Pourtalès & Cie (1753-1909) - article ; n°2 ; vol.25, pg 498-517

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1970 - Volume 25 - Numéro 2 - Pages 498-517
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1970
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Louis Bergeron
Pourtalès & Cie (1753-1909)
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 25e année, N. 2, 1970. pp. 498-517.
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Bergeron Louis. Pourtalès & Cie (1753-1909). In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 25e année, N. 2, 1970. pp. 498-
517.
doi : 10.3406/ahess.1970.422231
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1970_num_25_2_422231« Pourtalès & Cie » (1753-1801)
APOGÉE ET DÉCLIN D'UN CAPITALISME 1
A l'ouest de la Suisse, à mi-chemin entre Genève et Bâle — cités à tant de
titres illustres dans l'histoire manufacturière, commerçante et financière de
l'Europe de l'Ouest au XVIIIe siècle — Neuchâte! peut revendiquer d'avoir été
en ce même temps un pôle de domination mondiale du capitalisme européen.
Cette petite ville le doit essentiellement au génie marchand de Jacques- Louis
Pourtalès (1722-1814) qui, pendant cinquante ans, s'est placé au centre d'une
constellation négociante de parents, d'amis, d'associés appartenant comme lui
au milieu dynamique des descendants de réfugiés protestants français, et d'un
réseau d'affaires accrochant ses mailles à Londres et à Pondichéry, à Lorient et
à Hambourg, à Philadelphie et à Constantinople. Cet homme infatigable qui
consacra aux marchandises et à l'argent, dans une activité aussi intense qu'aust
ère, tous les instants d'une longue existence — au point d'en recevoir le reproche
de ses familiers — amassa une grande fortune sous le signe, pour lui évident,
de la protection divine. Personne ne le suivit dans sa carrière : du vivant déjà
du patriarche, les Pourtalès s'étaient intégrés aux noblesses européennes. De
toute façon, personne n'aurait pu la recommencer : elle s'était inscrite, en effet,
dans la dernière phase de prospérité d'un système d'échanges internationaux
que les guerres de la Révolution et de l'Empire autant que l'industrialisation de
l'Europe devaient perturber puis rendre caduc.
La société : sa structure
Autour de Pourtalès l'aîné — Pourtalès le Grand — c'est bien en effet la
même société qui se prolonge, un demi-siècle durant, à travers six traités diffé
rents.
1 . Cette étude est fondée sur l'utilisation des papiers des familles de Pourtalès et de Coulon,
conservés aux Archives de l'État à Neuchâtel. Nous exprimons ici notre reconnaissance aux
descendants, qui nous ont autorisé à les consulter.
498 « POURTALÈS ET Cie » L. BERGERON
Jacques-Louis était le fils de Jérémie Pourtalès (t 1784); réfugié du village
cévenol de La Salle, et d'Esther De Luze, d'une famille de réfugiés sàintongeais.
Son grand-père paternel Jean « faisait le commerce et fréquentait les foires de
Beaucaire »; il eut « plusieurs fils dans le commerce, établis en différentes villes
de France... Un de ceux dans le commerce, nommé Louis, a été établi pendant
plusieurs années à Lyon et s'est retiré ensuite à Genève; une de ses filles s'est
mariée avec M. d'Escherny, très bonne et solide maison établie à Lyon, une
autre avec M. Greffulhe, aussi négociant » x. Ce Louis Pourtalès était le frère aîné
(t 1751) de Jérémie, tous deux ayant choisi l'exil à Genève, où naquit Jacques-
Louis en 1722. Mais c'est à Neuchâtel qu'il fut élevé chez les grands-parents
De Luze, tandis que son père s'établissait à Londres sous la raison de Pourtalès,
Simons et Cie pour faire le commerce des batistes en gros 2. Jacques- Louis devait
y faire un bref séjour de deux mois en 1736, avant de commencer son appren
tissage à Bâle où il séjourna deux ans. Son père paraît entre-temps s'être établi
pendant plusieurs années à Lyon, avant de revenir se fixer à Neuchâtel et d'y
contracter société avec De Luze et Chaillet : c'est là que Jacques- Louis devait
entrer pour six ans comme commis, avant de prendre un intérêt dans l'affaire,
puis de passer chez De Luze et Meuron (1741), où il resta jusqu'au début de
1753.
