Perception du visage humain et différences cérébrales hémisphériques chez le sujet normal - article ; n°2 ; vol.80, pg 631-653

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L'année psychologique - Année 1980 - Volume 80 - Numéro 2 - Pages 631-653
Summary
In this review we present firstly the neuropsychological context about functional hemispheric asymmetries and the clinical or clinico-experi-mental origins of these researches. Then we analyse studies in which faces are presented in a lateral visual hemifield (discrimination, facial asymmetry, familiar faces) ; the author presents publications where performances on faces and verbal material are compared ; the last part concerns developmental studies. These researches confirm a right hemisphere superiority in perception of faces but it appears that this is strongly dependent on methodological and subject's variables.
Résumé
Cette revue de littérature situe en premier les travaux consacrés à la perception du visage humain au sein d'un débat neuropsychologique plus général relatif aux asymétries fonctionnelles interhémisphériques. On présente ensuite les faits neurologiques (prosopagnosie, recherches chez les sujets avec lésions cérébrales) à l'origine des travaux contemporains consacrés à la perception des visages. On décrit ensuite les recherches dans lesquelles des sujets adultes normaux sont soumis à des tâches de perception de visages présentés dans un hémichamp visuel : discrimination et comparaison de visages inconnus, problématique de l'asymétrie faciale, perception de visages connus. On présente ensuite les études consacrées aux différences hémisphériques basées sur la confrontation des performances selon que les stimulus sont des visages ou du matériel verbal. On discute enfin les données ontogénétiques quant à cette asymétrie hémisphérique pour la perception de visages. La plupart de ces études confirment la dominance hémisphérique droite déjà suggérée par la clinique et les recherches chez les patients cérébrolésés ; un accent particulier est toutefois mis sur la sensibilité de cette dominance à de nombreuses variables, méthodologiques ou du sujet.
23 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1980
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Raymond Bruyer
Perception du visage humain et différences cérébrales
hémisphériques chez le sujet normal
In: L'année psychologique. 1980 vol. 80, n°2. pp. 631-653.
Abstract
Summary
In this review we present firstly the neuropsychological context about functional hemispheric asymmetries and the clinical or
clinico-experi-mental origins of these researches. Then we analyse studies in which faces are presented in a lateral visual
hemifield (discrimination, facial asymmetry, familiar faces) ; the author presents publications where performances on faces and
verbal material are compared ; the last part concerns developmental studies. These researches confirm a right hemisphere
superiority in perception of faces but it appears that this is strongly dependent on methodological and subject's variables.
Résumé
Cette revue de littérature situe en premier les travaux consacrés à la perception du visage humain au sein d'un débat
neuropsychologique plus général relatif aux asymétries fonctionnelles interhémisphériques. On présente ensuite les faits
neurologiques (prosopagnosie, recherches chez les sujets avec lésions cérébrales) à l'origine des travaux contemporains
consacrés à la perception des visages. On décrit ensuite les recherches dans lesquelles des sujets adultes normaux sont soumis
à des tâches de de visages présentés dans un hémichamp visuel : discrimination et comparaison de visages
inconnus, problématique de l'asymétrie faciale, perception de visages connus. On présente ensuite les études consacrées aux
différences hémisphériques basées sur la confrontation des performances selon que les stimulus sont des visages ou du matériel
verbal. On discute enfin les données ontogénétiques quant à cette asymétrie hémisphérique pour la perception de visages. La
plupart de ces études confirment la dominance hémisphérique droite déjà suggérée par la clinique et les recherches chez les
patients cérébrolésés ; un accent particulier est toutefois mis sur la sensibilité de cette dominance à de nombreuses variables,
méthodologiques ou du sujet.
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Bruyer Raymond. Perception du visage humain et différences cérébrales hémisphériques chez le sujet normal. In: L'année
psychologique. 1980 vol. 80, n°2. pp. 631-653.
doi : 10.3406/psy.1980.28342
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1980_num_80_2_28342L'Année Psychologiq-ia, 1980, 80, 631-653
Université de Louvain, Faculté de Médecine,
Unité de Physiopathologie du Système nerveux1
PERCEPTION DU VISAGE HUMAIN
ET DIFFÉRENCES CÉRÉBRALES
HÉMISPHÉRIQUES CHEZ LE SUJET NORMAL3
par Raymond Bruyer
SUMMARY
In this review we present firstly the neuropsychological context about
functional hemispheric asymmetries and the clinical or clinico-experi-
mental origins of these researches. Then we analyse studies in which
faces are presented in a lateral visual hemifield (discrimination, facial
asymmetry, familiar faces) ; the author presents publications where
performances on faces and verbal material are compared ; the last part
concerns developmental studies. These researches confirm a right
hemisphere superiority in perception of faces but it appears that this
is strongly dependent on methodological and subject's variables.
