Pour une Histoire rurale de l'Afrique du Nord - article ; n°3 ; vol.12, pg 455-466

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1957 - Volume 12 - Numéro 3 - Pages 455-466
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1957
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Jean Poncet
Jean Despois
Pour une Histoire rurale de l'Afrique du Nord
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 12e année, N. 3, 1957. pp. 455-466.
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Poncet Jean, Despois Jean. Pour une Histoire rurale de l'Afrique du Nord. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 12e
année, N. 3, 1957. pp. 455-466.
doi : 10.3406/ahess.1957.2659
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1957_num_12_3_2659DÉBATS ET COMBATS
Pour une Histoire rurale
de l'Afrique du Nord
1. — A propos des cultures en terrasses.
M. Jean Desfois, dans un récent numéro de cette revue, a traité du
problème que poserait l'absence de cultures sèches en terrasses dans les
campagnes du Nord maghrébin. Il conclut : « Si vraiment la culture
sèche en terrasses n'a jamais été pratiquée dans les campagnes du Nord
maghrébin, même dans les pays kabyles, si vraiment cette technique
d'aménagement des pentes, si connue et si traditionnelle dans les pénin
sules méditerranéennes et dans le Proche-Orient, a toujours été ignorée
des riverains de l'Afrique du Nord, ce n'est pas seulement que ceux-ci
n'en ont pas senti la nécessité... c'est aussi qu'une cause commune au
Nord et à l'Est n'a pas agi au Sud de la Méditerranée. On ne voit pas que
cette cause puisse être d'ordre géographique. C'est donc aux spécialistes
de l'Antiquité méditerranéenne et de la protohistoire, qui ne semblent
pas s'être souciés de l'origine des champs en terrasses, de résoudre, si
possible, le problème soulevé à propos de l'Afrique du Nord. 1 »
II ne nous semble pas que le problème, ainsi formulé, soit correctement
posé et voudrions faire quelques remarques à ce propos, qui per
mettent peut-être, sinon de lui apporter une réponse, du moins de l'aborder
plus facilement.
Il est exact que les terrasses de culture, qui servent non seulement à
retenir les eaux et à empêcher leur ruissellement trop rapide, — même
en cas de cultures « sèches » — , mais aussi à fixer les terres arables sur les
pentes, ne sont pas liées à un seul type de culture. Mais il faut tout de
suite préciser un point essentiel : l'édification de véritables terrasses ne
peut se concevoir que dans le cadre d'une agriculture au moins à demi
intensive, obtenant des rendements assez élevés pour justifier une telle
somme de travail, fournie par une population suffisamment dense. La
1. Annales, janvier-mars 1956, p. 42-50 : « La culture en terrasses en Afrique du
Nord ».
455 ANNALES
vigne et l'arbre fruitier, le mais et la pomme de terre, le riz ou le blé,
mais un blé sarclé et soigné donnant des récoltes supérieures à celles des
djebels nord-africains, autant de cultures qui fournissent des rendements
assez abondants pour nourrir les travailleurs ayant édifié et entretenu de
vastes réseaux de terrasses au flanc des montagnes et des vallées
méditerranéennes, extrême-orientales, hindoues ou sud-américaines.
M. J. Despois a parfaitement raison de souligner que de telles pratiques
supposent une pression démographique, mais également une organisation
sociale assez forte... L'abandon des travaux de retenue des eaux et des
sols sur les pentes, à la suite de guerres, de migration ou de dépeuplement,
mais aussi par suite de transformations dans les structures économiques
et les conditions de production, peut avoir pour conséquence la destruc
tion partielle ou même définitive, sous des climats particulièrement agress
ifs, des terrasses les plus anciennes et, avec elles, des sols modifiée par
l'homme.
Sur ces deux points, qui en réalité ne sont que les deux aspects d'une
même réalité, — action des facteurs économiques et démographiques,
d'une part ; évolution historique des réseaux de terrasses, d'autre part — ,
il convient, selon nous, d'insister tout particulièrement, car c'est là une
première clé du problème des cultures en terrasses en Afrique du Nord.