On ne sait pas grand-chose des vingt premières années et des trois pre
mières sociétés. Ils emble que Jacques-Louis Pourtalès ait décidé de s'établir à
son compte et d'entreprendre le commerce des toiles des Indes parce qu'il était
mécontent d'être trop tenu en sous-ordre. Retirant 32 000 livres de Suisse, soit
48 000 1. 1. ou 2 000 louis de chez De Luze et Meuron, Pourtalès forme le 7 avril
1753 une société à Cortaillod avec Claude- Abram Du Pasquier et Jean -Jacques
Bovet, indienneurs depuis 1750. De cette association naît le caractère fondament
al de Pourtalès et Cie, qui est d'unir un comptoir commercial à une fabrique de
toiles peintes, l'un fournissant l'autre de toiles blanches des Indes ou de Suisse
et vendant les toiles une fois imprimées, sans préjudice d'opérations qui devien
dront beaucoup plus larges. Ce caractère subsistera jusqu'à la fin de la cinquième
société, au 31 décembre 1795. Dans la première société, Pourtalès prend six
actions sur seize, puis sept en 1756, l'action étant de 10 000 livres de Suisse ou
15 000 I. t.3.
Cette première société faite pour cinq ans est suivie d'un second traité, pour
neuf ans cette fois (1758-1766). Jacques-Louis Pourtalès y figure pour 9 actions
sur 20, puis pour 1 0 sur 23 (1 762), sur 21 (1 764) et enfin sur 20 (1 756). En 1 758
il s'associe avec son frère Paul. En 1760 il prend pour commis un personnage
appelé à jouer un rôle de premier plan dans la maison : Paul Coulon, fils d'un
marchand de grains de Cornus, dans les Causses, né en 1731, émigré à Genève
en 1745, et qui avait fait son apprentissage de 1755 à 1759 chez Rivier et Plan-
tamour. Cette maison, liée à Londres, Marseille et Nantes, était l'une des plus
importantes maisons pour le commerce des Indes; Paul Coulon y avait acquis
la réputation d'un expert en toiles, et Jacques- Louis Pourtalès, à qui manquait
cette compétence, tenait absolument à s'attacher les services d'un collaborateur
1. Archives Pourtalès, 2 /VI II, lettre de Jacques-Louis Pourtalès à Picot-Trembley, doyen
de la faculté de Théologie de Genève, 25 février 1809.
2. « Notice de ma vie », Archives Pourtalès, 9.
3. Archives Pourtalès, 3/VII et 9.
499 .
LES DOMAINES DE L'HISTOIRE
aussi précieux pour une maison qui n'avait pas encore pris tout son essor : il y
réussit en lui offrant, pour six ans, 650 louis d'or — 1 00 les cinq premières années,
150 la sixième — outre la nourriture et une chambre garnie1. En fait, dès 1763,
il fut intéressé à la société. En 1768, il s'allia même à la famille Pourtalès en épou
sant Anne Viala, qui comptait parmi ses aïeules une sœur de Jérémie Pourtalès.
La troisième société, conclue également pour neuf ans (1767-1775), con
solide la position prépondérante du chef de la maison dans le capital, dont il
s'attribue 23 actions sur 36. Elle est marquée par l'intéressement de Pierre- Henri
Du Pasquier, fils aîné (1752-1811) du fondateur de la manufacture de Cortaillod,
et en 1774 par la création d'une branche distincte consacrée au commerce
d'Italie, sous la responsabilité de Jean- René Hennig et de Charles Tribolet. Mais
ce n'est qu'à partir de la quatrième société, conclue pour quatorze ans (1776-
1789), que nous connaissons avec quelque précision la liste des associés et le
montant de leur participation. En 1776 apparaissent, aux côtés de Jacques- Louis
Pourtalès, Claude-Abram Du Pasquier, Paul Coulon, Paul Pourtalès, Jean-
Jacques Bovet, Pierre- Henri Du Jean- Michel Soëhnée, Jean- Fré
déric Bosset, Georges- Marie Schouck, Jean- Jacques Meuron (allié aux Tribolet),
Charles- Louis Meuron, Jean- Jacques- François Vaucher. En 1782 sont asso
ciés André- César Terrisse, qui avait auparavant effectué son apprentissage
comme commis, sous la protection de Paul Coulon, Abraham- Daniel Du Com
mun, Claude Sechéhaye, Jean Wolff, Jean- Frédéric Soëhnée, fils de Jean-
Michel et Georges Chaillet; en 1785, Claude- Jean- François Bovet; en 1786,
David Robert, Jacques- Louis Pourtalès le jeune (neveu de l'aîné), et Brullé. Cet
élargissement du personnel — plus que des capitaux, les plus jeunes apportant
peu — répond bien entendu à la multiplication des sièges de la société, qui est
alors au faîte de sa grandeur.
