Perception de la distance et de la grandeur des objets - article ; n°2 ; vol.56, pg 437-452

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L'année psychologique - Année 1956 - Volume 56 - Numéro 2 - Pages 437-452
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1956
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Eliane Vurpillot
Perception de la distance et de la grandeur des objets
In: L'année psychologique. 1956 vol. 56, n°2. pp. 437-452.
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Vurpillot Eliane. Perception de la distance et de la grandeur des objets. In: L'année psychologique. 1956 vol. 56, n°2. pp. 437-
452.
doi : 10.3406/psy.1956.8885
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1956_num_56_2_8885CRITIQUES REVUES
PERCEPTION DE LA DISTANCE
ET DE LA GRANDEUR DES OBJETS
par Éliane Vurpillot
Les constances perceptives sont connues et étudiées depuis très
longtemps, et il n'est pas de traité théorique sur la perception sans
un chapitre consacré à ce sujet. Pendant de nombreuses années, leur
existence fut admise comme un fait, et les seules questions soulevées à
leur propos furent de décider si elles étaient innées ou acquises et quelle
était la meilleure explication à leur donner. Il s'ensuivit des controverses
stériles et les interprétations furent souvent plus ingénieuses que
convaincantes.
A l'étudier de plus près, on s'aperçut que le phénomène même
de la constance était loin d'être simple, et surtout beaucoup plus fluc
tuant qu'il n'avait paru primitivement. Les constances évoluent avec
l'âge, selon les individus, les méthodes d'expérimentation. Elles ne sont
jamais parfaites et subissent l'influence de nombreux facteurs.
Le type de constance de beaucoup le plus étudié est celui de la
constance des grandeurs. En 1953, Fraisse (7) a fait le point sur l'état
des recherches dans ce domaine ; il apparaissait alors une tendance
commune à croire à l'existence de relations d'invariance entre les données
perceptives. Ces relations permettent la constance alors que les
elles-mêmes changent.
L'individu trouvait là un moyen d'établir une correspondance entre
monde apparent et monde réel, et de s'adapter à ce dernier. La cons
tance devenait donc indissociable de la personnalité de chacun.
Bien que la plupart des auteurs semblent admettre, au moins impli
citement, le bien-fondé de cette hypothèse, nous trouvons dans les
recherches récentes une tendance à aborder ce problème un peu diff
éremment.
Nous remarquons tout d'abord un changement dans les méthodes
d'expérimentation : un certain nombre de chercheurs ont abandonné
le laboratoire pour opérer en plein air et étudier la perception sur des
A. PSYCHOL. 56 -S 43 H kkvijes critiques
distances atteignant ou dépassant même le kilomètre. 11 s'agit en
général de recherches faites pour l'aviation américaine, dans un but
d'utilisation pratique des données obtenues. Cette évolution méthodol
ogique n'est certainement pas sans avoir influé sur le choix des points
traités.
Quand on parle en termes de constance des grandeurs, l'usage est
de faire dépendre la taille apparente d'un objet de sa distance perçue.
Dans la perspective de l'invariant, il s'agit d'établir une relation entre
quatre facteurs essentiels qui sont la taille réelle et apparente, la di
stance réelle et apparente. Le « new look » introduit l'action des fac
teurs subjectifs et montre leur influence déformante sur toute percep
tion, y compris celle de la taille des objets.
Les recherches dont nous allons parler étudient les diverses variables
pouvant intervenir dans la perception de la grandeur d'un objet. Leur
nouveauté réside d'abord en ce qu'elles se sont intéressées à des
physiques non encore mises expérimentalement en relation avec la gran
deur ou la distance perçues, et ensuite dans leur façon de traiter la
perception de la distance.
Il y a eu de nombreuses variations sur ce thème : la taille appa
rente dérive de la distance perçue, mais d'autre part, la distance est influencée par la taille perçue. Il y a eu aussi un certain nombre
d'études sur la perception de la distance absolue, études faites en labo
ratoires, dans des conditions généralement assez éloignées de la réalité.
Nous voyons maintenant des chercheurs s'intéresser au continuum
même de la distance et ils le font dans des conditions beaucoup moins
artificielles.
