Perspectives nouvelles de recherche en personnologie - article ; n°2 ; vol.73, pg 681-707

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L'année psychologique - Année 1973 - Volume 73 - Numéro 2 - Pages 681-707
27 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1973
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C. Andrieux
Perspectives nouvelles de recherche en personnologie
In: L'année psychologique. 1973 vol. 73, n°2. pp. 681-707.
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Andrieux C. Perspectives nouvelles de recherche en personnologie. In: L'année psychologique. 1973 vol. 73, n°2. pp. 681-707.
doi : 10.3406/psy.1973.28011
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1973_num_73_2_28011Année psychol.
1973, 73, 681-708
PERSPECTIVES NOUVELLES
DE RECHERCHE EN PERSONNOLOGIE
par Cécile Andrieux1
Centre national de la Recherche scientifique
On remarque ces dix dernières années dans la production psycho
logique de langue anglaise l'apparition d'un nombre important de
traités et d'articles de nature critique — scientifique et épistémolo-
gique — relatifs aux théories de la personnalité et aux méthodes de
mesure et d'examen de la personne. Le bilan qui se dégage à la lecture
de ces écrits est dans l'ensemble négatif, tout au moins quant à la
validation expérimentale des théories existantes et à l'avancement
des méthodes tant factorielles que projectives et cliniques de mesure
de la personnalité (on peut consulter notamment : P. E. Vernon,
1964 ; J. Me V. Hunt, 1965 ; J. Wallace, 1966 ; L. R. Goldberg, 1968 ;
W. Mischel, 1968)2.
Dans le dernier numéro de YAnnual Review, J. L. Singer et
D. G. Singer (1972) avancent qu'une véritable recherche personnolo-
gique est inexistante et consacrent une attention particulière à un
article lucide et argumenté de R. Carlson (1971). Cette psychologue
a fait une étude statistique portant sur 226 articles — la production
courante de l'année 1968 du Journal of Personality and social Psycho-
1. Chargée de Recherche au C.N.R.S.
2. P. E. Vernon (1964), par exemple, dont les présupposés théoriques
sont cognitifs, sémantiques, centrés sur une stratification du moi, opère
un examen critique toujours actuel, de la validité des tests objectifs et des
inventaires de personnalité ; cet examen pourrait être complété par celui
de W. Mischel (1968), dont les recherches personnelles sont basées sur la
théorie de l'apprentissage social. Pour juger de l'évolution de l'argumentation
en cette matière on pourra se reporter à trois articles récents du Journal
of experimental Research in Personality (1971) de D. T. Lykken, P. E. Meehl
et D. Fiske, et à l'article Theories et techniques de la mesure de la person
nalité de 1' Annual Review of Psychology, 1970, de D. Fiske et P. H. Pearson.
Malheureusement, nous ne pouvons référer le lecteur à aucun article récent
en langue française présentant ces critiques et cette polémique relatives
aux méthodes de recherche et de mesure dans l'approche de la personnalité. 682 REVUES CRITIQUES
logy — et rapporte qu'elle y a trouvé 57 % d'articles relatifs à l'étude
de variables de personnalité dans le cadre de la psychologie générale
— manipulation de variables de situation (non de personnalité) en
psychologie expérimentale ou sociale — , 43 % de recherches de psychol
ogie différentielle — étude de groupes de sujets dichotomises par rapport
à une variable de personnalité donnée — et 0 % de recherches concer
nant « l'organisation de variables de personnalité à l'intéiieur de l'ind
ividu », ce qui devrait constituer pourtant le domaine propre de la
personnologie. On retrouve sensiblement la même position critique,
affirmée récemment, dans un livre sur l'analyse comparative des théories
de personnalité de S. R. Maddi (1968), chez N. Sanford, dans un article
de l'Encyclopédie internationale des Sciences sociales (1968), chez
W. Mischel (1970) dans un ouvrage intitulé : Introduction à Vétude de
la personnalité.
