Perception : fréquence des stimuli et motivation - article ; n°1 ; vol.55, pg 67-78

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L'année psychologique - Année 1955 - Volume 55 - Numéro 1 - Pages 67-78
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1955
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F Bresson
Perception : fréquence des stimuli et motivation
In: L'année psychologique. 1955 vol. 55, n°1. pp. 67-78.
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Bresson F. Perception : fréquence des stimuli et motivation. In: L'année psychologique. 1955 vol. 55, n°1. pp. 67-78.
doi : 10.3406/psy.1955.8765
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1955_num_55_1_8765REVUES CRITIQUES
PERCEPTION : FRÉQUENCE DES STIMULI ET MOTIVATION
par François Bresson
Ces dernières années, toute une série d'expériences a été entreprise
pour mettre en évidence l'importance de la motivation dans la perception.
L'interprétation des résultats avait amené des auteurs comme McGin-
nies, Lazarus et McGleary, Bruner et Postman à introduire des concepts
tels que ceux de « défense perceptive », « subception », « vigilance per
ceptive a1. Toutefois Solomon et Howes2 ont renouvelé le problème en
montrant qu'avant d'introduire des concepts ad hoc3 pour expliquer
les phénomènes observés, que personne ne conteste d'ailleurs, il était
indispensable d'explorer avec plus de précision l'influence de facteurs
dont le contrôle- avait été négligé dans les expériences en question, et
particulièrement la fréquence d'utilisation des mots dans la langue
des sujets. Depuis ce travail de 1951 d'autres articles ont été publiés
qui montrent que le débat reste ouvert et qu'il met en cause des
attitudes théoriques plus profondes. On peut dire pour simplifier qu'une
partie de ces travaux sont conçus dans l'esprit de ce que Postman
et Krech appellent le « new look » les études perceptives, les
autres cherchent à rendre compte des résultats en termes plus écono
miques de relations statistiques entre stimuli et réponses. On retrouve,
avec les mêmes nuances compliquées, le débat qui divise les études sur
l'apprentissage.
La plupart des études faites dans la perspective d'une mise en évi
dence du rôle de la motivation contrôlent le facteur fréquence d'utili
sation dans la langue des mots qui sont utilisés comme stimuli ou la
fréquence de présentation lorsqu'il s'agit de stimuli non verbaux. Elles
cherchent aussi à introduire un contrôle plus poussé des facteurs motiva-
1. Cf. Année psychologique, 1948, pp. 538-544; 1953 (I), pp. 443-459;
1954 (I), 54.
2. Cf. L'Année 1953, II, pp. 490-495.
3. Cf. Luchins, J. Personal., 1950, 19, 64-84. 68 REVUES CRITIQUES
tionnels. Postman (14) dans un article qui pose le problème dans sa génér
alité montre, en effet, qu' « il est clair maintenant... que des concepts
comme défense perceptive et vigilance perceptive sont définis de façon
inadéquate... précisément parce qu'ils ne reposent pas sur des manipul
ations précises de l'organisme ». Il insiste sur la nécessité d'une précision
opérationnelle dans l'analyse des facteurs.
Cowen et Beier (1-3) utilisent une technique de déchiffrage des mots
écrits sur une série de copies au carbone qui sont de moins en moins
distinctes (30 copies). On a donc une sorte de technique de détermination
d'un seuil de déchiffrage en repérant la copie pour laquelle la lecture
est correcte. Ils utilisent des mots de 5 lettres, 8 estimés neutres, 8 sup
posés avoir dans notre culture une valeur traumatisante (threat). La
fréquence d'utilisation dans la langue est déterminée par les tables de
Thorndike et Lorge. Ils ne trouvent aucune corrélation entre ces fr
équences et le nombre d'essais nécessaires pour une identif
ication correcte. En revanche, il existe une différence significative en ce
qui concerne les mots « neutres » et les mots « traumatisants », facteur
sémantique qu'ils interprètent comme une « défense perceptive ». Les
réponses antérieures à l'identification correcte sont à leur tour quotées
par deux juges (94 % d'accord) selon qu'elles se rattachent à des défor
mations structurales (28,3 %), à des mots dépourvus de sens (2,4 %),
neutres (49,6 %), émotionnels (11,7 %) et marginaux (8 %).