La terrasse associée à l'irrigation, telle que nous la retrouvons encore
parfois en Tunisie, quoique bien dégradée — Matmata, meškat sahéliennes,
jardins irrigués de certaines décheras (Zaghouan, Le Kef, Téboursouk,
La Kessera...) — est évidemment le degré ultime, le plus perfectionné, de
la culture en terrasses. Elle a survécu localement parce qu'elle se trouvait
à proximité de noyaux sédentaires et denses de population, auxquels
elle permettait de tirer parti au maximum de ressources en eau et en terre
relativement abondantes, au milieu de vastes espaces desséchés. Plus on
va vers le Sud, plus on a l'impression que les hommes ont traditionnell
ement lié leur habitat à cette pratique de la terrasse irriguée, comme à
celle de Pirrigatior, toutes les fois où cela devenait possible : le resserrdes activités agricoles sur des aires à la fois peu étendues, travaillées,
défendues et utilisées au maximum, s'explique par des raisons multiples.
En bien des pointe, au demeurant, on assiste à un recul considérable de
la culture en terrasses, sinon à sa disparition complète, par rapport à
l'Antiquité. Tout cela ne rend en rien plus « curieuse » ou plus difficile à
comprendre l'apparente inexistence des « terrasses » de culture sèche.
La seule chose qui soit exceptionnelle, à cet égard, ce n'est pas la
pratique des terrasses de culture, mais la conservation de cette pratique
et de la terrasse elle-même, jadis abondante sous toutes ses formes, y
compris sous les diverses formes de transition brièvement évoquées par
J. Despois. Le problème n'est donc pas d'expliquer pourquoi la culture
« sèche » en terrasses aurait été ignorée ou inexistante, même chez les
Kabyles, ces agriculteurs soigneux qui cultivent de fortes pentes et ne
456 EN AFRIQUE DU NORD
savent pas les défendre contre l'érosion, mais de suivre révolution his
torique et économique d'activités culturales ayant abouti à l'abandon
ou à l'ignorance, mais aussi à l'impossibilité actuelle de ces méthodes.
Les cultures en terrasses ont été répandues autrefois dans de nom
breux massifs tunisiens du Centre et de la Dorsale. La photographie
aérienne en atteste la présence près de Gafsa, de Fériana-Sbéitla-Kasse-
rine, à l'Ouest de Kairouan, etc. Les ingénieurs hydrologues et pédologues
ont à maintes reprises relevé les traces et signalé l'importance des restes
de terrasses construites avec murettes de soutènement (cf. dès 1906
une étude détaillée du bassin de l'oued Merguellil : Ousselat, Pichon, etc.),
et les travaux consacrés au plateau de Kasserine, au djebel Chambi, au
djebel Mrhila 1... Sans doute s'agissait-il aussi bien de retenir le ruissell
ement ou d'équiper des cônes de déjection d'oueds que d'entretenir des
plantations ou des cultures sèches, mais on ne voit pas comment il pourr
ait y avoir des pentes aménagées en terrasses sans que les cultures bénéf
icient, dans une certaine mesure, de rétention d'eau : la culture sèche en
terrasses ne diffère de la culture irriguée que par des disponibilités hydraul
iques moins importantes et surtout moins régulières, liées à la pluvio
métrie et non à des sources permanentes. La localisation des découvertes
de ce genre faites en Tunisie permet-elle donc de conclure à l'inexistence
de pratiques culturales en gradins ou même en terrasses dans le Tell ?
Il faut y regarder de plus près. Les massifs montagneux du Centre et de
la Dorsale, ceux du Sud également, ont servi de refuge et apparaissent,
jusqu'à une époque parfois toute récente, comme les témoins d'une vie
groupée et indépendante : montagnards du Djebel Ousselat, dispersés
au XVIIIe siècle seulement, Djebalia de Gafsa, étudiés par Bardin, popul
ations des Matmata... mais aussi, plus au Nord, habitants de l'ancien
« cercle des Hamadas » (gens de La Kessera par exemple), occupante de
l'ancienne «Table de Jugurtha», au-dessus de l'actuel Kalaat-ee-Senam,etc.