La cinquième société, conclue pour six ans (1790-1795), regroupe 21 asso
ciés au lieu de 22 dans la précédente, selon une distribution que vient modifier
le rattachement à Pourtalès et Cie de la branche italienne, dont les affaires seront
désormais soignées par Hennig et Tribolet, auxquels s'adjoignent Jean- Frédéric
Petitpierre et François Senn. Le fonds capital s'y répartit comme suit : 2
13 1/2 actions a J.-L. Pourtalès, qui fournit 810 000
— 5 P. -H. Du Pasquier, 300 000
— 4 3/8 262 500 P. Coulon,
— 262 500 4 3/8 J.-J.-F. Vaucher,
— 4 1/8 J.-M. Soëhnée, 247500
— 2 1/2 C.-A. Du Pasquier, 1 50 000
— 2 1/4 135 000 - J.-J. A.-C. Meuron, Terrisse, — 2 120 000
3/4 - — 1 1 05 000 J. Wolff,
— 1 1/4 A.-D. Du Commun, 75000
— 1/4 - 1 G. Chaillet, 75 000
— 1 J.-F. Soëhnée, 60 000
— 1 J.-H. Riegé, 60 000
—— 1 С Tribolet, 60 000
1. Archives Coulon, 46.
2. Pourtalès, 19/1.
500 « Cie » POURTALÈS ET L. BERGERON
à J.-R. 1 action qui fournit 60 000 I. de Berne Hennig,
3/4 - J.-F. 45 000 Bosset,
3/4 - J.-L 45 000 Pourtalès-Sandoz,
3/4 - J.-F. 45 000 Petitpierre,
1/2 — P.-L 30 000 Carbonnier,
1/2 - P.-G. 30 000 Pourtalès,
3/8 — F. Senn, 22 500
50 3 000 000
On note l'entrée d'un autre neveu du chef de la maison, Paul-Gabriel Pourt
alès, et celle d'un neveu de Paul Coulon, Paul- Louis Carbonnier, un fils de sa
sœur Marthe qui avait épousé Jacques Carbonnier, son compagnon d'émigration
à Genève en 1745. Né en 1763, il était entré en apprentissage dès 1778 chez
Pourtalès et Cie, en même temps d'ailleurs qu'un autre neveu de Paul Coulon,
Joseph.
1796 est l'année de l'éclatement du grand comptoir, sous l'effet tant de l'âge
de son chef que des difficultés et des pertes affrontées pendant les années précé
dentes, des tensions internes et des rivalités personnelles aussi, qu'une conjonct
ure défavorable n'avait fait qu'aggraver. Pourtant, Pourtalès et Cie se survit
dans une sixième et dernière société (1796-1801), qui ne comprend plus que
neuf actionnaires et dont le capital se trouve réduit en proportion. En voici la
composition :
— 19 actions à J.-L Pourtalès l'aîné, qui verse 1 52 000 livres 6de Berne et
y ajoute un compte de dépôt d'un million, bloqué jusqu'à expiration de la société;
— 4 actions à С Tribolet, G. Chaillet, Paul-Gabriel Pourtalès et son frère
Jacques-Louis Pourtalès, J.-F. Petitpierre, A.-D. Du Commun, F. Peters, chacun
versant 32 000 livres;
— 3 actions à T.-F. Tribolet, qui verse 24 000 livres, soit au total 50 actions
faisant 400 000 livres, et un capital total de 1 400 000 livres \
Cette dernière association « dans laquelle, écrit Pourtalès, j'avais fait tous les
fonds et dont j'ai supporté tous les risques, puisque les autres associés avaient
peu de fortune », se désagrégea partiellement dès 1798. Mais l'éclatement de
1796 n'avait pas été un anéantissement : les diverses sociétés qui se reconsti
tuèrent sur les décombres de Г « empire » Pourtalès devaient en réalité, grâce à
la qualité de leurs chefs et aux capitaux importants qu'elles conservaient, domi
ner le commerce des toiles, mousselines et indiennes en France, notamment à
partir de Paris, et cela pour quinze à vingt autres années.