Nous passerons en revue d'abord les études portant sur l'invariant
taille-distance qui sont la suite logique des précédentes, puis nous exa
minerons l'apport des expériences en plein air à nos connaissances sur
la perception de la distance et enfin, nous rassemblerons un ensemble
de recherches de laboratoire qui ont pour point commun d'étudier l'i
nfluence d'un facteur précis autre que la taille ou la distance sur la
perception de celles-ci.
L'hypothèse de V Invariant taille- distance
Rappelons d'abord brièvement ce qu'il faut entendre par là. Nous
nous référons à Kilpatrick et Ittelson (24).
Cette hypothèse s'appuie sur la géométrie euclidienne. Si l'on
reprend les relations entre triangles semblables, il est exact que pour
un angle visuel donné a, le rapport taille physique (S) sur distance
physique (D) est constant : a — --. Cette relation peut se traduire en
un certain nombre de propositions :
1° Quand l'angle est donné, taille et distance varient proportion
nellement ;
2° Quand l'angle et la distance sont donnés, la taille est fixée; '
VUKI'ÎLLOT. PEUCEPTION DE LA JJ IST A..N (J'li 439 K.
o° Quand l'angle et la taille sont donnés, la distance ne peut avoir
qu'une valeur ;
4° Quand la taille est donnée, l'angle et la distance varient inversement, ;
5° la distance est donnée, l'angle et la taille varient propor
tionnellement.
Tous ces faits sont des réalités mathématiques de la géométrie
de l'espace euclidien.
Certains psychologues ont été tentés d'appliquer ces lois physiques
à la description d'événements psychologiques. Ils ont alors posé :
taille apparente angle visuel = distance physique
taille apparente taille rétinienne = K
distance
L'hypothèse d'un invariant taille-distance se formulerait ainsi (24) :
Une projection rétinienne ou un angle visuel d'une taille donnée, détermine
un rapport unique entre taille apparente et distance apparente.
Certains auteurs ont cherché à donner une forme mathématique
à cette proposition. Ainsi Gilinsky (13) utilise les équations suivantes :
D d- = A — + *— D B = A -f 8
s _ _B_ ~~
S Ä~T~D
dans lesquelles les D est la distance réelle, d la distance perçue, s la taille
perçue, S la taille réelle. A est la valeur-limite de d, c'est-à-dire la
distance apparente des objets astronomiques.
A est un paramètre et a une valeur caractéristique pour chaque
individu, 8 est la distance à laquelle la taille apparente correspond à
la taille réelle, c'est la distance à laquelle nous avons l'habitude de voir
les objets, c'est-à-dire 30 à 60 cm.
C'est le bien-fondé de cette hypothèse que nous voyons mettre en
doute par Kilpatrick et Ittelson (24) d'une part, par Gruber (18) de
l'autre. Gilinsky (14), tout en la défendant, assouplit cependant sa posi
tion en faisant intervenir l'attitude du sujet.
Dans cette dernière recherche (14), il s'agit de mesurer la grandeur
d'un objet à des distances variables, allant de 30 à 1 200 m. Pour Gilinsky
il n'y a aucun doute, la taille perçue dépend de la distance. Mais elle se
demande, avec Boring (2) si nous n'avons pas deux systèmes de percept
ion, l'un rendant compte de la grandeur physique de l'objet, l'autre
de la grandeur de son image rétinienne. L'utilisation de l'un ou
système pourrait correspondre à la distinction de Gibson (8) entre monde
visuel et champ visuel.
Si cette distinction tient à une différence de conditions, apparais
sant dans l'organisme et non dans le stimulus, quels sont les modes
alternatifs de réponse à un même stimulus, cl, quel en est le retentisse- 440 REVUES CRITIOJJKS
ment sur la perception de la distance ? Pour répondre à cette question,
Gilinsky fait prendre successivement à ses sujets une attitude objective
d'ajustement à la taille physique de l'objet, et une rétinienne à sa protective.
L'expérience se fait en plein air, sur une grande étendue de gazon
ras. Les étalons sont 4 triangles de taille variable, environ 1 m de hau
teur pour le plus petit, 1,95 m pour le plus grand ; ils sont vus à des dis
tances allant de 30 m à 1 200 m. L'observateur ajuste à la taille de
l'étalon un triangle variable situé à sa droite à 30 m.
Avec les instructions objectives, à mesure que l'étalon s'éloigne
l'observateur donne au triangle variable une taille de plus en plus grande.
