Pour une géographie de la France préhistorique - article ; n°3 ; vol.24, pg 722-735

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1969 - Volume 24 - Numéro 3 - Pages 722-735
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1969
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G. R. Galy
Pour une géographie de la France préhistorique
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 24e année, N. 3, 1969. pp. 722-735.
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Galy G. R. Pour une géographie de la France préhistorique. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 24e année, N. 3,
1969. pp. 722-735.
doi : 10.3406/ahess.1969.422090
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1969_num_24_3_422090OUTILLAGE (carbone 14)
Pour une géographie
de la France préhistorique
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plines dont l'une, pour le moins, obéit à des méthodes de plus en plus rigoureuses.
Si, au bout de l'enquête, la récolte nous paraît si maigre, c'est que le ver était
dans le fruit.
De ces deux branches qui sont, sinon des sciences, tout au moins des recherches
scientifiquement menées, il convient de rappeler sommairement les programmes
et les méthodes. Plus exactement parlerons- nous de principes, car, de toute
évidence, dans le buissonnement de ses orientations actuelles, la géographie
humaine éparpille à tel point sa verve que nous perdrions vite notre chemin,
plus tourné vers le passé des civilisations qu'attiré par la prospective et la géogra
phie volontaire.
1. P. DEFFONTAINES, « Essai de géographie des temps préhistoriques et gallo-romains
en Moyenne Garonne », R.G.P.S.O., 1932, 3, pp. 267-280, Toulouse.
722 LA FRANCE PRÉHISTORIQUE G.-R. GALY
On comprend mal l'avènement moderne de la géographie humaine si l'on
n'admet qu'elle trouve dans l'histoire la meilleure de ses variantes : Vidal de
la Blache n'était-il pas historien de formation ? Car la géographie humaine
est une science du développement, traitant d'enchaînements affectés d'une
dimension temporelle. Toute civilisation agricole admet un certain trajet histo
rique, et on ne peut concevoir notre discipline avant que le siècle des philosophes
n'ait introduit la notion de progrès. Tout se passe comme si, avant le XVIIIe siècle,
on concevait la place de l'homme dans la nature procédant d'un statut
octroyé et menacé : rappelons le mythe de l'âge d'or. La cosmogonie des Chal-
déens balance l'activité humaine entre des destins contraires. L'humanisme de la
Grèce classique va dans le même sens. « Nous, les Grecs, nous sommes éternels » :
quoi qu'on en ait dit, les chroniques des guerres médiques n'ont aucune profon
deur historique, aucun diachronisme, et, pareillement, on s'explique la platitude
de la géographie de Strabon, qui ne va guère au delà de la simple description.
Avec le christianisme, une autre métaphysique vient recouper les tentatives
scientifiques. Au XVIe siècle, tel passage de Luther reprend la fiction du Paradis
perdu, pour montrer que la colère divine fit d'une nature primitivement généreuse
un cadre étiolé et oppressant. Au XVIIIe siècle, une epistemologie nouvelle informe
le génie de Buffon. Le premier, dans une polyphonie de novateurs incomparables,
il desserrera le carcan du néo-platonisme en rendant à l'homme son rôle de
médiateur, d'agent géographique, capable de discerner dans les aptitudes physi
ques pour organiser de nouveaux espaces géographiques qui ne sont plus sim
plement « naturels » et nécessaires. Le corollaire était donc trouvé à la très vieille
idée d'une influence déterminante des climats sur les sociétés humaines, illustrée
par Bodin et Montesquieu, mais dont nous découvririons sans peine quelque
annonce chez les Anciens, dans l'esprit des Stoïciens, notamment. Cette concept
ion, il est vrai, se prêtait à toutes les outrances, et l'on sait la position intempérante
de Victor Cousin : « Oui, donnez-moi la carte d'un pays, sa configuration, son
climat, ses eaux, ses vents et toute sa géographie physique, et je me flatte de vous
dire à peu près quel sera l'homme de ce pays et quelle place ce pays occupera
dans l'histoire, non pas accidentellement, mais nécessairement. »
Or ces deux éclairages ne sont pas également valables en géographie pré
historique. Celle-ci — et nous regrettons d'avoir à répéter ce truisme — reste une
archéologie, soit une démarche fondée sur des documents mobiliers, disparates
et discontinus dans le temps, où manque le fil conducteur que sont, pour le géo
graphe, le document écrit et l'enquête directe. Géographie classique et géographie
préhistorique soutiennent entre elles des rapports d'analogie, et non point de
similitude.
