Perception visuelle et vieillissement - article ; n°4 ; vol.86, pg 573-608

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L'année psychologique - Année 1986 - Volume 86 - Numéro 4 - Pages 573-608
Résumé
Celte reçue critique traite des changements survenant avec l'âge, chez l'adulte, dans la perception visuelle.
Un premier niveau qui est distingué renvoie à des changements prérétiniens. L'action de divers facteurs est examinée, tels que les conditions d'éclairement et de contraste, et les caractéristiques temporelles et spatiales des signaux.
Les changements survenant dans les étapes de traitement de l'information sont abordés avec les méthodes de la persistance visuelle et de masquage par lesquelles on tente de situer le siège des mécanismes impliqués. Le traitement de l'information est également analysé en fonction de certaines caractéristiques du signal et de son environnement immédiat (taille du dispositif, taille de la cible, etc.).
Dans la troisième partie, nous abordons des processus plus complexes qui interviennent dans la perception et qui supposent l'application d'éléments de l'expérience individuelle.
La conclusion tente de donner une vue à1 ensemble à la fois critique et prospective des approches du vieillissement de la perception visuelle.
Mots clés : âge, perception visuelle.
Summary : Aging and visual perception.
This bibliographical review deals with age-related changes in the visual perception of the adult.
A first part discusses pre-retinal changes. The action of several different factors is examined such as contrast and lighting conditions, and the spatial and temporal characteristics of signais.
Changes occuring in the various stages of information processing are examined with methods of visual persistence and backward masking, through which one tries to locate the center of the mechanisms implied. Information processing is also analysed from the point of view of certain characteristics of the signal and its immediate environment (display size, target size...).
In the third part we consider more complex processes that intervene in the phenomenom of perception, where elements of the individual's own experience come into play.
In the conclusion, we try to give an overall view, both critical and prospective, of the different approaches to aging in visual perception.
Key words : aging, visual perception.
36 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1986
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Jean-Claude Marquié
Perception visuelle et vieillissement
In: L'année psychologique. 1986 vol. 86, n°4. pp. 573-608.
Résumé
Celte reçue critique traite des changements survenant avec l'âge, chez l'adulte, dans la perception visuelle.
Un premier niveau qui est distingué renvoie à des changements prérétiniens. L'action de divers facteurs est examinée, tels que
les conditions d'éclairement et de contraste, et les caractéristiques temporelles et spatiales des signaux.
Les changements survenant dans les étapes de traitement de l'information sont abordés avec les méthodes de la persistance
visuelle et de masquage par lesquelles on tente de situer le siège des mécanismes impliqués. Le traitement de l'information est
également analysé en fonction de certaines caractéristiques du signal et de son environnement immédiat (taille du dispositif,
taille de la cible, etc.).
Dans la troisième partie, nous abordons des processus plus complexes qui interviennent dans la perception et qui supposent
l'application d'éléments de l'expérience individuelle.
La conclusion tente de donner une vue à1 ensemble à la fois critique et prospective des approches du vieillissement de la
perception visuelle.
Mots clés : âge, perception visuelle.
Abstract
Summary : Aging and visual perception.
This bibliographical review deals with age-related changes in the visual perception of the adult.
A first part discusses pre-retinal changes. The action of several different factors is examined such as contrast and lighting
conditions, and the spatial and temporal characteristics of signais.
Changes occuring in the various stages of information processing are examined with methods of visual persistence and
backward masking, through which one tries to locate the center of the mechanisms implied. Information processing is also
analysed from the point of view of certain characteristics of the signal and its immediate environment (display size, target size...).
In the third part we consider more complex processes that intervene in the phenomenom of perception, where elements of the
individual's own experience come into play.
In the conclusion, we try to give an overall view, both critical and prospective, of the different approaches to aging in visual
perception.
Key words : aging, visual perception.
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Marquié Jean-Claude. Perception visuelle et vieillissement. In: L'année psychologique. 1986 vol. 86, n°4. pp. 573-608.
doi : 10.3406/psy.1986.29172
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1986_num_86_4_29172L'Année Psychologique, 1986, 86, 573-608
Laboratoire de Psychophysiologie, UA 664 du CNRS
Centre de recherche en biologie du comportement
Université P. Sabatier1
PERCEPTION VISUELLE
ET VIEILLISSEMENT
par Jean-Claude Marquié
SUMMARY : Aging and visual perception.
