Perturbations du langage après lésion de l'hémisphère cérébral droit - article ; n°1 ; vol.93, pg 85-112

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L'année psychologique - Année 1993 - Volume 93 - Numéro 1 - Pages 85-112
Résumé
Les perturbations du langage après lésion de l'hémisphère cérébral droit sont connues et documentées depuis les années 1950. Cependant, la question de la nature de ces perturbations reste non résolue. Cet article tente de poser cette question : les processus cognitifs en cause dans l'expression de difficultés verbales sont-ils spécifiquement linguistiques ? A-t-on plutôt affaire à l'atteinte de fonctions de base, non spécifiques mais requises pour un fonctionnement langagier efficace ? A partir de la revue critique des données et cadres hypothétiques récents, les implications pour l'approche expérimentale des dysfonctionnements de la sphère verbale chez les patients cérébrolésés droits sont discutées.
Mots clés : hémisphère droit, langage, lésion cérébrale.
Summary : Language disorders after right cerebral hemisphere damage.
Language disorders after right cerebral hemisphere damage are known and documented since the fifties. However, the question of the nature of these disorders remains unresolved. This paper, reviewing recent data and hypothetical frameworks is aimed at addressing this question : are the cognitive processes involved in the expression of difficulties in verbal task specifically linguistic ? Rather, is it a question of an impairment of basic non-specific functions required for efficient verbal functioning ? Implications for the experimental approach of verbal dysfunctions in right brain damaged patients are discussed.
Key-words : right hemisphere, language, cerebral damage.
28 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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Sylvane Faure
Perturbations du langage après lésion de l'hémisphère cérébral
droit
In: L'année psychologique. 1993 vol. 93, n°1. pp. 85-112.
Résumé
Les perturbations du langage après lésion de l'hémisphère cérébral droit sont connues et documentées depuis les années 1950.
Cependant, la question de la nature de ces perturbations reste non résolue. Cet article tente de poser cette question : les
processus cognitifs en cause dans l'expression de difficultés verbales sont-ils spécifiquement linguistiques ? A-t-on plutôt affaire
à l'atteinte de fonctions de base, non spécifiques mais requises pour un fonctionnement langagier efficace ? A partir de la revue
critique des données et cadres hypothétiques récents, les implications pour l'approche expérimentale des dysfonctionnements de
la sphère verbale chez les patients cérébrolésés droits sont discutées.
Mots clés : hémisphère droit, langage, lésion cérébrale.
Abstract
Summary : Language disorders after right cerebral hemisphere damage.
Language disorders after right cerebral hemisphere damage are known and documented since the fifties. However, the question
of the nature of these disorders remains unresolved. This paper, reviewing recent data and hypothetical frameworks is aimed at
addressing this question : are the cognitive processes involved in the expression of difficulties in verbal task specifically linguistic
? Rather, is it a of an impairment of basic non-specific functions required for efficient verbal functioning ? Implications for
the experimental approach of verbal dysfunctions in right brain damaged patients are discussed.
Key-words : right hemisphere, language, cerebral damage.
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Faure Sylvane. Perturbations du langage après lésion de l'hémisphère cérébral droit. In: L'année psychologique. 1993 vol. 93,
n°1. pp. 85-112.
doi : 10.3406/psy.1993.28684
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1993_num_93_1_28684L'Année psychologique, 1993, 93, 85-112
REVUES CRITIQUES
Laboratoire de Neuropsychologie
CHU Timone, Marseille1
PERTURBATIONS DU LANGAGE APRÈS LÉSION
DE L'HÉMISPHÈRE CÉRÉBRAL DROIT2
par Sylvane Faure
SUMMARY : Language disorders after right cerebral hemisphere damage.
Language disorders after right cerebral hemisphere damage are known
and documented since the fifties. However, the question of the nature of these
disorders remains unresolved. This paper, reviewing recent data and
hypothetical frameworks is aimed at addressing this question : are the
cognitive processes involved in the expression of difficulties in verbal task
specifically linguistic ? Rather, is it a question of an impairment of basic
non-specific functions required for efficient verbal functioning ? Implicat
ions for the experimental approach of verbal dysfunctions in right brain
damaged patients are discussed.
Key- words : right hemisphere, language, cerebral damage.