Smith (16) combine les caractéristiques d'hostilité plus ou moins
prononcée chez les sujets (112 étudiants) avec les significations hostiles
ou non des mots dans une expérience d'apprentissage verbale et de
reconnaissance tachistoscopique. Il s'agit ici, pour l'apprentissage,
d'adjectifs dissyllabiques en deux listes (hostile et neutre), les fréquences
d'utilisation étant égalisées entre les mots correspondants. La reconnais
sance tachistoscopique est déterminée pour 30 mots (noms et verbes) .
10 neutres, 10 caractérisants des « dimensions physiques », 10 mots à
signification hostile. Le seuil est déterminé par la méthode de limite
ascendante avec durée d'exposition fixe et éclairement croissant. Pour
une partie des sujets on crée en outre une situation d'échec. Les résultats
sont plutôt négatifs, en ce que l'analyse de la variance ne montre pas
de différences significatives entre la reconnaissance ou l'apprentissage
des mots neutres et des mots hostiles, ni entre les performances des sujets
et personnalité hostile ou non. Seul l'échec induit semble avoir un effet
sur l'apprentissage pour les deux groupes de sujets.
Gilchrist, Ludeman et Lysak (5) utilisent aussi la méthode de
reconnaissance tachistoscopique comme dans l'article précédent. Ils
présentent trois groupes de 4 mots égalisés en ce qui concerne le nombre
des lettres et les fréquences d'utilisation. Il y a 4 mots neutres, 4 mots
à valence positive et 4 mots à valence négative. Chaque mot apparaît
deux fois : une fois sous le mot « ink » (encre), une fois sous le mot « Jew »
(Juif ). Les sujets sont 30 étudiants (dont aucun n'est juif) sélectionnés
pour représenter les deux extrêmes d'une échelle d'antisémitisme. Toutes BRESSON. — 1 RÉQUENCE DES STIMULI ET MOTIVATION 69 r.
les réponses sont enregistrées, et une fois l'expérience de reconnaissance
achevée on demande aux sujets de se rappeler les mots présentés. Les
résultats montrent que les seuils sont nettement plus bas (mais du même
ordre) pour les mots à valence positive ou négative que pour les mots
neutres. L'effet du mot « Juif » précédent les mots à reconnaître abaisse
les seuils des mots neutres et augmente les seuils des mots valorisés, et
ceci pour les deux groupes de sujets. Les auteurs après avoir discuté
l'interprétation possible de ces résultats avec les concepts d'inhibition
de la réponse et de défense perceptive, se contentent de souligner l'im
portance des attitudes sur le comportement perceptif.
Delucia et Stagner (4) cherchent à distinguer les effets des facteurs
fréquence d'utilisation et signification émotionnelle sur le temps de
reconnaissance tachistoscopique et sur la latence d'association. L'épreuve
de est aussi effectuée avec la méthode de limite en
accroissant de 0,01" en 0,01* les temps jusqu'à identification correcte.
Les 60 mots utilisés sont choisis pour représenter des domaines de signi
fications plus ou moins émotionnels et leurs fréquences sont repérées
sur la liste de Thorndike-Lorge. Cette fréquence apparaît bien dans les
résultats comme un facteur déterminant du temps de reconnaissance,
mais non du temps d'association. A constante il y a une
liaison significative entre les temps de reconnaissance et d'association,
mais cette relation ne dépend pas du temps de reconnaissance visuelle,
élément commun des deux épreuves. A côté de la fréquence, la valeur
émotionnelle apparaît ici encore comme un facteur déterminant dans la
reconnaissance perceptive, facteur dont les auteurs interprètent le rôle
avec les concepts de « défense du moi » et de « vigilance perceptive »
(Bruner et Postman).
