Pour une sociologie du clergé au XVIe siècle : recherche sur le recrutement sacerdotal dans la province d'Avignon - article ; n°5 ; vol.23, pg 987-1016

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1968 - Volume 23 - Numéro 5 - Pages 987-1016
30 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1968
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Marc Venard
Pour une sociologie du clergé au XVIe siècle : recherche sur le
recrutement sacerdotal dans la province d'Avignon
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 23e année, N. 5, 1968. pp. 987-1016.
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Venard Marc. Pour une sociologie du clergé au XVIe siècle : recherche sur le recrutement sacerdotal dans la province
d'Avignon. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 23e année, N. 5, 1968. pp. 987-1016.
doi : 10.3406/ahess.1968.421983
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1968_num_23_5_421983UNE SOCIOLOGIE DU CLERGÉ AU XVIe SIÈCLE POUR
Recherche sur le recrutement sacerdotal
dans la province d'Avignon
Plusieurs études récentes ont attiré l'attention sur le recrutement
du clergé dans les derniers siècles de l'Ancien Régime x. Cette question
touche très directement, d'abord, l'histoire religieuse ; suivre la courbe
numérique des ordinations sacerdotales à travers le temps, déceler les
inégalités régionales dans le nombre des « vocations », c'est sans aucun
doute apporter des matériaux essentiels pour une histoire sérielle et
différentielle de la vie religieuse, encore que l'interprétation de ces
faits ne soit pas simple 2. Mais, plus largement, l'étude du recrutement
du clergé s'intègre dans l'histoire sociale et culturelle, en faisant appar
aître un certain type de mobilité géographique et sociale, et en mettant
en évidence, derrière les aires régionales de recrutement, un phénomène
plus général de migration intellectuelle.
La qualité des archives ecclésiastiques fait qu'une telle recherche,
qui a plus souvent porté sur les xvne et xvine siècles, peut parfait
ement être entreprise pour le xvie, du moins dans l'ancienne province
ecclésiastique d'Avignon 3. Le point de départ est évidemment l'étude
1. Je pense aux articles du Père Join-Lambert, « La pratique religieuse dans le
diocèse de Rouen » in Annales de Normandie, t. 1П, 1953, pp. 247-274 et t. V, 1955,
pp. 35-49 ; du Père C. Bkrthelot du Chksnay, a Le clergé diocésain français au
xviii8 siècle et les registres des insinuations ecclésiastiques » in Revue d'Histoire
moderne et contemporaine, t. X, 1963, pp. 241-269 ; et de Dominique Julia, « Le clergé
paroissial dans le diocèse de Reims à la fin du xvine siècle », in Revue ď Histoire moderne
et contemporaine, t. XIII, 1966, pi. 95-216. Notons que la question du recrutement du
clergé au xvie siècle a été mise au programme du Colloque que tiendra à Cambridge, en
1968, la Commission internationale d'Histoire ecclésiastique comparée.
2. Voir à ce sujet l'excellente mise au point du Père Louis Pérouas : « Le nombre
des vocations sacerdotales est-il un critère valable 'en sociologie religieuse historique
aux xviie et xviii6 siècles ?» dans les Actes du 87e Congrès national des Sociétés savantes,
Poitiers 1962 (Section d'Histoire moderne et contemporaine), Paris, Imprimerie natio
nale, 1963.
3. Créée en 1494, la province ecclésiastique d'Avignon comprenait, autour du
siège métropolitain, les trois petits évêchés de Carpentras, Cavaillon et Vaison. J'y
ai joint le diocèse d'Orange, bien qu'il dépende de la province d'Arles, parce que son
territoire est presque entièrement enserré entre les précédents.
987 MARC VENARD
des ordinations. Mais nous verrons que les statistiques d'ordinations
ne peuvent être correctement interprétées que si on les recoupe avec
les données fournies par une autre série, à savoir les collations de béné
fices : il s'agit en quelque sorte de comparer la demande d'emploi (ordi
nations) avec l'offre (bénéfices à pourvoir).