POSITION DU PROBLÈME
CONTEXTE THÉORIQUE GÉNÉRAL
De très nombreuses données neuropsychologiques cliniques et expé
rimentales mettent, depuis une trentaine d'années, l'accent sur les
asymétries fonctionnelles qui existent entre le cortex cérébral associatif
gauche et droit. Après avoir longtemps parlé d'un cortex « majeur »
et « mineur », ou encore d'un hémisphère « dominant » et d'un
1. Université de Louvain, Cliniques Saint-Luc, service de neurologie, avenue
Hippocrate 10, B 1200 Bruxelles, Belgique.
2. L'auteur remercie vivement M. X. Seron pour l'aide apportée dans l'élabo
ration de la version définitive de ce texte. 632 R. Bruyer
« dominé », les auteurs tendent aujourd'hui à décrire des spécialisations
hémisphériques différentes, respectivement pour les aires corticales
associatives gauches et droites. La manière dont on conçoit ces
différences fonctionnelles fait l'objet d'une évolution théorique.
Ainsi, dans un premier temps, les différences hémisphériques sont
présentées comme dépendantes du stimulus : l'hémisphère gauche
est spécialisé dans le traitement des verbaux, tandis que
l'hémisphère droit est davantage apte à traiter le matériel visuospatial.
Dans un second temps cependant, les neuropsychologues mettent en
cause cette interprétation périphériste et suggèrent que cette asymétrie
pourrait résulter d'un mode différentiel de traitement de l'information
quelle que soit la nature des stimulus : le cortex gauche pratiquerait
un traitement analytique et séquentiel et le droit procéderait plutôt
à une appréhension globaliste des événements.
APERÇU DES ÉTUDES MENÉES CHEZ DES SUJETS PORTEURS
DE LÉSIONS CÉRÉBRALES
Dans ce contexte théorique général, la perception du visage humain
est un indicateur parmi d'autres de l'asymétrie fonctionnelle inte
rhémisphérique. Comme il est classique en neuropsychologie clinique,
c'est la pathologie qui est à l'origine des recherches. La prosopa-
gnosie désigne un trouble de la reconnaissance visuelle de visages
connus du sujet auparavant ; ce déficit est secondaire à une lésion
neurologique corticale et n'est pas explicable par un trouble des
registres linguistique, intellectuel ou perceptif élémentaire. Bien que
le nombre de sujets prosopagnosiques décrits dans la littérature ne soit
pas très élevé (une soixantaine), les données cliniques, radiologiques
et anatomopathologiques indiquent avec consistance qu'une atteinte
postérieure bilatérale est généralement responsable de ce signe clinique.
En règle générale, l'atteinte est plus marquée à droite et inclut le plus
souvent la zone temporo-occipitale interne de l'hémisphère. Diverses
hypothèses interprétatives ont été avancées : on a tenté d'expliquer
la prosopagnosie par un trouble perceptif sous-jacent, une atteinte
du schéma corporel, un déficit de l'appréhension des ensembles, une
atteinte de la mémoire, etc. Aucune de ces hypothèses n'est cependant
en mesure d'offrir une interprétation cohérente de la prosopagnosie :
d'une part, les cas examinés sont trop peu nombreux, d'autre part la
qualité des observations est extrêmement variable d'une étude à l'autre
(pour une revue de ces questions, voir Bruyer 1979). Il n'en reste pas
moins vrai que le visage humain a les caractéristiques d'un stimulus
visuel complexe difficilement verbalisable et mono-orienté. On conçoit
par là aisément l'intérêt qu'il présente pour l'étude des asymétries
fonctionnelles hémisphériques. En effet, de par ses propriétés structu- Perception de visages et différences hémisphériques 633
raies, il appartient à la classe des stimuli visuospatiaux davantage
susceptibles d'être analysés par l'hémisphère droit ; d'un autre côté,
le type de tâche proposée peut être de nature analytique (exemple :
jugement de similarité), « hémisphérique gauche » ; en outre, dans le
cas des visages connus ou familiers, une utilisation de réponses verbales
(versus non verbales) autorise une exploration des asymétries hémis
phériques.
