Perception des visages et reconnaissance de la physionomie dans l'agnosie des visages - article ; n°4 ; vol.84, pg 573-598

De
Publié par

L'année psychologique - Année 1984 - Volume 84 - Numéro 4 - Pages 573-598
Résumé
L'agnosie des visages (prosopagnosie) peut être observée (très rarement) après certaines lésions cérébrales : les patients ne peuvent plus reconnaître les personnes familières à la vue de leurs visages. Plusieurs auteurs soutiennent que la perturbation est limitée aux visages et insistent sur la dissociation de ce stimulus parmi les données visuelles. Ceci a conduit à émettre Vhypothèse de la spécificité du « stimulus visage ». Pour d'autres auteurs, l'essentiel du trouble réside plutôt dans l'échec de l'èvocation du caractère familier et de la reconnaissance de l'individualité lors de l'appréhension visuelle des objets. On analyse ici les travaux de neuropsychologie pathologique réalisés sur des groupes de patients lésés et sur des sujets prosopagnosiques. Les mécanismes de la prosopagnosie ne sont pas éclaircis mais l'analyse de ces difficultés révèle des dissociations, importantes à prendre en compte dans les modèles de traitements perceptivo-cognitifs et d'accès aux représentations internes (catégorisation et individualisation; extraction d'indices locaux et perception de physionomie; appréhension de la nouveauté et de la familiarité).
Mots clefs : neuropsychologie, agnosie des visages, reconnaissance des visages, traitements visuo-cognitifs, représentation visuo-imagée.
Summary : Face perception and physionomy recognition in agnosia for faces.
Agnosia for faces (prosopagnosia) is observed, although very rarely, in certain brain-damaged patients : they cannot recognize the faces of even familiar persons. Several theorists believe that the disorder is restricted to faces, and emphasize the dissociation of this stimulus and other visual stimuli. This dissociation led to the hypothesis that face-specific mechanisms exist. According to other investigators the essence of the defect lies in the failure to evoke the familiar character of the stimulus and to recognize individuality within a class when objects (faces,places, cars, belongings...) are visually apprehended. This article reviews current papers in clinical neuropsychology that deal with experiments carried out either on groups of brain-damaged patients or on prosopagnosic patients. The mechanisms of prosopagnosia remain a puzzling problem but the investigations of this disorder could reveal dissociations which may be important in the construction of models of information processing and of access to internal representations (categorization and individualization, extraction of local features and perception of physionomy-gestalt, apprehension of novelty and familiarity).
Key words : Neuropsychology, agnosia for faces, face recognition, visuo-cognitive processing, visuo-imaged representation.
26 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1984
Lecture(s) : 133
Nombre de pages : 28
Voir plus Voir moins

Jeanine Blanc-Garin
Perception des visages et reconnaissance de la physionomie
dans l'agnosie des visages
In: L'année psychologique. 1984 vol. 84, n°4. pp. 573-598.
Citer ce document / Cite this document :
Blanc-Garin Jeanine. Perception des visages et reconnaissance de la physionomie dans l'agnosie des visages. In: L'année
psychologique. 1984 vol. 84, n°4. pp. 573-598.
doi : 10.3406/psy.1984.29054
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1984_num_84_4_29054Résumé
Résumé
L'agnosie des visages (prosopagnosie) peut être observée (très rarement) après certaines lésions
cérébrales : les patients ne peuvent plus reconnaître les personnes familières à la vue de leurs visages.
Plusieurs auteurs soutiennent que la perturbation est limitée aux visages et insistent sur la dissociation
de ce stimulus parmi les données visuelles. Ceci a conduit à émettre Vhypothèse de la spécificité du «
stimulus visage ». Pour d'autres auteurs, l'essentiel du trouble réside plutôt dans l'échec de l'èvocation
du caractère familier et de la reconnaissance de l'individualité lors de l'appréhension visuelle des objets.