Wispé et Drambarean (19) posent aussi le problème des rapports
fréquence-valeur émotionnelle des mots comme facteurs des temps de
reconnaissance et d'association, mais plus proches des recommandations
de Postman, ils s'efforcent de contrôler le facteur signification émotionn
elle en induisant chez les sujets un état de besoin physiologique. Ils
font jeûner leurs 3 groupes, de 20 sujets chaque, deux heures, dix heures,
vingt-quatre heures et prennent soin de tenir compte de l'aspect cyclique
de la faim pour déterminer l'heure des expériences. Il y a deux listes
de 24 mots : 12 neutres et 12 reliés, 6 à la faim et 6 à la soif (avec dans
les deux cas 3 désignant des objets, 3 des actions). Les fréquences sont
déterminées à l'aide de la table de Thorndike-Lorge, et ce qui est impor
tant (cf. plus bas le travail de Howes) par une évaluation sur une échelle
en 3 points faites par 150 et 100 étudiants (r entre table et évaluation =
= 0,86 et 0,81). Les listes sont appariées pour les fréquences comme pour
la composition sémantique. Les seuils de reconnaissance sont déterminés
aussi par la méthode de limite ascendante jusqu'au critère de deux lec
tures correctes par mot. L'analyse de la variance montre que le facteur
essentiel est la fréquence d'utilisation, mais que la relation besoin-pri
vation est le deuxième facteur, encore très important. La privation de 70 REVUES CRITIQUES
nourriture entraîne un abaissement des seuils de reconnaissance pour
les mots reliés au besoin jusqu'à dix heures de jeûne, mais ensuite peu
de variation jusqu'à vingt-quatre (il y aurait plutôt élévation
des seuils). L'analyse des « lectures » incorrectes qui précèdent l'identi
fication des mots montre que jusqu'à dix heures le nombre des mots
désignant des aliments ou des actes reliés au besoin croît, tandis que
décroît le nombre des réponses instrumentales (objets, etc.), reliées au
besoin, ou à signification neutre, mais de dix heures à vingt-quatre
heures, c'est le contraire.
Wispé (18) en présentant aux sujets dans les mêmes conditions de
besoin, un à un, les 24 mots d'une de ses listes demande 19 associations
successives par mots. Il obtient en classant les réponses des résultats
analogues à ceux obtenus dans le travail précédent avec les fausses lec
tures. En outre on note que chaque catégorie de stimuli (reliés à la faim,
reliés à la soif, neutres) entraîne une proportion nettement plus grande
d'associations reliées à sa catégorie.
Ce travail soigneusement contrôlé, tout en confirmant la découverte
de Salomon et Howes, laisse une place pour le facteur motivation dont
il reste à expliquer le mécanisme d'action. Les auteurs proposent deux
hypothèses : a) Explication par l'apprentissage. Il y aurait des asso
ciations « subvocales » entre mots et états de besoin. On n'aurait plus
qu'à appliquer ensuite le principe : la durée d'exposition du stimulus
nécessaire pour éveiller la réponse est inversement proportionnelle à la
fréquence des associations de ce stimulus et de cette réponse ; b) Expli
cation par la relation hypothèse-information (Bruner et Postman) :
il est d'autant moins requis de informatif pour confirmer une
hypothèse que le support motivationnel de celle-ci est plus fort.
L'hypothèse d'une relation durée des temps de reconnaissance-niveau
d'apprentissage a été étudiée dans deux directions différentes : dans le
cadre de la théorie de la Forme par Vanderplas et dans le cadre de la
théorie de Hull par Reece.
Vanderplas (17) fait apprendre à nommer des figures géométriques
de forme et couleur différentes avec des mots constitués par deux syl
labes dépourvues de signification. La moitié de ces couples stimulus-
réponse est cohérente, un mot correspondant toujours à la même forme,
pour l'autre moitié le même mot est associé à 5 figures différant en forme
et couleur, qui constituent ainsi des ensembles moins organisés. L'auteur
part de la théorie de Kofîka que la structure du système de traces est
déterminée par la structure du processus qui la fait apparaître et inver
sement la structure d'un nouveau processus peut être influencée par
le système de traces avec lequel il communique. La reconnaissance
tachistoscopique constituerait ici ce second processus qui pourrait être
facilité par sa communication avec un système de traces stables (ici
l'organisation perceptive, dans les autres expériences le système de
valeurs). Pour éprouver cette hypothèse, l'expérience d'apprentissage
est suivie d'une épreuve de reconnaissance tachistoscopique des deux IRESSON. FRÉQUENCE DES STIMULI ET MOTIVATION 71 F.