Une solution est recherchée par les uns dans un effort de comparaison
et de synthèse des théories de la personnalité (S. R. Maddi, 1968 ;
I. L. Janis, G. F. Mahl, J. Kagan, R. R. Holt, 1969), par d'autres dans
une réflexion méthodologique et l'invention d'instruments de mesure
adéquats (P. E. Meehl, 1965, 1971 ; D. T. Lykken, 1968, 1971 ;
D. N. Jackson, 1969, 1971). Pour d'autres encore, un éclatement des
théories ou la limitation réciproque de leur portée est nécessaire, joints
à une rigueur accrue d'analyse des concepts hypothétiques structuraux
(constructs) (D. Fiske, 1970, 1971).
Nous aborderons quant à nous, dans cette prospective, une zone
de recherche neuve où les efforts se montrent pour l'instant parallèles ;
nous exposerons quelques tentatives d'examen systématique d'orga
nisations psychologiques « idéographiques » idiosyncratiques ou diffé
rentielles, qui par leurs références à des méthodes d'analyse de la
psychologie sociale, de la psycholinguistique, de la sémiologie, de
l'analyse automatique des documents, de la théorie générale des sys
tèmes, sont encore dispersées, peu accessibles aux psychologues ou non
appréhendées sous leurs aspects convergents, qui néanmoins fraient des
voies d'avenir d'une personnologie scientifique.
La personnologie à laquelle nous allons nous référer est une psychol
ogie de systèmes et de sous-systèmes individuels, plutôt que de types
ou d'états stables. Elle ne recourt pas nécessairement à la méthode
hypothético-déductive, tout au moins ne cherche pas à tester des
« concepts hypothétiques » ou constructs (traits, contenus types, variables
de structure). Elle se fonde sur des analyses de schemes cognitifs ou
linguistiques.
Les recherches que nous exposerons supposent des structures non
aléatoires objectifiables des indices ou des signifiants des conduites
individuelles de nature sémantique ou linguistique, doublées de systèmes
de signifiés. Les systématisations qu'elles proposent portent sur des
traits idiosyncratiques ou des attitudes personnelles, sur la perception C. ANDRIEUX 683
interpersonnelle, sur l'espace conceptuel individuel, sur la structure
des associations libres, sur le code des enregistrements des conduites
personnelles. Leurs auteurs interprètent en général leurs données à
l'aide d'hypothèses fonctionnelles, mais la détermination des mécanismes
de médiation des systèmes mis à jour dans le comportement même est
dans ces recherches laissée en attente du développement de modèles
adéquats ou de l'édification d'une théorie générale du comportement.
La personnologie devant s'orienter vers la prévision des conduites
d'individus concrets, ces analyses n'abordent pas leur objet comme un
donné statique, les structures qu'elles explorent sont en général révélées
dans une perspective longitudinale, si la mise en œuvre d'un modèle
dynamique en est la condition au plan des structures cognitives, au
plan du comportement, la construction d'un tel modèle en est la consé
quence attendue.
Les exposés suivants des recherches de quelques auteurs ou de
quelques écoles significatifs seront faits selon un plan constant : 1. Défi
nition de la personnalité ou de la psychologie. 2. Niveaux et méthode
générale de l'analyse. 3. Structuration des indices. 4. Portée de ce
type d'analyse dans le développement de la personnologie.
L'ANALYSE AUTOMATIQUE
DES DOCUMENTS PERSONNELS. G. W. ALLPORT
Bien que ces documents soient exploités depuis des siècles par les
biographes et les critiques, et que leur approche scientifique sous forme
de monographies soit répandue en psychologie sociale et psychologie
clinique (G. W. Allport, 1951), leur étude vraiment systématique sous
forme d'analyse textuelle n'a débuté que récemment et les premières
tentatives pouvant être rattachées à cette forme de recherche sont
rares. Nous exposerons ici les prémisses et le cadre général de l'étude
faite par A. Paige sur des documents recueillis par G. W. Allport, Letters
from Jenny, au moyen du General Inquirer (P. J. Stone et al., 1962, 1966).
