Pour une intégration des méthodes en psychologie : approches expérimentale, psycho-génétique et différentielle - article ; n°2 ; vol.84, pg 227-250

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L'année psychologique - Année 1984 - Volume 84 - Numéro 2 - Pages 227-250
Résumé
Cet article porte sur quelques-unes des raisons épistémologiques et méthodologiques qui motivent une tendance récente au rapprochement de trois démarches traditionnellement opposées en psychologie, à savoir la psychologie expérimentale, la psychologie différentielle et la psychologie génétique. Il examine d'abord les limites inhérentes à chacune de ces approches prise isolément, puis mentionne quelques-uns des motifs pour lesquels une psychologie qui se veut constructiviste doit nécessairement les intégrer. Les principes méthodologiques sous-jacents à la Théorie des Opérateurs constructifs de Pascual-Leone sont ensuite brièvement résumés, à titre d'illustration d'une démarche intégrant les trois approches.
Mots clefs : psychologie expérimentale, psychologie génétique, épistémologie scientifique, méthodologie, constructivisme.
Summary : Towards an integration of approaches in psychology : experimental, decelopmental and differential.
A recent tendency in psychology is observed, which consists in bringing together three approaches that were traditionally opposed : experimental psychology, differential psychology or psychometrics and developmental psychology. Epistemological and methodological grounds for such a tendency are examined. The paper focuses on the limits of each approach in turn. Epistemological and methodological reasons for which a constructivist theory should necessarily integrale these approaches are then proposed. Finally, a brief overview of the methodological principles underlying Pascual-Leone's Theory of Constructive Operators is presented, as an illustration of a methodology combining the three approaches.
Key-words : experimental psychology, developmental psychology, scien-tific epistemology, methodology, constructivism.
24 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1984
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Anik de Ribaupierre
J. Pascual-Leone
Pour une intégration des méthodes en psychologie : approches
expérimentale, psycho-génétique et différentielle
In: L'année psychologique. 1984 vol. 84, n°2. pp. 227-250.
Résumé
Cet article porte sur quelques-unes des raisons épistémologiques et méthodologiques qui motivent une tendance récente au
rapprochement de trois démarches traditionnellement opposées en psychologie, à savoir la psychologie expérimentale, la
psychologie différentielle et la psychologie génétique. Il examine d'abord les limites inhérentes à chacune de ces approches prise
isolément, puis mentionne quelques-uns des motifs pour lesquels une psychologie qui se veut constructiviste doit
nécessairement les intégrer. Les principes méthodologiques sous-jacents à la Théorie des Opérateurs constructifs de Pascual-
Leone sont ensuite brièvement résumés, à titre d'illustration d'une démarche intégrant les trois approches.
Mots clefs : psychologie expérimentale, psychologie génétique, épistémologie scientifique, méthodologie, constructivisme.
Abstract
Summary : Towards an integration of approaches in psychology : experimental, decelopmental and differential.
A recent tendency in psychology is observed, which consists in bringing together three approaches that were traditionally
opposed : experimental psychology, differential psychology or psychometrics and developmental psychology. Epistemological
and methodological grounds for such a tendency are examined. The paper focuses on the limits of each approach in turn.
Epistemological and methodological reasons for which a constructivist theory should necessarily integrale these approaches are
then proposed. Finally, a brief overview of the methodological principles underlying Pascual-Leone's Theory of Constructive
Operators is presented, as an illustration of a methodology combining the three approaches.
Key-words : experimental psychology, developmental psychology, scien-tific epistemology, methodology, constructivism.
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de Ribaupierre Anik, Pascual-Leone J. Pour une intégration des méthodes en psychologie : approches expérimentale, psycho-
génétique et différentielle. In: L'année psychologique. 1984 vol. 84, n°2. pp. 227-250.
doi : 10.3406/psy.1984.29019
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1984_num_84_2_29019L'Année Psychologique, 1984, 84, 227-250
NOTE
Faculté de Psychologie
et des Sciences de l'Education1
Department of Psychology, York University2
POUR UNE INTÉGRATION
DES MÉTHODES EN PSYCHOLOGIE :
APPROCHES EXPÉRIMENTALE,
PSYCHO-GÉNÉTIQUE ET DIFFÉRENTIELLE3
par Anik de Ribaupierre et Juan Pascual-Leone
SUMMARY : Towards an integration of approaches in psychology :
experimental, developmental and differential.