Ces groupes, qui n'ont perdu leur cohésion et leur originalité qu'à des
dates relativement proches, étaient aussi ceux qui avaient gardé les
traditions culturales et hydrauliques les plus soignées, du fait qu'ils
offraient plus de résistance à la dispersion et à la destruction,
vivaient dans un circuit plus fermé et plus conservateur. Terrasses,
grandes citernes, gradins de culture étages, jardins irrigués, tout cela se
retrouve en général dans leur voisinage plus facilement qu'ailleurs, parce
que l'abandon a été plus récent.
Les « formes de transition » vers la terrasse véritable ne sont pas non
plus sans intérêt et ne prouvent surtout pas que celle-ci restât inconnue
des anciens agriculteurs du Tell. Les « rideaux » plus ou moins aménagés
et renforcés, et coïncidant avec des lignes d'épierrement, non seulement
1. Archives du Bureau d'Inventaire des Ressources hydrauliques (Ministère des
T.P., Tunis).
457 ANNALES
au bas des pentes, mais sur les flancs et jusqu'au sommet des hauteurs
telliennes, constituent au contraire les divers degrés de cette pratique des
terrasses de culture « sèche », qui était si peu ignorée qu'on la retrouve
ainsi sous toutes ses formes possibles (cf. couverture photographique
aérienne de la Tunisie réalisée par FI.G.N., feuilles de Kasserine, Medjez-
el-Bab, Oudna, Grombalia, etc.). Et comment ne pas noter que si les traces
d'aménagement ancien des sols, en Tunisie, ont pu subsister parfois sous
la broussaille des djebels les moins cultivés, elles ont disparu d'une
façon d'autant plus complète et plus générale que l'agriculture moderne
et l'érosion, souvent associées, ont plus vigoureusement agi x ?
Les pratiques de culture en terrasses n'ont peut-être jamais atteint
le plus haut degré de perfectionnement dans les régions du Tell, vouées
de longue date à la culture sèche des céréales et au pâturage par une
évolution économique et sociale dont les causes historiques seraient trop
longues à analyser ici. Encore faut-il être sûr que, dans la plupart des
cas, les lignes d'épierrement qui suivent souvent les anciennes limites
cadastrales n'ont pas suffi, durant des siècles, consolidées par des plan
tations, des tabias à la mode sahélienne, à remplacer, de façon courante
et économique, de véritables murettes de soutènement comparables à
celles qu'ont entretenues ailleurs les vignerons et les jardiniers méditer
ranéens. Il existe par exemple au sommet du Dyr du Kef de vraies ter
rasses portées par de tels alignements pierreux, sans qu'on puisse parler
au sens propre de murs construits. Nous avons noté la présence d'align
ements pierreux perpendiculaires aux pentes, et étrangers aux formations
rocheuses sous-jacentes, au flanc de hauteurs dominant les environs de
Medjez. M. Tixeront écrit dans une communication sur les « conditions
historiques de l'érosion en Tunisie » 2 et parlant de sols à croûte de la
région de Medjez-el-Bab : « La cadastration traverse en ligne droite un
pays de collines assez accidentées ; la terre rouge a glissé vers l'aval, où
elle a maintenant une épaisseur de l'ordre de 1 m, alors qu'elle laisse
presque à découvert à l'amont la croûte blanche... », ce qui montre l'effet
de pratiques culturales respectant, avec les courbes de niveau, les an
ciennes limites d'épierrement ou de cadastration, appelées par le même
technicien « rebords de terrasses ».
Pour que l'agriculteur, quel qu'il soit, passe à la confection de véri
tables murs de soutènement et de retenue, en dehors des zones irrigables
ou submergeables par les crues des oueds et par les eaux de ruissellement,
plus ou moins canalisées, il faut évidemment que soit réalisé tout un
ensemble de conditions économiques, démographiques et sociales, qui
semble bien avoir disparu depuis de longs siècles, dans la majeure partie
du Tell tunisien au moins. La réponse à la question posée n'est donc ni
1. Cf. notre note « Vestiges de cadastration antique et histoire des sols en Tunis
ie », in Cahiers de Tunisie, n° 3-4, 1953 (Institut des Hautes Etudes, Tunis).