L'analyse de la personnalité proposée par J. M. Paige (1966) repose
sur les bases théoriques, largement connues en France, de la psychologie
individuelle de G. W. Allport. Ce qui est essentiel dans cette
c'est l'aperception de l'individu en tant que système formel, dont on
trouve la caractérisation en ces termes dans les écrits récents de
G. W. Allport : « Nous concevons la personnalité comme le réseau d'une
organisation composée de systèmes, certains systèmes de petites dimens
ions et quelque peu périphériques à la structure centrale, d'autres
systèmes de portée plus vaste au cœur de l'édifice ; certains aisés à
mouvoir, d'autres plus assoupis ; certains si conformes culturellement
qu'ils peuvent être considérés comme « communs », d'autres nettement
idiosyncratiques » (G. W. Allport, 1970). 684 REVUES CRITIQUES
Niveaux et méthodes d'approche
La connaissance de ce réseau individuel par le psychologue exige
la mise en œuvre d'une science « nomothétique » des lois communes
et d'une science « idéographique » des lois idiosyncratiques. Lorsqu'il
s'agit de classer les aptitudes d'un individu ou de prévoir certaines
conduites sociales, la psychologie ou « dimensionnelle »
peut s'avérer d'un pouvoir explicatif ou prédictif suffisant, mais pour
la connaissance proprement dite de l'individu ou de la personne, c'est-à-
dire du système psychologique unitaire, une psychologie idéographique
ou « morphogénique » est indispensable (G. W. Allport, 1968). Cette
science peut aborder la personne à trois niveaux : 1) phénoménal des
représentations et des valeurs, 2) structural dynamique des traits et des
facteurs, 3) dynamique profond ou génétique psychologique (G. W. Ail-
port, 1965, 1968).
Structuration du document
Les documents personnels permettent d'aborder la personne selon
G. W. Allport aux deux premiers niveaux : le niveau phénoménal et
le niveau sous-jacent structural dynamique, des groupements
de traits ou de systèmes d'habitudes. Pour atteindre la personne à ce
niveau sous-jacent, l'analyse thématique s'avère insuffisante. Les tech
niques mises au point pour l'analyse automatique de textes à l'aide
d'ordinateurs par les auteurs du General Inquirer ainsi que le dictionnaire
psychosociologique constitué par eux ont permis à A. Paige 1° d'étendre,
dans l'analyse d'un corpus de lettres personnelles d'une femme à un
couple ami, l'analyse de contenu à 3 000 mots traduisibles en 83 termes
(tags) ; 2° de varier la signification lexicale des termes en fonction de
leur place dans la phrase ou en fonction d'extraction d'attributs, en
appliquant donc des règles syntaxiques, donnant ainsi les moyens à
une recherche sur documents personnels d'opérer une analyse « repré
sentative » du message inclus.
Les corrélations obtenues entre les éléments de signification dans la
population des paragraphes de 56 lettres ont permis de dégager des
facteurs typiques bipolaires de l'organisation de la personnalité du sujet
analysé, et, après avoir divisé l'ensemble des lettres portant sur une
période de onze années en 15 phases marquées par des événements
importants de son existence — « changements dans l'environnement
physique ou interpersonnel » — de distinguer, chaque intervalle
temporel, l'importance relative de chaque facteur (représenté par des
tags typiques) dans des manifestations positives ou négatives et de
tracer ainsi l'évolution de la personne examinée, de décrire donc l'orga
nisation de ses systèmes en œuvre. C. ANDRIEUX 685
Portée de Vanalyse
Nous ne pouvons entreprendre ici l'examen critique de l'analyse
de contenu automatique pratiqué sur les lettres de Jenny, ce type
d'analyse peut être amélioré. Cette recherche en tout cas a le mérite
de présenter le premier effort d'analyse systématique de documents
autobiographiques, dans une visée personnologique génétique.
Dans ses méthodes d'analyse factorielle cette étude échappe à la
plupart des critiques soulevées par les recherches factorielles classiques
dans le domaine de la personnalité. Elle ne vise pas à atteindre des
facteurs au-delà des traits de surface : manifestations sociales d'habi
tudes ou dispositions personnelles tirées de l'expérience existentielle,
elle élimine les sources de variation interindividuelles. Naturellement,
une telle recherche factorielle est inapte à fournir tout critère de compar
aison des individus entre eux ; mais ses résultats, interprétés dans le
cadre d'une théorie de la personnalité comme celle d' Allport, hollistique
et dynamique, attribuant un rôle central aux motivations d'autonomie
et d'accomplissement, dont la source et les médiations sont d'un abord
plus direct que dans la théorie freudienne, peuvent être validés par
l'étude systématique de cas individuels. Cependant ces études, incluant
la prévision de l'évolution des conduites, exigeront l'emploi de la
méthode longitudinale sur des périodes étendues de la vie des sujets :
bien que son avenir semble certain dans le domaine de la recherche
théorique, cette méthode malheureusement coûteuse, ne pourra qu'excep
tionnellement être utilisable en clinique.