L'existence de ce signe clinique, mis en évidence depuis un siècle
déjà, a engendré des études plus systématiques dans lesquelles des
sujets porteurs de lésions corticales unilatérales mais non sélectionnés
sur la base de la présence de prosopagnosie, sont soumis à des tâches
d'identification, appariement ou discrimination (Benton et Van Allen,
1968 ; De Renzi et al, 1968 ; Jones, 1969 ; Newcombe et Rüssel, 1969 ;
Tzavaras et al, 1970 et 1971 ; Bentin et Gordon, 1979 ; Whiteley et
Warrington, 1979; Dekosky et al, 1980; Kremin, 1980; voir également
Bruyer, 1980 a et b ou Bruyer et Velge, 1980) ou des épreuves de
mémorisation de visages inconnus (De Renzi et Spinnler, 1966 ;
Warrington et James, 1967 ; De Renzi et al, 1968 ; Milner, 1968 ; Yin,
1970; Whiteley et Warrington, 1979). D'une manière générale, ces
travaux révèlent des performances plus faibles en cas de lésion
droite, non nécessairement postérieure; Hamsher et al (1979), avec
l'épreuve de Benton et Van Allen (1968), observent, en sus de la faiblesse
des sujets avec lésion droite, un déficit chez les patients qui présentent
des troubles de la compréhension du langage par lésion gauche, anté
rieure ou postérieure. Toutes ces études, qui occupent surtout la
période 1966-1970, tendent donc à confirmer l'importance du cortex
droit dans l'analyse visuelle des visages. Elles n'ont toutefois qu'un
rapport éloigné avec la prosopagnosie : d'une part, dans ces recherches
il s'agit de visages inconnus ; ensuite, aucune influence nette du siège
intrahémisphérique de la lésion n'y est observée ; enfin, l'administration
de ces épreuves à des sujets prosopagnosiques produit des résultats
inconstants et aucune corrélation significative n'est observée avec
des tests portant sur des visages connus.
Les études consacrées au sujet normal et qui sont rapportées ici
occupent la période des années soixante-dix (de 1971 à aujourd'hui).
La majorité de ces travaux consiste à présenter des visages dans un
hémichamp visuel ; on pourra ainsi comparer les performances respect
ives des deux hémisphères cérébraux. Comme nous le verrons, on
va globalement confirmer la prévalence hémisphérique droite dans
l'analyse visuelle des visages. Ce n'est que plus récemment encore
(depuis 1975) que certains auteurs examinent ces questions sous l'angle
du développement.
Dans le texte qui suit, nous présentons successivement (a) les
travaux dans lesquels les visages sont les seuls stimulus présentés,
(b) ceux qui comparent ce type de stimulus au matériel verbal et (c) 634 R. Bruyer
les études qui analysent cette question dans une perspective ontogé-
nétique*.
PRÉSENTATION DE VISAGES UNIQUEMENT
Les recherches dans lesquelles les stimulus présentés sont exclus
ivement des visages peuvent être réparties en trois catégories selon que
la problématique en jeu porte sur le visage lui-même, l'expression
faciale ou d'identification verbale de visages4.
DISCRIMINATION (IMMÉDIATE OU DIFFÉRÉE) ET COMPARAISON DE VISAGES
On peut distinguer ici trois méthodologies principales. D'une part,
des auteurs soumettent les sujets à une tâche de comparaison de deux
visages en vue de porter un jugement de similitude-dissimilitude. Ils
3. Il sera sous-entendu que les sujets testés sont droitiers. Dans le cas contraire,
la particularité est indiquée dans le texte. D'autre part, nous ne reprendrons pas
les études conduites chez les sujets avec lésion (voir supra) bien que la plupart
de ces travaux comprennent un groupe contrôle de sujets normaux ; retenons
simplement qu'il est apparu une performance supérieure de ces derniers par
rapport aux patients avec lésion, en tout cas avec lésion droite (voir aussi Levin
et Benton, 1977 ou Levin et al., 1975). En troisième lieu, sauf précision mentionnée
dans le texte, la méthodologie globale de ces études repose sur la stimulation
unilatérale du champ visuel : le sujet fixe un point central et un stimulus est
délivré aléatoirement à gauche ou à droite de ce point ; étant donné l'anatomie
des voies optiques, on peut ainsi stimuler uniquement le cortex cérébral contro-
latéral, dans la mesure où la durée de stimulation est telle (moins de 250 msec,
environ) qu'elle ne permet pas un mouvement oculaire vers le stimulus. Dans
certains travaux, on contrôle en outre l'œil qui est stimulé (présentation monoc
ulaire), la main utilisée pour répondre (lorsqu'il s'agit de presser un bouton) ou
l'oculomotricité (caméra ou électro-oculographie). Lorsque la variable mesurée est
la vitesse de réponse (temps de réaction), on ne tient généralement compte que
des réponses correctes. Enfin, de nouveau sauf précision indiquée dans le texte,
les stimulus sont des visages inconnus du sujet, sans expression particulière
et dont seule la face proprement dite est présentée (et en vue de face).