2. Juin 1951, au Congrès de l'U.G.G.L, Bruxelles.
458 EN AFRIQUE DU NORD
une réponse purement technique, ni une réponse purement géographique
ou, à plus forte raison, ethnique. Mais elle ne relève pas davantage des
spécialistes de l'Antiquité ou de la protohistoire, en ce sens qu'il nous
suffit de considérer et l'évolution récente de la vie économique et l'his
toire tunisienne au cours des siècles derniers pour comprendre que, dans
les conditions de sol et de climat qui sont celles de ce pays, la culture en
terrasses, qui a certainement été très largement connue et pratiquée sous
des formes plus ou moins perfectionnées, jadis, en Tunisie, a cessé d'être
possible.
Seuls, les secteurs irrigables ou inondables permettent d'obtenir des
rendements suffisants pour qu'il soit avantageux d'y réaliser ou d'y entre
tenir des terrasses vraiment construites. Dans les régions sèches et acci
dentées, ces pratiques peuvent même devenir localement des nécessités
(comme aux Matmata ou dans le Sud de l'Aurès). Mais le jeu n'en vaut
plus la chandelle lorsqu'il s'agit de faire des terrasses sur des pentes qui
sont défrichées à la hâte et doivent immédiatement fournir le grain
vivrier. Problèmes de rendements, de rentabilité immédiate qui ne se
posent ni dans les mêmes termes qu'autrefois, ni dans le même cadre
géographique. La concurrence d'une économie moderne et d'une écono
mie traditionnelle très dégradée, les changements survenus dans les sols
et la végétation, au cours des siècles d'abandon ou de rétrogradation des
cultures et des formes sociales anciennes, autant d'éléments qui nous
aident à concevoir le problème dans ses termes réels. Le développement
contemporain de l'érosion et les mauvaises conditions de culture existant
même dans les régions les plus peuplées du Tell septentrional ne sigDifient
pas davantage que les populations riveraines de l'Afrique du Nord aient
toujours ignoré les terrasses de culture sèche. Celles-ci ne sont d'ailleurs
nullement une solution passe-partout : en Kroumirie, le problème est de
drainer bien plus que de retenir les eaux, et l'édification maladroite de
terrasses ou de banquettes entraîne des infiltrations excessives, suivies
de décollements et de glissements de masse. Dans les régions de Bizerte
ou des Mogods, il n'y avait pas d'érosion, aussi longtemps que les sommets
et les pentes dominantes demeuraient fixées par une végétation abondante.
Si la mise en culture des pentes s'est faite sans précautions suffisantes,
c'est que la pression des besoins produite à un rythme et dans des
conditions matérielles inconnus autrefois. En Algérie J. Pouquet cite
ces anciens villageois des monts du Tessala (région de Kalaa-Beni Chou-
gran) qui, poussés par des besoins impérieux et confinés sur des espaces
trop restreints par suite de la diminution de leurs terrains de parcours,
ne peuvent plus ni laisser reposer leurs sols autrefois cultivés en «jardins
suspendus », ni remonter au sommet des pentes les limons entraînés par
les oueds, comme ils le faisaient jadis.