Autrement dit, plus la distance augmente, plus le triangle ajusté approche
de la taille de l'étalon pour finalement la dépasser. On aboutit à une
surconstance, ce qui confirme et étend à des distances supérieures les
résultats d'études antérieures (2).
Avec les instructions rétiniennes, les valeurs d'égalisation pour une
même grandeur de l'étalon diminuent à mesure que la distance augmente.
Les résultats obtenus se placent sur une courbe située entre la droite
qui rend compte des grandeurs réelles des triangles et la courbe cons
truite d'après les dimensions des images rétiniennes correspondantes.
Gilinsky en conclut : la constance est au mieux une approximation
inexacte d'une description scientifique du monde moderne. Il y a ten
dance à la surconstance, donc à la suradaptation, et le taux de surest
imation augmente avec l'écart entre les positions des objets à comparer.
Elle en vient alors à penser qu'on serait en droit d'appeler l'attitude
objective : estimation, et l'attitude rétinienne : perception, ce qui ren
verserait la position des phénoménologistes et s'opposerait à la concep
tion des gestaltistes et de Gibson, d'une perception donnée directement
par le monde des objets et d'une constance naturelle détruite uniquement
par la réduction artificielle des stimulations.
Il nous paraît intéressant de rappeler à ce propos les études géné
tiques de Piaget et Lambercier (28-29) sur les grandeurs objectives et
projectives de tiges de fer. Dans leurs expériences, l'étalon, de 10 cm
de hauteur, est à 1 m du sujet, la variable à ajuster à 4 m du sujet.
Dans le cas des grandeurs objectives, le petit enfant sous-estime
la taille de l'objet lointain, cette sous-constance diminue avec l'âge et
est remplacée par une surconstance chez l'adulte.
Lorsqu'il s'agit de grandeurs projectives, les résultats les plus proches
de la réalité (grandeur rétinienne) sont fournis par les enfants de 7 à
8 ans ; l'estimation projective est de moins en moins bonne entre 7
et 11 ans, puis s'améliore entre 11 ans et l'âge adulte, mais sans jamais
rejoindre le niveau de 7 ans.
Jusqu'à 10-11 ans, l'estimation projective varie en sens inverse
de l'estimation objective. La constance irait donc en s'améliorant et
l'égalisation projective en se dégradant.
Il semble apparaître chez Piaget comme chez Gilinsky l'idée que VlTiPIT.r.OT. M- lïi'KPTION OP. 1,.V TUST.Wf.r. '\ \ 1 {■..
l'attitude projective ou rétinienne serait plus proche d'une perception
simple alors que l'attitude objective, étant déjà une estimation, serait
plus lluctuan te, sensible à de nombreux facteurs et améliorable avec l'âge.
Dans la perspective de Gilinsky, la surconstance découlerait d'une
attitude d'estimation, les objets lointains étant, jugés plus grands que
leur vraie taille alors que l'attitude rétinienne contrôlée par le stimulus
lui-même amènerait la taille perçue à décroître quand la distance
augmente. Une distinction analogue existerait entre distance perçue
et distance estimée dans l'espace visuel. Cette distinction entre est
imation et perception sensorielle nous paraît très importante. Elle permet
de réduire un certain nombre de contradictions entre les résultats de
diverses expériences. Nous trouvons le même argument de différence
entre estimation et perception immédiate chez Hochberg (21) à propos
de la taille familière. Celle-ci ne jouerait un rôle qu'en cas d'estimation
alors que la taille relative serait efficace directement en perception.
Par contre, l'utilisation de l'équation d'invariance dans le cas
d'attitude rétinienne pourra paraître discutable. Jusqu'à quel point
est-il légitime de faire intervenir à propos de grandeurs rétiniennes
un S calculé à partir de grandeurs objectives ? Nous laisserons à de plus
compétents cette discussion d'ordre mathématique.
La validité même de la formule mathématique est le sujet d'une
controverse entre Gruber et Gilinsky. Gruber (18) doute qu'il existe
une relation de proportionnalité entre distance apparente et taille
apparente, et que la distance perçue détermine la taille perçue. En cas
de proportionnalité, le rapport entre les tailles perçues d'un même objet
à des distances différentes devrait dépendre du rapport des distances
perçues. Afin de le vérifier, il utilise un dispositif expérimental simple.
