Perception stéréognostique et stéréo-agnosie - article ; n°1 ; vol.5, pg 65-81

De
Publié par

L'année psychologique - Année 1898 - Volume 5 - Numéro 1 - Pages 65-81
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1898
Lecture(s) : 57
Nombre de pages : 18
Voir plus Voir moins

Ed. Claparède
Perception stéréognostique et stéréo-agnosie
In: L'année psychologique. 1898 vol. 5. pp. 65-81.
Citer ce document / Cite this document :
Claparède Ed. Perception stéréognostique et stéréo-agnosie. In: L'année psychologique. 1898 vol. 5. pp. 65-81.
doi : 10.3406/psy.1898.3045
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1898_num_5_1_3045Ill
PERCEPTION STÉRÉOGNOSTIQUE ET STEREO AGNOSIE
II faut se défier des mots nouveaux ; ils ne servent souvent
qu'à voiler l'ignorance où l'on est à l'endroit des phénomènes
auxquels on les applique. En créant, il y a soixante et dix ans
son fameux « muscular sense », et donnant ainsi un mot clair
à une chose obscure, Ch. Bell ne se doutait pas que cette
expression ferait fortune à ce point que l'on se dispenserait
pendant plus d'un demi-siècle d'analyser les phénomènes dis
tincts qu'elle désigne. Or, depuis quelques années, un terme
nouveau est entré dans le langage clinique : sens sléréognos-
tique ; il est peut-être utile d'en fixer la valeur.
Pour rendre plus clair cet exposé nous le subdiviserons en
deux chapitres :
I. — Perception des formes
§ 1. Conditions périphériques. — Le mot « stéréognos-
tique » a été introduit dans la terminologie médicale par
H. Hoffmann dans sa thèse ', en 1883 : « Les expériences qui
sont instituées dans le but de fixer la façon selon laquelle
l'homme est en état de reconnaître les corps par le toucher
(Gefiihlssinn) peuvent être désignées tout court par stéréognos-
tiques (du grec to crEpsov, le corps, neutre de axipzoç, solide,
ferme, dur.) » En d'autres termes, la perception
tique est la perception de la corporalité des objets ; elle se
(1) Herrn. Hoffmann. Slereognostische Versuche, angestellt zur Ermitt
lung der Elemente des Gefühlssinns, aus denen die Vorstellungen der
Körper im Räume gebildet werden. Diss. inaug. Strassburg, 1883. Reprod
uit presque in extenso dans Deutsch. Archiv f. klin. Med., XVXV, 1884
et XXXVI, 1885.
l'année psychologique, v. 5 66 MÉMOIRES ORIGINAUX
manifeste dans notre esprit par la perception de la forme.
Ajoutons ici que le sens de la vue est capable, lui aussi,
d'enregistrer la forme dans l'espace, le relief des corps ; mais •
il existe déjà un mot pour désigner cette propriété : stéréo-
scopie. Réservons donc le mot stéréognostique pour l'appré
ciation de la forme par le toucher.
Il est curieux de voir revenir sur le tapis la question de
l'origine de cette notion de forme fournie par la palpation.