Il est vrai que les facteurs climatiques et édaphiques sont encore plus contra
ignants pour des sociétés primitives, et l'on peut reprocher aux préhistoriens-
géographes d'avoir écarté les inflexions climatiques et les incidences géomor
phologiques des phénomènes. Cette action est surtout sensible au début et à la
fin d'une période glaciaire ou d'un interstade froid. A cette étape correspondent
un climat désertique et une végétation appauvrie et discontinue. L'interglaciaire
ou l'interstade suivant débutent par des années à épisodes orageux courts,
mais violents, alors que la est encore dangereusement tigrée; le
déséquilibre créé met en cause la bonne tenue des pentes. Le même processus
1. V. COUSIN, Introduction à l'histoire de la philosophie. Didier, 1961, p. 170.
723 OUTILLAGE (carbone 14)
géomorphologique se répète à la fin de la séquence humide et tempérée, avec
la même accélération momentanée de l'érosion. Ces actions ont été définies par
MM. Tricart et Enjalbert comme des « crises morphogénétiques ». Y débouchent
certainement, avec l'intervention de l'agriculture et de la dépaissance, des actions
anthropiques qui ont été totalement négligées. Un géographe serait tenté de les
surestimer, mais, nous le constaterons plus loin, les mailles de l'occupation
humaine ont été longtemps très lâches.
Néanmoins nous retiendrons les inflexions climatiques du début et de la fin
de la période atlantique, soit vers — 5500 et — 2600. A l'intervalle doivent débuter
les limons qui encombrent les basses plaines de l'Europe moyenne x et atlantique,
et l'amorce des deltas méditerranéens. La dernière inflexion correspond à un
renforcement des effectifs de populations au Néolithique supérieur. A ce moment,
les documents archéologiques témoignent d'une plus forte emprise agricole des
plaines méditerranéennes et des terres à lœss de l'Europe moyenne, alors que
l'agriculture n'est qu'un acquis nouveau sur de nombreuses terres froides. Plus
tardivement, peut-être, sur les versants méditerranéens, la vie pastorale, sous forme
de transhumance, amplifie son souffle rythmé par les saisons. Mais les retouches
que l'homme exerce sur la végétation se font encore sans excès. Nous ne pouvons
affirmer qu'elles pèsent de tout leur poids sur la problématique des civilisations.
Ce n'est pas l'opinion de M. G. Laplace dans son ouvrage sur le paléolithique
supérieur en Europe occidentale 2, qui, il est vrai, intéresse avant tout la typologie
du matériel artisanal. Influencé par les travaux de biogénèse et reprenant des
idées du baron С Blanc, M. Laplace voit dans les changements climatiques
les facteurs de déséquilibres typologiques et de nouvelles formules artisanales.
C'est fort vraisemblable, mais les spécialistes boudent un aspect essentiel de
ce travail : l'hypothèse d'un « synthétotype de base », outillage indifférencié
qui inaugurerait chaque distorsion culturelle.
L'étude des paléoclimats est donc en exergue à toute géographie préhis
torique, dont elle forme un prolégomène, et le géographe sera attentif aux progrès
de la palynologie, à l'échelle de plus en plus serrée des déterminations au С 14,
sans écarter l'appoint décisif — à longue échéance — de la dendrochronologie 3.
Cependant, la géographie préhistorique sous son visage actuel, nous paraît
critiquable, avant tout, dans la mesure où le préhistorien y démissionne de ses
méthodes ou, plus exactement, pare ses travaux des attraits de la géographie
humaine classique dans un domaine où elle n'a que faire : l'archéologie de
l'habitat et des genres de vie impose, nous le verrons, un travail collectif dans
des disciplines sévères et inflexibles, qui met la géographie préhistorique à l'abri
des intuitions par trop subjectives.
Nous avons vu, en effet, que la géographie humaine, dans sa démarche,
manifestait obligatoirement un certain trajet historique qu'implique la dialectique
du terroir et du maître d'œuvre, de l'informe et de l'esprit. On conçoit mal un
ouvrage qui n'embrasse le passé des genres de vie, dans la mesure où il explique
1. O. MENSCHING, « Une accumulation provoquée par des défrichements », Rev. géomorp
hologie dynamique, 1951, pp. 145-56.