L'EXPLORATION
DES CONCEPTS HYPOTHÉTIQUES PERSONNELS
G. A. KELLY
Nous devons exposer maintenant brièvement une théorie de la
personnalité moins connue en France que celle de G. W. Allport, qui
a eu au moment de la parution du premier ouvrage de son auteur,
G. A. Kelly (1955), une assez grande audience aux Etats-Unis et qui a
suscité cette dernière décade une floraison de recherches concentrées
en particulier sur le diagnostic clinique et les changements de la per
sonnalité au cours de la psychothérapie.
Définitition de la personnalité
G. A. Kelly est un excellent exemple du chercheur original ayant
œuvré isolément dans un domaine déterminé — ici la psychologie
clinique et la psychothérapie — , qui sans se mêler aux travaux scienti
fiques spécifiques dans des domaines voisins du sien, a intégré profon
dément les concepts structuraux majeurs de la science de son époque
a. psychol. 73 23 686 REVUES CRITIQUES
et introduit des concepts théoriques nouveaux et féconds sur son propre
terrain. Les hypothétiques réinventés par G. A. Kelly (1955)
sont des concepts voisins de ceux des théories du rôle, de la perception
sociale, des structures conceptuelles et des dimensions sémantiques.
La psychologie de Kelly n'est pas une psychologie de la personnalité
en tant que structure dynamique ou caractérielle fondamentale de la
personne, mais celle de la personne elle-même, c'est-à-dire d'une indi
vidualité en devenir, cherchant à « anticiper et contrôler les événements »,
de « l'homme avec son modèle » (J. Shotter, 1970) ; les aspects dyna
miques ou émotionnels ne sont introduits dans cette psychologie exis
tentielle et cognitive que comme des états de crise dans l'application
et l'élaboration du « modèle » par la personne et leur action éventuell
ement autonome est entièrement scotomisée sur le plan théorique.
Malgré l'aspect un peu messianique et littéraire de l'œuvre de
G. A. Kelly, les propositions essentielles de la théorie des structurations
personnelles (personal constructs) sont nettement définies, il a été
possible d'en dériver des concepts opératoires susceptibles de validation,
dont certaines sont acquises (J. C. J. Bonarius, 1965 ; D. Bannister
et J. M. M. Mair, 1968). Le postulat de base de la théorie de Kelly est
le suivant : « Les processus d'une personne sont canalisés psychologique
ment par la manière dont elle anticipe les événements » (1955, 1970).
Les trois premiers corollaires qui complètent le sens du postulat et
forment des hypothèses susceptibles de validation ont trait à l'antic
ipation des événements — construction de schemes — , à l'individualité
— idiosyncrasie des structurations personnelles — et à l'organisation
— organisation systémique des structurations personnelles.
La théorie des ou concepts hypothétiques personnels
peut être appliquée à la connaissance et l'anticipation d'occurrences de
l'univers physique ou social, rien ne s'y oppose, mais Kelly et ses élèves
l'ont développée dans le domaine de la perception des personnes.
Ce que Kelly éclaire d'abord, c'est la logique des choix significatifs
que l'homme opère dans son passé et dans son présent qui lui fournissent
des repères pour l'affrontement des événements futurs, une logique
avec ses possibilités d'intégration et de développement des significations,
qui fait que l'homme n'est pas un ensemble de comportements réactifs
mais proactifs et qu'il est lui-même un procès évolutif1. Les principes
logiques que Kelly discerne dans l'édification du système des concepts
hypothétiques personnels sont en premier lieu celui de dichotomie ou
1. « Le comportement (d'un individu) peut difficilement être compris
tant qu'on n'a pas aperçu ce qu'il pourrait être en même temps que l'on
considère ce qu'il est »... « le comportement est la variable indépendante
de l'homme, mais dans la mesure où il perd de vue ce fait, pensant qu'il
est « psychologique » et qu'il regarde ses actions comme une variable dépen
dante, il se dénie lui-même un rôle dans l'entreprise humaine » (G. A. Kelly,
dans B. Maher, 1969). C. ANDRIEUX 687
de contraste et celui de la définition en extension et en compréhension
du système.