Un nombre important de patients cérébrolésés droits (clds) pré
sente des perturbations des performances langagières qui se manifestent
dans une variété de tâches verbales. L'ensemble de ces difficultés n'a
pas été « baptisé » à ce jour et la terminologie varie pour les nommer :
« anomalies langagières habituelles des cérébrolésés droits » (Lecours,
1991), « troubles lexico-sémantiques » (Gagnon, Goulet et Joanette,
1. Groupement de Recherche en neuropsychologie gdr 978 cnrs, service
de neurologie et de neuropsychologie du Pr Poncet, boulevard Jean-Moulin,
13385 Marseille Cedex 5.
2. Ce travail a été réalisé alors que l'auteur bénéficiait d'une bourse
post-doctorale du Centre de Recherche du Centre hospitalier Côte-des-Neiges
à Montréal. L'auteur tient à remercier Jeanine Blanc-Garin, Michèle
Brouchon et Pierre Goulet pour leurs conseils. 86 Sylvane Faure
1989) et de « la communication verbale » (Joanette, Goulet et Daoust,
1991), « troubles de la compréhension verbale » (Sergent, 1990), « dévia
tions linguistiques » (Joanette, Lecours, Lepage et Lamoureux, 1983),
ou encore « déficit linguistique » (Schneiderman et Saddy, 1988). Cette
diversité des étiquettes renvoie à notre avis principalement à une
incertitude quant aux processus cognitifs en cause et coexiste effectiv
ement avec une pluralité des cadres interprétatifs. Deux grands axes
d'interprétation des perturbations des performances lexico-sémantiques
des clds peuvent être dégagés d'une revue de la littérature (Faure, 1991).
L'un veut que les difficultés soient relativement spécifiques à la nature
linguistique, et précisément lexico-sémantique, des traitements. Pour
l'autre axe d'interprétation, qui prend en compte que les activités
visuo-spatiales sont aussi fréquemment perturbées chez les clds, les
troubles seraient dépendants de déficits cognitifs d'ordre supérieur.
Ces déficits toucheraient des processus transversaux et non
spécifiques à un type de matériel (verbal/spatial), mais les auteurs ne
renvoient pas pour autant à une détérioration intellectuelle générale.
Non seulement différentes revues de la littérature (Hannequin, Goulet
et Joanette, 1987 ; Joanette, Goulet et Hannequin, 1990 ; Faure, 1991)
ne permettent pas de trancher quant à la pertinence des deux principales
hypothèses en présence, mais, celles-ci ne sont pas mutuellement exclu
sives. Il est à noter d'ailleurs que la proposition d'une atteinte de
processus cognitifs supérieurs éventuellement non spécifiques au langage
rejoint celle d'une atteinte des traitements les plus exigeants, les plus
mobilisateurs d'effort cognitif, requis par le langage, proposition qui est
issue de travaux qui analysent de façon isolée le fonctionnement verbal
des clds.
L'hémisphère droit est-il seulement doté d'un potentiel verbal qui
ne serait requis que dans des circonstances pathologiques qui « mettent
hors service » les aires spécialisées de I'hg pour le langage ? Contribue-t-il
véritablement au fonctionnement verbal du sujet normal ? Ce cadre de
discussion « potentiel/contribution » de I'hd au langage occupe une
grande place dans cette littérature. Pour intéressant qu'il soit, ce débat
nous semble prématuré dans la mesure où l'un des arguments considéré
comme majeur en faveur d'une véritable contribution langagière de
I'hd du sujet droitier repose sur l'observation de difficultés « verbales »
après lésion droite (cf. par exemple Glosser et Goodglass, 1991). Or, nous
tenterons de montrer que la nature proprement linguistique de ces diff
icultés n'est pas prouvée. Cette question de la nature des dysfonctionne
ments cognitifs consécutifs à une atteinte de I'hd nous paraît préalable
et pourrait s'avérer plus féconde. Nous décrirons tout d'abord les diff
icultés lexico-sémantiques observées chez des patients porteurs d'une
lésion de l'hémisphère cérébral droit, puis leur association fréquente
à des troubles visuo-spatiaux. Les cadres théoriques dans lesquels se
placent ces descriptions sont rarement explicités. On peut cependant Langage et hémisphère droit 87
décrire des tentatives qui, soit s'inscrivent dans un cadre théorique
du type de celui de l'aphasie, soit font appel à des modèles du fonctionne
ment lexico-sémantique, c'est-à-dire des modèles de type cognitif. Nous
présenterons les travaux actuels qui tentent de s'inscrire dans un arrière-
plan théorique précis, même partiel : le modèle de traitement de l'info
rmation qui distingue processus automatiques et processus contrôlés
semble pour l'instant privilégié. Deux questions quelque peu négligées
dans cette littérature, celles des variabilités inter- et intra-individuelle,
seront enfin abordées.