2. G. LAPLACE, Recherches sur l'origine et l'évolution des complexes leptolithiques, Paris,
E. de Boccard, 1 966, 586 p.
3. L'étude des auréoles de croissance des bois fossiles est susceptible de remettre en cause
les déterminations au С 14.
724 FRANCE PRÉHISTORIQUE G.-R. GALY LA
les structures contemporaines, une monographie régionale qui serait muette sur
l'histoire du peuplement.
C'est bien le programme que M. L-R. Nougier a défini dans ses deux ouvrages
fondamentaux 1. Nous devons dire, à regret, car l'avenir d'une discipline est
en cause, que les faits se refusent au moule de ce système — et c'est à dessein
que nous ne parlons pas de théorie, car une théorie s'appuie sur des faits précis,
mais de système, qui n'est qu'un jeu de l'esprit. Et tout d'abord, une étude de
démographie préhistorique est, dans la pratique, impossible.
L'auteur que nous citons a cru, en effet, qu'une étude quantitative pouvait
être déduite de la densité des villages néolithiques dont il affirme la fixité. Compar
ant les terroirs néolithiques — qu'il contourne en finages — aux communes
briardes actuelles « strictement rurales », il n'accorde pas moins de 20 à 25 habi
tants au km2 aux plaines de la France du Nord, et pour tout notre territoire, 5 à 10
milions d'habitants.
L'exemple de la Brie actuelle est évidemment mal venu, car les trains de
culture ne sont en rien comparables. Mais il y a plus grave : sur les riches terres
d'Alsace 2, les traces d'habitats néolithiques sont à ce point nombreuses qu'il
nous faudrait, dans l'hypothèse d'une fixité de l'habitat, admettre une population
préhistorique sensiblement plus fournie que l'actuelle, ce qui est absurde. Ce
que l'on sait des populations primitives démontre que les villages peuvent être
abandonnés à tout moment, si l'emplacement est déclaré néfaste par le sorcier,
ou s'il est envahi par la vermine.
Mais, à vrai dire, le sort des villages nous importe moins que les modalités
plus significatives de la mise eh valeur du sol, et ce sont elles qui conditionnent
immédiatement les densités de populations. Or, depuis fort longtemps, on n'ignore
pas que l'agriculture préhistorique était itinérante. L'école danoise de paly
nologie3 l'a démontré pour les meilleurs sols de la péninsule, et les travaux
poursuivis en Europe occidentale vont dans le même sens. Des profils pédolo
giques montrent, à la base, un horizon cendreux qui dénonce un brûlis. Le di
agramme pollinique est alors envahi par des pollens d'herbacées et de plantago
major (plantain), fidèle compagnon des céréales. Lui succède plantago lanceolata,
qui signifie, au contraire, une formation assez rase, cependant que le sommet du
profil est à nouveau dominé par les pollens d'arbres. Il s'agissait donc bien d'une
clairière temporaire d'essartage. L'étendue disponible est mise en emblavure,
d'où la bouffée des herbacées et du plantago major. Mais l'épuisement rapide
du sol amène son abandon au bétail, qui tond régulièrement le tapis herbu et
favorise la poussée de plantago lanceolata, cependant que les préhistoriques
dégageaient plus loin une clairière cultivable. La clairière d'élevage est peu
à peu envahie par l'accrue des arbres, et abandonnée à son tour. L'épuisement
des sols sur plusieurs kilomètres à la ronde entraînera, tôt ou tard, un déplacement
de l'habitat. Les travaux de l'école française n'ont pas pris l'essor précoce
des travaux de l'école danoise; cependant, les tourbières de Normandie
1. L. R. NOUGIER, Les civilisations campigniennes en Europe occidentale, Toulouse.
Privât, 1950, 571 p. ; « Essai sur le peuplement préhistorique de la France*», Population, 1954,
pp. 241-274.
2. J.-J. HATT, « Problèmes d'archéologie agraire », Bull. Fac. Lettres de Strasbourg, 1959,
mai-juin, 16 p.