4. Notons en outre une recherche particulière qui n'entre dans aucune de ces
catégories. Milner et Dunne (1977) présentent, pendant 100 msec, des visages
chimériques composés de deux hémifaces d'origines différentes ; les sujets sont
invités à désigner, parmi 12, les visages reconnus. On observe un choix privilégié
des hémifaces apparues dans le champ visuel gauche, en particulier lorsque la
réponse est émise au moyen de la main gauche. Une épreuve similaire est
administrée par Schwartz et Smith (1980) ; les stimulus sont présentés pendant
36 msec, en moyenne et la tâche est de désigner, parmi quatre, les deux visages
d'origine. On observe une meilleure performance pour l'hémiface apparue dans
le champ gauche, quel que soit le mode de préparation hémisphérique préalable
(verbal vs. non verbal vs. neutre). Perception de visages et différences hémisphériques 635
sont présentés simultanément ou successivement et la réponse consiste
en un énoncé verbal (uniquement pour les recherches à présentation
successive : Ellis et Shepherd, 1975; Hannay et Rogers, 1979) ou la
pression d'un bouton (Moscovitch et al, 1976, exp. 1 pour les paires
simultanées ; Bradshaw et al, 1973, Patterson et Bradshaw, 1975, exp. 1,
Moscovitch et al, 1976, exp. 3, 4 et 5, Bertelson et al, 1979 pour les
paires successives). Une seconde procédure consiste à demander au
sujet de presser un bouton uniquement si c'est un stimulus préala
blement étudié qui est présenté (Patterson et Bradshaw, 1975, exp. 2
et 3 ; Perez et al, 1975 ; Moscovitch et al, 1976, exp. 2), ou un premier
bouton pour certains stimulus et un second pour les autres (Umilta
et al, 1978). Enfin, une troisième procédure (Jones, 1979) consiste à
identifier, dans un large ensemble de stimulus, ceux qui ont été
préalablement examinés ; une variante de cette procédure est utilisée
par Rapaczynski et Ehrlichman (1979). Il s'agira donc de faire preuve
de prudence lors de l'interprétation des faits : en cas de différences
ou de résultats contradictoires, les variantes méthodologiques pourr
aient être incriminées.
Le visage inconnu peut être traité de manière analytique ou
globaliste, selon la nature de la tâche ou les paramètres de la
stimulation. Patterson et Bradshaw (1975) formulent les prédictions
suivantes : l'hémisphère droit sera plus efficace que le gauche pour
des jugements de similitude entre deux visages mais moins pour les de dissimilitude ; l'hémisphère gauche deviendra dominant
si on impose un intervalle entre les deux visages ou si on accroît la
difficulté en réduisant le nombre de traits communs entre les deux
stimulus. Trois expériences sont ainsi conduites dans lesquelles le
sujet doit porter un jugement de similitude entre deux visages
dessinés : l'expérience 1 (facile, intervalle court) montre une réponse
plus rapide en cas de similitude si les deux visages sont présentés
à gauche, 2 (facile, long) révèle une supériorité
globale pour les stimulus du champ gauche et l'expérience 3 (difficile,
intervalle long) montre une performance supérieure pour les jugements
de différence ou les stimulus présentés dans le champ droit. Pour les
auteurs, la condition facile permet une analyse gestaltiste qui favorise
le traitement hémisphérique droit et un repérage plus rapide des
similitudes, tandis que la situation difficile exige une procédure
analytique (hémisphère gauche) qui cesse dès qu'une différence
est repérée. Les quatre premières expériences de Moscovitch et al
(1976) concernent les différences hémisphériques en rapport avec
l'évolution temporelle de la trace mnésique des visages : selon ces
auteurs, les données de la psychologie expérimentale montrent qu'un
stimulus est d'abord codé selon ses traits élémentaires (taille, couleur,
etc.) et qu'il est perdu dans les 200 ms si un encodage plus global
n'intervient pas ; la question est alors de savoir à quel moment du 636 R. Bruyer
processus s'installe l'avantage hémisphérique droit pour les visages.