Depuis longtemps déjà, l'attention des médecins avait été
attirée par ce fait que certains malades, bien qu'étant en pos
session de leur sensibilité cutanée, étaient incapables de
reconnaître par le toucher les objets qu'on leur plaçait dans la
main, et l'on avait même été jusqu'à attribuer la faculté de
percevoir les formes à un sens spécial fournissant des sensa
tions de forme et de volume. Landry, en 1852, protestait déjà
contre l'abus qu'on faisait de celles-ci : « Un peu de réflexion,
disait-il, fait reconnaître qu'elles n'existent réellement pas. Il
n'est aucun état des nerfs de sensibilité tactile qui soit perçu
comme impression spéciale de forme ou de volume... Il faut
que les surfaces tactiles entrent dans des rapports multiples
avec le corps tangible pour apprécier ces qualités... Ce que
l'on considère comme sensation, en pareil cas, n'est réellement
qu'un résultat de l'éducation, qui nous a appris à rapporter
certaines associations de sensations à certaines idées *. »
Les psychologues de l'école associationniste trouvaient, de
leur côté, une origine rationnelle à la perception de solidité,
de forme, dans un complexus de sensations unies, intimement
soudées par l'exercice et l'expérience. Pour Bain, par exemple,
tout se ramène, on le sait, à « l'union du tact et de la muscu-
larité2 », c'est-à-dire que le sens musculaire joue un rôle
important dans la palpation : n'entre-t-il pas pour une bonne
part dans le complexus qui nous fournit la notion de position,
celle de mouvement, d'étendue et de résistance ? Spencer, de
son côté, fait remarquer que bien que « l'analyse (psycholo
gique) prouve que cette solidité est connue immédiatement »,
en réalité nous inférons la solidité et la forme d'un objet de
certaines sensations élémentaires : « L'interprétation de tout
groupe de implique des inferences. Tous les psycho
logues s'accordent sur cette doctrine : que beaucoup des élé-
(1) Landry. Recherches sur les sensations tactiles. Arch. gén. de médec
ine, XXIX, 1852, p. 261.
(2) Bain. Les Se?is et l'Intelligence, trad. Cazelles, p. 133 et suiv. ED. GLAPARÈDE. PERCEPTION STÉRÉOGNOSTIQUE, ETC. 67
ments qui contribuent à former la connaissance d'un objet
observé, ne sont pas connus immédiatement par les sens, mais
médiatement par un raisonnement inconscient et instantané...
Le processus d'interprétation de nos sensations devient si
rapide que nous paraissons percevoir directement leurs
objets1 ». Pour Taine2 également, « la forme est désignée et
reconnue grâce aux mêmes sensations d'étendue ou de par
cours... l'idée de forme se ramène à l'idée de position », qui
relève à son tour du tact et du sens musculaire. Wernicke fait
de la notion de forme une unité consistant en la somme des
sensations élémentaires du tact et du sens musculaire qu'évoque
la palpation d'un objet3, etc. Quelle que soit la théorie que
l'on adopte sur la nature et l'origine de la notion d'espace, il
faut admettre que la forme des corps est connue par les expé
riences successives qui permettent aux divers signes sensitifs
que provoquent les objets d'avoir une signification pour nous
en se rattachant à des idées de position, de grandeur et de
dimension acquises d'autre part ou antérieurement.
Dans la palpation d'un objet, toutes les modalités de la sen
sibilité générale sont enjeu : le sens du tact nous informera
plus spécialement de la nature de la surface, des accidents,
des angles, des rugosités ; le sens du lieu de la peau (le
Raumsinn de Weber) nous informera de la forme de la surface,
enfin le sens musculaire 4 fournira les notions d'épaisseur, de
volume, en un mot, la troisième dimension de l'espace; par la
sensation de résistance, nous serons informés de la consis
tance de l'objet. Cette façon de voir est d'ailleurs confirmée par
les expériences les plus simples; il est à peine besoin de les
indiquer ici : que l'on prie une personne de fermer les yeux et
de décrire la forme de l'objet que l'on va poser sur la paume
de sa main ouverte. Cet objet, est, par exemple, un prisme,
quadrangulaire à base carrée. Si l'on met en contact avec la
main cette surface carrée, il est bien évident que le sujet ne
pourra dire s'il s'agit d'un prisme, d'une pyramide, ou de tout
autre solide à base carrée. Il sentira une surface carrée, et
(1) Spencer. Psychologie, trad, franc., t. II, p. 135 et 137.
(2) Taine. De V Intelligence, t. II, p. 85.
(3) Wernicke. Grundriss der Psychiatrie. (Psycho-physiologische Einlei
tung, p. 54.) Leipzig, 1894.