3. Johs IVERSEN, Landnam i Danmark. Geologiske Undersógelse, Kobenhavn, 1941, 68 p.
725 OUTILLAGE (carbone 14)
et de la cuvette parisienne ont fourni de précieux renseignements sur l'évolution
des associations végétales au cours de la période atlantique. Dans la Normandie
cristalline \ où les défrichements ne sont prouvés que pour la fin de la période
atlantique (approximativement vers — 3000), aulne, chêne, tilleul et orme
cèdent localement la première place aux graminées, cypéracées, composées
(armoise surtout). La poussée est subite et temporaire, suivie par une ascension
du bouleau et du noisetier. Les diagrammes prouvent un éclaircissement de la
forêt par des défrichements temporaires, probablement au service de l'élevage
et d'une agriculture itinérante. Après l'abandon des cultures, succèdent aux
herbacées des espèces arbustives héliophiles, dont les pionniers sont le bouleau
et le noisetier. L'aulne, le tilleul et le chêne regagneront ensuite le terrain perdu.
Sur les meilleurs sols des plaines françaises, la fixité des terroirs ne semble pas
avoir été acquise partout avant l'Age du Fer, mais nous sommes, il est vrai, mal
informés sur l'Age du Bronze. L'incertitude est donc totale sur les densités néol
ithiques, mais le système de culture n'autorisait qu'une population très dispersée.
Toutefois nous constatons, entre le 4e millénaire et le 2e millénaire, une multi
plication par cinq à dix fois des vestiges de fonds de cabane néolithiques. C'est
un faible acquis scientifique, même pour une science désintéressée...
La méthode cartographique utilisée par l'école de Toulouse n'est pas moins
critiquable. La répartition des haches polies, notamment, est d'un secours illusoire.
Parce que les Anciens les croyaient tombées du ciel, ces « céraunies», ou « pierres
de foudre », furent longtemps utilisées comme amulettes dans la religion domest
ique, et les bergers les emportaient dans leur besace avant de les disséminer
au long des voies de transhumance moderne. Certes, un pointage des outils
préhistoriques fait apparaître une plus grande densité sur les terres d'alluvions,
sur des éperons de plateaux, sur des pentes aux expositions favorables, sur des
terres meubles aui détriment des terreforts. Mais ces résultats sont un peu courts,
et relèvent plutôt d'un procédé d'exposition pédagogique que d'une méthode
de recherches.
Encore doit-on lire avec discernement, car les vestiges recueillis ne sont
évidemment pas contemporains, et étalent leur témoignage sur plusieurs millé
naires, pour certains outils atypiques. Certes, à l'inverse, beaucoup de documents
sont perdus, ou celés et à inventer, qui noirciraient la carte du peuplement. Néan
moins l'image sera toujours très déformante. Et surtout doit-on se prémunir
par de solides connaissances sur la typologie des outils préhistoriques et de la
céramique. Nous n'en voulons pour preuve que les controverses soulevées par
la thèse même de M. Nougier sur les populations « campigniennes » du Bassin
parisien (cf. p. précéd. n. 1), qu'il rapporte au Néolithique. Dans l'hypothèse de
l'auteur, les « Campigniens», aux outils souvent puissants et taillés à larges enlè
vements, ont initié aux genres de vie agricole, particulièrement dans les bassins
de la Seine et de la Loire. Ils ont procédé par défrichements de clairières, et
amorcé ces essartages qui, au Moyen Age, mirent la forêt à l'état de guenille.
Or il n'est nullement prouvé que ces populations ont pratiqué l'agriculture,
dans l'essentiel de leur développement culturel. Certains auteurs en font des
mésolithiques vivant de chasse et de cueillette, et n'adoptant que tardivement
1 . H. ELHAI, « La tourbière de Gathémo (Manche, Normandie) », in Pollen et Spores Museum
d'Hist. Nat.. Paris IL 1960, pp. 263-74. Id., La Normandie occidentale entre la Seine et le Golfe
normand. Thèse Lettres. Paris, Éd. Bière, Bordeaux, 1963, 581 p.