A recent tendency in psychology is observed, which consists in bringing
together three approaches that were traditionally opposed : experimental
psychology, differential or psychometrics and developmental
psychology. Epistemological and methodological grounds for such a
tendency are examined. The paper focuses on the limits of each approach
in turn. and methodological reasons for which a constructi-
vist theory should necessarily integrate these approaches are then proposed.
Finally, a brief overview of the methodological principles underlying
Pascual-Leone 's Theory of Constructive Operators is presented, as an
illustration of a methodology combining the three approaches.
Key-words : experimental psychology, developmental psychology, scient
ific epistemology, methodology, constructivism.
La psychologie générale a la plupart du temps traité les
différences individuelles comme des variables parasites qu'il était
nécessaire de neutraliser. On note néanmoins, depuis plusieurs
1. Université de Genève, CH-1211 Genève 4, Suisse.
2. Toronto, Canada.
3. Ce travail a été écrit durant le congé sabbatique en Europe du second
auteur, et a été facilité par le subside n° A.0234 du National Research
Council of Canada. 228 ^4. de Ribaupierre et J. Pascual-Leone
années déjà, un courant visant à intégrer ces deux disciplines4 ;
en 1964 Reuchlin soulignait l'utilité potentielle que repré
sentaient les travaux de psychologie génétique pour la compréhens
ion des résultats des psychologues factorialistes et en parti
culier pour l'interprétation du facteur g ; il déclarait également
(Reuchlin, 1969, p. 216) : « Pour tenter d'expliquer les différences
individuelles qu'elle constate dans certaines conduites, la psy
chologie différentielle ne peut pas utiliser d'autres hypothèses
que celles qui expliquent le déroulement général des conduites. »
Cette évolution témoigne donc d'une tendance à considérer la
diversité comportementale comme un phénomène de base à
expliquer au moyen d'une psychologie intégrant différentes
approches. Sternberg (1981) par exemple, insiste lui aussi sur
le besoin, pour les approches psychométriques, de bénéficier des
apports de la psychologie expérimentale, et des recherches
portant sur le traitement de l'information en particulier. On peut
également s'interroger sur l'importance des différences indivi
duelles pour les théories générales elles-mêmes (voir Lautrey,
1982, 1983) ; on peut se demander jusqu'à quel point des théories
qui ont négligé les aspects différentiels des conduites peuvent
en rendre compte dans un second temps, sans modification
majeure, et même, comme Lewin (1959), Tolman (1961) et
d'autres (Reuchlin, 1982) l'ont fait, questionner la validité des
lois générales alors que les phénomènes de la diversité des con
duites sont ignorés.
Le but de cet article consiste à approfondir les fondements
épistémologiques et méthodologiques de ces questions. Nous
allons passer en revue l'épistémologie et la méthodologie de
l'approche expérimentale, de l'approche psycho-génétique et de différentielle, en montrant que chacune d'entre elles
est insuffisante à elle seule et que, par conséquent, elles doivent
être considérées comme trois moments d'une même psychologie.
Notre objectif est également de montrer que deux épistémologies
souvent opposées, que l'on retrouve d'ailleurs au sein de chacune
4. Les titres de colloques récents en France témoignent de cet intérêt :
par exemple Utilisation de variables différentielles dans la recherche fonda
mentale pour un colloque organisé à l'instigation de la section expérimentale
de la Société française de Psychologie à Paris en janvier 1983 ; ou Variations
interindividuelles et plasticité du comportement pour un colloque organisé
par la Société française d'Etude du Comportement animal à Tours en
mars 1982. Intégration des méthodes en psychologie 229
des trois approches, à savoir le rationalisme et l'empirisme, sont
aussi nécessaires l'une que l'autre et constituent une « paire
dialectique » (c'est-à-dire des aspects et des moments en inter
action). Cette conception dialectique des positions épistémolo-
giques dans la science a été défendue en France par Bachelard
en particulier (1940, 1949).