Ainsi « le système des structurations d'une personne se compose
d'un nombre fini de concepts hypothétiques dichotomiques » (4e corol
laire de dichotomie, Kelly, 1955, 1970). Ces concepts hypothétiques
doivent être considérés comme bipolaires et leur utilisation toujours
liée à l'aperception d'un contraste : deux gris d'intensité différente
sont jugés l'un plus noir, l'autre plus blanc ; « chacun de nous trouve
ses significations dans la vie non seulement en identifiant les choses
pour ce qu'elles sont, mais en notant aussi ce qu'elles ne sont pas »
(G. A. Kelly, 1969). Par ailleurs, « une personne choisit pour elle-même
telle alternative dans une structuration dichotomique qui lui permettra
d'anticiper une plus grande possibilité d'extension et de définition de
son système (5e corollaire du choix). On voit ici que la détermination
du procède à partir de la détermination de la personne elle-
même et que les concepts hypothétiques personnels sont en fait non
seulement prédictifs, mais prescriptifs1. Enfin, chaque concept hypo
thétique n'est utilisable qu'en vue de l'anticipation d'un registre limité
d'événements (6e corollaire du ressort des concepts) et « le système
des concepts varie au fur et à mesure de la construction du modèle
des événements » (7e corollaire de l'expérience). Il en découle que
l'occurrence d'éléments inconnus ou d'applications nouvelles des concepts
oblige la personne à modifier en compréhension et en extension son
système, qui doit présenter en même temps qu'une certaine consistance
une certaine perméabilité (8e corollaire) et une fluidité (jeu
ou fragmentation : looseness, 9e corollaire).
Méthodes et niveaux de Vanalyse
G. A. Kelly offre en même temps que sa théorie une méthode ori
ginale d'élucidation des concepts hypothétiques personnels. Cette
méthode dénommée d'abord répertoire de rôles, est maintenant connue
sous des formes qui se prêtent à des traitements variés sous le nom de
grille répertoire (Repertory Grid). Le principe en est simple, il s'agit
d'un tableau à double entrée, où se trouvent inscrits d'une part les
éléments de rôles (des personnes correspondant à des rôles variés),
d'autre part des concepts hypothétiques répondant à ces éléments.
L'extension des et la compréhension des éléments sont déter
minés en proposant à la personne interrogée une série de triples compar
aisons d'éléments, en lui demandant de suggérer pour chaque groupe
d'éléments quelque ressemblance importante entre deux des personnes
présentées qui les rendent dissemblables de la troisième (D. Bannister
et J. M. M. Mair, 1968).
1. T. Mischel (1964) considère que les « concepts personnels » ne sont
pas « hypothétiques », mais normatifs. 688 REVUES CRITIQUES
En dehors de certaines recherches comparatives, le choix des éléments
correspondant à différents rôles et le choix des concepts hypothétiques
sont déterminés en général par le sujet, et l'expérimentateur veille à ce
qu'un champ étendu de l'expérience du sujet soit couvert (rôles inter
individuels importants et divers). Les techniques de recueil de l'informa
tion sur les grilles répertoires les plus utilisées sont celles qui assignent
une note soit dichotomique soit en 7 ou 11 points à chaque élément ou
figure de rôle par rapport à chaque concept produit. Les corrélations
peuvent ainsi être calculées soit entre éléments, soit entre concepts, à
condition qu'une production suffisante de concepts ou d'éléments soit
exigée lors de l'examen. Les schématisations formées par le sujet peuvent
être de caractère concret ou abstrait, si leur signification n'est pas assez
claire, elle doit être approfondie par l'expérimentateur. Les expériences
de validation (J. G. J. Bonarius, 1965 ; D. Bannister et J. M. M. Mair,
1968) montrent que dans des passations rapprochées de séries parallèles,
la consistance interne des éléments et celle des concepts sont élevées
(76-86 %), les configurations des intercorrélations sont également
assimilables. La présence de systèmes individuels de concepts hypothét
iques interpersonnels est indéniable.