726 FRANCE PRÉHISTORIQUE G.-R. GALY LA
— et hypothétiquement — une agriculture rudimentaire. Nous manquons de
documents, et le seul tesson de céramique figuré par M. Nougier n'est pas, à
notre avis, antérieur à l'Age du Bronze. En outre, M. Bailloud, dans sa thèse sur
le Bassin parisien \ considère que le Campignien n'est pas une étape de civilisation,
mais un simple procédé de taille. Si elle était conservée, la céramique, dit-il,
appartiendrait à la grande famille chasséenne. Il raye donc le Campignien au
profit du Chasséen. Et il est bien vrai que nous avons relevé, chez les auteurs
espagnols, mention, pour la Navarre et l'Aragon, de plusieurs ateliers « pseudo-
campigniens » où manquent, néanmoins, certains outils caractéristiques : nous
sommes trop loin du site éponyme pour que nous puissions parler d'expansion
culturelle. Les phénomènes de convergence sont indéniables, et la taille dite
campignienne a pu être employée par des populations pastorales qui n'ont aucun
lien avec les groupements de la France septentrionale.
Mais, à vrai dire, dans la définition d'une civilisation, les techniques de la
céramique seraient-elles plus révélatrices que l'ensemble de l'outillage lithique,
même si ce dernier est plus significatif des genres de vie ? Au-dessus de certaines
querelles de convictions se situent des conflits de valeurs, certains esprits se
montrant plus attentif à la typologie du matériel, d'autres au ménage des cham ps.
Souhaitons que le gradient suivi par M. Nougier entraîne un plus grand nombre
de chercheurs. Mais avouons notre impuissance du moment à cerner une civi
lisation préhistorique — expression dépréciée par l'usage d'une réalité diffic
ilement saisissable — faute d'une meilleure intelligence des genres de vie.
L'actuelle géographie préhistorique laisserait-elle donc une impression de
décombres, ou tout au moins de faiblesse organique ? Certes, la publication, il
y a dix ans, d'une géographie préhistorique, était prématurée mais la thèse
complémentaire de M. Nougier 2 révèle moins de rides. Et surtout, rares sont les
travaux de préhistoriens ou d'ethnographes qui n'offrent quelque échappée
utile pour notre propos, sur les deux registres des genres de vie et des origines
de l'habitat.
Le parti que l'on sait tirer aujourd'hui des faunes et des flores du Quaternaire
fournit désormais des arguments sérieux à l'étude de la chasse préhistorique et
des origines de l'élevage et de l'agriculture. Notre principale faiblesse est dans
l'insuffisance du nombre des chercheurs et dans la rareté des stratigraphies
compréhensives et judicieusement exploitées.
Dans l'intelligence des migrations du renne et, dès lors, des genres de vie de
la chasse au Paléolithique supérieur, MM. Bouchud 3 et Guillien ont mis au point
une méthode par l'appréciation des dates de percée et de remplacement des dents
temporaires et des dates d'apparition des dents définitives. La denture du renne
est complète en une trentaine de mois, et les dents s'abrasent assez vite, ce qui
fournit les bases précises d'une chronologie fine, si l'on y ajoute l'étude des
ramures par une datation aux rayons X fondée sur l'opacité progressive des bois
au cours de la croissance. En outre, l'étude biométrique de l'astragale a montré
1. G. BAILLOUD, « Le Néolithique dans le Bassin parisien », Suppl. à Gallia-Préhistoire
Paris, C.N.R.S., 1964, 394 p.
2. L.-R. NOUGIER, Le peuplement préhistorique. Ses étapes entre Loire et Seine, Privât,
1950.
3. J. BOUCHUD, Essai sur le Renne et la climatologie du Paléolithique moyen et supérieur,
Périgueux, Imp. Magne, Thèse Sciences, 1966, 300 p.
727 OUTILLAGE (carbone 14)
à M. Bouchud l'existence de deux types de rennes dans le Paléolithique français :
les rennes de toundra et les rennes de forêt, ces derniers se réfugiant dans la
forêt en hiver.