LES BASES ÉPISTÉMOLOGIQUES
D'UNE PSYCHOLOGIE DES PROCESSUS
La thématique de la psychologie moderne ne consiste plus
seulement, nous semble-t-il, à décrire des comportements, mais à
s'attacher aux processus qui les produisent. On ne cherche pas
uniquement à prévoir ce que le sujet va faire, compte tenu de ce
qu'il a fait auparavant dans une situation analogue (ou de ce qu'un
sujet comparable a fait) ; on vise plutôt à des prédictions fondées
à la fois sur une connaissance des structures « processuelles » qui
causent le comportement, sur une connaissance des contraintes
de la situation et sur une connaissance des buts que le sujet se
donne. On tente d'élaborer des théories constructives, qui per
mettent de simuler la genèse de la performance au moyen d'une
reconstruction rationnelle.
La psychologie moderne cherche à développer simultanément
deux genres de constructivités : une constructivité generative
(en vue de simuler les processus mêmes qui engendrent les perfor
mances) et une constructivité psycho-génétique (pour simuler le
changement avec l'âge, le développement, de l'organisme). Si
l'on veut pouvoir atteindre les processus du sujet, il faut inférer
les mécanismes de ces deux types de constructivité, en recourant
à une méthode hypothético-déductive, ce qui est le propre de la
démarche du rationalisme5. Il faut cependant viser à un rati
onalisme « empirique » (Pascual-Leone, 1976 a, 1980 ; Pascual-
Leone et Sparkman, 1980) ; un modèle rationaliste de ce genre
(au sens du rationalisme « appliqué » ou « dialectique » de Bache-
5. En première approximation, une approche est rationaliste si elle
affirme que l'explication de la connaissance et du comportement humain fait
nécessairement appel à la fois à des inferences à propos d'une organisation
psychologique, cachée dans l'organisme, et à sa description formelle en tant
qu'organisation processuelle. Cet organisme psychologique est considéré
comme dirigeant les échanges pratiques avec l'environnement. A. de Ribaupierre et J. Pascual-Leone 230
lard) emploie des paramètres théoriques généraux, et non pas
locaux, invariants au travers des types de situations, pour carac
tériser une situation spécifique en tant que situation-stimulus
pour l'organisme psychologique. Il s'agit donc d'un modèle
spécifique dérivé d'une façon descendante à partir du
rationaliste général, dans le but de le tester (Pascual-Leone,
1978 a ; Pascual-Leone et Sparkman, 1980). Ces modèles géné
raux reposent sur au moins trois présupposés :
a) l'organisation des processus internes est si active qu'on peut
caractériser l'organisme de « métasujet »6 ;
b) cette organisation est à peu près la même pour un certain type
de sujet ;
c) le métasujet fonctionne de façon essentiellement invariante
au travers de types de situations.
Par contraste, les modèles empiristes se caractérisent par des
essais systématiques pour atteindre une théorie par l'accumul
ation de « faits » bien établis (méthode inductive ascendante),
ces faits étant mis en évidence au sein de types restreints de
situations bien définies. Des faits ainsi obtenus peuvent être
appelés des données « brutes » ou des faits empiristes (Pascual-
Leone et Sparkman, 1980) ; des invariants empiriques obtenus au
travers de types de situations peuvent être considérés comme des
faits rationalistes, ou comme des « vérifaits » au sens de Margenau,
puisque, étant basés sur des inferences quelquefois hasardeuses, ils
ont dus être vérifiés au moyen de la méthode hypothético-
déductive. Du fait que les données empiristes reflètent les inva
riances situationnelles d'où elles proviennent, les paramètres
théoriques qu'elles permettent de dégager sont essentiellement
locaux, restreints à une situation, ou, au mieux, à un type de
situations. Les faits empiristes, ainsi que les construits empiristes,
sont véritablement des cas particuliers, voire les cas les plus
simples, des démarches empirique et théorique du rationalisme
constructiviste. Cet approfondissement de la connaissance, qui va
de l'empirisme au rationalisme constructiviste (comme Bachelard
6. Le terme de « subjectif », dans un sens kantien, se rapporte aux
expériences, actions et représentations stables internes au sujet, plus ou
moins accessibles à la conscience, qui vont produire la performance du