La Société : ses activités
Pourtalès a sans doute été l'un des derniers grands hommes d'affaires itiné
rants. En pleine fin du XVIIIe siècle, sa figure et ses voyages évoquent le mar
chand du Moyen Age ou du XVIe siècle bien plus que le chef d'entreprise moderne.
Écoutons-le parler lui-même de cette vie harassante :
« Je crois pouvoir compter que depuis 1753 jusqu'en 1795 compris, ce qui
1. Id.. 19/II.
501 LES DOMAINES DE L'HISTOIRE
fait quarante-trois ans, j'ai arpenté et fait au moins 600 postes par année, y comp
ris deux voyages à Londres ou en Hollande; si ce n'a pas été deux voyages à
Londres par année, j'en ai compensé la distance par d'autres voyages. J'ai fait,
en outre, 60 à 70 voyages à Francfort, y ayant tenu 60 foires, dont 50 consécut
ives sans en manquer une seule... ayant généralement été deux personnes en
voyage, soit avec un associé, soit avec un commis... Depuis 1795, j'ai fait des
voyages également en poste, tant à Londres qu'à Hambourg et surtout en France
et dans la Belgique, à deux et quelquefois à trois personnes. »
Et d'évaluer que l'ensemble de ces déplacements ont dû représenter une
dépense de 266 000 livres de Suisse, soit 400 000 I. t. Cette existence avait
commencé pour Pourtalès, en réalité, dès l'époque où il appartenait à la société
De Luze et Meuron : une lettre de 1749 montre, en effet, qu'il s'occupait alors
de placer en Allemagne et en Suisse des articles fournis par Pierre Quinche, un
de ses cousins établi à Saint-Quentin qui se disait « à même de choisir la crème
de plusieurs milliers de toiles ».
L'objet de ces incessants déplacements : acheter et vendre en foires. En pays
rhénan, foires de Francfort à Pâques et en septembre; de Strasbourg à la Saint-
Jean et à Noël ; de Zurzach à la Pentecôte. Outre-Alpes, foires de Bolzano :
trois semaines à la mi-carême (on y va à quatre), quinze jours à la Saint- Barthé
lémy, plus celle de Corpus Domini au 15 juin ; foires de Recanati, en Romagne,
tout janvier; de Reggio d'Emilie, fin avril et début mai, où l'on va à quatre; de
Senigaglia, sur la côte adriatique, au début de juillet, où l'on va à sept : « De
toutes nos foires d'Italie nous ne recevons que des espèces, et la meilleure recette
que nous faisons c'est à Senigaglia, où il y a quelquefois 3, 4, 5 et jusqu'à 6 % à
gagner » \
Parmi ces voyages, une place à part est occupée par Londres, où le seul
objet du déplacement est d'acheter des toiles des Indes aux ventes de la Comp
agnie privilégiée. Aux premiers temps de Pourtalès et Cie, le voyage a sans doute
été souvent fait par le frère, Paul. On le voit par exemple acheter en 1754 pour
204 497 livres de marchandises, dont 178 000 pour des pièces de toiles, à l'une
des ventes (il y en a généralement deux par an, à des dates variables dépendant
de l'irrégularité du retour des navires) de У East India Co. Mai9 les voyageurs de
la maison de Neuchâtel ne sont là que pendant la brève période (qui peut tout
de même s'étendre sur quelques semaines) des ventes elles-mêmes; le règlement
des achats, l'expédition des balles de toiles — emballage, assurance, embarque
ment, consignation à une maison de commerce d'un port du continent — et, le
cas échéant, l'achat aux ventes conformément aux commissions reçues, sont
l'affaire d'une maison de commerce et de banque de Londres. Ces services
furent d'abord rendus à Pourtalès et Cie par la société Joseph Lieutaud et Louis
Agassiz; en 1770, elle devint, par le retrait de Lieutaud, Agassiz et Cie, Samuel
Grellet et Paul Pourtalès s'y associant pour six ans : Pourtalès apportait 4 000
des 6 000 livres sterling du capital, plus 6 000 livres en compte de dépôt, et
s'engageait à « donner toutes les affaires et l'expédition des achats que sa maison
de Neuchâtel fait à Londres », comme précédemment à Lieutaud et Agassiz 2.
En 1776, Paul Pourtalès s'étant retiré à son tour de la société, une nouvelle
1. Id., 14/111.
2. Id., 4/1 et 20/11. Samuel Grellet est sans doute apparenté aux Grellet, négociants
de Limoges.