L'histogramme dentaire mensuel du Moustérien de Roc-en-Pail (Maine-et-
Loire) (fig. 1 .A) montre une forte accumulation des bois en avril-mai, qui correspond
certainement à l'arrivée des hardes dans la région au cours de leurs migrations
de printemps. Ensuite les bois se font rares, mais les dents sont en nombre de
juin à février, avec un maximum en octobre-novembre, période du rut. De sep
tembre à décembre, les bois réapparaissent, avec un maximum en octobre-
novembre. Autrement dit, écrit M. Bouchud, après la mise bas, les troupeaux
quittent la région de Roc-en-Pail dont ils ne s'écartent guère, puisque l'homme
continue à chasser facilement son gibier favori. Les rennes reviennent avec
l'automne, comme en témoigne l'abondance des bois et des dents, puis, avec
les grands froids de décembre, les troupeaux se déplacent vers le sud, à l'exception
de quelques hardes. Le même auteur pense que la forte densité de répartition
dentaire sur les mois d'automne et au début de l'hiver donne à penser que les
moustériens, préfigurant en cela les Eskimos actuels, faisaient des réserves de
viande pour la mauvaise saison, ce qui rendrait compte de la carence de l'abattage
en février-mars. Ainsi s'expliquerait l'absence apparente de l'homme et du gibier
au cours de ces deux mois d'hiver. Dans le Solutréen de Badegoule (Dordogne),
l'abondance des bois et des mandibules en mai-juin s'explique, si l'on admet
l'abattage systématique des jeunes par les chasseurs. Le minimum de juillet-
août correspond à l'éloignement estival du troupeau après la mise bas. Son retour,
au moment du rut, se marque par un fort accroissement des pourcentages de bois
et de mandibules. L'automne et l'hiver font éloigner le troupeau, avec un retour
temporaire en février-mars. Dans le Paléolithique supérieur de La Madeleine
(Dordogne), la répartition mensuelle des dents suggère la présence permanente
de l'homme et du renne, résultats confirmés par l'étude radiographique des bois.
Pour le Magdalénien IV (fig. 1 .A, n° 2), le sommet de février-mars dénonce la
présence de hardes dans la région, tandis que la mise bas s'effectuait à quelque
distance, comme l'indique le second sommet de mai-juin, moins prononcé que
le précédent. Dans le Magdalénien V (n° 3), les tribulations ont changé de sens.
Les rennes sont présents à La Madeleine pour le rut, alors qu'ils s'en éloignaient
aux âges précédents. On les retrouve au printemps, mais ils paraissent s'éloigner
de la station au début de l'été.
Aucun document ne nous autorise à rapporter au Paléolithique une quel
conque tentative d'élevage, mais l'étude des fossiles a fait penser à une antériorité
de l'élevage sur l'agriculture x, dans les plus anciens niveaux du Néolithique
méditerranéen. L'âge des animaux abattus, déduit de l'étude des dents et des os,
permet de distinguer une courbe d'élevage d'un tableau de chasse. Ainsi les quatre
niveaux archéologiques de Roucadour (Lot) — deux niveaux chasséens (Néoli
thique), un niveau du Néolithique final, un niveau Chalcolithique — renferment
à la fois un bœuf de grande taille (Bos t. primigenius) et un petit bœuf (Bos t.
brachyceros). Les courbes de fréquence du petit bœuf montrent une nette majorité
des individus de quatre à huit ans, alors que celle du grand bœuf marque une
1. P. DUCOS, « Application de quelques données de la biologie des bœufs domestiques à
l'étude historique de leur domestication », Zeitschrift fur Tierzuchtung und Zuchtungsbiologie.
Hambourg, Bd. 76 H.I., nov. 1961, pp. 24-30.
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Fig. 1.
A. Histogrammes mensuels. 1 : Roc-en-Pail (Maine-et-Loire). 2 : Magdalénien IV de La Madel
eine (Dordogne). 3 : Magdalénien V (d'après J. BOUCHUD).
B. Néolithique de Roucadour (Lot). 1 : Bos t. brachyceros (courbe d'élevage). 2 : Bos t. pri-
migenius (courbe de chasse), (d'après P. DUCOS).
C. Gisement de Châteauneuf-lez-Martigues (Bouches-du-Rhône). Élevage du mouton (d'après
P. DUCOS).
D. Ibid, b : bos taurus; с : cervus elaphus; s : sus, scrofa (sanglier); о : ovis aries palustris.
1 : Tardenoisien. 2 : Cardial ancien. 3 : Néolithique. 4 : Bronze ancien. 5 : Bronze moyen
(d'après P. DUCOS).