Mais je n'ai pas choisi de porter l'enquête sur le xvie siècle pour le
seul avantage de remonter plus haut que mes devanciers. Il serait en
effet surprenant que le grand mouvement religieux qui traverse ce
siècle n'ait pas imprimé sa marque sur le recrutement ecclésiastique.
Et pas seulement de façon externe, en détournant de la carrière cléri
cale des populations gagnées au protestantisme, ou en réglant plus
strictement les conditions d'accès au sacerdoce. Mais plus profondé
ment, l'époque connaît une véritable mutation de la fonction cléricale,
que nos statistiques traduisent à leur façon. En les déchiffrant, on ne
peut oublier que la notion même de recrutement sacerdotal n'a plus
exactement le même sens, au début du xvne siècle, que cent ans aupa
ravant.
I. — Les ordinations.
Sources et méthodes
Des listes d'ordinations du xvie siècle ont été consignées soit dans
des registres spéciaux, soit au fil des registres de notariat episcopal.
Voici le relevé de celles que j'ai pu retrouver pour la province d'Avi
gnon. '
Référence Diocèse Dates
Arch. dép. de Vaucluse, notaire Vin- 1532, 1535-39
Avignon . . centi, 1464.
mai 1559 Arch. dép. de G 110.
de 1520 à 1618 Bibl. de Carpentras, Mss 1358 à 1364,
Carpentras. et Arch. dép. de Vaucluse G III 43.
1540-1544 Arch. dép. de Vaucluse, G IV 69.
Cavaillon. . — ibidem — G IV 70. 1548-1580
Arch. dép. de G V 15 et 16. 1513-1515
1526-1532 G V 17 et 18.
— ibidem — G V 19. 1556
Orange . . . —— G V 20. 1574-1587
— ibidem — G V 21. 1597-1601
et 1609-1624
Arch. dép. de Vaucluse, G VI 52. 1583-1584
— ibidem — G VI 53. 1589-1590 Vaison . . .
—— G VI 55. 1594-1601
988 RECRUTEMENT SACERDOTAL
Sur ces listes, le notaire a inscrit, lors de la cérémonie d'ordination
et pour chacun des degrés conférés, de la tonsure à la prêtrise : 1° le
prénom et le nom (nomen et cognomen) des ordinands ; 2° leur localité
et leur diocèse d'origine (ou seulement le diocèse) s'il s'agit de sécul
iers, leur ordre et leur monastère s'il s'agit de réguliers ; 3° enfin, avec
une exactitude croissante, la mention dimissus s'il s'agit d'un étranger
au diocèse, éventuellement dispensatus sur tel ou tel point, le titre
bénéficiai ou patrimonial pour les ordres majeurs, et même, innovation
de la fin du siècle, la mention examinatus.
Quant à la présente étude, il me faut justifier deux partis que j'ai
adoptés. D'abord, j'ai retenu spécialement, pour toutes mes statis
tiques, le cas des sous-diacres. Pourquoi ? Parce que le sous-diaconat,
premier « ordre sacré » ou ordre majeur, engage définitivement le jeune
homme, notamment par l'obligation du célibat perpétuel ; de sorte
qu'il est soumis à des règles canoniques précises, âge minimum (fixé
à dix-huit ans par Clément V, porté à vingt-deux par le Concile de
Trente) et nécessité de posséder un titre de revenu permettant une
existence décente, soit sous forme de bénéfice, soit sous forme de bien
patrimonial 1. Normalement, tous les sous-diacres deviendront prêtres
mais il m'est apparu préférable de les saisir à ce premier pas décisif,
pour lequel on a davantage de chances de les trouver en leur lieu d'ori
gine.