sujet ou en tout cas lui être corrélées ; il se réfère donc à des invariants
empiriques internes au sujet (alors que le terme « objectif » se rapporte à des
invariants situationnels pour l'observateur). Le terme de « métasubjectif »
sera utilisé pour représenter des invariants « processuels ». Intégration des méthodes en psychologie 231
l'a montré dans l'histoire des sciences) consiste en une sorte de
boucle fonctionnelle, voire de rééquilibration au sens piagétien : la
démarche hypothético-déductive expérimentale (au sens large) va
permettre de créer de nouveaux faits bruts et de nouveaux « véri-
faits » qui vont, tôt ou tard, rendre empiristes des construits à
l'origine rationalistes. C'est ainsi que la lune de Galilée, construit
rationaliste d'abord, a été rendue empiriste grâce aux astro
nautes. Ceci reflète ce que Pascual-Leone a qualifié de loi de
régression historique (aussi bien chez l'espèce que chez l'homme)
des faits et des théories rationalistes vers des faits et des croyances
empiristes (Pascual-Leone et Sparkman, 1980). La boucle fonc
tionnelle reliant l'empirisme au rationalisme est close lorsque les
faits et théories empiristes les plus récents ne suffisent plus à expli
quer (au sens de prédire ou « postdire ») les résultats obtenus. A ce
moment, la science requiert une démarche inférentielle vér
itablement rationaliste, afin d'imaginer des processus cachés qui
s'appliquent au travers de situations (et/ou de types de sujets) ;
elle aboutit alors à des théories métasituationnelles aussi bien que
métasubjectives. La boucle fonctionnelle (c'est-à-dire la démarche
en sens inverse de la régression historique du rationalisme vers
l'empirisme) peut alors reprendre.
Nous défendons donc ici la thèse selon laquelle une psychologie
qui veut atteindre les processus (être vraiment fonctionnelle) doit
adopter la démarche rationaliste tout en cherchant à développer
des modèles et des faits empiriques spécifiques à partir de ces
modèles généraux (Pascual-Leone, 1978 a). Elle doit par consé
quent intégrer les deux types d'approches rationaliste et empir
iste. L'interaction entre empirisme et rationalisme sera médiat
isée par les différentes méthodologies et par les faits expér
imentaux différents qu'elles permettent d'obtenir. Les faits empi
riques (empiristes ou non) constituent le critère de validité des
théories ; ils ne peuvent cependant pas être compris indépe
ndamment des méthodes qui ont permis leur mise en évidence.
Du fait que les adoptées restreignent alors les types de
faits qui peuvent être obtenus, il s'avère nécessaire d'utiliser
conjointement plusieurs méthodes. C'est là une raison de penser
qu'il faut intégrer méthode expérimentale, méthode différentielle
et méthode psycho-génétique. Nous allons maintenant nous
pencher sur chacune de ces méthodes successivement, pour voir
comment elles peuvent être intégrées en tant que moments d'une
approche plus totale. 232 A. de Ribaupierre et J. Pascual-Leone
L'APPROCHE EXPÉRIMENTALE
La psychologie expérimentale vise à dégager des lois objectives
générales à propos du sujet quelconque ; cela est rendu possible
par l'investigation de variables objectives indépendantes, c'est-à-
dire de composantes situationnelles susceptibles d'influencer le
comportement des sujets. Il s'agit d'étudier le comportement d'un
échantillon « typique » de sujets (sélectionné de façon appropriée,
souvent au hasard, pour minimiser les différences individuelles)
dans une situation dont on ne fait varier, classiquement, qu'un
seul aspect à la fois (variable indépendante). La méthode se
caractérise donc par des variations systématiques dans le but
de faire apparaître, dans les faits et dans la théorie, des facteurs
pertinents (qui affectent le comportement du sujet) et d'exclure
des facteurs non pertinents. La méthode d'analyse quantitative
qui est devenue caractéristique de la psychologie expérimentale
est l'analyse de variance. Il faut relever que l'analyse
prime en psychologie. Ce n'est pourtant pas l'aspect quantitatif
de la mesure qui est crucial pour la méthode expérimentale, mais
plutôt, comme Bachelard (1949), Cassirer (1953), Gonseth (1975),
Reuchlin (1962), Ullmo (1967) et tant d'autres (Krantz, Luce,
Suppes et Tversky, 1972) l'ont relevé, son aspect qualitatif,
c'est-à-dire la forme de structure fonctionnelle invariante pour les