This bibliographical review deals with age-related changes in the
visual perception of the adult.
A first part discusses pre-retinal changes. The action of several different
factors is examined such as contrast and lighting conditions, and the
spatial and temporal characteristics of signals.
Changes occuring in the various stages of information processing are
examined with methods of visual persistence and backward masking,
through which one tries to locate the center of the mechanisms implied.
Information processing is also analysed from the point of view of certain
characteristics of the signal and its immediate environment (display size,
target size...).
In the third part we consider more complex processes that intervene in
the phenomenom of perception, where elements of the individual1 s own
experience come into play.
In the conclusion, we try to give an overall view, both critical and
prospective, of the different approaches to aging in visual perception.
Key words : aging, visual perception.
Gomme les autres systèmes de l'organisme, les systèmes de réception
et de traitement de l'information ne présentent pas un fonctionnement
stable tout au long de la vie. L'âge, en effet, constitue l'une des principales
Sources de Variation Structurelles ou endogènes qui modulent l'état fonc
tionnel de l'organisme et conditionnent sa capacité à agir et réagir à un
moment donné (Queinnec, Marquié, Delvolvé et Chabaud, 1983). Si le
1. 118, route de Narbonne, 31062 Toulouse Cedex. 574 J.-Cl. Marquié
décours moyen de cette évolution suit le modèle classique du type :
développement, stabilisation, déclin, au contraire la cinétique des diff
érents composants de ces systèmes est loin d'être uniforme. La capacité
de certains sens et de certaines fonctions sensorielles culmine très tôt
dans la vie, dès l'enfance pour l'audition par exemple (Gavini, 1961) ;
d'autres connaissent leur maximum ou commencent à montrer un recul
beaucoup plus tard. Il en va de même des vitesses de maturation, des
durées de stabilisation ou des âges auxquels survient le déclin des autres
systèmes qui interagissent avec la perception (attention, mémoire).
Le système visuel constitue, dans l'espèce humaine, un canal privilégié
par lequel sont captées, transmises et traitées une grande partie des info
rmations nécessaires. C'est pourquoi nous nous sommes centrés sur les pro
cessus visuels, tout en sachant qu'ils ne sont nullement indépendants des
autres canaux sensoriels. Cette revue critique tente d'apporter des
éléments de réponse à un certain nombre de questions qui nous paraissent
de plus en plus cruciales dans la mesure où l'évolution technologique tend
à accentuer encore la sollicitation des fonctions visuelles. Ainsi, comment
évoluent ces fonctions avec l'âge ? A quels niveaux peut-on observer ces
modifications ? Quels sont les âges critiques ? Quelles sont les interactions
entre cette fonction et d'autres processus tels que l'attention ? Ces inter
actions cumulent-elles les déficits ou recèlent-elles des ressources en
matière de compensation ? Des changements survenant dans la sphère
cognitive au cours de la vie semblent contribuer à l'autonomie de
l'individu vieillissant par rapport à son environnement visuel ; d'autres
processus semblent le rendre plus dépendant : quels rapports entre
tiennent-ils entre eux et quels sont les facteurs qui modifient leurs
équilibres ?
Les changements majeurs qui surviennent avec l'âge dans la per
ception dépendent de modifications identifiables à différents niveaux.
Les propriétés fonctionnelles de l'organe qui conditionnent la bonne
réception du signal constituent le premier niveau où s'observent des
changements : changements dans la capacité de la lentille à transmettre
la lumière et dans le diamètre de la pupille qui réduisent la quantité
d'énergie parvenant à la rétine ; changement aussi dans le pouvoir
d'accommodation de l'œil. Le deuxième niveau est le siège de trans
formations concernant la rétine et le système nerveux central, re
sponsables du traitement de l'information. Enfin, un troisième niveau
où s'effectuent des changements tout au long de la vie est celui de la
sphère cognitive. En effet, loin d'être un processus passif, la perception est
un acte permanent de décision (Meulders et Boisacq-Schepens, 1977)
dicté par le contexte et l'expérience de l'individu.