Evolution récente, sans doute, mais qui permet de mieux saisir tout
le problème. Que dans un passé plus ou moins lointain, les populations
459 ANNALES
du Nord maghrébin aient connu et pratiqué couramment diverses formes
de culture en terrasses, irriguées ou non, cela paraît difficile à contester,
même pour les régions situées au Nord de la Dorsale, en Tunisie, où
abondent les restes de limites cadastrales, de «rideaux» d'épierrement et
de labour, autrefois beaucoup mieux entretenue certainement, et qui
jouaient à grande échelle un rôle très important dans la rétention des
eaux et des sols sur les pentes. Le maintien et le perfectionnement des
terrasses de culture, comme nous les voyons ailleurs, dépendent de
l'existence de populations nombreuses et de cultures assez riches, telles
que vigne, plantes sarclées et jardinées, vergers ou olivettes, toutes acti
vités limitées en Afrique septentrionale, depuis bien des siècles, à de rares
secteurs villageois ou sédentaires. Ce qui reste à étudier, ce sont les
rythmes historiques, économiques et démographiques expliquant le recul
ou la disparition des terrasses anciennes, aussi bien que des travaux d'hy
draulique — dépeuplement dû aux guerres, aux invasions, aux grandes
épidémies ; ruine des activités urbaines, artisanales et industrielles ;
contrastes excessifs provoqués par une évolution moderne de l'agriculture,
sans qu'il y ait eu reprise de l'équipement ni travaux visant à retenir les
eaux et les sols, en dehors de zones bien déterminées. Il existe certes des
conditions pédologiques et climatiques propres aux pays d'Afrique du
Nord et rendant difficile la remise en valeur de nombreuses pentes où
les sols primitifs ont été largement détruits par l'érosion, elle-même consé
cutive à l'abandon des anciennes pratiques culturales ou à leur oubli.
Mais on ne saurait affirmer qu'au Sud de la Méditerranée, dans les pays
du Nord maghrébin, il n'y ait jamais eu ni cultures en terrasses, ni équ
ipement ou aménagement des pentes.
Jean Poncet.
(Attaché de Recherches au C.N.R.S., Tunis.)
2. — L9 « Atlas des Centuriations romaines de
Tunisie ». Une question de méthode.
Les historiens, les archéologues et quelques géographes ont suivi avec le
plus grand intérêt l'apparition progressive, par l'extension des photo
graphies aériennes, des vestiges, encore fortement imprimés sur le sol
tunisien, du cadastre romain, de ces centuriations de la fin du second
siècle avant J.-C. au premier siècle après J.-C, qui ont couvert une bonne
partie du pays d'un quadrillage rigoureusement géométrique de carrés
460 EN AFRIQUE DU NORD
de 710, mètres de côté1. Deux études récemment publiées dans cette
revue par MM. Caillemer et Chevallier 2 ont tenté de faire le point de
recherches qui ont fortement progressé avec l'aide des techniciens de
l'Institut Géographique National. L'Atlas qui en est l'illustration 3 met
à la disposition du public, sur un grand nombre de cartes à l'échelle
1 /50 000e, les résultats des patients relevés faits à la suite de l'analyse
attentive de la couverture photographique aérienne. Tracées en surcharge
à l'encre violette, les lignes révélées par la photographie reproduisent,
en même temps que tous les vestiges de ruines, l'extraordinaire géométrie
de trois cadastres. Ces lignes avaient autrefois été renforcées par les sen
tiers et les pistes et surtout par l'épierrage des champs. Examinons cet
Atlas et reprenons le premier article, celui de MM. Caillemer et
Chevallier qui leur sert de commentaire.
Géographe et connaissant bien les pays couverts par les centuriations,
je n'aurai pas l'imprudence de me risquer sur le terrain propre des archéo
logues et des historiens de l'Antiquité ; mais je crois nécessaire d'insister
sur quelques remarques d'ordre géographique et surtout méthodologique.
Il est fort intéressant pour un géographe soucieux de structure
agraire de voir parfois transparaître, sous la limite actuelle des champs,
des jardins ou des olivettes et sous la rigidité et l'orientation de certains
tronçons de pistes, des directions données par un cadastre près de deux
fois millénaire. Je l'ai dit dès 1940 et je n'étais pas le premier4, pour les
plaines de la Tunisie orientale. MM. Caillemer et Chevallier ont fait de
leur côté des remarques semblables 5. Les feuilles La Marsa et La Chebba
sont particulièrement démonstratives : la première, de la permanence des
pistes et, la seconde, de la conservation des limites d'olivettes.