On analyse ici les travaux de neuropsychologie pathologique réalisés sur des groupes de patients lésés
et sur des sujets prosopagnosiques. Les mécanismes de la prosopagnosie ne sont pas éclaircis mais
l'analyse de ces difficultés révèle des dissociations, importantes à prendre en compte dans les modèles
de traitements perceptivo-cognitifs et d'accès aux représentations internes (catégorisation et
individualisation; extraction d'indices locaux et perception de physionomie; appréhension de la
nouveauté et de la familiarité).
Mots clefs : neuropsychologie, agnosie des visages, reconnaissance des visages, traitements visuo-
cognitifs, représentation visuo-imagée.
Abstract
Summary : Face perception and physionomy recognition in agnosia for faces.
Agnosia for faces (prosopagnosia) is observed, although very rarely, in certain brain-damaged patients :
they cannot recognize the faces of even familiar persons. Several theorists believe that the disorder is
restricted to faces, and emphasize the dissociation of this stimulus and other visual stimuli. This
dissociation led to the hypothesis that face-specific mechanisms exist. According to other investigators
the essence of the defect lies in the failure to evoke the familiar character of the stimulus and to
recognize individuality within a class when objects (faces,places, cars, belongings...) are visually
apprehended. This article reviews current papers in clinical neuropsychology that deal with experiments
carried out either on groups of brain-damaged patients or on prosopagnosic patients. The mechanisms
of prosopagnosia remain a puzzling problem but the investigations of this disorder could reveal
dissociations which may be important in the construction of models of information processing and of
access to internal representations (categorization and individualization, extraction of local features and
perception of physionomy-gestalt, apprehension of novelty and familiarity).
Key words : Neuropsychology, agnosia for faces, face recognition, visuo-cognitive processing, visuo-
imaged representation.L'Année Psychologique, 1984, 84, 573-598
Laboratoire de Psychophysiologie associé au CNRS
Université de Provence1
PERCEPTION DES VISAGES
ET RECONNAISSANCE DE LA PHYSIONOMIE
DANS L'AGNOSIE DES VISAGES
par Jeanine Blanc-Garin
SUMMARY : Face perception and physionomy recognition in agnosia
for faces.
Agnosia for faces (prosopagnosia) is observed, although very rarely,
in certain brain-damaged patients : they cannot recognize the faces of even
familiar persons. Several theorists believe that the disorder is restricted
to faces, and emphasize the dissociation of this stimulus and other visual
stimuli. This dissociation led to the hypothesis that face-specific mechanisms
exist. According to other investigators the essence of the defect lies in the
failure to evoke the familiar character of the stimulus and to recognize
individuality within a class when objects (faces, places, cars, belongings...)
are visually apprehended. This article reviews current papers in clinical
neuropsychology that deal with experiments carried out either on groups
of brain-damaged patients or on prosopagnosic patients. The mechanisms
of prosopagnosia remain a puzzling problem but the investigations of this
disorder could reveal dissociations which may be important in the construc
tion of models of information processing and of access to internal represen
tations (categorization and individualization, extraction of local features
and perception of physionomy- gestalt, apprehension of novelty and famil
iarity).
Key words : Neuropsychology, agnosia for faces, face recognition,
visuo- cognitive processing, visuo-imaged representation.
Les travaux sur la perception et la mémoire du visage humain ont été
très nombreux, depuis une quinzaine d'années notamment : on dispose
maintenant de plusieurs textes qui coordonnent ou synthétisent ces
données (entre autres : Davies, Ellis et Shepherd, 1981 ; Hay et Young,
1. LA 372, Centre de Saint-Jérôme, rue Henri-Poincaré, 13397 Marseille
Cedex 13. Jeanine Blanc- Garin 574
1982) ; je renvoie en particulier à plusieurs revues de questions récentes :
celles de Bruyer (1980 b), de Sergent et Bindra (1981) analysent les
travaux réalisés chez le sujet normal en situant le problème dans le
débat relatif aux dissymétries cérébrales fonctionnelles ; celle de Hécaen
(1981) présente les faits de neuropsychologie pathologique ; celle de
Ellis (1981) envisage les données dans une perspective de traitement de
l'information ; celle de Tiberghien (1983) présente le problème de la
« mémoire des visages ». Je me limiterai ici à proposer quelques faits et
quelques arguments sur un problème bien précis, celui de la « spécificité »
du visage parmi les stimulus visuels. Je prendrai pour cela appui sur les
travaux concernant des troubles visuo-cognitifs observés après certaines
lésions cérébrales. Cette notion de spécificité a certainement joué un
grand rôle dans l'intérêt suscité par le visage humain en psychologie
expérimentale ; elle me semble cependant avoir été acceptée plutôt
qu'étayée et argumentée, et les tenants de l'hypothèse opposée amènent
des faits qui peuvent être féconds pour la connaissance des mécanismes
perceptivo-cognitifs humains.