groupes de 5 mots et d'un nouveau groupe « neutre » (non encore associé
à des formes) de 5 autres mots. Dans cette expérience, la fréquence est
identique pour les deux premiers groupes. L'apprentissage se montre
signiflcativement plus facile pour le groupe cohérents, organisés, que
pour les autres. (Mais on pourrait ici remplacer pour l'interprétation
des résultats le concept de structure par les concepts de la théorie de
l'information, car tout se passe comme s'il fallait apprendre 5 signif
ications dans un cas et une seule dans l'autre.) Les seuils se montrent
aussi signiflcativement plus bas pour les mots « mieux organisés » que
pour les moins organisés et plus bas pour ceux-ci que pour le groupe moins
fréquemment présenté (fréquence antérieure = 0) de mots neutres. Fré
quence et ici organisation apparaissent donc comme deux facteurs déter
minants de la durée des seuils de reconnaissance. Mais on peut se
demander si le facteur organisation est dans ce cas un facteur clair et
contrôlable (la seconde partie de l'expérience peut être comprise en
terme d'apprentissage et de fréquence d'anticipation correcte).
Reece (15) part de la théorie du renforcement de Hull : il fait
apprendre des couples de syllabes sans signification. Pour certains sujets,
l'apparition de la moitié des syllabes stimuli sera accompagnée d'un
choc électrique qui persistera jusqu'à la réponse ; celle-ci faisant cesser
le choc, il y aura renforcement par satisfaction du besoin d'échapper à la
stimulation douloureuse. Pour d'autres sujets, le choc persistera pour
les syllabes qu'il accompagne jusqu'à l'apparition dans l'appareil de
présentation de la syllabe réponse, que le sujet l'ait ou non énoncée aupa
ravant : ce groupe ne doit donc pas être renforcé ; un groupe de contrôle
ne recevra pas de choc. L'effet de l'apprentissage sera ensuite apprécié
dans une épreuve de détermination des seuils de reconnaissance au
tachistoscope (les syllabes sont présentées avant et après l'apprentissage
permettant ainsi de mettre en évidence une variation des seuils). Mais
le plan d'expérience est compliqué par l'introduction d'une autre
variable : la possibilité de prévoir ou non les syllabes qui sont accom
pagnées d'un choc ; les deux premiers groupes sont donc divisés en deux
sous-groupes : pour l'un les chocs accompagnent toujours les mêmes
stimuli, pour l'autre la détermination de ceux-ci est faite par choix au
hasard de la moitié des syllabes. Enfin l'intensité des chocs est déter
minée avant l'expérience pour qu'ils soient presque douloureux et
l'adaptation est combattue en augmentant progressivement l'intensité
en cours d'expérience : le seuil de douleur est de nouveau déterminé en
fin d'apprentissage pour apprécier la valeur du renforcement. Les résul
tats ne sont pas nets : la durée de l'apprentissage était insuffisante et les
chocs avaient des effets émotionnels et inhibiteurs qui sont venus mas
quer les autres résultats ; aucun des sujets n'a distingué le schéma
d'application des chocs, si bien que la variable prévisibilité-imprévis
ibilité n'a pas joué. Il reste que tous les seuils sont abaissés par l'épreuve
d'apprentissage de façon nette pour les syllabes stimuli et réponses,
mais, en outre, c'est le groupe renforcé qui présente pour les syllabes 72 REVUES CRITIQUES
réponses la plus grande variation ; l'hypothèse serait ainsi partiellement
vérifiée, et le cadre théorique de Hull pourrait être envisagé pour l'étude
de ces variations de seuils sous l'influence de l'apprentissage et des besoins.
Les études que nous devons analyser maintenant se rattachent dire
ctement au courant issu du travail de Solomon et Howes et elles cherchent
à préciser les aspects informatifs du stimulus, facteur dont l'influence
incontrôlée, ou trop peu contrôlée, est un défaut trop fréquent dans ce
genre de travaux. On peut toutefois distinguer deux directions de
recherche : a) La détermination de l'apport informatif des stimuli qui
n'ont pas été lus correctement au tachistoscope ; b) L'analyse plus
précise du facteur fréquence d'utilisation en ce qui concerne les mots
utilisés dans ce genre d'expérience.