1. Perturbations de la sphère verbale
Les troubles langagiers consécutifs à une lésion de I'hd sont décrits
depuis plusieurs décennies (cf. les « modifications du langage » observées
par Eisenson, 1959, 1962) comme « discrets et subtils ». Ils sont néan
moins considérés comme suggérant une « participation de I'hd aux
aspects les plus raffinés et les plus exigeants du langage », selon De Renzi,
Vitali, Faglioni et Gavalli (1991, p. 10) qui expriment ainsi une opinion
assez largement partagée. Les évaluations exhaustives des capacités
« linguistiques » des patients clds sont rares (cf. toutefois Joanette et al.,
1983). Cependant le recensement des difficultés des clds telles que décrites
dans une littérature abondante montre que celles-ci s'expriment aussi
bien en compréhension qu'en production et à tous les niveaux du
fonctionnement linguistique.
Des difficultés s'expriment dès le traitement de l'item lexical « hors
contexte ». L'hypothèse « sémantique » selon laquelle les clds ont des
difficultés à traiter le sens des mots (Gainotti, Caltagirone et Miceli,
1983) est confortée par des travaux très différents. En compréhension,
Chiarello et Church (1986) montrent que dans une tâche d'appariement
mot-image les clds se laisseraient plus souvent « piéger » par des distrac
teurs sémantiques. En compréhension-production, telle qu'approchée
dans les tâches de rappel de listes de mots (Villardita, 1987 ; Laine et
Niemi, 1988) ou dans les tâches d'évocation lexicale (Joanette et Goulet,
1986), ce serait aussi les aspects plus spécifiquement sémantiques qui
seraient perturbés (cf. § 3.2).
La possibilité d'une atteinte des aspects les plus élaborés des pro
cessus linguistiques s'accommode mieux d'opérationnalisations qui
ciblent le traitement d'unités de langage plus complexes que le mot
isolé et plus proches de sa fonction communicative. Des troubles de
compréhension (Hough, 1990) ainsi que de production (Joanette, Goulet,
Ska, Branchereau et Nespoulous, 1984 ; Joanette et Goulet, 1990) d'un
matériel narratif ont été décrits. Pour et Goulet (1990), les
difficultés des clds dans une tâche de narration à partir de dessins
concernent le contenu informatif de la et non les aspects
lexicaux proprement dits. Cependant les auteurs insistent sur le fait 88 Sylvane Faure
que ceci ne concerne qu'un sous-groupe de clds, environ la moitié
d'entre eux, chez qui, comme chez certains sujets normaux, les narrations
sont caractérisées par un « manque d'information ».