D'autre part, quand l'évêque d'un diocèse est absent, il arrive que
son vicaire général délivre à un clerc un « dimissoire » pour lui per
mettre d'aller recevoir les ordres dans tel ou tel autre diocèse. Pou-
vais-je donc prétendre évaluer le recrutement sacerdotal dans tel ou
tel diocèse de ma province sans tenir compte aussi des dimissoires pos
sibles ? En fait la difficulté n'est pas aussi grande qu'il le paraît, car
aussi bien à Avignon que dans les diocèses voisins, rares sont au
xvie siècle les périodes durant lesquelles il ne s'est pas trouvé, sinon
l'archevêque ou l'évêque titulaire, du moins un remplaçant commis
par lui pour ordonner sur place. Cependant, au début du xvie siècle
et au début du xvne, à Carpentras, les « dimissoires » constituent le
complément indispensable de la statistique d'ordination. C'est seul
ement en tenant compte de cet élément que l'on peut construire la courbe
numérique des ordinations dans ce diocèse.
L'exemple de Carpentras
Le cas de Carpentras est un cas privilégié. Comme je l'ai indiqué
plus haut, c'est dans ce diocèse que nous avons la source la meilleure :
à la fois homogène — les registres du secrétariat episcopal, régulière-
1. Voir l'article « Sous-diaconat », du Dictionnaire de Droit canonique publié sous
a direction de R. Naz, t. VII, col. 1074-1078.
989 MARC VENARD
ment tenus à partir de 1520 — et continue — une seule lacune, en
1551 — jusqu'à l'année 1618, date à laquelle je me suis arrêté. D'autre
part, dans ce diocèse, les évêques ont presque constamment résidé-1.
Cela posé, les données recueillies concernant les ordinations de sous-
diacres à Carpentras ont fait l'objet d'une double élaboration statis
tique :
1° Par périodes décennales, en faisant la somme de tous les sous-
diacres ordonnés à Carpentras (ou ayant reçu un dimissoire de Car
pentras), et en distinguant ensuite les sous-diacres originaires du dio
cèse, les sous-diacres originaires d'un autre diocèse, et les religieux
(graphique n° 1) ; à titre de comparaison, le même travail a été effectué
sur les clercs tonsurés ;
2° Par effectifs cumulés de cinq ans : cette fois on n'a retenu que
les sous-diacres (ou les dimissi) originaires du diocèse, et comme leur
petit nombre eût rendu la courbe peu expressive, on a inscrit pour
chaque année le total obtenu en additionnant aux sous -diacres de cette
année ceux des deux années antérieures et des deux années suivantes
(graphique n° 2).
Ces graphiques vont nous permettre de faire un certain nombre de
remarques :
a) L'origine des clercs ordonnés. Sur les 254 sous-diacres effect
ivement ordonnés à Carpentras entre 1520 et 1618, plus de la moitié
sont originaires du diocèse : 129, soit exactement 50,7 %. Parmi les
religieux, dont l'apport est du reste faible (37, soit 14,5 % du total), il
faut compter encore un certain nombre d'originaires du diocèse. Les
autres ordinands se répartissent ainsi : 18 originaires de la province
ecclésiastique stricto sensu, soit 7 % ; 47 de la région Pro-
vence-Dauphiné-Languedoc, soit 18,5 % ; 12 d'origine plus lointaine,
soit 4,7 % ; et 8 d'origine inconnue, soit 3,1 %. Ainsi on peut dire que
les ordinations de Carpentras revêtent un caractère sinon rigoureus
ement diocésain, du moins assez étroitement régional. Dans le cas des
tonsures, conférées généralement à de jeunes adolescents ou même à
des enfants, le caractère diocésain du recrutement est encore beaucoup
plus accusé, l'apport extérieur ne faisant jamais plus d'1/5 du total,
et généralement moins de 1/10.
b) La variation du nombre des clercs ordonnés. De 1530 à 1600,
c'est-à-dire pendant la période où les évêques ont presque constam
ment résidé, le nombre moyen des sous-diacres ordonnés, par décennie,
s'établit à 30. Mais cette moyenne s'inscrit entre un maximum de 51
1. Après 1527, seules ont duré plus d'une année les absences de Jacques Sadolet
en 1536-1538, de Paul Sadolet en 1552-1555 et 1561-1565, et d'Horace Capponi de
1606 à 1616, mais à partir de 1520, comme après 1606 les dimissoires ont été réguli
èrement enregistrés.