Les résultats indiquent une équicompétence hémisphérique pour des
intervalles jusque 50 ms (expérience 2) ou en cas de simultanéité
des deux stimulus à comparer 1) avec, dans ce dernier cas,
supériorité de performance pour la main ipsilatérale au champ stimulé
(temps de réaction) ; par contre, un intervalle vide (expérience 3)
supérieur à 50 ms laisse apparaître un avantage du champ gauche. La
dominance hémisphérique droite s'installe donc après 50 ms de
traitement de l'information ; elle se produit plus tôt (expérience 4) si
la tâche est rendue plus difficile par la présentation d'un stimulus
distracteur pendant l'intervalle. Dans la ligne de cette étude, Hannay
et Rogers (1979) observent un effet défavorable — attendu — de la
durée de l'intervalle (0,10 ou 20 s) entre un stimulus présenté dans
un hémichamp visuel (pendant 56 ms) et un de comparaison ;
il apparaît en outre une meilleure performance pour les visages
présentés dans le champ gauche, mais uniquement pour les intervalles
de 0 et 10 s. Jones (1979) utilise une longue durée de rétention : le
sujet examine un à un 120 visages présentés dans un hémichamp visuel
pendant 150 ms et décide s'il appartient ou non à une série de
60 visages examinés 48 h plus tôt ; un avantage pour les stimulus du
champ gauche est mis en évidence. Perez et al. (1975) observent
une réponse plus rapide pour les visages présentés dans le champ
visuel gauche que pour les visages délivrés dans le champ droit. Ellis
et Shepherd (1975) reprennent le paradigme des visages inversés (Yin,
1970) et y ajoutent la méthode de stimulation dans un seul hémichamp
visuel ; la réponse (verbale) des sujets est analysée au moyen des
paramètres de la théorie de la détection du signal ; il apparaît une
meilleure réponse pour les stimulus du champ gauche, quelle que soit
l'orientation du stimulus. Enfin, Bradshaw et al. (1973) relèvent dans
la littérature des arguments qui indiquent que la trace mnésique
d'un stimulus pourrait subir une inversion en miroir lorsqu'elle est
transférée d'un hémisphère à l'autre ; ils examinent si cette inversion
est limitée au matériel mémorisé ou déjà à l'œuvre au niveau perceptif ;
les résultats montrent, d'une part, que la réponse est plus lente pour
deux profils dont l'un est l'image en miroir de l'autre, à condition
qu'ils soient identiques et délivrés dans le même hémichamp visuel ;
d'autre part, si les stimulus sont apparus dans le même hémichamp,
la présentation en miroir allonge le temps de réaction en cas de simi
litude et le raccourcit en cas de dissimilitude ; enfin, lorsque les
stimulus sont différents, l'orientation en miroir n'allonge le temps de
réaction que s'ils sont apparus dans des champs différents.
Sur le plan théorique, le travail de Bertelson et al. (1979) mérite
attention. Les auteurs émettent l'hypothèse que la supériorité hémi
sphérique droite dans le traitement des stimulus faciaux porte
principalement sur l'extraction de propriétés strictement physionomi- Perception de visages et différences hémisphériques 637
ques. Les 16 sujets ont à comparer deux visages successifs présentés
rapidement (300 ms chacun avec un intervalle de 100 ms) ; les deux
stimulus sont des visages de profil pour la moitié des sujets, mais
uniquement le second pour les autres sujets, le premier étant un
visage de face. Il s'agit de pousser un levier dans un sens ou dans
l'autre selon que les deux visages sont les mêmes ou non. L'étude
des temps de réaction indique un avantage de l'hémisphère droit, mais
plus marqué lorsque les deux stimulus ont des orientations différentes
(face puis profil).