Cet intérêt récent pour le traitement du discours chez les clds
(cf. la revue de Joanette et Brownell, 1990) est venu corroborer les
observations très anciennes de « conversation tangentielle ». Ces travaux
n'ont pas permis toutefois de préciser le problème de la nature des
perturbations cognitives sous-jacentes. Ceci peut être attribué en partie
au fait que la décomposition des capacités discursives en processus
élémentaires est un exercice difficile. En effet, l'activité cognitive com
plexe de compréhension ou de production d'un discours fait appel à la
« synergie » (Patry et Nespoulous, 1990) de composantes linguistiques
stricto sensu et non linguistiques : langage, connaissance du monde et
capacités cognitives, par exemple mnésiques et attentionnelles. Toutef
ois, des perturbations sont mises en évidence dans des épreuves jugées
comme permettant d'aborder plus directement les compétences linguis
tiques que celles non spécifiques : tâches de réarrangement de phrases
(anagrammes) ou d'insertion de mots dans une phrase (De Renzi et al.,
1991). Des difficultés à évaluer la cohérence de phrases composées de
deux propositions reliées par une conjonction logique sont notées par
Grossman et Haberman (1987) et ceci plus spécifiquement chez les clds
porteurs d'une lésion des régions antérieures de I'hd. Les difficultés
décrites par Van Lancker et Kempler (1987) toucheraient seulement le
traitement de phrases ou formules « figées » dans le langage courant
(formulaic speech) tandis que celui de phrases « nouvelles » serait pré
servé. Schneiderman et Saddy (1988) décrivent des difficultés à insérer
de façon adéquate un item dans une phrase si ceci requiert de changer
le statut d'un mot déjà présent dans la phrase. Joanette et al. (1983)
mettent en évidence des déficits y compris en production : les erreurs
sont plus fréquentes chez les clds que chez des normaux lorsqu'il s'agit
de répétition, de completion, de génération et dans la production de
phrases synonymes. De Renzi et al. (1991) observent un déficit dans une
tâche de phrase-anagramme. Le patron de performances au travers
de quatre tâches verbales leur suggère que la lésion de I'hd « perturbe
spécifiquement la commande des contraintes sémantiques et syntaxiques
qui gouvernent la construction d'une phrase » (p. 10).
Ces difficultés suscitées par des tâches peu écologiques sont par
ailleurs envisagées, peut-être implicitement, comme participant des
perturbations de la communication verbale « en situation » depuis
longtemps notées chez les clds. Dans une situation de communication
la plus écologique possible, les patients clds sont « souvent réellement
handicapés dans leur capacité à communiquer » d'après Molloy, Brownell
et Gardner (1990) et Joanette et Brownell (1990). Ceci contraste avec
le fait que certains patients aphasiques, présentant des troubles du
langage proprement dit, peuvent rester de bons communicateurs et Langage et hémisphère droit 89
démontrent souvent une compréhension pragmatique du discours.
L'articulation des perturbations aux tâches de laboratoire avec les
anomalies de la communication chez les clds n'est pas résolue, mais
certains jettent des ponts entre les deux ordres de faits. Ainsi, Brownell,
Potter, Bihrle et Gardner (1986) soulignent la ressemblance entre
« l'entêtement d'interprétation » observé au niveau du discours et la
rigidité qu'ils décrivent dans la compréhension des inferences. Selon
Schneiderman et Saddy (1988), un lien causal pourrait exister : les
auteurs suggèrent que la « rigidité » des clds « en ce qui concerne la
représentation syntaxique (...) pourrait avoir des répercussions dans
tous les cas de réinterprétation sémantique, que ce soit au niveau de la
phrase ou du discours, et sous-tendre la rigidité du discours décrite
chez les clds » (p. 51).
Il semble qu'il se soit établi un consensus sur la base de ces données :
l'intégrité de I'hd chez le sujet droitier serait nécessaire pour un fonc
tionnement lexico-sémantique et une communication verbale efficaces
(Hécaen, 1978 ; Chiarello, 1988a; Joanette et al, 1990). Ces inferences
basées sur les observations de dysfonctionnements dans la sphère du
langage chez le sujet cérébrolésé droit ne sont-elles pas abusives ?
D'autres travaux ont tenu compte d'une plus large gamme de comporte
ments, en particulier visuo-spatiaux et verbaux, et présentent un
intérêt certain pour une évaluation critique des interprétations linguis
tiques des troubles des clds.
2. Les associations de troubles après lésion droite
Déficits verbaux et perturbations visuo-constructives, ou plus
largement visuo-perceptives, gnosiques et/ou attentionnelles, sont sou
vent associés en cas de lésion droite (cité par Joanette et al., 1990 ;
Weinstein, 1964 ; Hier et Kaplan, 1980 ; Moya, Benowitz, Levine et
Finklestein, 1986 ; Miard, 1985 ; Benowitz, Moya et Levine, 1990).
La question centrale quant à cette association est de savoir si les pro
cessus en cause sont indépendants mais sous l'influence d'une variable
commune, telle une lésion étendue ou une atrophie corticale. Au contraire,
les perturbations visuo-spatiales et verbales dépendent-elles de l'atteinte
d'une fonction cognitive commune ?