Ces différents niveaux, qui constituent le plan que nous suivons dans
cet article, correspondent a un découpage qui, bien qu'utile pour situer
les données, est évidemment arbitraire et malaisé dans la mesure où la
nature et le siège des processus qui interviennent dans la perception Perception visuelle et vieillissement 575
visuelle sont encore mal définis et font précisément l'objet de nombreuses
recherches actuelles.
Il faut préciser en outre que les travaux passés en revue ici ne con
cernent qu'une partie des processus relatifs à la vision. D'une part, nous
n'abordons pas, volontairement, les aspects structuraux des changements
qui surviennent avec l'âge dans le récepteur (cornée, cristallin, iris,
muscles ciliaires, milieu intra-oculaire, etc.), ou le système nerveux central
(réduction du nombre de cellules), changements qui sous-tendent une
grande partie des phénomènes perceptifs observables au cours de la vie
adulte. De même, les aspects abordés ici s'arrêtent au seuil des processus
cognitifs plus complexes qui guident la prise d'information (Vurpillot,
1969 ; Pailhous, 1970), c'est-à-dire l'organisation de la recherche et du
traitement des informations en fonction d'une représentation mentale.
Cette dernière approche est tout aussi importante pour comprendre
comment évolue la relation de l'individu avec son environnement tout au
long de l'existence ; mais la nature des processus et l'étendue du champ
auquel ils appartiennent justifient qu'ils ne soient pas abordés ici.
I. — AGE ET RÉCEPTION DE L'INFORMATION
L'importance des problèmes liés à l'âge dans le fonctionnement visuel
varie selon l'intensité de la lumière, et sont modulés par des facteurs
temporels et spatiaux.
1. Sensibilité et adaptation de l'œil
1 - Les facteurs liés à la lumière ^""nfePA^
La sensibilité de l'œil à des faibles intensités lumineuses est d'autant
plus grande que l'œil a eu le temps de s'adapter à l'obscurité. A partir "**""
d'un travail portant sur 240 sujets divisés en 8 groupes d'âge allant
de 16 à 89 ans, McFarland, Domey, Waren et Ward (1960) observent
une différence significative entre ces différents groupes, d'autant plus
nette qu'ils sont éloignés, à la fois dans la dynamique de l'adaptation et
dans le niveau final de sensibilité. Il faut beaucoup plus de lumière
aux plus âgés pour voir le même objet que les jeunes, après un même
délai d'adaptation à l'obscurité. En d'autres termes, il leur faut plus de
temps pour s'adapter et percevoir une cible qui a la même intensité, ceci,
dans les limites d'environ quarante minutes qui constituent le temps
maximum d'adaptation. En fait, dans la vie quotidienne cette adaptation
est partielle car s'efîectuant dans des délais temporels beaucoup plus
brefs, pour lesquels les écarts entre les plus jeunes et les plus âgés appar
aissent plus modérés.
Le passage inverse, c'est-à-dire de niveaux d'éclairement faibles ou
nuls à des niveaux plus élevés se traduit également par une suspension 576 J.-Cl. Marquié
momentanée de la vision correcte, si ce passage s'effectue brusquement.
Wolf (1960) a montré à travers un échantillon important [n = 112) et
très étendu (de 5 à 85 ans), un effet de l'âge sur la sensibilité à l'éblouisse-
ment. D'abord léger jusqu'au milieu de l'âge adulte, cet effet s'accentue
ensuite jusqu'à 70 ans. A cet âge, il faut, pour percevoir une cible visuelle,
que cette dernière ait une intensité 100 fois plus grande que pour les
jeunes, lorsque cette cible est observée à travers un faisceau éblouissant.