Avant d'aborder les faits mis en évidence dans ces travaux de neuro
psychologie pathologique (§ 2 et 3), je présenterai le probème dans un
premier paragraphe, en essayant de préciser le contenu des termes
employés et les moyens utilisés pour l'opérationnalisation. Je terminerai
cette revue de question (§4) en examinant, à la lumière des faits exposés,
les divers types d'hypothèses proposées et en essayant de cerner ce que
ces données pathologiques nous suggèrent quant au fonctionnement
perceptivo-cognitif normal.
1. Le problème
« Certains chercheurs pensent que le visage humain est une configu
ration perceptive tout à fait à part, ayant valeur de stimulus déclen
chant inné, au sens où l'entendent les éthologistes, entre sujets de même
espèce. » C'est ainsi que Michel (1979) présentait l'hypothèse de la spé
cificité du visage humain dans un article de vulgarisation sur « cet
étrange symptôme nommé prosopagnosie » : le patient, suite à certaines
lésions cérébrales et en l'absence de graves troubles visuels, ne peut
reconnaître ses proches en voyant leur visage ou leurs photos ; il ne
peut acquérir un sentiment de familiarité à la vue du personnel soignant ;
il parvient cependant à dénommer diverses personnes à partir de
certains indices visuels (cheveux, moustache, cicatrice) ou auditifs (voix).
Ces symptômes ne portent-ils que sur le visage, à l'exclusion de tout
autre stimulus ? La pathologie isole-t-elle ainsi la perception du visage ?
C'est ce que soutiennent les tenants d'une interprétation en termes de
« spécificité » et ce que contestent d'autres auteurs.
Cette incapacité à reconnaître les physionomies humaines, à iden
tifier les personnes familières avait déjà été décrite par Charcot, mais perception des visages 575 La
dans un tableau général de « perte de l'imagerie mentale ». C'est en 1947
qu'un auteur allemand (Bodamer) a isolé cette « agnosie pour les visages »
et a forgé, pour en signaler le caractère particulier, un terme spécial :
« prosopagnosie »2 (Hécaen, 1972, p. 197-202). Bodamer, renvoyant
aux travaux sur le développement précoce du nourrisson, pensait que
la reconnaissance du visage humain précédait celle des objets et il
interprétait ces difficultés neuropsychologiques chez l'adulte comme
« une régression sévère dans la sphère gnosique, affectant les niveaux
de perception anciens et profonds » (Bornstein et Kidron, 1959, p. 129).
Quelques années après (1955), un autre auteur allemand, Faust (cité
par Rondot et Tzavaras, 1969), proposait une hypothèse de non-
spécificité : il considérait ces troubles comme faisant partie d'une
perturbation plus générale qui porterait sur l'individualisation des
éléments dans une catégorie : il illustrait cette interprétation par le
fait que son patient, outre les difficultés de reconnaissance des personnes,
ne parvenait pas à identifier, dans la catégorie des sièges, les différentes
sortes (chaise, fauteuils...) : il s'agirait alors d'une difficulté d'appréhens
ion dans un stimulus complexe des aspects qui en font l'individualité
(voir aussi Hécaen, 1972 ; Lhermitte, Chain, Escourolle, Ducarne et
Pillon, 1972).