Selon Moya et al. (1986), les performances des clds en rappel de
texte et au test de la Figure de Rey pourraient être caractérisées par
une difficulté à utiliser un « schéma » mental. Les auteurs soulignent
l'identité entre les processus qui sous-tendent capacité d'abstraction
verbale et capacités visuo-constructives et proposent une « dépendance
commune de ces deux fonctions cognitives de mécanismes communs
dans I'hd impliquant peut-être une capacité générale à évaluer les pro
priétés relationnelles » (p. 394). Cette même équipe (Benowitz et al.,
1990) poursuit l'analyse de la covariation entre « apraxie constructive » Sylvane Faure 90
et « trouble du raisonnement verbal » : l'analyse de 14 cas de patients
clds âgés de moins de 70 ans fait apparaître selon eux que seule la région
fronto-insulaire temporale serait associée à la fois avec des déficits
verbaux et visuo-spatiaux. Miard (1985) et Blanc-Garin et Miard (1990)
mettent en évidence la même association. Elles notent que les clds qui
ont des difficultés à la fois à structurer un matériel verbal (rappel d'une
liste de mots) et visuo-spatial (Figure de Rey), plus particulièrement
ceux souffrant d'une lésion postérieure, ne « bénéficient pas de l'appren
tissage » ; celui-ci est défini en termes opérationnels par les auteurs
comme la capacité à modifier la structuration, spatiale ou sémantique,
d'un ensemble complexe. Cette proposition d'une difficulté à « surmonter
le déficit » vient prolonger des observations plus générales. Celle, ancienne,
faite par Hécaen et Assal (1970) : ceux-ci montraient que les clds
soit n'extrayaient pas, soit ne mettaient pas à profit des repères spatiaux
pour améliorer leur performance constructive. On a aussi constaté que la
mise en œuvre de stratégies d'apprentissage et la récupération fonction
nelle (Mazaux, Barat, Borde et Arne, 1979 ; Sundet, Finset et Reinvag,
1988) pourraient s'avérer particulièrement lents chez les clds. C'est
en outre ce constat qui conduit Miard (1985) à poser la question du
niveau de perturbation : « Si les difficultés d'acquisition des patients
lésés droits postérieurs ne peuvent s'exprimer en termes de troubles
spécifiques spatiaux ou mnésiques, ni se justifier par une détérioration
intellectuelle, peut-on alors envisager que des aspects plus généraux
de la prise d'information et de la mobilisation des ressources soient
perturbés ? » (p. 144).
Certes, ces travaux ne sont pas concluants quant au caractère
fortuit, ou non, de l'association de troubles visuo-spatiaux et verbaux
en cas de lésion droite. Tout d'abord, là aussi, la population définie
par une atteinte cérébrale unilatérale droite est le plus souvent traitée
comme un groupe homogène. Ensuite, l'existence de corrélations
n'invalide pas à elle seule l'explication « lexico-sémantique » des déficits
décrits dans les tâches verbales, d'autant plus que la recherche de
troubles verbaux isolés n'est pas faite. On peut en effet toujours invoquer,
outre la possibilité d'une variable cognitive « cachée » commune, la
co-occurrence de déficits indépendants relevant de l'atteinte d'aires
fonctionnelles distinctes.
La question des processus cognitifs sous-jacents reste donc ouverte,
mais plusieurs implications nous semblent d'ores et déjà devoir être
dégagées. Tout d'abord, les dysfonctionnements peuvent être inter
prétés dans un autre cadre que celui de la dichotomie verbal/spatial.
Les difficultés s'expriment en effet pour les deux types de matériels et/ou
dans les deux champs d'activité cognitive et semblent ne pouvoir être
réduites ni à l'un ni à l'autre. Ensuite, ces travaux confortent la propos
ition générale d'un trouble cognitif transversal aux fonctions grossièr
ement décrites comme verbales et visuo-spatiales. L'éventualité de diffi- Langage el hémisphère droit 91
cultes à mettre en œuvre les stratégies pertinentes dans des tâches
spatiales et verbales et ceci sous la dépendance d'un facteur cognitif
commun mériterait d'être investiguée.