différents types de situations qu'elle comporte. Ainsi, l'expéri-
mentaliste va tenter de dégager les invariants structuraux
(fonctionnels) de certaines situations, ou types de situations, et les
utiliser pour construire des modèles théoriques opératoires
(Pascual-Leone, 1978 a ; Ullmo, 1958). S'il veut pouvoir général
iser ces modèles au travers des situations, il sera peut-être conduit
à adopter au préalable le point de vue d'un observateur idéal, qui
va analyser et représenter dans le modèle général le système
constitué par le sujet et son environnement concret. Sinon,
l'expérimentateur va au mieux pouvoir élaborer une « théorie
empiriste de la méthode », servant au contrôle extérieur du
comportement du sujet, mais sans offrir une théorie de son orga
nisme. Dans cette démarche empiriste, la générale qui
s'applique au travers de situations (de paradigmes) n'est qu'un
langage de coordination interparadigmatique ; il permettrait de
coordonner les modèles opératoires de paradigmes différents à la
manière purement pratique ou discursive des traités académiques. Intégration des méthodes en psychologie 233
II n'en résulte donc pas un modèle opératoire général de l'org
anisme psychologique (un métasujet théorique), mais plutôt une
conceptualisation discursive de l'ensemble des rendements et
capacités obtenus au travers des situations. Dans cette démarche,
la méthodologie va typiquement se raffiner par élimination, dans
la situation, de variables non désirées ; les sujets seront confrontés
à des situations de plus en plus perfectionnées, présentant des
contraintes locales de plus en plus fortes. Pour cette raison peut-
être, les construits les plus généraux, qui devraient reposer sur des
faits rationalistes (des invariants empiriques obtenus au travers de
types de situations), seront néanmoins définis pour eux-mêmes,
sans l'aide de données empiriques et de façon un peu arbitraire.
Ils ne seront souvent plus considérés comme étant susceptibles
d'évaluations empiriques directes.
La psychologie expérimentale s'est généralement accompagnée
d'une attitude empiriste, bien que l'on puisse trouver des expéri-
mentalistes à tendance rationaliste. Ceci s'explique aussi bien
par la nature des faits récoltés (spécifiques aux situations, sans
modèle à propos du sujet) que par la crainte éprouvée par cer
tains, et explicable historiquement, de retomber dans un ratio
nalisme catégorique classique, basé sur des principes considérés
comme absolus et définis en négligeant la contribution de l'expé
rience. Cette attitude empiriste de la psychologie expérimentale
est particulièrement claire lorsque le chercheur est confronté à
des données contredisant ses attentes. Il cherche alors des
variables indépendantes spécifiques à la situation, susceptibles de
produire la performance et d'expliquer les différences de résultats
entre les tâches connues et la tâche ayant produit l'anomalie. Le
chercheur tente alors de dépasser l'anomalie en construisant un
nouveau modèle ne s'appliquant souvent qu'à un type restreint
de tâche, ce qui conduit à une prolifération de modèles locaux
pas toujours en relation les uns avec les autres.
Des données aussi fines, obtenues et affinées à partir d'une
seule épreuve, ou d'un seul type de situations, pour un certain
nombre de sujets (sans que ceux-ci soient testés dans des situa
tions différentes) vont amener à considérer comme paramètres
théoriques des invariants structuraux qui reflètent bien les
contraintes spécifiques du type de situation, mais pas les con
traintes de l'organisme. Ces paramètres théoriques ne pourront
donc pas expliquer les faits rationalistes sous-jacents aux variables
différentielles et aux variables d'âge. Un courant moderne au sein 234 A. de Bibaupierre ei J. Pascual-Leone
de la psychologie expérimentale est constitué par les recherches
portant sur la simulation par ordinateur ou l'intelligence artifi
cielle. Ces travaux ont démontré empiriquement la possibilité
et la puissance des prédictions rationalistes, à savoir la
de prédire certaines performances nouvelles à partir de modèles
théoriques processuels. Cependant, faute de données à propos de
l'organisme des sujets, ces approches n'ont produit que des pr
ogrammes relativement locaux, spécifiques à des types restreints
de situations et incapables d'expliquer les variables individuelles.