L'observateur compare un objet variable (triangle) placé à une distance
standard, et un objet de grandeur donnée, à distance variable. Objets
fixe et variable ne sont pas sur la même ligne de visée. L'observateur
peut tantôt ajuster la taille de la variable à celle de l'étalon, tantôt
ajuster la distance variable pour qu'elle apparaisse moitié de la distance
fixe. Les distances standards sont au nombre de 6 et vont de 2 m
à 4,50 m, le triangle standard a 10 cm ou 15 cm de hauteur.
Gruber trouve peu ou pas de relation entre les jugements de taille
et ceux de distance. Il insiste sur ce qu'il appelle le -paradoxe laille-
disiance : la taille relative de l'objet lointain est sous-estimée, alors que
sa distance relative est surestimée. Les changements systématiques de
constance n'ont pas d'effet sur les jugements de rapport de distance.
Il n'y a pas de corrélations individuelles entre jugements de distance
et de taille. Ce résultat est nettement opposé aux propositions suivantes,
tirées de la relation d'invariance :
1° Si la distance d'un objet est surestimée, sa taille sera surestimée ;
2° Plus la surestimation de la distance sera forte, plus celle de sa taille le
sera aussi, .
Viz ükviiKS citiTiou i;s
II remet donc en question l'hypothèse que, la taille perçue dépen
dant de la distance perçue, si l'une est surestimée, l'autre l'est aussi.
Gruber passe alors en revue les explications théoriques possibles de ce
paradoxe. Lui-même pense que les stimuli fournis par la distance phy
sique ont des corrélats sensoriels au niveau de la rétine. Perception de
taille et perception de distance retentissent l'une sur l'autre, et les
deux jugements sont influencés par les corrélats rétiniens de la distance
physique. Tous deux émergent d'une matrice commune de stimuli sensor
iels et de traces mnésiques, mais ils lui sont reliés de façon différente.
Dans sa réponse, Gilinsky (15) ne discute pas la validité des résul
tats de Gruber, mais pense qu'il n'y a pas de paradoxe taille-distance.
Reprenant les chiffres de Gruber, elle en tire les différentes valeurs
de d et de - S , elle construit alors la courbe de ^ S en fonction de d, et repre-
s B A d
nant la formule calculée précédemment (13) : ~ = -.- x — -A — , elle
S A A Bcalcule les valeurs de — et de A. Ayant ainsi obtenu les paramètres B
s B
et A, elle peut reprendre l'équation de base -^ = ~t ^ et calculer les
S rapports théoriques - . Elle trouve une correspondance satisfaisante
s entre les valeurs théoriques et expérimentales de -, et de même pour
celles de d. Les variables, taille perçue, distance perçue et distance
physique sont fonctionnellement interdépendantes et une relation pré
dictive mathématique entre taille et distance perçue lui semble prouvée.
Gruber (19) répondant lui-même à Gilinsky, nous n'entrerons pas
dans la controverse. Nous craignons seulement que, plutôt que de trans
former sa formule pour rendre compte de tous les faits expérimentaux,
Gilinsky ne soit parfois tentée de plier ceux-ci à sa formule.
Gruber n'est pas le seul à s'interroger sur la validité d'une relation
d'invariance entre taille et distance ; c'est aussi le cas de Kilpatrick
et Ittelson (24). Ils examinent la valeur de cette hypothèse d'invariance
non pas comme explication satisfaisante en théorie de la perception,
mais comme description exacte de la réalité. Ils résument brièvement
l'évidence expérimentale en accord avec l'hypothèse. Entre autres,
les travaux sur la constance des grandeurs montrent le plus souvent
qu'une bonne estimation de la taille découle d'une bonne estimation
de la distance, et il est un fait qu'en général la taille et la distance appa
rentes varient proportionnellement, lorsque l'angle visuel reste constant.
Mais, d'autre part, si nous admettons que le processus perceptif
englobe nécessairement tous les aspects du fonctionnement de l'orga
nisme, une relation taille-distance conçue en termes d'invariant devient
très discutable. Or, l'hypothèse qu'aucun aspect de la perception ne
peut être une fonction simple et invariante de quelques variables est
confirmé par de nombreux faits expérimentaux. C'est parmi ceux-ci
que Kilpatrick choisit un certain nombre de résultats qui sont en
contradiction nette avec l'hypothèse d'invariance. s' l' ni' n. lot. — it. lUii'i'Tinx dm i. a tust wer. Wr! k.