П est aisé de remarquer d'autre part que les traces des antiques cen
turiations se sont d'autant mieux conservées que les sols étaient caillou
teux et qu'ils n'ont plus été travaillés depuis des siècles que par l'araire
de bois des populations indigènes. Au contraire, dans les régions argileuses
telles que le plateau d'El Djem (feuilles Kerker, Djemmal et El Djem),
dans les terres meubles profondément labourées et retournées par les
charrues modernes, sur les pentes qui ont été la proie de l'érosion et dans
les dépressions sujettes à l'alluvionnement ou à l'accumulation éolienne,
1. Ch. Saumagne, Les vestiges ďune centuriation romaine à VEst ďEl Djem (С. г. de
l'Acad. des Inscr. et B. Lettres, 1929, p. 307-313) et La photographie aérienne au service
de Varchéologie (Ibid. 1952, p. 289-301).
2. A. Caillemer et R. Chevallier, « Les centuriations de 1' Africa vêtus », Annales,
1954, p. 433-460 ; reprend et développe la communication plus prudente de M. Caill
emer au Congrès des Sociétés savantes d'Alger en 1954. — R. Chevallier et A. Cail
lemer, « Les Centuriations romaines de Tunisie » (Ibid., 1957, n° 2, p. 275).
3. Institut géographique national, Atlas des centuriations romaines de Tunisie,
Paris, 1954, 44 feuilles (Préface de A. Piganiol).
4. J. Despois, La Tunisie orientale. Sahel et Basse steppe. Paris, 1940, 2e éd. 1955.
Je n'avais pu, pour cette 2e édition, utiliser l'article des Annales de 1954.
5. Annales, 1954, p. 458.
461 ANNALES
les restes des antiques cadastres ont été plus ou moins complètement
effacés 1. On ne saurait conclure de l'absence actuelle de toute trace à
l'inexistence de centuriation.
Par contre les vestiges de cadastre, comme les ruines d'agglomérations
pour la plupart signalées par V Atlas archéologique de Tunisie, permettent
de voir que l'alluvionnement de la plaine de Mateur aurait gagné 3 à
4 km sur la garâa (marais) Ichkeul, que les lagunes littorales dites lac de
Tunis et Sebkah er Riana se sont assez peu comblées depuis l'Antiquité,
que l'oued Boul (feuille Enfidaville) a certainement beaucoup alluvionné
et que la région dunaire de l'extrémité de la presqu'île du cap Bon a dû
relativement peu changer. J'avoue par contre mon étonnement de voir
des traces de vestiges antiques dans la Sebkha en Nahla, lagune en voie
de comblement au Sud de l'embouchure de la Medjerda, ou encore en
bordure des salines de Soliman que gagne l'envasement.
Je n'insisterai pas sur certaines erreurs faciles à corriger : Aphro-
disium pour Pheradi Majus, Ruspe qui n'est pas à sa place. Mais les auteurs
de Y Atlas des centuriations romaines ont grand tort d'accepter sans bénéf
ice d'inventaire les données du médiocre Atlas archéologique de Tunisie
qui baptise romaines et étiquette R.R. à peu près toutes les ruines, même
lorsque aucune preuve ne permet d'en déceler l'origine. Les ruines non
mentionnées sur V Atlas archéologique mais seulement révélées par la pho
tographie aérienne sont signalées par les auteurs de V Atlas des centuria
tions de la même encre et du même signe, tout comme si elles étaient, elles
aussi, d'époque romaine.
Or la Tunisie, et ses plaines orientales en particulier, ont connu entre
le VIIIe et le IXe siècle, lors de la première époque arabe, une grande acti
vité agricole, villageoise et urbaine 2 qui ne peut pas, d'autant plus qu'elle
est postérieure, n'avoir pas laissé de traces. Les travaux hydrauliques de
la Steppe et du Sahel, étudiés avec tant de soins par M. Solignac et attri
bués sans discussion possible à cette période musulmane 3, sont considérés
comme romains par les deux Atlas. Les géographes arabes du moyen âge
nous signalent et nous décrivent de nombreuses agglomérations qu'il
n'est pas possible de considérer toujours comme les héritières de centres
antiques et dont plusieurs peuvent être situées sur le terrain et sur la carte.
Que dirait-on si l'enquête archéologique de Tunisie avait d'abord été
faite par des orientalistes et si tous les vestiges anonymes non typique
ment romains avaient été attribués à l'époque arabe ?