D'autres études analysent plus spécifiquement les variables du
sujet. Rizzolatti et Buchtel (1977) montrent que la supériorité hémi
sphérique droite provient exclusivement des sujets masculins, y compris
lorsqu'on accroît la difficulté de la tâche ; dans la même ligne,
Patterson et Bradshaw (1975) relèvent une réponse plus rapide
des sujets masculins dans leur première expérience {supra) ; dans
la seconde expérience de Hannay et Rogers (1979, ci-dessus), la
meilleure reconnaissance des visages du champ gauche n'apparaît que
chez les sujets masculins ; elle est corrélée à leur performance lors
d'une tâche de discrimination de luminosités ; l'asymétrie obtenue
par Perez et al. (1975) est surtout due aux sujets masculins ; Marcel
et Rajan (1975, infra) observent également un effet complexe du
sexe des sujets. Diverses études sont consacrées à l'asymétrie
hémisphérique en fonction de l'âge ; les comparaisons entre groupes
d'enfants seront reprises ultérieurement mais notons ici que Reynolds
et Jeeves (1978) observent une réponse plus rapide chez les adultes
que chez les enfants. Enfin, certains auteurs s'attachent à explorer
ces différences hémisphériques en fonction de la latéralité des sujets :
selon la littérature en effet, les gauchers — en particulier si la
gaucherie est d'origine familiale — présenteraient une asymétrie
hémisphérique moins marquée que les droitiers, du moins pour
les fonctions langagières. Gilbert (1973 ; voir également infra : Buffery,
1974, et Gilbert, 1977) observe, à une épreuve de reconnaissance de
visages, que les sujets faiblement gauchers émettent moins de réponses
correctes que les droitiers ou les fortement gauchers. Dans une
épreuve de reconnaissance de visages, Rapaczynski et Ehrlichman
(1979) observent un temps de réaction plus court pour les stimulus
du champ gauche chez les sujets « indépendant du champ » (field
independent) mais du droit chez les field dependent, à condition que
les visages soient présentés à l'endroit ; lorsqu'ils sont présentés à
l'envers, les field independent émettent plus d'erreurs pour les visages
du champ gauche que du droit (cf. également infra Oltman et al, 1977
et Zoccolotti et Oltman, 1978).
Nous terminerons ce premier point par les études qui ont examiné,
chez le sujet normal, les différences hémisphériques lors de tâches
de reconnaissance visuelle d'expressions faciales. La littérature neuro- 638 R. Bruyer
psychologique indique que l'hémisphère droit pourrait être « dominant »
dans le traitement de stimulus émotionnels (pour une revue, Seron
et Vanderlinden, 1979; voir également Safer et Leventhal, 1977) et
dans la génération de réactions affectives à la situation (Moscovitch
et Olds, 1979; Ross et Marek-Marsel, 1979; Seron et Vanderlinden,
1979), y compris à propos de l'expression faciale émotionnelle : cette
dernière serait davantage le fait de l'hémiface gauche (Campbell,
i97S ; Sackeim et Gur, ly/8 ; Sackeim et al, 1978), y compris chez
l'enfant (Strauss et al., 1980). Quelques études indiquent en outre
une supériorité hémisphérique droite dans la reconnaissance d'expres
sions faciales émotionnelles. Dekosky et al. (1980), Kremin (1980) et
Bruyer (étude à paraître) montrent que les sujets avec une lésion
droite ont des difficultés à discriminer des expressions faciales. Suberi
et McKeever (1977), dans une tâche de reconnaissance de visages,
observent une réponse plus rapide pour les stimulus présentés dans
le champ gauche, et ceci est d'autant plus net que les visages sont
porteurs d'une expression émotionnelle. Landis et al. (1979) observent
une réponse plus rapide pour les stimulus présentés à gauche dans
un jugement de similarité d'expressions émotionnelles entre un visage
dessiné de face dans le champ central et la photo d'un profil présentée
dans le champ gauche ou droit. Le travail de Ley et Bryden (1979)
retrouve une supériorité de l'hémisphère droit dans la reconnaissance
de visages et d'expressions faciales (en particulier les plus intenses) ;
cette dernière ne peut en outre être expliquée par la
première (objection que soulevaient Seron et Vanderlinden, 1979) : les
deux processus sont statistiquement indépendants, du moins chez les
sujets normaux (en effet, Dekosky et al, 1980, observent une dépen
dance entre ces deux phénomènes chez leurs patients cérébrolésés)5.