Sur le plan pratique, différentes applications peuvent être tirées de ces
résultats, notamment en ce qui concerne les conducteurs routiers ; ces
derniers peuvent être soumis en conduite nocturne à des changements
importants et inattendus d'éclairement qui impliquent de tels processus
d'adaptation. De la rapidité de cette adaptation dépend la durée pendant
laquelle est suspendue la vision distincte des objets et des couleurs. Dans
ce même domaine d'application, les travaux de Sivak, Oison et Pastalan
(1981) ont montré que la distance à laquelle les signalisations routières
s'avèrent lisibles diminue avec l'âge (moyennes des échantillons 20 ans
et 70 ans), mettant en cause diverses hypothèses parmi lesquelles
l'acuité aux faibles niveaux d'éclairement et les rapports de luminance
entre la figure et le fond. Cette dernière interprétation va dans le sens
des résultats obtenus par Richards (1966) montrant qu'en deçà d'un
contraste de 30 % entre la cible et le fond, l'acuité déclinait pour tous
ses sujets, mais davantage pour les plus âgés (cf. aussi Richards, 1977).
Les effets du contraste ont aussi été étudiés, pour des niveaux d'écla
irement moyen, à travers la performance à des tâches visuelles (Guth,
Eastman et McNelis, 1956 ; Hughes cité par Fozard, 1981). Dans l'expé
rience de Hughes la tâche consiste à repérer des nombres-cibles parmi de
nombreux autres nombres, à différentes reprises, et sous des conditions
d'éclairement variables. La performance des sujets jeunes et âgés est
améliorée par une augmentation substantielle de la lumière (538 lx,
1 076 lx et 1 615 lx), mais cette augmentation profite davantage aux
opérateurs âgés entre 46 et 57 ans qu'aux jeunes opérateurs (19-27 ans).
Les travaux qui ont cherché à évaluer la sensibilité aux contrastes en
elle-même, c'est-à-dire la capacité à détecter des différences de luminance
en fonction de l'âge, mettent en œuvre des cibles présentant une structure
plus ou moins fine ou grossière c'est-à-dire caractérisée par une fréquence
spatiale haute ou basse, respectivement. Mais les méthodes utilisées, le
nombre de sujets, le contrôle préalable de la vision des sujets sont autant
de facteurs qui ne sont pas contrôlés de la même manière dans tous les cas,
ce qui explique certainement le caractère très disparate des résultats
obtenus sur ce sujet.
Ainsi, Arden (1978) ne décèle aucune différence d'âge à quelque fr
équence que ce soit, mais avec un échantillon similaire, Arden et Jacobsen
(1978) trouvent, de même que Skalka (1980), une légère diminution de la
sensibilité pour les plus âgés, à toutes les fréquences. McGrath et Morri
son (1981) présentant les cibles visuelles sur oscilloscope ne trouvent pas Perception visuelle et vieillissement 577
de différence entre jeunes et âgés dans la fréquence où la sensibilité est la
meilleure. D'autres auteurs observent une baisse de sensibilité aux hautes
fréquences autour des 60 ans (Derefeldt, Lennerstrand et Lundh, 1979 ;
Arundale, 1978). Sekuler, Hutman et Owsley (1980) trouvent leur
groupe âgé (73,2 ans), possédant une acuité de 20/30, trois fois moins
sensible aux basses fréquences. Selon les auteurs eux-mêmes, l'absence
des meilleures corrections optiques, le non-contrôle de défauts oculaires
comme la cataracte, le glaucome..., et la taille des échantillons (les
sujets âgés étaient au nombre de 10 seulement) sont capables d'influencer
les mesures de la sensibilité au contraste. Ils ont repris une nouvelle
expérimentation qu'ils ont voulue décisive à cet égard. Leurs résultats
concernant 91 sujets répartis entre 19 et 87 ans montrent une diminution
de la sensibilité aux fréquences spatiales hautes et moyennes, commenç
ant entre 40 et 50 ans. Ils attribuent cette perte de sensibilité à la réduct
ion de la lumière qui atteint la rétine sans toutefois exclure quelque
implication nerveuse également possible (Owsley, Sekuler et Siemsen,
1983).
La Fréquence critique de Fusionnement (fcf) constitue une autre
approche de l'adaptation de l'œil à des états d'éclairement contrastés, en
l'occurrence une alternance rapide de lumière et d'obscurité. Wolf et
Schraffa (1964) ont déterminé la fcf en plusieurs points du champ visuel,
à des âges allant de 6 à 95 ans. Ils montrent que le seuil de fusion baisse
tout au long de la vie, mais avec une vitesse plus rapide à partir de 60 ans.