Le problème de l'apport informatif du stimulus incorrectement perçu
est essentiel dans l'analyse des résultats de Lazarus et McGleary : les
résultats ne sont pas remis en cause, bien entendu, puisque la technique
de l'expérience était correcte, c'est le concept de subception qui est cri
tiqué comme une explication ad hoc. C'est ainsi que Bricker et Cha-
panis (2) partent de la critique de ce concept pour reprendre une expé
rience dont la structure sera parallèle à celle de Lazarus et McCleary,
mais où l'on pourra analyser de plus près les résultats sous l'angle de
l'information apportée. L'hypothèse est que même si la première réponse
verbale d'un sujet à un stimulus est fausse, ce stimulus peut cependant
avoir apporté une information (au sens usuel du terme) utile au sujet. Les
réponses psychogalvaniques conditionnées de Lazarus et McCleary ne
constitueraient qu'une technique de mise en évidence de cette information.
Bricker et Chapanis vont familiariser 10 sujets avec une liste de 8 mots dis
syllabiques sans signification. Ces mots seront ensuite présentés au tachis
toscope avec une durée de présentation légèrement inférieure au seuil pour
chaque sujet (donc < 50 % d'identifications correctes). Les sujets qui ont
en main 8 cartes avec les 8 mots doivent présenter leurs hypothèses sur
le mot présenté jusqu'à ce que l'expérimentateur leur signale que leur
réponse est correcte : on a ainsi, par le nombre d'essais (de 1 à 8) une
mesure de l'information apportée par le stimulus. Chacun des 8 mots est
présenté 10 fois. En outre, à l'insu du sujet, 5 nouveaux mots sont pré
sentés, mêlés aux précédents, chacun 8 fois, avec, à chaque présentation,
l'un des 8 premiers mots comme réponse arbitrairement correcte. Ces
5 mots inconnus du sujet offrent une mesure du nombre d'essais requis
pour fournir une réponse en l'absence de tout stimulus adéquat (c'est-à-
dire que l'information apportée est jugée égale à 0, bien que des simi
litudes structurales puissent rendre difficile l'interprétation de cette
partie de l'expérience). Si le nombre d'essais correspondant aux 5 mots
inconnus du sujet est bien de l'ordre de ce que donnerait un tirage au
hasard d'une boule déterminée dans une urne qui contiendrait 8 boules
différentes, le nombre d'essais pour les réponses aux 8 stimuli adéquats
est très signiflcativement plus petit et de 15 % à 52 % des réponses F. BRESSON. FRÉQUENCE DES STIMULI ET MOTIVATION 73
sont correctes au premier essai, selon les mots (le tachistoscope est, rap
pelons-le, réglé préalablement à une vitesse liminale). Ainsi même les
stimuli incorrectement perçus apportent une information qui limite
le nombre des réponses possibles pour le sujet ; les 8 cartes ont une probab
ilité de sortir à peu près égales les 5 mots inadéquats, et des
ilités très différentes pour les 8 stimuli adéquats. L'analyse des réponses
montre en outre que chaque sujet a des préférences pour certains mots
et que certaines séquences de réponses sont relativement stables. Ce
fait n'est pas surprenant si l'on songe qu'il y a des analogies structurales
entre certains stimuli, par exemple présence d'une même lettre, ce qui
limite les choix. Les réponses verbales émises ne sont pas, ainsi, ou
vraies, ou fausses, elles sont plus ou moins vraies, et c'est ce qui explique
les résultats de Lazarus et McCleary : la réponse conditionnelle peut appar
aître pour certains stimuli par généralisation, même si ces stimuli n'ên-
traînent pas la réponse verbale correcte. L'analyse de Lazarus et McCleary
en interprétant les réponses verbales selon une loi de tout ou rien ne pou
vait que masquer ce fait et requérir une explication ad hoc : la subception.
C'est une analyse analogue que nous offre le travail de Murdock (10).