3. A LA RECHERCHE d'un CADRE THÉORIQUE
3.1. Le modèle d'organisation anatomo-fonctionnelle pour le langage,
issu de Vaphasie
La recherche d'un cadre pour penser les perturbations langagières
consécutives à une lésion de I'hd s'est d'abord traduite par leur « mise
en parallèle » avec les troubles aphasiques consécutifs à une lésion de
l'hémisphère gauche et la suggestion d'analogies. Joanette et al. (1983)
proposaient qu'étant donné que « l'occurrence d'une lésion de I'hd
chez des droitiers peut être responsable de déviations linguistiques à
tous les niveaux et sur tous les axes du langage [...] ainsi que le fait
qu'une telle lésion peut aussi être responsable de troubles du langage
écrit de type spatial, [...] on pourrait dire qu'une lésion de I'hd [...] est à
l'origine d'une variété plus large de perturbations du langage oral et
écrit que celle d'une lésion aphasiogénique classique de Phg » (p. 228).
Les types d'erreurs linguistiques trouvées chez les clds seraient en effet
identiques à celles des aphasiques « classiques ». C'était du moins l'im
pression des auteurs qui faisaient cependant remarquer que cette simili
tude pourrait n'être que « superficielle », c'est-à-dire que chez des
patients clgs et clds « des mécanismes déviants totalement différents
pourraient résulter en des perturbations linguistiques similaires au
niveau superficiel » (p. 229). Certaines de ces propositions ont été
modifiées. Ainsi, si cette équipe insistait sur des différences « plus quanti
tatives que qualitatives », des travaux ultérieurs soulignent surtout
la différence des sémiologies : les difficultés de traitement du contenu,
de l'information véhiculée via le langage, des clds sont opposées à
celles de traitement de la « forme » lors d'aphasie. Joanette, Goulet et
Hannequin (1990), par exemple, contrastent 1' « aptitude à communiq
uer » de certains clgs aphasiques en dépit des « nombreuses difficultés
à maîtriser les structures élémentaires du langage » et le fait que « malgré
des capacités linguistiques préservées, le comportement de communic
ation de sujets clds démontre, à certains égards, une inadéquation
entre leur langage et le contexte dans lequel il est utilisé » (p. 160).
De plus, les localisations intra-hémisphériques antérieure-prérolandique
versus postérieure-rétrorolandique avaient été notées comme pouvant
être associées à des difficultés de nature différentes : la localisation anté
rieure avec des troubles décrits comme surtout « arthriques » alors que
les troubles des clds avec lésion rétrorolandique seraient à dominante
« sémantique » (Joanette, 1988). L'insistance sur les ressemblances 92 Sy Ivane Faure
ainsi que ces suggestions d'une similitude d'organisation anatomo-
fonctionnelle intra-hémisphérique reflétaient peut-être la recherche d'un
cadre théorique de référence mais semblent avoir été abandonnées.
3.2. L'émergence des modèles cognitifs
L'examen des travaux de deux équipes qui ont adopté des cadres
interprétatifs très différents, et utilisé des tâches différentes, illustre
un même « déplacement » dans la nature et le niveau des processus
cognitifs mis en cause pour expliquer les déficits.
3.2.1. Des publications successives de Joanette, Goulet et collabo
rateurs, semblaient d'abord préciser la nature des déficits observés
chez les clds à des tâches d'évocation lexicale3 et autoriser des hypo
thèses « pointues ». Joanette et Goulet (1986) observent que les clds
produisent moins de mots que des sujets normaux mais que le déficit
est spécifique à l'exploration du lexique à partir d'un critère sémantique
(par exemple lorsqu'il s'agit de produire des mots appartenant à la
catégorie « animal »). Les productions de mots à partir d'un critère
orthographique (mots commençant par la lettre P) semblent préservées.