990 RECRUTEMENT SACERDOTAL
(1561-70) et un minimum de 15 (1541-50) : c'est dire combien elle est
peu significative. Or cette forte variation contraste avec la constance
du nombre des tonsures, tout au moins pendant la période 1530-1590 ;
de ce côté en effet, le nombre moyen des tonsurés par décennie, qui est
de 301, s'inscrit dans l'étroit écart entre un maximum de 321 (1571-80)
et un minimum de 287 (1551-60).
Il faut noter que, dans les ordinations, l'apport des sous-diacres
étrangers est nettement plus irrégulier que la participation diocésaine. A
peu près nul, comme il est normal, dans les périodes de non-résidence des
évêques, aux deux extrémités de notre siècle, il se gonfle au contraire
singulièrement dans les années 1560-80, ce qui pourrait donner à penser
que les désordres du royaume poussent les ordinands dans le Comtat.
Mais de toute façon cet apport apparaît bien modeste si on le compare
au flot de clercs que nous verrons déferler en étudiant les diocèses voisins.
с) Ъе mouvement séculaire. Il ne prend de sens que si nous tenons
compte des seuls sous-diacres séculiers originaires du diocèse, soit qu'ils
aient été effectivement ordonnés à Carpentras, soit qu'ils s'y soient
fait délivrer un dimissoire. La courbe que nous obtenons (graphique
n° 2) présente alors un profil en cuvette, entre le premier tiers du
xvie siècle et le début du xvne, sur lequel se greffent des accidents
secondaires. Essayons donc d'expliquer ce dessin.
Première caractéristique, la chute brusque à partir de 1530 (cette
année-là, 9 dimissoires ont été concédés pour le sous-diaconat, et 7 en
1531) jusqu'au niveau 0 où notre courbe se maintient de 1539 à 1545
(ce qui exprime en fait l'absence totale d'ordinations ou de dimissoires
pour le sous-diaconat, de 1537 à 1547). Ce phénomène est tout à fait
étrange, d'autant plus qu'il se produit à l'intérieur même de Pépiscopat
de Jacques Sadolet (1518-1547) : le même évêque qui, depuis son arri
vée à Carpentras en 1527, jusqu'à son départ pour Rome en 1536, a
ordonné ou — plus souvent — concédé des dimissoires à 34 sous-
diacres de son diocèse sans compter les étrangers, n'en recevra plus un
seul, même quand il résidera dans son église, de 1537 à 1547. M. Wolf
gang Reinhard qui, le premier, a noté ce fait, y a vu, non sans raison,
la conséquence chez Sadolet de sa participation au Consilium de emen-
danda Ecclesia (1536-37) : pour le cardinal, le souci de la réforme de
l'Église, passé au premier rang de ses préoccupations, se serait traduit
en une attitude très rigoriste en matière d'ordinations 2.
1. Le nombre des tonsures tombe ensuite à 212 entre 1591 et 1600, ce qui, compte
tenu de l'aberration statistique de cette décennie, n'est peut-être pas significatif, puis
à 159 dans les dix années suivantes : de sorte qu'on ne peut exclure qu'il y ait une
tendance à restreindre l'accès à la' cléricature dans le mouvement de réforme ecclé
siastique post-tridentin.
2. Wolfgang Reinhard, Die Reform in der Diôzese Carpentras unter den Bischôfen
Jacopo Sadoleto, Paolo Sadoleto, Jacopo Sacrati und Francesco Sadoleto, 1517-1596
Munster, 1966, pp. 166-167.