Bien que des hypothèses plus générales aient été soutenues (troubles
sensoriels, troubles perceptifs des ensembles complexes) et sur lesquelles
je reviendrai plus loin, la controverse s'instaure principalement, vers la
fin des années soixante, entre ces deux perspectives : spécificité ou non-
spécificité. Il faut d'ailleurs noter que le terme est rarement défini et
explicité. Ce n'est pas chose aisée en effet... Nous savons bien d'ailleurs
qu'il est impossible de donner préalablement à nos investigations une
définition claire des notions sous-jacentes ; celle-ci se forge au contraire
au fil des recherches. On peut néanmoins discerner plusieurs acceptions,
qui sous-tendent l'emploi du terme dans les publications :
1) Avec le sens le plus strict, on admet qu'il existe un système neuro
physiologique cérébral, précâblé, prêt à fonctionner dès la naissance
pour réagir à la structure perceptive visuelle du visage humain.
2) On suppose des mécanismes originaux, « uniques » dans leur nature :
les processus qui fonctionnent dans le traitement des visages seraient
différents de ceux en jeu pour la perception des autres objets visuels.
Hay et Young (1982) différencient cette acception (uniqueness to
faces of the nature of the processes used, p. 193) de la suivante, moins
stricte.
3) Dans un sens plus large, le terme renvoie à l'existence supposée
d'un système de traitement séparé, fonctionnant pour les visages,
même si les processus qui le composent effectuent les traitements
de façon similaire à ceux en jeu pour les autres objets visuels.
2. Du grec : prosopo : visage ; a : privatif ; gnosie : connaissance. Jeanine Blanc- Garin 576
Les significations 2 et 3 ne sous-entendent pas le caractère inné du
système.
Le problème consiste donc à savoir si l'agnosie des visages peut être
observée comme un trouble isolé, susceptible de manifester une réelle
autonomie ou si elle n'est que l'expression d'un trouble plus général, et,
en ce cas, de quels processus. Des situations expérimentales très diverses
ont été exploitées pour opérationnaliser cette question.
Avant d'aborder les faits expérimentaux, quelques remarques sur
le vocabulaire employé s'imposent. Le terme « reconnaissance » (ou
récognition), en particulier, est utilisé dans la littérature avec un sens
assez lâche, et peut référer à des processus divers (discrimination,
mémorisation). Ces dernières années cependant, le consensus commence
à s'établir, dans le domaine de la psychologie cognitive, pour utiliser ce
terme avec un sens étroit (« the judgement of previous occurrence », Mandler,
1980, p. 252) ; c'est aussi le sens qui tend à prévaloir dans les travaux
sur les visages (« juger qu'un visage présenté est le même qu'un visage
vu auparavant », Sergent et Bindra, 1981, p. 842). Il peut alors s'agir
de personnes connues, ou d'individus inconnus, dont les photos ont été
présentées au début de la séance expérimentale. Des précisions sont
donc souvent indispensables, aussi les remarques de Hay et Young (1982,
p. 175) me paraissent judicieuses ; ces auteurs suggèrent de distinguer :
— Récognition de stimulus : si les mêmes photographies sont utilisées
à l'étape de présentation et à celle de récognition, le sujet peut alors
se fonder sur divers indices (distribution des ombres et des lumières
par ex.) qui ne concernent pas le visage proprement dit.
— Récognition de visage : si des photos différentes (par ex. face et
profil) du même individu sont jugées équivalentes.
—de personnes, qui comporte certainement plusieurs
aspects ou degrés : appréhension de déjà vu, de familiarité, localisa
tion de l'individu dans le temps, l'espace, le champ professionnel,
individualisation réelle, jusqu'à l'accès au nom propre.
Pour le terme identification, l'accord entre les auteurs n'est pas
réalisé et le débat reste ouvert ; j'emploie ici ce terme au sens large
d'accès à la catégorie, pour indiquer qu'un objet est repéré comme
possédant les caractéristiques qui permettent de le classer, de le considérer
comme assimilable à d'autres objets. Ainsi, percevant un animal, vous
identifiez un chien et, de plus, vous pouvez reconnaître le chien du voisin.