(4) Nous comprenons sous ce terme générique les sensations nous pro
curant la notion de position, celle de mouvement actif et passif et celle
de résistance ou d'effort. Voy. notre travail Du sens musculaire, Genève,
1897. MÉMOIRES ORIGINAUX 68
c'est tout. Pour avoir une notion plus complète de l'objet, il
faut que la main se ferme sur lui. Enfin, la palpation, en mul
tipliant les signes sensitifs, sera éminemment propre à faire
connaître la forme en question. Par suite de l'habitude et de
l'expérience, nous enregistrons ces signes avec une grande
facilité, c'est-à-dire que l'image totale surgit presque instant
anément pour des objets usuels. Au contraire, les objets biscor
nus et nouveaux demanderont un certain temps pour être
appréciés — de même un mot nouveau ou étranger n'est pas lu
immédiatement ; — palper, c'est épeler la forme.
Mais, en réalité, les choses se passent plus simplement : il
est impossible en pratique d'ignorer ce que l'on sait. Nous
avons déjà, casés dans notre cerveau et gravés dans notre
mémoire, toutes les formes imaginables et les caractères prin
cipaux qui les rappellent. Un indice suffit à évoquer une forme
bien avant que nous l'ayons perçue réellement, au moyen de
toutes les expériences sensitives qu'elle comporte. Ce qui fait
reconnaître un carré de carton que l'on place sur la main
étendue, c'est bien plus les quatre piqûres que causent les
quatre angles du carré pressé contre la peau qu'une percep
tion réelle de surface carrée. On sait que quatre piqûres sont
la caractéristique d'un carré ou d'un rectangle. Si l'on répète
la même expérience avec un corps carré, mais à angles mousses,
le sujet répondra généralement, comme j'ai eu l'occasion de le
remarquer, que l'objet que l'on imprime sur la paume de sa
main est rond. L'absence d'angles évoque donc l'idée d'un
cercle bien plus que l'impression sensible que produit direct
ement cette forme géométrique. Si l'on place une petite boule,
une bille, sur la surface de la main, on perçoit un point, un
simple contact. Si l'on souffle sur la bille, de façon qu'elle se
déplace, le sujet s'écrie : « Ça roule, c'est une boule ! » II pense :
ça roule, donc c'est une boule. Mais de perception stéréognos-
tique positive, il n'en a pas eu. Un des sujets d'Hoffmann pre
nait pour des dodécaèdres les boules qu'on lui faisait rou
ler, avec la plante des pieds, sur une surface inégale. Ajoutons
que la température, le poids, la matière dont l'objet est fabri
qué, etc., éléments qui n'ont rien à faire avec la forme, peu
vent nous la faire connaître médiatement, en éveillant dire
ctement en nous l'image de l'objet que nous touchons. Nous
pensons alors à l'objet avant de penser à sa forme.
Je suis donc porté à croire que ce n'est que dans les pre
mières années de notre vie que nous avons fait de réelles expé- ED. CLAPARÈDE. — PERCEPTION STÉRÉOGNOSTIQUE, ETC. 69
riences stéréognostiques, et que, plus tard, nous nous bornons
à vivre sur nos provisions; nous possédons sur toutes choses
un amas de clichés numérotés; un numéro suffit à évoquer le
cliché, nous sautons les intermédiaires. D'autre part, nous
complétons avec les images déposées dans notre mémoire les
impressions sensorielles, en sorte que, en fait, une perception
est le résultat tout autant de l'apport de notre réserve psychique
que de l'apport des éléments du dehors. (Ceci est frappant, par
exemple, lorsque nous regardons une caricature : ce zig-zag
évoque l'idée d'une main, ce point est un œil, ce gribouillage,
une perruque. C'est parce que nous avons déjà acquis l'idée
nette d'une main, d'un œil, d'une chevelure, que ces signes
peuvent nous la rappeler, — mais jamais eux seuls n'auraient
suffi à nous en créer l'idée.)
En pratique, donc, nous ne percevons pas tant la forme des
objets que nous ne la devinons parce que nous savons que tel
ou tel élément sensible correspond à telle ou telle forme. Il est
bon de se le rappeler lorsque l'on examine un malade.
Quoi qu'il en soit, la perception stéréognostique dépend, en
fin de compte, de la sensibilité générale (tact et sens muscul
aire) dans tous ses modes.