En faisant varier l'intensité de la lumière et la durée de l'éclairement
dans chaque cycle de papillotement, McFarland, Warren et Karis (1958)
mettent en évidence une accentuation des effets de l'âge dans les cas de
lumières plus faibles. Inversement l'élévation de l'intensité lumineuse
réduit les différences entre les groupes d'âge.
La sensibilité différentielle, c'est-à-dire la perception des changements
d'intensité de la lumière montre également un déclin avec l'âge en parti
culier entre 60 et 70 ans. La variation de lumière doit être plus grande
chez les personnes âgées pour induire la même sensation de changement
(Weston, 1949 ; Guth et al., 1956).
Concernant la vision des couleurs, on trouve après 60 ans une moindre
discrimination sur la partie bleue du spectre et de manière générale une
baisse de sensibilité sur l'ensemble du spectre. Le déclin de la capacité de se situe autour de 25 % tout d'abord et va jusqu'à plus de
50 % au-delà de 80 ans (Gilbert, 1957). Les travaux de Dalderup et
Fredericks (1969) montrent, en plus, un déclin variable selon l'œil
concerné.
2 - Les facteurs temporels et spatiaux
Par rapport aux épreuves classiques de mesure de l'acuité, les tests
incluant des exigences temporelles dans la passation de ces épreuves
permettent de se rendre compte que l'acuité n'est pas qu'une question de
AP — 19 578 J.-Cl. Marquié
pouvoir séparateur de l'œil mais comporte aussi une composante
temporelle importante.
Cette composante temporelle peut se traduire au niveau du fonctio
nnement de l'œil par la notion de temps d'intégration qui s'applique égal
ement à des étapes ultérieures du traitement de l'information, comme nous
le verrons plus loin. On peut mesurer ces effets par des présentations
brèves de stimuli dont on fait varier la durée, les autres conditions
(intensité, taille) étant fixées par ailleurs.
Ainsi Eriksen, Hamlin et Breitmeyer (1970) ont soumis 18 sujets
répartis en trois groupes d'âges allant de 30 à 55 ans, à une épreuve de
détection de cibles (Anneau de Landolt) exposées durant un temps
variable. Les résultats, confirmant les travaux antérieurs d'Eriksen et
Steffy (9164), révèlent que pour obtenir la même performance que les
jeunes, il faut presque dix fois plus de temps de présentation de la cible aux
plus âgés. Pour les auteurs, ce temps supplémentaire permet d'accumuler d'énergie sur la rétine et compense de ce fait la moins bonne trans
mission de la lumière consécutive aux changements biologiques de l'œil.
Des résultats semblables ont été obtenus par d'autres auteurs avec
des stimuli différents (Rajalakshmi et Jeeves, 1963 ; Reading, 1972).
Par ailleurs, Eriksen et al. dans une deuxième expérimentation ont
exploré les limites de la réciprocité temps-intensité dans leurs trois
groupes d'âges. La compensation de l'énergie moins importante atte
ignant la rétine est assurée par un temps d'exposition plus grand, cet
échange étant réglé de telle sorte que, au total la quantité d'énergie soit
suffisante pour permettre au sujet d'atteindre un niveau de performance
perceptive donné (% de détections correctes). Leurs résultats montrent
que la durée critique pendant laquelle l'énergie de la lumière est intégrée
s'accroît avec l'âge, révélant ainsi des possibilités de compensation
plus grandes. Pour les auteurs ce phénomène rend compte de change
ments survenant au niveau central plutôt qu'au niveau sensoriel.
Le temps mis pour identifier une cible a été mesuré aussi dans des
conditions de mobilité de la cible (Reading, 1972). Ce temps s'avère plus
élevé chez les adultes âgés que chez les jeunes. Cet écart s'accroît avec la
vitesse de l'objet, ces effets étant relativement importants déjà vers
40 ans. Des résultats rapportés plus récemment encore par Sekuler et al.