Dix syllabes sans signification sont présentées au tachistoscope à
5 niveaux d'éclairement (d'un éclairement au-dessous du seuil à un
éclairement où 100 % des réponses sont correctes), avec deux présen
tations à chaque niveau. Chaque fois le sujet classe 10 cartes, portant les
syllabes, selon leur probabilité d'être la bonne réponse. On note le rang
de la réponse juste. Les résultats sont analogues à ceux du travail pré
cédent : il n'y a pas de tout ou rien, et les deuxièmes rangs sont très sou
vent corrects (significatif au seuil de P < 0,001), même pour les bas
niveaux d'éclairement les réponses diffèrent de ce que l'on obtiendrait
par un classement au hasard. L'auteur suggère que les résultats de
Lazarus et McCleary s'expliqueraient si l'on admettait que la réponse
conditionnelle reflétât les premiers choix et non les seconds (il y
aurait inhibition de la réponse accompagnée du choc électrique et émis
sion de la réponse qui occupe le rang de probabilité le plus voisin) . c
Miller, Bruner et Postman (9) ont posé le problème plus général du
rapport entre familiarité des séquences de lettres et identification tachis-
toscopique. Ils posent comme hypothèse que la quantité d'information
(au sens de Shannon) appréhendée dans l'exposition du stimulus au
tachistoscope serait constante et que les effets de redondance explique
raient les variations du nombre de lettres lues correctement. On sait
depuis fort longtemps, depuis les études de Cattell entre autres, que l'on .
identifie beaucoup plus de lettres si elles sont groupées en mots que si /
elles sont choisies isolément, pour une même durée d'exposition au
tachistoscope. Reprenant la technique de Shannon de constitution de
mots d'ordres différents d'approximation de l'anglais1, ils constituent une
1. Cf. F. Bresson, Langage et communication, Année psychologique, 1953,
53 (2), p. 480. REVUES CRITIQUES 74
série de mots de 8 lettres d'ordre, 0, 1, 2, 4 d'approximation de l'anglais.
Dans le premier cas, les 26 lettres de l'alphabet ont des probabilités iden
tiques d'apparaître ; dans le second, elles ont des correspon
dant à leurs fréquences effectives dans la langue ; dans le troisième cas,
ce sont les groupes de deux lettres et les groupes de quatre lettres dans
le dernier cas qui apparaissent avec une probabilité correspondant aux
fréquences d'utilisation. Les mots du dernier groupe ressemblent fort
à des mots anglais, tout en étant des mots dépourvus de signification.
La redondance (ou effet de contrainte séquentielle) peut être évaluée
comme prenant les valeurs 0, 15 %, 29 %, 43 %. Ainsi si le sujet
appréhende à une certaine vitesse de présentation 4 lettres sur 8 pour
le 1er ordre et 6 pour le 4e ordre, la quantité d'information sera
seulement dans ce dernier cas 6 x 0,57 = 3,4 lettres du premier ordre
(0,57 parce qu'il y a alors 43 % de redondance). Les résultats confirment
l'hypothèse, surtout si l'on tient compte de l'identification de la place
des lettres lues. Ainsi jusqu'au 4e ordre d'approximation et pour des
mots de 8 lettres, la quantité d'information appréhendée dans la présen
tation tachistoscopique serait à peu près constante : elle constitue donc
au moins un facteur essentiel dans l'analyse des résultats.
Il faut enfin signaler le travail théorique de Howes (7) qui présente
une interprétation stochastique des phénomènes de subception. Cette
hypothèse conserve l'interprétation classique de la validité des réponses
verbales comme mesure des réponses perceptives, que le concept de
subception remettait en cause. Ce modèle théorique permet, en outre, de
prévoir ou d'expliquer un plus grand nombre de faits que le concept de
subception. L'élément essentiel de cette théorie est ici encore le refus
de considérer la réponse verbale comme un processus « tout ou rien »,
mais comme ayant une certaine probabilité d'apparaître, fonction de la
durée d'exposition au tachistoscope. La réponse psychogalvanique
conditionnée est de même considérée comme ayant une certaine probab
ilité. Un même processus sous-tendant la reconnaissance et considéré
comme une variable stochastique permet ainsi de se passer de l'hypo
thèse ad hoc de la « discrimination autonome » ou « subception ». Ces
hypothèses théoriques ne sont pas, on le voit, contradictoires avec les
travaux expérimentaux que nous venons d'exposer.