Des modifications de la technique d'examen permettraient d'étudier
non seulement des concepts verbalisables par le sujet, mais des concepts
préverbaux (W. W. Riedel, 1970). L'examen des concepts ou dimensions
primaires des structurations personnelles porte sur des formulations
verbales de la pensée, bien que relativement implicites ; en extrayant
des composantes principales de la matrice d'intercorrélations des struc
turations (2 à 3 dimensions), l'interprétation se situe à un niveau
sémantique en général non verbalisé par le sujet, bien que verbalisable,
plus profond, ici la signification peut encore être établie par le chercheur,
avec une certaine marge d'erreur. Des expériences ont été faites avec
des photographies de personnes, avec des concepts proposés par les
sujets et des concepts présentés aux sujets, des faciles et diffi
ciles sans définitition fournie et les mêmes concepts définis à l'aide du
dictionnaire qui prouvent que la structure des intercorrélations varie
peu selon la provenance des concepts s'ils sont connus des sujets et que
les significations voisines au sens du dictionnaire sont également proches
dans la conceptualisation des sujets (J. M. M. Mair, 1966 ; D. Bannister
et J. M. M. Mair, 1968).
La validation des significations précises des concepts est secondaire
dans la visée de Kelly. Le plus important étant dans cette perspective
clinique de déterminer chez un sujet la différenciation, la force d'inté
gration et la perméabilité de son système personnel, puis sur le plan
du contenu la conformité de perception de certains éléments, les distances
entre quelques rôles ou concepts particuliers. C. ANDRIEUX 689
La structuration des concepts hypothétiques personnels
Les indices de structure des concepts se multiplient
avec le développement des recherches afférentes. L'indice le plus fr
équemment utilisé est un indice d'intensité (total des intercorrélations
des concepts). Tous les indices qui se réfèrent soit au niveau général
des interrelations des concepts ou des éléments, soit au niveau des
corrélations des concepts ou des éléments avec un facteur principal
(lre composante de ou d'éléments), mesurent des propriétés
très proches du système conceptuel individuel (J. R. Adams-Weber,
1970) qu'on range sous les concepts psychologiques d'intégration ou
de cohésion (tight construing) d'une part et de différenciation ou de
fragmentation (looseness) d'autre part (D. Bannister, 1960 ; D. Bann
ister, F. Fransella, Y. Agnew, 1971).
L'étude des corrélations peut également fournir des signes de la
perméabilité des concepts hypothétiques, si certains concepts sont isolés
ou si une ou deux constellations importantes se révèlent sans lien
avec les autres concepts, ces configurations de l'espace révèlent que
certains objets ne peuvent être perçus que par rapport à un seul concept
ou que certains systèmes présentent un ancrage excessif (D. Bannister,
F. Fransella, 1971 ; F. Makhlouf-Norris, H. G. Jones, F. H. Norris,
1970). L'imperméabilité est d'autant plus grave qu'elle est le propre
de concepts de rang élevé : de concepts « superordonnés ») (J. R. Adams-
Weber, 1970).
D. N. Hinkle (1965) a fourni un développement intéressant à la
théorie de Kelly en étudiant les implications des concepts et la modif
ication de leurs hiérarchies dans l'évolution des systèmes de concepts
personnels. Il propose une technique d'analyse de résistance au change
ment des concepts, qui consiste d'abord à obtenir du sujet, dans des
comparaisons par paires des concepts inscrits sur sa grille répertoire,
qu'il indique les transformations que sa propre situation sur l'un ou
l'autre pôle d'une structuration entraînerait dans les autres structura
tions de son système. Les choix du sujet sont notés sur une matrice
d'intercorrélations des concepts. Cette méthode permet de révéler à
l'intérieur d'un système conceptuel donné les séries d'implications
subordonnées et superordonnées correspondant à chaque structuration.
Les concepts les plus élevés dans la hiérarchie des implications exigent
les remaniements conceptuels les plus étendus, vraisemblablement les
plus coûteux pour le moi (D. Bannister et J. M. M. Mair, 1968).
Indiquons quelques exemples d'hypothèses opératoires et de
méthodes d'examen suscitées par la théorie des structurations per
sonnelles avec l'emploi des grilles répertoires et des grilles d'implications.
Les recherches correspondantes sont assez complexes et consistent en
l'étude de l'évolution des implications et des distances entre concepts,
dans le système conceptuel caractéristique de sujets donnés — de cas

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