991 VENARD MARC
1 SOUS-DIACRES ORDONNÉS A CARPENTRAS
DIMtSSI "
ORDONNÉS
SÉCULIERS NON ORIGINAIRES DtTDIOCÊSE
20
10 -
RELIGIEUX
о о о О О О О О О О о »-« еч in -JI m Ю in CD par périodes de dix ans
3Q0 a Г 1 biS CLERCS TONSURÉS
DANS LE DIOCÈSE DE CARPENTRAS
200 r
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ORDONNES
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RELIGIEUX
I I I I I I I I I I 'par périodes de dix ans
in a ooom ^nin m ooooсо in t-« in соin in osoi-f ooo со со
2 SOUS-DIACRES OU "DIMISSI"
ORDONNÉS A CARPENTRAS
ET ORIGINAIRES DU DIOCESE
ooo ooo effectifs cumulés sur 5 ans
992 RECRUTEMENT SACERDOTAL
COLLATIONS DANS LES DIOCESES DE :
BENEFICES SANS CURE BENEFICES-CURES PRETRES CLERCS
CARPENTRAS
à' des originaires
du lieu
du diocèse
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du lieu
du diocèse
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1520- 1540 1560 M 1580- 1600- 1620- о сэ ô
Tous les graphiques de cette page sont à la même échelle .
993 MARC VENARD
Sous le neveu et successeur de Jacques Sadolet, la courbe retrouve
un niveau moyen dont seule une lacune des sources, en 1552-54, doit
dissimuler la continuité : il correspond à 2 ordinations par an, en
moyenne, de 1548 à 1561. Mais voici bientôt une nouvelle chute, qui
fait retomber notre courbe à 0 en 1564, (cela signifie en fait une absence
totale de sous-diacres du diocèse, de 1562 à 1567). De ce creux, en
l'absence de toute lacune dans les registres, deux explications possibles :
soit le long séjour de l'évêque à la Curie romaine, de 1561 à 1565 — mais
on ne voit pas pourquoi on ne trouverait pas non plus de dimissoires ;
soit, et la constatation serait alors beaucoup plus intéressante, l'impact
sur les vocations sacerdotales des premières guerres de religion, qui
ont particulièrement secoué la région en 1560-1563.
Il y aura encore un creux dans notre courbe, entre 1590 et 1600,
qui traduit notamment l'absence complète d'ordinations et de dimis
soires dans les années 1594-1596. Faut-il y voir aussi le contrecoup des
derniers troubles de la Ligue ? J'inclinerais plutôt à incriminer la suc
cession rapide des évêques Jacques Sacrât (décédé en 1592), François
Sadolet (décédé en 1597) et Horace Capponi, qui pourrait avoir causé
des défaillances dans le secrétariat, en particulier pour l'enregistr
ement des dimissoires.
Quoi qu'il en soit, ce creux n'apparaît plus que comme un accident
dans le mouvement ascendant qui se dessine à partir de 1564 ; d'un
premier niveau, atteint en 1580, en 1588 et de nouveau en 1600, et qui
est déjà presque deux fois supérieur au niveau de 1550-60, voici que
la courbe, à partir de 1605, s'élance avec une vigueur remarquable
jusqu'à un sommet, en 1612, avant de s'établir un peu en dessous, à
un niveau qui reste supérieur à celui des années 1520-30 (moyenne
1611-1617 : 6 à 7 ordinations ou dimissoires par an). Mais au fait, de
1564 à 1612, c'est exactement le demi-siècle qui suit le Concile de
Trente, demi-siècle de plein épanouissement, dans notre région, de la
Réforme catholique. Nous en aurions ici la traduction sur le plan du
recrutement sacerdotal. Paradoxalement, le sommet des ordinations en
1605-1615, ainsi que le creux en 1537-1547, représentent deux aspects
de la Réforme catholique, l'un plutôt négatif — pour éviter d'avoir des
prêtres indignes, on suspend les ordinations — , l'autre positif — la reva
lorisation morale de la fonction sacerdotale attire un nombre croissant
de candidats, malgré un contrôle plus sévère de leurs capacités.