Par exemple, si l'on augmente le taux de l'accommodation tout en
fixant un objet, celui-ci est vu à la fois plus petit et plus éloigné, alors
que l'angle visuel ne change pas.
Dans le cas de paralysie partielle d'accommodation, sous atropine,
il y a réduction de la taille apparente des objets sans diminution conco
mitante de leur distance apparente.
L'effet visuel t, l'influence des facteurs subjectifs apportent une évi
dence qui va dans le même sens. Il y a enfin le fait qu'une loi d'inva
riance devrait jouer pour tous les individus et non pas simplement à
titre statistique pour l'ensemble.
Il apparaît donc que, si de nombreux faits expérimentaux confi
rment l'hypothèse d'invariance, il en est d'autres qui l'infirment. Dans
l'état actuel des choses, nous ne pouvons pas lui accorder une valeur
explicative universelle mais seulement la considérer comme une des
cription adéquate de faits obtenus dans des conditions expérimentales
déterminées.
La perception de la distance
Dans les recherches portant sur la constance des grandeurs, ou sur
l'invariance taille-distance, la perception de la distance est toujours
étudiée en relation avec celle de la taille. D'autre part, la perception
de la distance absolue a donné lieu à de nombreux travaux. Les expé
riences ont eu lieu en laboratoire, souvent dans l'obscurité à l'aide de
points lumineux, à des distances allant de quelques dizaines de centi
mètres à quelques mètres.
Dans ces conditions, en l'absence de tout facteur secondaire, il fut
admis classiquement que, en vision binoculaire, la perception de la dis
tance absolue résultait de l'association des sensations kinesthésiques
de convergence et d'accommodation et de la disparité des images réti
niennes. En vision monoculaire, l'accommodation demeurait et les mou
vements de la tête palliaient à l'absence de convergence et de disparité.
Le rôle des sensations kinesthésiques est mis en doute par Osgood (27)
qui passe en revue les expériences confirmant ou infirmant cette concept
ion. Aucune n'est décisive dans un sens ou dans l'autre ; peut-être les
résultats contradictoires viennent-ils de la grande hétérogénéité des
moyens expérimentaux utilisés.
C'est à Gibson que nous devons l'introduction d'un nouveau facteur,
la texture, à laquelle il attribue un rôle essentiel dans la perception de la
distance. Nous trouvons un développement détaillé de ce qu'il entend
par ce terme dans son volume sur la perception du monde visuel (8),
mais c'est à un article plus récent (9) que nous emprunterons quelques
données théoriques sur la nature et le rôle de la texture.
En perception visuelle, le stimulus est la lumière, qui forme une
image dans chaque œil. Ces images sont une sorte de double projection
de la partie solide de l'environnement au travers de l'atmosphère. Le
« pattern » de chaque image se compose de transitions, de différences RKVUES CRITIQUES 444
d'énergie lumineuse. En accommodant, l'œil rend ces transitions aussi
brutales que possible, les transitions abruptes correspondant aux
limites des objets, les progressives aux pénombres et ombres portées.
A l'intérieur des grandes zones d'ombre et de lumière, il y a des transi
tions alternatives suivant les deux méridiens de l'image, c'est la texture
optique. Les changements d'intensité lumineuse semblent être plus
importants que les surfaces, et l'image rétinienne se compose de transi
tions, non d'objets.
En général, la texture optique de l'image est une projection de la
texture de la surface réfléchissante. Quand la densité des transitions
est plus forte selon un méridien que selon l'autre, cette compression en
une direction de la texture, correspond en général à l'inclinaison de la
surface par rapport à la ligne de visée.
Un accroissement continu de la densité des transitions selon une
des dimensions d'une image bidimensionnelle correspond à la récession
d'une surface (sol, plafond). La densité de la texture autour d'un point
donné d'une image correspond à la distance du point homologue de
la surface. Les variables de densité de l'image monoculaire sont asso
ciées à la distance physique par la géométrie de la perspective, en rela
tion avec une projection en un centre, à un instant précis.
Cependant le stimulus visuel est généralement une projection en
deux centres, ce qui entraîne une différence entre les images des deux
yeux et leur variation avec les changements de position de la tête. Il
y a donc lieu d'ajouter aux variables de densité des variables de dispar
ité et de déformation.
L'inclinaison d'une surface à texture, par rapport à la ligne du
regard, est donc déterminée par les variations concomitantes : du
degré de changement de densité, de la disparité et du mouvement des
éléments de la texture.