Le but du travail de Hoffmann est précisément de déterminer
quelles sont les modalités du Gefühlssinn qui sont le plus
nécessaires à la formation d'un jugement sur les dimensions
des objets dans l'espace. Voici les conclusions importantes de
ses minutieuses reeherches, basées sur 16 cas cliniques d'anes-
thésie ou d'hémianesthésie (de causes diverses) :
I. Importance du mouvement de l'objet sur la surface tactile :
1° Le mouvement actif seul ne produit pas la perception stéréognos
tique si le tact (Gefühlssinn) est aboli.
2° Le facilite la perception stéréognostique, lorsque
certaines portions de la main sont anesthésiées (en permettant à l'ob
jet d'atteindre les parties sensibles).
3° L'abolition des mouvements actifs empêche la perception st
éréognostique, mais ne Yabolit pas.
4° Lorsque le Gefühlssinn est émoussé, le mouvement de l'objet
dans la main et les doigts est un élément essentiel pour sa recon
naissance.
ö° L'emploi des deux mains pour la palpation facilite la reconnais
sance de l'objet.
II. Importance des modalités du Gefühlssinn pour la perception
stéréognostique : 70 MÉMOIRES ORIGINAUX
A. Un certain nombre de modalités de la sensibilité générale (sen
sations simples ou liées à des jugements et considérées par les auteurs
comme des sens spéciaux) peuvent être parfaitement intactes, bien
que la perception stéréognostique soit abolie. Ce sont :
1° Le sens des températures ;
2° Le de la douleur ;
3° La sensation du contact ;
4° Le sens de la localisation [Ortssinn) ;
5° Le du poids.
B. Il n'existe pas non plus de rapport absolu entre la perception
stéréognoslique et les « sens » suivants :
1° Sens du lieu de la peau (Raumsinn de Weber) ;
2° de la pression cutanée (Drucksinn) ;
3° Sensations de mouvements articulaires ;
4° Seas de l'attitude (Raumorieniirungsvermögen).
Voici les conclusions déduites de l'examen minutieux des cas patho
logiques :
1° Dans aucun cas le pouvoir stéréognostique n'était aboli lorsqu'un
seul de ces quatre sens était intact ; il s'est trouvé cependant quelquef
ois affaibli ;
2° L'affaiblissement d'un seul de ces sens n'entraîne pas un affa
iblissement parallèle du pouvoir stéréognostique ;
3° Le trouble de tous ces sens n'abolit pas nécessairement le pou
voir stéréognostique.
Il résulte de ces expériences fort bien conduites, ce que l'on
en pouvait attendre a priori, à savoir que la notion de forme,
acquise par l'exercice et l'habitude, si elle ne dépend d'aucun
des modes de la sensibilité en particulier, est le résultat du
concours de plusieurs de ces sensibilités. Si l'une ou l'autre de
celles-ci font défaut, elles se suppléeront mutuellement, mais
leur abolition totale sera nécessairement suivie de l'abolition de
toute perception stéréognostique. De même, la lecture ne dépend
d'aucune couleur en particulier, mais la cécité empêchera la
perception des mots imprimés.
Redlich, dans un mémoire sur les troubles de la sensibilité
dans les hémiplégies cérébrales, rassemble un grand nombre
de faits qui confirment les résultats de Hoffmann1. Aba, dans
sa thèse2, arrive aussi aux mêmes conclusions.
Des expériences du même genre que nous avons faites chez
(1) Redlich. XI eher Störungen des Muskelsinnes und des Stereog. Sinnes
bei der cerebralen Hémiplégie. Wien. klin. Woch., 1893, p. 429-552.
(2) Aba. Etude clinique sur les troubles de la sensibilité générale. Thèse
de Paris, 1896. ED. CLA.PARÈDE. — PERCEPTION STÉRÉOGNOSTIQUE, ETC. 71
des sujets anesthésiques, notamment chez une ataxique, dont
le sens musculaire est aboli, tandis que la sensibilité superfic
ielle est presque normale, nous ont montré toute l'importance
de l'intégrité du sens musculaire pour la perception stéréo-
gnostique.