Fondée sur des sources d'une qualité exceptionnelle, la statistique
des ordinations de Carpentras semblerait devoir nous fournir le « modèle »
auquel nous pourrions rapporter les éléments beaucoup plus disparates
dont nous disposons pour les diocèses voisins. Or il n'en est rien. Ce que
nous allons observer dans ces n'offre presque rien de commun
avec l'image relativement claire qui nous est apparue sous l'éclairage
privilégié de Carpentras.
994 SACERDOTAL RECRUTEMENT
Des centres distributeurs d'ordres sacrés
Transportons-nous en effet à Avignon, à Cavaillon, à Orange ; une
première constatation s'impose, sur le plan purement numérique : le
nombre des sous-diacres ordonnés y est, durant la première moitié du
xvie siècle, énorme, sans commune mesure avec ce que nous avons
observé à Carpentras. Voici les chiffres : à Avignon en 1532, 575 sous-
diacres ; en 1536, 129 ; en 1537, 226 et, en 1538, 486. Cas exceptionnel
d'un siège métropolitain ? Non pas, puisqu'à Cavaillon, en 1541, ils
sont 207 sous-diacres ordonnés. Et à Orange on relève, sur une assez
longue période, des chiffres analogues : 62 sous-diacres en 1513, 78 en
1514, 106 en 1515 ; après quoi on saute à 233 en 1526, 169 en 1527,
102 en 1528, 191 en 1529, 171 en 1530, 178 en 1531, et 112 en 1532.
Naturellement, tous les autres ordres ecclésiastiques sont conférés
en proportion ; par exemple, on compte 534 prêtres ordonnés à Avi
gnon en 1532, et 162 prêtres à Orange en 1514.
A la fin du siècle, ces énormes promotions ont totalement disparu.
L'évêque d'Orange ordonne, de 1574 à 1587, 320 sous-diacres, soit
une moyenne de 24 par an ; et 45 seulement de 1597 à 1601, ce qui ne
fait plus que 11 par an, en moyenne. Il est vrai que ces chiffres sont
encore nettement supérieurs à la norme de Carpentras, mais c'est bien
celle-ci que nous retrouvons, au même moment, dans les autres dio
cèses : à Cavaillon, avec 14 ordinations de 1566 à 1580, soit une seule
par an ; à Vaison, avec 22 de 1594 à 1601, soit 3 par an ;
et pour Avignon, à défaut de liste d'ordinations, nous pouvons inférer
du registre des examens qu'il n'y eut, de septembre 1593 à février 1595,
que 7 sous-diacres ordonnés 1.
Entre le débordement des années 1532-1541, et les maigres eaux
de la fin du siècle, quand donc s'est fait le changement de régime ?
Les séries dont nous disposons sont malheureusement trop lacunaires
pour nous permettre de le déterminer avec précision. Notons du moins
qu'à Orange, de février à juin 1556, on ne compte pas moins de
131 sous-diacres ordonnés, tandis que pour Avignon, un fragment de
liste concernant l'année 1559 nous donne, pour le seul mois de mai,
62 sous-diacres, ce qui paraît attester un régime comparable à celui des
années 30 (en mai 1532, il y avait eu 92 sous-diacres ordonnés). En
revanche, à Cavaillon, dès après le sommet de 1541 (qui paraît faire
suite, du reste, à un chiffre comparable de l'année précédente, à en
juger sur le mois de décembre 1540) les chiffres tombent très bas :
8 sous-diacres ordonnés en 1542, 4 en 1543, 4 en 1544, et, pour la période
1548-1565, 2 seulement en 1548 et autant en 1551, alors que la tonsure
est toujours régulièrement conférée. Ainsi, il est permis de conjecturer
1. Arch. départ, de Vaucluse, G 278, non folioté « Ad ordines suscipiendo s exa
mina. »
995
Annales (23e année, septembre-octobre 1968, n° 5) 1

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