(1980) et Owsley et al. (1983) vont dans le même sens.
Le champ visuel correspond à une autre propriété spatiale de l'œil,
qui consiste en une sensibilité potentielle de ce dernier à des stimuli situés
dans des angles plus ou moins élevés par rapport à l'axe visuel central.
Dans un échantillon d'âge allant de 16 à 96 ans, on a pu (Wolf, 1967)
mettre en évidence un rétrécissement du champ visuel, surtout après
56 ans et un accroissement de la tâche aveugle à partir de 40 ans (Har
rison et Wolf, 1964). Perception visuelle et vieillissement 579
2. Les processus actifs de la vision
L'accommodation constitue l'un des mécanismes principaux qui per
mettent le maintien d'une image nette sur la rétine. Cette dernière est
possible grâce à une augmentation réflexe (mais elle peut être aussi volont
aire) de la convergence du cristallin par diminution de son rayon de
courbure, sous l'action des muscles ciliaires. Ce pouvoir d'accommodation
a bien entendu des limites que lui imposent les propriétés de flexibilité du
cristallin. Ces propriétés diminuant avec l'âge (Fisher, 1969 a et b,
1985 ; Courtois 1985) il n'est pas étonnant que la presbytie gagne pro
gressivement du terrain au cours de la vie comme l'ont montré Donders
(cité par Bourlière, Coumetou et Pacaud, 1961) ; Duane (1931), et plus
tard Bruckner (1967) employant une méthode longitudinale. La distance
la plus petite à laquelle on peut voir nettement, en accommodant,
dite punctum proximum, ne cesse de s'accroître avec l'âge dans des
proportions relativement importantes entre 40 et 50 ans. Ce phéno
mène commence très tôt dans la vie (approximativement 14 dioptries
à 14 ans, 7 dioptries à 32 ans, 2 dioptries à 50 ans) et évolue jusqu'à
environ 55-60 ans.
Les conséquences pratiques d'une telle évolution sont quotidiennes et
particulièrement gênantes dans certaines situations impliquant une soll
icitation importante de cette fonction. En étudiant les capacités visuelles
de 30 cartographes au cours de leur activité professionnelle Koitcheva
(1983) retrouve les mêmes effets de l'âge sur l'éloignement du punctum
proximum. De plus, l'âge accroît sur ce point l'effet de la fatigue puisque
l'auteur montre que les cartographes de plus de 50 ans sont ceux qui ont
la dégradation du pouvoir d'accommodation la plus importante à la fin
de la journée.
L'accommodation et l'apparition progressive de la presbytie avec
l'âge font l'objet d'un grand nombre d'études dont le IIIe Symposium
International de la Presbytie donne une image assez exhaustive. En effet,
sans contredire les principaux effets classiques que l'âge apporte dans ce
domaine, les approches dont témoigne ce Symposium élargissent
considérablement la connaissance des mécanismes en cause, depuis les
phénomènes biochimiques fondamentaux des tissus oculaires jusqu'aux
aspects les plus psychologiques de la vision de près (Essilor, 1985).
La perception du relief reçoit une contribution monoculaire et bino
culaire. Chaque œil indépendamment est capable d'apprécier des profon
deurs relatives grâce à des repères tels que la taille des objets, les ombres,
les recouvrements, les effets induits par les mouvements relatifs. Mais la
vision binoculaire et la convergence des deux yeux apportent des possi
bilités supplémentaires surtout pour les objets rapprochés : les points de
vue étant différents, la surface couverte est plus grande.
Mesurée sur plus de 7 000 personnes par Jani (1966), la perception du
relief montre un net déclin à partir de 55 ans, déclin qui se chiffre pour •
J.-Cl. Marquié 580
cette classe d'âge à environ 10 % par rapport aux 25 ans et se prolonge
jusqu'à plus de 70 ans.
Testée par ailleurs dans des conditions excluant l'intervention de
l'accommodation et ne trouvant pas, alors, d'effet significatif de l'âge,
d'autres auteurs (Bell, Wolf et Bernholz, 1972) suggèrent que l'impact
de l'âge sur cette fonction visuelle pourrait dépendre en partie de celui
sur l'accommodation, mentionné plus haut. Reprises dans des conditions
comparables à celles de Jani, les mesures de ces mêmes auteurs confirment
en l'accentuant, le virage important des 50 ans dans ce domaine de la
perception du relief.
