danks, 1977), on n'a pas
encore réussi, en production d'énoncés tout au moins, à isoler clairement ce qui au
cours des pauses correspond à l'une ou l'autre des deux composantes de product
ion. La complexité des rapports entre conceptualisation et formulation a d'ail
leurs conduit certains à éluder la distinction entre ces deux niveaux de planifica
tion dans leur modèle de production (ex. Brown et al., 1988).
Formulation et gestion temporelle
Les résultats en rapport avec les opérations de formulation sont pareill
ement très fragiles dans la mesure où des points importants restent dans
l'ombre. Nombre de travaux, menés pour l'essentiel sur l'oral, ont été entre
pris avec l'intention dominante d'identifier la nature de l'unité fondamentale
d'encodage du langage, partant du postulat selon lequel des régularités de dis
tribution, d'une part, seraient indicatives de la taille et de la nature des uni
tés de planification du discours et, d'autre part, rendraient compte du degré
d'indépendance (ou d'intégration) entre unités successives. L'accent a été
placé principalement sur la structure de surface avec, à l'origine, une hypot
hèse d'isomorphisme entre unité linguistique superficielle et unité d'enco
dage. Parallèlement, il s'agissait de tester la réalité psychologique des struc
tures grammaticales comme structures de performance. Aussi, la question
amplement traitée pour ce qui est de la nature des unités de production l'a
été de manière bien moindre pour ce qui concerne la fonction et le coût spéci
fiques des opérations réalisées aux différents sites de pause.
Des informations nombreuses et concordantes ont été ainsi rassemblées
quant à la distribution syntagmatique des pauses dans le discours oral. Le
début de phrase y apparaît d'abord comme la localisation prédominante.
Les données attribuent également un rôle majeur aux frontières proposi-
tionnelles, que les (éventuelles) frontières phrastiques aient été incluses
dans les analyses (Boomer, 1965) ou distinguées (Goldman-Eisler, 1972).
Cette influence des frontières prépositionnelles a toutefois été mise en
cause en faveur de la proposition « profonde » (deep clause), une subdivi
sion d'ordre sémantique de la proposition grammaticale (Ford, 1982 ;
Holmes, 1988). Il apparaît enfin que la concentration systématique de l'ac
tivité de pause aux frontières phrastiques et propositionnelles s'accom
pagne d'une présence substantielle de pauses intrapropositionnelles, cela,
selon les auteurs, préférentiellement devant les mots « à contenu » ou plu- Jean- Noël Foulin 490
tôt devant les mots « fonction ». Apparaissent également des occurrences
régulières entre groupes fonctionnels (Brotherton, 1979). Les relations
entre ces différents sites de pause ont été clairement mises en évidence par
les études qui ont envisagé conjointement l'ensemble des localisations. Ces
études révèlent une hiérarchie des durées moyennes et fréquences de pause
isomorphe à la des localisations syntaxiques : plus élevé est le
« niveau syntaxique » d'une transition, plus importante est l'activité de
pause localisée à cette transition. Hawkins (1971), par exemple, recueille
deux tiers des pauses (76 % du temps de pause) aux frontières proposition-
nelles, un quart des occurrences (18 % du temps) au début des syntagmes
intrapropositionnels et 10 % des occurrences (6 % du temps) aux frontières
lexicales à l'intérieur des syntagmes. Goldman-Eisler (1972) relève pour sa
part une hiérarchie décroissante des durées de pause précédant respective
ment, la phrase, la proposition coordonnée, la proposition subordonnée, la
proposition relative et les unités intrapropositionnelles. Ford (1982), Piolat
(1983), Holmes (1984, 1988), obtiennent des résultats semblables, relevant,
selon les termes de Brotherton (1979), d'un « facteur systématique de lon
gueur par localisation » (p. 189, notre traduction).
Les rares contributions intéressant cette fois la production écrite n'ont
fait qu'esquisser les questions appréhendées pour l'oral. Elles en confi
rment généralement les résultats tout en présentant, entre elles, quelques
divergences. Ainsi, Matsuhashi (1981) observe bien une diminution de la
durée moyenne des pauses entre le début de paragraphe, le début de
phrase (plus exactement de T-unit) et les localisations internes au T-unit,
une hiérarchie retrouvée par Foulin (1993). En revanche, elle réfute une
quelconque influence d'ordre grammatical de niveau intraphrastique (Mat
suhashi, 1982 ; Matsuhashi et Quinn, 1984), contrairement à Kaufer,
Hayes et Flower (1986) et Foulin (ibid.) qui, eux, rapportent l'existence
d'une relation entre constituants intraphrastiques (proposition et syn-
tagme) et unités de production.