1. J. Poncet, « Vestiges de cadastration antique et histoire des sols en Tunisie »,
Les Cahiers de Tunisie, Tunis, I, 1953, p. 323-329, et Buthaud, « Cadastre tunisien
et problèmes de vie rurale », I.B.L.A., XIV, p. 179.
2. Contentons-nous de renvoyer au tome II de YHistoire de V Afrique du Nord de
Ch.-A. Julien, 2e éd. revue par R. Le Tourneau, et à sa bibliographie qui donne les
sources. Ajouter : H. H. Abdulwahab, Villes arabes disparues, Mél. W. Marçais,
1950, p. 1-10, et J. Despois, Sahel et Basse steppe.
3. M. Solignac, Recherches sur les installations hydrauliques de Kairouan et des
steppes tunisiennes du VIIe au XIe siècle, Alger, Institut d'Etudes orientales, 1953.
462 AFRIQUE DU NORD EN
En adoptant telles quelles les données de Y Atlas archéologique, en
considérant a priori non seulement que toutes les ruines sont d'époque
antique mais encore que toutes les limites à forme géométrique ou non,
révélées par les photographies aériennes, appartiennent à l'Antiquité,
les auteurs des articles incriminés et de l'atlas ont commis une grave
faute de méthode, la même qui pèse lourdement sur certains chapitres
du beau livre souvent cité du colonel Baradez sur le Fossatum Africae.
Qu'on relise la page 450 du premier article : tout le développement et
toute la démonstration sous-entendent que l'ensemble donné par la pho
tographie aérienne est antique, malgré les précautions oratoires prises
deux pages plus loin ; de même la deuxième étude.
Reprenons les données de cet atlas qui est un magnifique instrument
de travail. Laissons de côté les ruines d'agglomérations et d'habitations
et considérons seulement les limites et les murettes révélées par la pho
tographie aérienne et souvent peu perceptibles au sol. Que distinguons-
nous ?
D'abord, — et c'est là que réside le grand intérêt de l'atlas, — les
restes de trois centuriations indubitablement antiques d'après les textes
et les travaux des historiens. Us sont aisément reconnaissables à leur
impeccable géométrie, à leur réseau de carrés de 710 mètres de côté divisés
en lots de 2 à 20 hectares. Cette grille rigide a été imposée à une nature
qui ne s'y prêtait pas toujours bien avec son relief de collines ou de mon»
tagnes. Nous la voyons, admirablement conservée avec ses subdivisions,
sur la feuille Sidi bou Ali où se fait le raccord entre les centuriations du
Nord et du Centre, sur une partie de la feuille La Chebba (mais sur une
partie seulement, celle que reproduit le prospectus), ou encore sur la feuille
Djebeniana où s'opère la jonction des centuriations du Centre et du Sud.
Le quadrillage se surimpose curieusement à des reliefs accidentés, comme
à ce djebel Rihane (feuille Bou Arada) où l'on est troublé de constater
sa merveilleuse conservation dans un massif de 500 à 700 mètres d'alt
itude qui est fortement découpé par des vallons aux versants assez raides
et, aujourd'hui comme sans doute autrefois, entièrement couverts de
forêts l. Les feuilles Medjez el Bab (au Centre et à l'Est), Grombalia et
Enfidaville (partie Est) montrent aussi, de la part du cadastre antique,
une étonnante indifférence au relief.
A côté des traces de ces réseaux géométriques dont l'origine romaine
n'est pas douteuse, l'atlas porte les vestiges de structures agraires variées
et plus souples, moins indifférentes au relief bien que ne lui étant pas
toujours strictement adaptées. On voit ainsi apparaître des réseaux
aberrants, tantôt localement et sur de faibles surfaces comme sur les
feuilles Tazograne (à l'Ouest), Tunis (Nord-Ouest et Sud de La Moham-
media), Oued Zerga (au Centre), Medjez el Bab (à l'Ouest de la ville)
1. Annales, 1954, p. 446 et n. 4.
463

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