ASYMÉTRIE RÉCEPTIVE (PERCEPTIVE) OU EXPRESSIVE ?
Des auteurs examinent par ailleurs si ces asymétries sont le fait du
sujet observateur (avantage du champ gauche et seulement secondai
rement de l'hémiface droite du vis-à-vis) ou du visage observé : la
psychologie expérimentale montre en effet que l'hémiface droite est
jugée plus semblable au visage entier que la gauche (Wolff, 1933 ;
5. On notera ici que cette asymétrie, à l'avantage de l'hémisphère droit, pour
le traitement de stimulis affectifs ou la génération de conduites émotionnelles
paraît davantage le fait des émotions « négatives », qu'il s'agisse des visages
(Sackeim et al., 1978 ; Ley et Bryden, 1979 ; Reuter-Lorenz et Davidson, 1980) ou
non (Carmon et Nachshon, 1973 ; Dimond et al., 1976 ; Dimond et Farrington,
1977 ; Harman et Ray, 1977 ; Ahern et Schwartz, 1979 ; Schwartz et al., 1979). Des
contre-exemples existent cependant, en particulier dans l'étude de Swash (1972)
qui décrit un cas de rire involontaire après une atteinte temporale gauche (pour
une revue, voir Bruyer, 1980 c). Perception de visages et différences hémisphériques 639
McCurdy, 1949; Sackeim et Gur, 1978; Sackeim et al, 1978). Nous
venons de montrer des travaux qui mettent en évidence une réelle
asymétrie expressive : la moitié gauche du visage est plus expressive
que la droite. Gilbert et Bakan (1973) et Finlay et French (1978)
défendent cependant l'hypothèse d'un biais perceptif pour fendre
compte de l'asymétrie expressive.
Gilbert et Bakan (1973) vont présenter des photos de visages ou
leur image en miroir : si l'asymétrie est uniquement perceptive, on
s'attendra à une prévalence du champ gauche quelle que soit l'orien
tation du stimulus, tandis que l'inversion en miroir devrait renverser
cette prévalence unilatérale s'il existe une asymétrie expressive chez
le personnage photographié. On présente un visage normal ou en
miroir (modèle) et deux chimères ; elles sont parfaitement symétriques
et construites à partir du modèle par adjonction d'une hémiface et
de son image en miroir ; le sujet doit désigner la chimère qui
ressemble le plus au modèle. Les résultats indiquent une préférence
pour la chimère construite avec l'hémivisage droit du modèle, que ce
dernier soit « normal » ou en miroir (exp. 1 et 2) ; ces faits sont
retrouvés auprès de sujets israéliens 3) dont les habitudes
oculomotrices de lecture sont inversées par rapport aux occidentaux,
mais trois des sujets photographiés produisent l'effet contraire ; enfin,
ces observations ne sont pas généralisables (exp. 4) aux sujets
gauchers. Lawson (1978) reprend ce paradigme expérimental chez
des sujets droitiers et gauchers, écrivant ou non de manière inversée.
Les résultats confirment d'abord la préférence pour la chimère
construite depuis l'hémiface droite pour les droitiers et l'absence
de différence pour les gauchers. En outre, l'auteur ne note pas d'effet
de la manière d'écrire*. Oltman et al. (1977) utilisent également
l'épreuve de Gilbert et Bakan et, chez des sujets droitiers masculins,
ne confirment les résultats de ces auteurs que pour le sous-ensemble
de sujets définis comme field independent. Dans une seconde
expérience, les auteurs sélectionnent les items qui ont produit
l'asymétrie la plus nette et observent cette fois l'asymétrie attendue,
chez les hommes et les femmes, et d'autant plus marquée qu'il s'agit
des field independent.
Finlay et French (1978) utilisent une procédure semblable mais en
condition tachistoscopique : le sujet examine 40 photos une à une ;
on lui présente ensuite 80 hémifaces dans un hémichamp pendant
8 ms chacune ; 40 de celles-ci proviennent de la première série et la
6. Toutefois, il apparaît une interaction de cette variable avec le sexe : il n'y
a pas d'effet de l'inversion chez les femmes mais, chez les hommes, les gauchers
inverseurs se comportent comme les droitiers non inverseurs et les droitiers comme les gauchers non inverseurs. Enfin, dans une épreuve de mémor
isation de visages, l'auteur observe, chez les sujets masculins, une supériorité
des non inverseurs mais l'inverse chez les sujets féminins.

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