Une autre précision terminologique m'apparaît encore nécessaire,
elle concerne la distinction visage/physionomie. Le terme « agnosie des
physionomies » était utilisé naguère en français comme équivalent de
prosopagnosie (Hécaen, Angelergues, Bernhard et Chiarelli, 1957).
On emploie plutôt maintenant « agnosie des visages », traduction littérale
de l'anglais (agnosia for faces). Cependant, les deux mots, visage et
physionomie, n'ont pas le même sens, et la distinction correspond à perception des visages 577 La
l'usage courant. Il me semble judicieux d'utiliser visage lorsqu'on consi
dère l'aspect objectif du stimulus. Le terme physionomie3 est nécessaire
pour signifier une des informations élaborées, la « forme singulière » que
le sujet extrait d'un visage.
Une difficulté importante pour l'étude expérimentale de la prosopa-
gnosie vient du fait que le nombre de patients présentant ce symptôme
est très faible (un chercheur ne peut pas réunir un groupe de sujets
prosopagnosiques). De plus, il n'est pas facile d'isoler un trouble dans
les diverses constellations de difficultés (dues à des lésions multiples) :
lorsque deux symptômes sont présents, y a-t-il un lien fonctionnel (un
seul système étant perturbé) ou s'agit-il d'une association fortuite (deux
systèmes, plus ou moins proches dans le cerveau étant atteints). Deux
voies expérimentales sont alors possibles :
— soit étudier des groupes de patients susceptibles de montrer cette
perturbation sous une forme atténuée (cf. § 2). Divers chercheurs se
sont orientés dans cette direction, en particulier Hécaen, Benton,
Tzavaras, de Renzi, Warrington ;
— soit d'observer avec précision un sujet prosopagnosique. Si cette
approche (cf. § 3) est souvent réduite à un bref compte rendu des
criptif, elle peut aussi conduire à des expériences ponctuelles pour
vérifier la généralisation possible d'un fait observé, pour éprouver
une hypothèse.
2. Les études de groupes de sujets lésés
Les troubles du langage (aphasies) sont rarement observés dans les
cas de prosopagnosie (bien que les lésions bilatérales soient fréquentes) ;
ce sont surtout les troubles des fonctions dites visuo-spatiales et non
verbales, caractéristiques des atteintes de l'hémisphère droit qui accom
pagnent ce symptôme (Hécaen et Angelergues, 1962). On était donc en
droit de supposer que ce trouble serait décelé, à un niveau subclinique,
chez les patients lésés à droite ; l'utilisation d'épreuves fines devrait
alors montrer des différences entre des groupes de sujets lésés à droite
et lésés à gauche.
Plusieurs sortes de tâches ont été employées à partir de matériel
visuel (photographies ou dessins de visages) :
— appariement (présentation simultanée du stimulus-cible et de la
série de choix) :
• de stimulus identiques (photos d'individus inconnus) : (Benton et
Van Allen, 1968) ;
3. Le dictionnaire Robert indique : « L'ensemble des traits, l'aspect du
visage » et cite un passage de J.-J. Rousseau, gestaltiste avant l'heure, qui
montre bien que la physionomie est autre chose que la somme des traits :
« Elle avait de ces beautés qui se conservent parce qu'elles sont plus dans la
physionomie que dans les traits » (Confessions, II).
ap — 19 Jeanine Blanc- Garin 578
• de visages aux traits identiques mais pour lesquels les ajouts
d'accessoires modifient le stimulus (Tzavaras, Hécaen et Le Bras,
1970) ;
• de photos différentes du même individu : stimulus différant par
l'éclairage, la netteté, la position face-profil (Benton et Van Allen,
1968 ; de Renzi, Faglioni et Spinnler, 1968 ; Hamsher, Levin et
Benton (1979) ; Bruyer, 1980) ;
— récognition (immédiate ou différée) de stimulus, visages d'individus
inconnus (de Renzi et Spinnler, 1966 ; de Renzi, Faglioni et Spinnler,
1968 ; Milner, 1968) ;
— récognition de stimulus en position normale et inversée (Yin, 1970) ;
—sur photos, d'individus connus, de célébrités (Warrington
et James, 1967).