Dans ce même cadre d'analyse des facteurs qui déterminent les
variations des seuils perceptifs, une série d'études est consacrée à l'ana
lyse de la fréquence d'utilisation des mots.
Neisser (11) a cherché à distinguer expérimentalement le niveau où
le facteur interviendrait : identification perceptive ou énon-
ciation de la réponse. A cet effet il utilise des couples de mots homonymes
qui induiraient des réponses verbales identiques pour des stimuli dif
férents (d'autant plus différents qu'il s'agit de l'anglais où l'orthographe
d'un même phonème est très variable). En induisant une attitude par
un apprentissage préalable pour les premiers éléments des couples, on
doit pouvoir constater une facilitation (c'est-à-dire un abaissement des r. BRESSON. FRÉQUENCE DES STIMULI ET MOTIVATION 75
seuils) pour les deux homonymes si le facteur facilitant joue au niveau
de la réponse verbale émise, une facilitation au contraire pour le seul
élément avec lequel le sujet a été familiarisé si ce facteur agit au niveau
de l'identification perceptive. C'est ce dernier cas qui se produit, les
seconds éléments des couples n'étant pas identifiés plus vite que des
mots contrôles (la différence entre les deux homonymes est significative
au seuil de P = 0,006 ; il n'y a pas de différence entre les homonymes
non familiers et les mots contrôles).
Noble (12-13) analyse l'attribut familiarité en relation avec le sens
et avec la fréquence d'utilisation. Présentant une série de 96 mots à
200 sujets, il demande une évaluation de la familiarité sur une échelle
en 5 points, la familiarité étant évaluée par la fréquence avec laquelle
le mot a été prononcé, entendu, écrit ou lu par les sujets. Les données
sont alors utilisées pour construire une échelle de familiarité à inter
valles égaux sur laquelle les mots peuvent alors être rangés d'une famil
iarité / = 0 à une valeur / = 5,66. Mais on peut supposer à partir des
travaux de Zipf sur la relation entre la fréquence d'utilisation d'un mot
et le nombre des significations qu'il possède, et à partir de considérations
analogues de Thorndike, que l'on doit pouvoir dégager une relation
signification-familiarité. C'est, en effet, ce qui apparaît dans l'analyse
des résultats où la familiarité apparaît comme une fonction croissante
curviligne de l'index de signification1. Il restait enfin à déterminer la
forme de la relation familiarité-fréquence. Noble obtient les données
nécessaires en présentant 16 mots peu familiers (/ bas sur l'échelle précé
dente) à 288 sujets avec des fréquences 0, 1, 2, 3, 4, 5, 10, 15, 20 et 25-
Les sujets lisent chaque fois à haute voix le mot présenté. Ensuite
ces mots sont évalués sur l'échelle de familiarité en 5 points. On peut
après transformation de ces évaluations en valeur de l'échelle à intervalles
égaux obtenir la relation / en fonction de la fréquence qui apparaît alors
être une fonction hyperbolique. L'auteur présente deux interprétations
possibles de cette relation : l'une en termes d'apprentissage, l'autre en
termes de discrimination psychologique.
Howes (8) enfin s'est posé le problème de la signification du facteur
fréquence et de son évaluation à l'aide des tables de Thorndike-Lorge.
On peut, en effet, se demander si ces tables déjà anciennes et extraites
de textes écrits peuvent rendre compte des fréquences d'utilisation
effectives par les sujets qui participent aux expériences. Howes compare
donc les rangs dans ces tables aux rangs que l'on peut obtenir pour un
échantillon de mots en demandant à de larges groupes de sujets un cla
ssement par fréquences estimées d'utilisation dans leur milieu socio
culturel. L'accord avec les tables se montre très satisfaisant. Mais l'au
teur va plus loin. On peut penser que la probabilité momentanée d'un
mot comme réponse verbale est une quantité fluctuante qui, chez un
sujet donné à un certain moment, dépendrait des facteurs actuels de
1. Cf. Année psychologique, 1953, 53 (2), p. 496-497.

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