Dans leur ensemble, les analyses de la distribution des pauses font donc
apparaître régulièrement, pour l'oral comme pour l'écrit, une covariation
positive entre l'activité de pause et l'importance de la localisation syn
taxique de la pause. L'interprétation de cette relation est cependant loin
d'être univoque. La liaison observée suggère trois choses : d'abord qu'il
paraît possible de décrire des unités de production qui correspondent à des
unités structurales : le paragraphe (à l'écrit), la phrase, la proposition la plu
part du temps, et les constituants intrapropositionnels en certaines occa
sions ; ensuite, que les traitements impliqués dans la production intervien
nent, pour l'essentiel, au début (ou entre) des unités structurales majeures ;
enfin que le coût de ces est en moyenne d'autant plus important
que l'unité à produire est plus élevée dans la hiérarchie syntaxique. Mais le
fait que des unités syntaxiques constituent apparemment des unités de pro
duction ne permet pas de désigner la source de variation de l'activité de
pause d'une localisation à une autre et, en particulier, d'inférer que la durée Les indicateurs temporels de la production écrite 491
de la pause initiale d'une unité reflète le coût du traitement syntaxique de
cette unité. Toute structure linguistique ayant au moins une triple identité
— sémantique, lexicale et syntaxique — la covariation observée pourrait
être consécutive au nombre plus ou moins élevé de concepts manipulés
(hypothèse sémantique), ou d'items lexicaux à récupérer (hypothèse lexi
cale), et non à des calculs syntaxiques plus ou moins complexes
syntaxique). Il se pourrait aussi, et il est d'ailleurs vraisemblable, que deux
ou l'ensemble de ces variables interviennent conjointement !
Malheureusement, jusqu'ici cette double question primordiale de la
nature des déterminants de la durée de pause et de leur contribution indi
viduelle est restée au second plan. Les travaux mettant l'accent sur la
seule distribution syntaxique des pauses l'ont indirectement éludée (Piolat,
1983). Ceux privilégiant la dimension sémantique ont abouti également à
des résultats largement équivoques, toute unité d'ordre sémantique (pro
position « profonde » ou « idée ») étant naturellement incarnée par une
structure (ou suite de structures) caractérisable en surface. Les études
confrontant les durées de pause et leurs différents contextes d'occurrence
— sémantique, syntaxique ou lexical — (Rochester et Gil, 1973), ou indui
sant des productions très contraintes, en imposant la structure syntaxique
et/ou le lexique à utiliser ou bien encore une certaine taille à l'énoncé (Coo
per, Soares et Reagan, 1985 ; Holmes, 1984), n'ont pas davantage permis
de trancher clairement, du fait notamment de la corrélation positive entre
longueur et complexité syntaxique des énoncés.
Dissocier les effets des différentes opérations de formulation pour en éva
luer le coût temporel spécifique apparaît d'ailleurs comme un objectif d'autant
plus délicat qu'on doit envisager, comme le proposent les modèles actuels de
formulation phrastique, un fonctionnement en parallèle des traitements lexico-
sémantique et syntaxique au cours d'une même étape de production (« niveau
fonctionnel » chez Garrett, 1980 ; « encodage grammatical » chez Levelt, 1989).
Les modèles connexionnistes ne faisant de ce point de vue qu'amplifier le pro
blème (Dell, 1986). Se trouvent ainsi posées de manière accrue la question de la
pertinence des procédures expérimentales et celle de la validité externe des
informations collectées. Le travail de Ferreira (1991), par exemple, satisfait
bien à la première exigence mais répond mal à la seconde. Afin de parvenir à
manipuler les caractéristiques syntaxiques des énoncés à produire tout en en
neutralisant les traits sémantiques, Ferreira a recours à une tâche de répétition
littérale de phrases. Cette situation de production a certes l'avantage de per
mettre une interprétation univoque des données recueillies, en l'occurrence ici
l'influence de la complexité grammaticale sur les paramètres temporels de la
production orale. En revanche, elle en restreint fortement la portée par le fait
qu'elle ne sollicite, de la part des locuteurs, ni conceptualisation ni formulation.
En résumé, alors que les recherches font apparaître un impact syst
ématique des localisations syntaxiques et un effet de la gestion sémantique,
souvent à travers le codage lexical des concepts (Taylor, 1969), l'incerti
tude subsiste aujourd'hui sur ce qui relève de chacune de ces dimensions et
de leurs interrelations dans la distribution des pauses. La conception de
Goldman-Eisler (1968), concluant à l'influence chronométrique des seuls

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