Tous ces travaux ont nettement confirmé le lien entre la difficulté
à réussir ces épreuves et la présence d'une atteinte droite (plus grande
fréquence d'erreurs, formes plus sévères de perturbations).
La spécificité du stimulus visage devrait être mise en évidence par
les déficits dissociés aux épreuves portant sur des visages et à celles
portant sur d'autres stimulus. Les résultats sont interprétés comme
confirmant cette hypothèse : les patients lésés droits, très diminués
pour la récognition de visages en position normale, sont moins perturbés
que les autres groupes si les photos sont présentées en inversion haut-bas
(Yin, 1970). On n'observe pas de corrélation entre les troubles des
performances portant sur les visages et ceux observés pour d'autres
objets (De Renzi et Spinnler, 1966 ; Tzavaras, Hécaen et Le Bras, 1970).
Il faut cependant noter que les niveaux de réussites sont très différents,
ce qui rend les comparaisons délicates.
Le « stimulus visage » cependant ne montre pas plus d'homogénéité :
Warrington et James (1967) n'obtiennent pas de corrélation entre les
performances sur les visages célèbres, bien connus (plus diminuées en
cas de lésion temporale droite) et celles sur les visages inconnus (plus
perturbées avec les lésions pariétales droites) . Ceci suppose que les deux
tâches font appel à des fonctions différentes, la première seulement serait
perturbée en cas de prosopagnosie. Les auteurs insistent sur l'aspect
« mémoire à long terme » du trouble et sur la parenté avec un autre
symptôme lié à une atteinte de l'hémisphère droit, la perte de la mémoire
des lieux ; dans les deux cas, l'objet est classé correctement dans une
catégorie (un visage, un édifice) mais non en tant « qu'entité visuelle
unique » (p. 326).
Milner (1968) invite aussi à la prudence : elle note que les difficultés
des patients ayant subi une résection temporale droite ne doivent pas
être assimilées à une prosopagnosie : aucun de ces malades n'avait de
difficulté à reconnaître ses proches ; leurs troubles étaient à la fois perception des visages 579 La
moins sévères et plus généraux, ils n'étaient pas limités aux photograp
hies mais s'observaient pour d'autres stimulus complexes.
Dans ces divers travaux effectués sur des groupes de patients,
quelques sujets manifestant une réelle agnosie des visages ont pu être
intégrés. Seul le patient de De Renzi et al. (1968) éprouvait de nettes
difficultés aux épreuves de visages, et aussi d'ailleurs à différentes
épreuves perceptives sur des stimulus complexes. Quant aux deux
patients de Tzavaras et al. (1970), « ils avaient au contraire d'excellents
scores » (p. 414) aux épreuves d'appariement de visages. La jeune femme
décrite par Benton et Van Allen (1972) avait une performance moyenne
aux épreuves d'appariement de visages qui différenciaient les lésions
droites et gauches dans un travail antérieur (Benton et Van Allen, 1968).
Ceci rejoint les faits cités par les auteurs décrivant des cas individuels
de prosopagnosie (cf., plus bas, § 3-1 et 3-3).
La double hypothèse de travail qui avait déclenché cette série de
recherches sur des groupes de sujets lésés est donc infirmée par les faits :
les difficultés observées chez les malades lésés à droite ne sont pas une
prosopagnosie atténuée ; les tâches expérimentales construites sur des
photos de visages inconnus ne sollicitent pas les mêmes processus que
la reconnaissance de visages familiers. En faisant cette constatation,
Benton (1980) signale une autre dissociation : les troubles de la percep
tion des visages « peuvent s'exprimer sous deux formes essentiellement
indépendantes l'une de l'autre. L'une est le symptôme clinique de proso
pagnosie, c'est l'échec à reconnaître les visages familiers. L'autre est une
discrimination défectueuse des visages non familiers, c'est une forme
de difficulté mise en évidence par les chercheurs qui avaient d'abord
supposé faire ainsi l'investigation de la prosopagnosie » (p. 183).