Du fait de la diversité des facteurs contribuant à la perception du
relief, l'impact de l'âge sur chacun pris séparément est susceptible
d'affaiblir cette fonction, mais offre inversement, surtout dans la vie
réelle, plus riche que le laboratoire, de plus grandes possibilités de compens
ation dans la mesure où cet effet est variable sur chacun des facteurs.
3. Conclusion
D'un côté la réduction du diamètre de la pupille (Schäfer et Weale,
1970 ; Charlier et Hache, 1985) et de l'autre les transformations qui sur
viennent dans le cristallin (Fisher, 1973 ; Courtois, 1985) permettent
1,0
0,5 -
Illustration non autorisée à la diffusion
AGE
Fig. 1. — Estimation de la diminution relative
de la quantité de lumière parvenant à la rétine avec l'âge
(d'après Weale, 1961)
Estimation of the relative decrease in the quantity
of light that reaches the retina with age (from Weale, 1961) Perception visuelle et vieillissement 581
d'expliquer une grande partie des changements dus à l'âge parmi les
processus visuels que nous avons mentionnés, en particulier ceux liés à la
quantité de lumière pouvant atteindre la rétine. Ces derniers constituant
les premières manifestations remarquables au cours de la vie, déjà
entre 30 et 40 ans (flg. 1).
Pour Weale (1963), ces changements prérétiniens contribuent à l'él
évation des seuils absolus observés avec l'âge. Ils expliqueraient aussi une
partie des phénomènes impliqués dans la fcf.
Une autre catégorie de changements peut s'expliquer par des modifi
cations structurelles dans la rétine elle-même (Marmor, 1985), dont les
manifestations ont lieu habituellement entre 50 et 60 ans. La diminution
du nombre de cellules et l'hypoxie localement grandissante sont les
principaux facteurs invoqués. Ces changements se traduisent, entre
autres, par des changements dans la taille du champ visuel, la sensibilité
aux faibles niveaux de lumière et une partie de la sensibilité aux papillo-
tements.
II. — AGE ET TRAITEMENT DE L'INFORMATION
1. Persistance visuelle et masquage
Au-delà des processus qui mettent en jeu les tissus sensoriels comme
simples récepteurs, se produisent un codage et une analyse des signaux
visuels qui constituent l'étape du traitement de l'information. Ces pro
cessus commencent dès la rétine et se poursuivent au niveau central. C'est
pour préciser la nature et le siège des mécanismes nerveux impliqués dans
ce traitement qu'ont été mis en œuvre des protocoles expérimentaux
variés. C'est de ces mêmes protocoles que nous parviennent les renseigne
ments relatifs aux transformations dues à l'âge dans le traitement de
l'information. Ils nous montrent que cette étape offre aussi une contri
bution importante aux changements perceptifs qui s'opèrent avec l'âge.
Une première catégorie de travaux a porté sur la Persistance visuelle,
parfois abusivement appelée mémoire sensorivisuelle ou icône (Neisser,
1967)2. La persistance visuelle renvoie au maintien de l'image visuelle
pendant un court instant au-delà de la stimulation brève qui l'a provo-
2. En réalité la mémoire icônique ne peut être assimilée à cette persis
tance visuelle, cette dernière représentant un phénomène secondaire. Pour
Goltheart (1980) c'est la méthode de Rapport partiel (Sperling, 1960)
qui rend le mieux compte de ce qu'il convient rigoureusement d'appeler
la mémoire icônique. Sur la base de ce critère, il n'y a donc quasiment pas,
ou très peu, de travaux ayant réellement ciblé la mémoire icônique chez
les sujets âgés. A cet égard, le travail de Gilmore, Allan et Royer (1986)
a fait récemment la preuve qu'on pouvait atteindre cette mémoire chez
les sujets âgés, en utilisant la méthode du Rapport partiel et en allongeant
la durée du stimulus pour ces sujets par rapport aux jeunes.

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