Nous voyons tout de suite que, dans le cas de grandes distances,
les facteurs d'accommodation et de convergence n'auront plus qu'une
influence négligeable et que la texture deviendra essentielle. En effet,
toutes les recherches récentes sur la perception des grandes distances,
se font en plein air et en veillant à éliminer tout facteur secondaire de
renseignement : objets intermédiaires, particularités de la cible, elles
ne laissent que la texture du terrain comme source d'indices d'éloigne-
ment. Nous verrons qu'un groupe de chercheurs (6-33) fait intervenir
un autre facteur : l'acuité vernier, mais celle-ci dépendant de la présence
de deux objets à ajuster sur un même plan, il ne s'agit plus d'une per
ception absolue de distance.
Les travaux dont nous allons parler portent d'une part sur les
possibilités d'apprentissage et de transfert dans les perceptions de
distance, et d'autre part sur la finesse de discrimination entre distances.
Les premières recherches (23-34) sur l'influence de l'apprentissage,
employaient des cibles aériennes. L'air ne donnant aucun indice de
distance, les sujets ne pouvaient utiliser que les caractéristiques de l'objet VU TiPli.UIT. PERCEPTION DF. I. A PISTANCF. Vi5 V,.
lui-même, et le jugement se basait probablement sur la taille apparente
d'une cible familière (avion). E. J. Gibson (8) en critiquant, ces recherches,
suppose que les sujets associaient une certaine taille perçue de l'avion
avec le nombre de yards annoncé par l'expérimentateur pendant l'e
ntraînement. On comprend en ce cas que le transfert d'un tel apprentis
sage à des cibles non familières ait pu être très limité.
Le même reproche peut s'adresser à une étude au sol (31) utilisant,
des objets familiers : poteaux télégraphiques, comme cibles. Le sol
donnait bien des gradients de perspective et de texture utilisables pour
la perception des distances, indépendamment de la nature de la cible.
Mais la valeur du transfert de l'entraînement dépendait en bonne partie
de l'attitude adoptée par le sujet : de l'importance relative donnée aux
indices fournis par le terrain, ou à ceux fournis par l'objet. Pour des
raisons analogues, Gibson et Smith (12) ne trouvèrent pas de transfert
entre un apprentissage de jugements de distance, portés sur des photo
graphies de poteaux et des de taille faits sur les mêmes
photographies. Les sujets montrèrent une forte tendance à former des
associations spécifiques entre les indices d'identification sur photos
et les réponses verbales en nombre de yards. Il est intéressant de noter
que le plan d'expérience se base sur une relation fixe entre distance et
taille, l'hypothèse d'invariant est implicite.
Pour remédier à ces défauts, Gibson et Bergman (10) s'attachent à
éliminer les ambiguïtés des recherches antérieures et à mettre sur pied
un type d'entraînement permettant la généralisation du progrès acquis.
Les sujets portent des jugements sur la distance à laquelle ils se trouvent
d'une cible. Un groupe expérimental passe un pré-test (18 observations
sans correction), puis il subit un entraînement (30 jugements corrigés
chaque fois), puis le test (les mêmes 18 premières mesures). Le groupe-
contrôle ne passe que le pré-test et le test.
Les cibles sont des rectangles de 3 tailles entre 45 x 60 cm et
135 x 180 cm, de trois couleurs différentes : blanc, jaune et noir,
placés à des distances variant entre 39 et 435 yards. Ces rectangles sont
disposés sur un vaste terrain de gazon ras, et l'observateur placé de telle
façon que jamais il ne voit deux fois la même cible à la même distance.
Cependant tout repère secondaire n'est pas éliminé. Des nécessités
matérielles ayant obligé les expérimentateurs à avoir toutes leurs cibles
fixes, il y en avait toujours plusieurs simultanément dans le champ
visuel de l'observateur.
Le problème posé était le suivant : le sujet peut-il améliorer sa per
formance (estimations absolues de distance) en utilisant les variables
de densité de texture données par le sol, les indices de taille fournis
par l'ensemble des cibles, et la localisation verticale de la cible par rap
port à l'horizon, ceci à l'exclusion de toute association spécifique entre
yards et indices particuliers localisés sur la cible ? Les résultats obtenus
sont favorables à l'hypothèse. Même si aucune des distances n'est répétée,
l'entraînement améliore les jugements absolus de distance.

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