729 OUTILLAGE (carbone 14)
nette abondance des jeunes (fig. 1.B). La courbe du grand bœuf est une courbe
de chasse, celle du petit bœuf, une courbe d'élevage, l'éleveur choisissant au sein
de son troupeau l'animal à abattre, sans impécuniosité. Dans les niveaux de
Châteauneuf-lez-Martigues (Bouches-du-Rhône) \ qui vont du Mésolithique
au bronze moyen, le mouton, à partir du Mésolithique, l'emporte de plus en plus
dans l'alimentation et prend la place occupée par le lapin au Mésolithique. Alors
qu'au Mésolithique les jeunes (de 0 à 2 ans) et les vieux (plus de deux ans)
sont en proportions égales, au Néolithique, les vieux sont plus nombreux; les
proportions s'inversent au bronze. Jusqu'au Chalcolithique, la forte proportion
des individus âgés pouvait traduire un élevage rudimentaire, soucieux avant
tout de la multiplication du cheptel; au Bronze, les habitudes alimentaires sont
plus proches des nôtres.
Rappelons que le mouton est connu à ZawirChemi (Irak) en — 8000, ou
avant. Vers — 7000, le site de Jarmo a révélé du chien, de la chèvre et probable
ment du mouton. Le porc est élevé en Kurdistan vers — 6500. En Grèce, un
Néolithique à céramique associe au mouton, la chèvre, le chien et le porc. Nous
avons vu que le mouton était présent dans le Tardenoisien de Châteauneuf-lez-
Martigues. C'est vers le septième millénaire qu'on a cru déceler un élevage
rudimentaire du mouton à la baume de Montclus (gorges de la Cèze. Gard.
Fouilles de M. Escalon de Fonton). À Roucadour (Lot) 3, il semble que le premier
élevage se soit adressé au porc ou au sanglier, et non aux ovins. Mais on a écrit
qu'en Bretagne (Téviec, Hoedic, La Torche), où le mouton n'est pas considéré
comme indigène, son élevage a pu débuter avant l'apparition de la poterie.
Il en serait de même en Dordogne, à Rouffignac, entre — 5500 et — 3300, où
le mouton s'associe à la chèvre, au bœuf et au chien *. On a peut-être conclu
hâtivement sur les origines de cet élevage. A Châteauneuf-lez-Martigues, la
faune du Cardial révèle une abondance de jeunes et de fœtus : or l'abattage des
mères pleines est plutôt un fait de chasse que d'élevage. D'ailleurs, l'ovis trouvé
dans l'Azilien de l'abri Pages à Rocamadour, était à coup sûr un animal sauvage.
En fait ovis aries vivait à l'état sauvage depuis le deuxième interglaciaire jusqu'au
Mésolithique. Un fossile isolé n'est donc pas significatif.
Dans leur sécheresse, les histogrammes ne laissent rien paraître des remous
de la vie pastorale, et, particulièrement, des modalités de la transhumance ou
du nomadisme pastoral. Beaucoup ont cherché dans le Néolithique l'origine de la
1. P. DUCOS, « Le gisement de Châteauneuf-lez-Martigues (Bouches-du-Rhône). Les
mammifères et les problèmes de domestication », Bull, du Musée d'anthrop. préhist. de Monaco,
1958, pp. 119-133.
2. Les problèmes de la domestication ont inspiré les travaux du Symposium international 1 961
de Kiel, consacré à la et à la préhistoire des animaux domestiques. Les communic
ations ont paru dans les numéros de 1961 et 1962 (Band 76, Heft 1, Heft 2/3; Band 77, Heft 1,
Heft 2) de la revue Zeitschrift fur Tierzuchtung und Zuchtungsbiologie, Hambourg, Éd. Parey.
Cette revue peut être consultée à la Bibliothèque de l'École nationale d'Alfort.
L'Université de Cologne prépare la publication d'un gros ouvrage sur le Néolithique européen,
sous la direction du docteur Schwabedissen, dont il sera rendu compte dans cette revue. Y
prendront place huit articles sur la domestication.
3. A. NIEDERLANDER, R. LACAM, J. ARNAL, « Le gisement néolithique de Roucadour
(Thémines, Lot) », 3e suppl. à Gallia-Préhistoire, C.N.R.S. et P.U.F., 1966, 206 p.
4. I. ROUX et A. LEROI-GOURHAN, « Les défrichements de la période atlantique », Bu/'L
Soc. Préhist. fr., Paris, 1964, 2, pp. 309-31 5.
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