C'est pour cette raison, parmi d'autres, que Norman et Bobrow
(1975) ont été amenés à postuler une différence entre perfo
rmances liées à des ressources processuelles et performances liées
plus directement à l'input. Ils affirment que les ressources pro
cessuelles sont limitées, et que cette limite détermine s'il y aura
ou non interférence entre les opérations du sujet. On comprend
mal à quoi correspondent ces ressources processuelles, ou leurs
limites, que Norman et Bobrow définissent de façon très générale.
Les auteurs n'indiquent aucun moyen expérimental pour prédire
quel type de processus sera mis en œuvre dans une situation
donnée ; ils ne peuvent pas tester les limites des ressources ind
épendamment des situations mêmes où ces « conflits de res
sources » se sont déjà manifestés. Cette façon de procéder est
circulaire et ressemble à celle des éducateurs que Kurt Lewin
(1959) critiquait : ils caractérisaient le niveau des enfants de 3 ans
par leur comportement dans certains types de situations, et
puis, plus tard, ils expliquaient les mêmes comportements en
recourant au niveau caractéristique des enfants de 3 ans. Il
semble donc s'agir de principes définis a priori, ne reposant pas
sur une méthodologie appropriée permettant de les valider
empiriquement. Il serait pourtant possible de définir de façon
indépendante des ressources processuelles ancrées dans des faits
rationalistes, obtenus au travers de types de situations. Certains
travaux employant une telle méthodologie seront discutés plus bas.
L'APPROCHE DIFFÉRENTIELLE
La psychologie différentielle vise à comprendre les genres de
différences individuelles qui sont susceptibles d'influencer le
comportement du sujet à l'égard d'une ou de plusieurs situations.
La méthode est ici complémentaire à celle de la psychologie expé- Intégration des méthodes en psychologie 235
rimentale, puisqu'on étudie les mêmes sujets dans des situations
différentes. Des types de sujets pourront être définis à partir des
profils des résultats aux différents tests. Les comportements
seront ordonnés, classés à l'intérieur de chaque épreuve, puis
comparés au travers des tests, ce qui caractérise alors la méthode
des corrélations ; les variables dépendantes étant définies sur
des données incommensurables, les unités de mesure ne peuvent
pas être combinées et/ou opposées, et ne se prêtent pas à des
comparaisons quantitatives directes ou à des analyses du type de
l'analyse de variance. On peut envisager la méthode des corré
lations, au sens large, sous un angle qualitatif (méthode struc
turaliste) ou sous un angle quantitatif (corrélations au sens strict,
analyses factorielles). Dans le cas de la méthode qualitative /structur
aliste, on tentera d'identifier des prédicats, tels que des carac
tères qualitatifs définissant les différents comportements dans les
épreuves ; on recherchera alors les différences et les ressem
blances au travers des sujets et/ou des situations, de façon à
inférer des structures comportementales communes à tous les
sujets d'un type, ce qui revient en fait à faire une hypothèse à
propos des facettes sémantiques du test qui seraient à la source
des corrélations métriques (il faut d'ailleurs relever à cet égard
que l'âge constitue également une variable différentielle). Dans
le cas de la méthode quantitative des corrélations, on établira,
de façon implicite ou explicite, des profils et des rapports de
colinéarité sur la base des corrélations (les profils de deux tests
quelconques étant définis comme colinéaires dans la mesure où
leurs corrélations avec chacun des autres tests de la batterie
covarient et où, par conséquent, les deux ensembles de corréla
tions sont corrélés). A cet égard, l'analyse factorielle vise à classer
les tests en un nombre restreint de catégories correspondant aux
composantes de covariation les plus générales, extraites de l'e
nsemble des patterns de covariation des corrélations dans la
batterie de tests. Ces catégories de covariation sont généralement
appelées « facteurs » ; elles sont souvent interprétées comme
reflétant des dispositions fonctionnelles des sujets qui se manif
estent au travers des différentes situations (tests), c'est-à-dire
des modules fonctionnels de l'organisme psychologique (méta-
sujet), dont la manifestation répartit les tests en classes d'équi
valence.
La psychologie différentielle est donc nécessairement d'ins
piration rationaliste, puisqu'il s'agit d'atteindre des catégories

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