Les auteurs interprètent ces données comme allant dans le sens d'une
« possible contribution » de I'hd aux aspects sémantiques des traitements
lexico-sémantiques. L'analyse temporelle de ces performances, réalisée
par Joanette, Goulet et Le Dorze (1988), est en faveur d'un déficit des
processus contrôlés de l'accès lexical. Le déficit porterait en effet surtout
sur la phase de la tâche d'évocation considérée comme dépendant d'une
recherche active dans le lexique alors que la phase initiale, supposée
refléter son activation automatique, est préservée. Les difficultés d'abord
interprétées comme étant de nature lexico-sémantique et particulièr
ement sémantique, sont considérées alors comme plus spécifiquement
liées à la nécessité de mettre en œuvre une recherche active dans le
lexique. Mais le travail de Sabourin, Goulet et Joanette (1988) suggère
que le degré de productivité du critère serait, en fait, le facteur déter
minant. Le degré de productivité est mesuré par le nombre d'items
produit par des sujets normaux pour chaque catégorie. Les auteurs
constatent que, que ce soit à partir d'un critère sémantique ou d'un cri
tère orthographique, les clds ont des performances diminuées seulement
lorsque le critère est hautement productif (Sabourin, 1988). Les auteurs
concluaient alors que leurs résultats n'étaient pas en faveur d'un « rôle
3. La tâche d'évocation lexicale ou fluence verbale consiste à produire
le plus de mots possibles répondant à un critère donné et en un temps limité.
Deux types de critères d'évocation sont généralement utilisés : critère sémant
ique (production d'items appartenant à une même catégorie sémantique,
par ex. « animaux »), et critère orthographique (production d'items com
mençant par une même lettre, par ex. lettre B). Langage et hémisphère droit 93
particulier de I'hd pour les aspects proprement sémantiques des pro
cessus lexico-sémantiques ». Enfin, explorant l'hypothèse d'un déficit
des processus les plus contrôlés, c'est-à-dire des processus dits conscients
ou mobilisateurs d'effort4 par opposition aux les plus auto
matiques, Gagnon, Goulet et Joanette (1989), évoquent une difficulté
d'accès au savoir lexico-sémantique pour rendre compte des troubles
des clds.
Le « déplacement » des questions dans cette équipe de chercheurs
est caractérisé par le passage d'hypothèses mettant en cause un aspect
circonscrit du système lexico-sémantique, voire une dissolution des
réseaux sémantiques eux-mêmes, à la mise en cause de l'accès à ce
système.
3.2.2. Une autre équipe, celle de Brownell, Gardner et collaborateurs,
explore l'hypothèse directrice d'un rôle essentiel de I'hd dans le trait
ement des inferences nécessaires à la compréhension du discours. Ces
auteurs relèvent que les clds n'ont pas de difficulté à nommer les
objets ou à comprendre des phrases isolées, même les plus complexes
d'un point de vue syntaxique. Mais les clds présenteraient cependant
d'autres difficultés à comprendre la signification de productions idiomat
iques ou métaphoriques, c'est-à-dire selon les auteurs à effectuer une
interprétation non littérale (Molloy et al., 1990 ; Brownell et al., 1986),
ainsi qu'à interpréter et organiser des paragraphes, conversations et
histoires. Plusieurs de leurs expériences portent sur la compréhension
des requêtes indirectes, considérées comme une forme de langage non
littéral (cf. Weylman, Brownell, Roman, Gardner, 1989) et de certaines
formes d'humour : le déficit essentiel consisterait selon les auteurs en
une « incapacité à combiner l'information ancienne et nouvelle » (p. 125).
Pour Molloy et al. (1990), la fonction de I'hd en tant que « mémoire
tampon » pour des sens alternatifs — dont Chiarello (1988&) fait l'hypo
thèse à partir de données chez le sujet normal — pourrait expliquer
beaucoup de résultats avec des unités de langage supérieures au mot.
Une lésion de I'hd entraînerait alors « une incapacité à retenir des inter
prétations alternatives (littérales ou figurées) qui limiterait la capacité
à évaluer des propositions ambiguës ou à réviser des inferences » (p. 127).
Brownell et Molloy (1990) posent la question de savoir si les clds
éprouveraient les mêmes difficultés lorsque l'effort cognitif requis
par les comparaisons sémantiques est réduit au minimum. Confortant
cette possibilité, Molloy et Brownell (1990), qui avaient décrit préc
édemment des « difficultés à noter une connotation commune », ne
retrouvent pas de déficit spécifique au traitement du sens connotatif
— opposé à dénotatif — de mots isolés. Les auteurs interprètent alors
4. Traduction du terme anglais effortful proposée par Gagnon et Goulet
(1992) et que nous adoptons.

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