3. Les études de sujets prosopagnosiques
Une étude d'ensemble des travaux explorant la prosopagnosie est
rendue difficile par la disparité des analyses individuelles : on trouve
des publications relatant brièvement le cas, avec une approche sympto-
matique et psychométrique, et d'autres qui constituent une série
expérimentale. On peut néanmoins faire quelques constatations génér
ales, par exemple, l'absence d'aphasie et de détérioration intellectuelle.
La mémoire courante ne pose pas de problème particulier : le déroule
ment de la vie personnelle et des événements mondiaux est retenu, les
acquisitions scolaires et professionnelles sont conservées, les capacités à
mémoriser et à apprendre persistent. Quelques données, parmi celles
souvent recherchées, sont indiquées au tableau 1, qui résume le recense
ment de 27 publications (38 cas).
Je décrirai dans ce paragraphe les troubles présentés par ces patients
en analysant les comptes rendus verbaux des sujets eux-mêmes, les
observations comportementales, les données d'épreuves et les résultats Jeanine Blanc- Garin 580
d'expériences planifiées. Ce faisant, je chercherai à distinguer les troubles
occasionnels (« à côté » de la perturbation prosopagnosique) de ceux qui
peuvent apparaître comme fonctionnellement liés. L'objectif de cette
analyse est d'examiner le fonctionnement perceptivo-cognitif dans la
perspective de la spécificité du visage. Je rechercherai donc quelles
informations les sujets prosopagnosiques peuvent extraire des visages ;
quels processus se révèlent perturbés et enfin si ces mêmes perturbations
peuvent être observées pour d'autres stimulus.
3.1. Descriptions par les sujets
Ces troubles sont en effet très bien décrits par les sujets eux-mêmes
puisqu'il n'y a pas atteinte du langage et des fonctions intellectuelles.
Un homme de 35 ans, chez qui ce symptôme survient brusquement
(forme paroxystique due à un foyer épileptique et précédant une crise
généralisée), dépeint ainsi cette expérience, survenue au cours d'un
repas familial : «... Je ne reconnaissais personne... Je voyais qu'il y
avait deux hommes et une femme. Je pouvais voir les différentes parties
de leurs visages, mais je ne pouvais associer ces visages avec des per
sonnes connues. Ils m'étaient étrangers. Le plus drôle était que je savais
que ces personnes devaient être mon père, mon frère et ma belle-sœur... »
(Agnetti, Carreras, Pinna et Rosati, 1978, p. 51). Ce témoignage fournit
les aspects essentiels que relatent tous ces sujets : capacité à identifier
le visage en tant que visage, à distinguer les éléments de ces visages mais
impossibilité de reconnaître une physionomie. Le patient de Pallis (1955)
exprime simplement une impression analogue :«.../ can see the eyes, nose,
and mouth quite clearly, but they just don't add up » (p. 219). Cole et Perez-
Cruet (1964) notent que leur patient inspectait soigneusement les
différentes parties du visage, mais, selon ses dires, il ne pouvait pas les
« rassembler » (« could not put it all together », p. 238) ; il faisait des comment
aires sur les vêtements, certains traits du visage (cicatrices) ou acces
soires (lunettes...) et parvenait alors parfois à dénommer la personne ;
cependant, même en cas de succès, il disait n'être jamais vraiment
certain.
On observe parfois des difficultés d'évocation visuelle ; les malades
se plaignent de ne pouvoir évoquer l'image des membres de leur famille
(Macrae et Trolle, 1956 ; Rondot, Tzavaras et Garcin, 1967 ; Lhermitte
et Pillon, 1975) ; en revanche, certains patients disent pouvoir visualiser
les visages connus (Gole et Perez-Cruet, 1964 ; Bruyer, Laterre, Séron,
Feyereisen, Strypstein, Pierrard et Rectem, 1983).
3.2. Capacités sensorielles et perceptives visuelles
Le symptôme certainement le plus fréquent est un déficit de percep
tion dans la partie gauche du champ visuel (Meadows, 1974) : ceci
permet aux neurologues de localiser une atteinte cérébrale (occipitale

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.