D'ailleurs, « la forme » est une abstraction, et, dans chaque
cas concret, on a affaire à une forme différente. Il est donc
impossible d'établir d'une façon absolue que la perception de
« la forme » dépend surtout de telle ou telle modalité de la
sensibilité périphérique ; chacune de ces modalités est à la fois
la plus apte à percevoir certaines formes, et la moins apte à
en distinguer d'autres.
Cependant, tous les cas sur lesquels Hoffmann s'appuie pour
établir les conditions périphériques de la perception des
formes ne sont pas absolument probants, puisque plusieurs
d'entre eux, concernant des malades dont le cerveau est atteint,
prouveraient plutôt la nécessité de l'intégrité des centres eux-
mêmes pour cette perception.
Quoi qu'il en soit, on peut dire qu'il n'existe pas de « sens »
stéréognostique1 mais une « perception » stéréognostique.
Pour prouver la réalité d'un tel sens, il faudrait trouver un
malade (non hystérique) capable de reconnaître l'objet qu'il a
dans la main bien qu'il soit absolument dépourvu de sensibilité
tactile ou musculaire. Or, on n'a pas encore vu de cas semb
lable, et l'on n'en verra sans doute jamais. La perception st
éréognostique est donc conditionnée par la sensibilité générale.
§ 2. Conditions centrales de la perception des formes et
stéréo-agnosie. — Nous avons rappelé plus haut que le phéno
mène de la perception est dû non seulement aux impressions
du dehors parvenant actuellement à notre conscience, mais
encore à une réaction de notre esprit lui-même. C'est là un fait
que l'on oublie trop souvent : « la perception est le processus
(1) Le « Stereognostisches Vermögen » de Hoffmann a été traduit en
français, par « sens stéréognostique ». M. Gasne dit par exemple : « II
existe, isolable, une sensibilité spéciale qu'on peut appeler sens stéréo
gnostique et qui consiste dans l'appréciation de la l'orme des objets, »
(Nouv. Icon, de lu Salpétr., 1898, 46). Il est regrettable, à mon avis, de
ne pas se .servir des mots propres, et de considérer comme un sens spé
cial ce qui n'est que le résultat dune synthèse toute psychique. Cf. Ray
mond, Clinique des mal. du syst. nerv. IIIe série, 1898, p. 268 : « On di
stingue du sens musculaire proprement dit... le sens stéréognostique, en
vertu duquel nous apprécions par le toucher la forme géométrique des
objets. » 72 MÉMOIRES ORIGINAUX
par lequel l'esprit complète une impression des sens par une
escorte d'images (Binet1 ) ». Dans le cas de la perception tactile,
les images musculo-tactiles acquises antérieurement viennent
compléter et renforcer l'ébauche esquissée par les sensibilités
afférentes et donnent un sens, en les associant, à des signes
élémentaires qui, par eux-mêmes, ne signifient rien. Un enfant
qui sait son alphabet peut cependant ne pas savoir lire, c'est-à-
dire associer les lettres qu'il a sous les yeux en un tout qui est
le mot. De même pour associer en une image de forme les
données sensitives que nous fournit la palpation, nous devons
avoir en réserve, acquises par l'éducation, une foule de repre
sentations tactiles prêtes à se fusionner avec les sensations
actuelles.
Les images évoquées par les sensations appartiennent en
général à plusieurs sens différents : les images tactiles, notam
ment, sont étroitement associées à des visuelles. Pour
les clairvoyants, on peut dire que celles-ci sont prédominantes
et se substituent aux premières : les images tactiles sont vér
itablement traduites en images visuelles. Pour faciliter notre
exposé, cependant, ne considérons que les images musculo-
tactiles (stéréognostiques) seules et faisons abstraction de toutes
les liaisons qu'elles peuvent avoir avec d'autres centres de r
eprésentations.
La perception purement stéréognostique d'un corps sera
donc le processus par lequel l'esprit complétera l'impression
sensible reçue par une escorte d'images musculo-tactiles pro
venant des expériences antérieures. Si la perception nouvelle,
comparée aux images déjà déposées dans la mémoire est trou
vée identique, il y a reconnaissance de la forme, c'est-à-dire
que l'esprit identifie la sensation nouvelle aux images sem
blables qu'il a déjà emmagasinées ; mais il ne s'agit là que
d'une reconnaissance sensorielle, si l'on peut dire, d'une recon
naissance au premier degré. M. Wernicke a parfaitement carac
térisé ce premier acte de l'esprit en le nommant identification
primaire*. Nous verrons tout à l'heure que l'identification
secondaire, qui est la condition de la reconnaissance propre
ment dite de l'objet, c'est-à-dire sa compréhension, repose sur
l'association d'une foule d'images des divers sens.
L'identification primaire repose donc sur l'association des
(1) Binet- La psychologie du raisonnement, p. 13.
(2) Wernicke. Grundriss der Psychiatrie. (Psycho-physiologische Einlei-
t ng.) Leipzig. 1894, p, 8. 21. CLAI'ARÈDE. — PERCEPTION STÉRÉOGNOSTIQUE, ETC. 73 ED.
diverses sensations élémentaires (d'un seul sens) et sur le fait
que nous reconnaissons que ces divers éléments correspondent
à un tout, à une unité.
Un exemple, tiré de la pathologie, fera bien saisir la diff
érence entre ces deux degrés d'identification.
Pour certains aphasiques, les paroles que l'on prononce sont
perçues comme de simples sons, comme de simples bruits ; les
mots écrits que l'on, place devant leurs yeux ne sont que de
simples arabesques. Ils entendent, ils voient, mais sans com
prendre qu'il s'agit de mois. Chez eux, l'identification primaire
n'a pas lieu. Il en est de même pour nous lorsqu'on nous parle
chinois ou turc : nous entendons des sons, mais nous ne per
cevons aucun mot.
D'autres aphasiques, au contraire, comprennent qu'on parle,
mais ne comprennent pas ce qu'on leur dit; ils reconnaissent
les mots comme mots, mais n'en saisissent pas le sens. De
même, il peut nous arriver, en entendant une langue étrangère
que nous connaissons, d'avoir oublié le sens d'un mot ; mais
le mot lui-même nous est familier par sa consonance. Dans
ces cas, l'identification primaire a lieu et c'est la secondaire
qui ne se fait pas.
La pathologie peut-elle dissocier les associations qui pré
sident à primaire des figures de palpation comme
elle le fait pour les images du langage? Nous avons réuni ici
quelques observations qui semblent favorables à cette conclu
sion. Il s'agit de malades qui, bien que doués d'une bonne ou
relativement bonne sensibilité périphérique, sont incapables,
les yeux fermés, de reconnaître la forme des objets qu'on leur
place dans la main. C'est Wernicke qui, le premier, a attiré
l'attention sur ce qu'il appelle Tastlähmung, c'est-à-dire « la
perte de la faculté de reconnaître des objets par la palpation,
bien que les troubles de la sensibilité fassent complètement
défaut ou soient trop peu prononcés pour expliquer la chose * ».
(1) Wernicke. Arbeit, aus der Psychiatr. Klinik in Breslau, Heft II, 1895,
p. 49.
Puchelt, en 18ii, avait déjà signalé de pareils cas dans un important
mémoire (V eher partielle Empfindunr/släkmung, Medizin. Ännalen, Bd. X,
Heidelberg, 1844) qui dehnte ainsi : « II y a certains cas dans lesquels cer
taines impressions sont seules abolies ou ne sont perçues qu'à un degré
moindre que d'autres. J'ai notamment observé dans plusieurs cas que le
pouvoir de palper (Taslvermof/en) de la main était plus ou moins diminué
sans que la perception (Emp(indun;isvermögen) pour d'autres impressions
lût altérée au môme point. » Puis l'auteur relate cinq observations de
malades incapables, les yeux fermés, de reconnaître ce qu'ils ont dans la

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.