502 « POURTALÈS ET Cie » L. BERGERON
association fut contractée avec François-Antoine Rougemont, qui travaillait
depuis six ans dans la maison, sans que rien fût changé dans ses « étroites lia
isons avec MM. Pourtalès et Cie de Neuchâtel », qui lui continuèrent « leurs affaires
et leur confiance comme du passé » 1. En 1 785, à la retraite de Louis Agassiz,
le père, la raison devint Agassiz, Rougemont et Cie, par association de Louis
Agassiz, le fils, avec François-Antoine Rougemont et Jean- Henri, frère de ce
dernier. La maison devait se scinder en 1793, après le suicide de François-
Antoine, en une maison Rougemont et Fesquet, et une maison Agassiz et Wilson;
mais les intérêts de Pourtalès et Cie n'en furent pas affectés : ils se partagèrent
entre les deux banques 2.
Dès l'origine — on Га vu par l'association avec Du Pasquier et sa fabrique
de toiles peintes de Cortaillod — les affaires de Pourtalès et Cie ont dépassé le
seul commerce d'achat et de vente des toiles blanches pour s'augmenter de celui
des toiles peintes. De 1762 à 1770, un autre contrat 3 a lié le comptoir neuchâ-
telois à Henri- Paul Desplans, du Port de Cressier, qui s'engageait à fabriquer
pour Pourtalès et Cie des indiennes à partir de toiles blanches par eux fournies.
On connaît mieux la convention analogue de 1784 avec Jean-Henri Riegé,
indienneur à Munster. Riegé entre en « société de fabrication » 4, c'est-à-dire
qu'il imprimera les toiles fournies par Pourtalès, s'engageant à fournir des
« ouvrages bien finis et parfaits comme l'on travaille dans les fabriques de Colmar
et de Wesserlingue ». Les toiles seront prises dans le magasin de Pourtalès à Colmar,
et les marchandises imprimées y seront rapportées. Pourtalès fera fabriquer
3000 à 4000 pièces la première année, et montera jusqu'à 10000/12000 pièces
pour les dernières années du traité. Lui et ses associés s'engagent à fournir «toutes
les drogues nécessaires à la fabrication..., lesquelles ils tireront au plus bas prix
et avec toute l'économie possible, ils les passeront au prix revenant avec l'inté
rêt à 5 % l'an depuis le moment où ils les auront payées..., et, en outre, 5 % pour
leur provision et bénéfice... Ils fourniront aussi tous les fonds nécessaires
le paiement des ouvriers, du bois et des petites fournitures qui devront être payées
en argent comptant », ainsi que pour le règlement de l'achat de la fabrique (acquise
de Jean-Jacques Schmaltzer, indienneur à Mulhouse) et l'extension des bât
iments de fabrique et de blanchisserie. Les prix de façon sont fixés par rapport à
ceux de Nicolas Risler, mais en baisse. En contrepartie, Riegé s'engage à tra
vailler exclusivement pour Pourtalès et Cie.
Ce contrat est antérieur à la prohibition de juillet 1785. En revanche, c'est
postérieurement à cette dernière que se situe la demande de Pourtalès et Cie
et de Dollfus père et fils et Cie, de Mulhouse, dont Ch. Schmidt a publié le texte,
et par laquelle les intéressés sollicitaient la permission de créer une manufacture
de toiles de coton et mousselines « à l'instar de celles de la Suisse » dans les
1. François-Antoine Rougemont est le fils du premier mariage de Jean-Jacques Rouge
mont, fondateur de la banque de Paris, f 1762, et le demi-frère de Denis de Rou
gemont, fils du troisième mariage de Jean-Jacques et héritier de la banque parisienne.
2. La société Rougemont et Fesquet (1793-1802) résulte de l'association de Jean-Henri
Rougemont avec Casimir Fesquet, venu de Marseille, où il rentrera en 1802, provoquant la
dissolution de la société. — Agassiz et Wilson (1793-1802) : société entre Thomas Wilson,
J.-D. Humbert et A.-D.-L. Agassiz fils. La suite sera prise par Wilson, Agassiz et Cie. La maison
a une filiale à Bordeaux.
3. Archives Coulon, 44.
4. Id., 47 /IV.
503 DOMAINES DE L'HISTOIRE LES
bâtiments du prieuré de Saint- Morand, près d'Altkirch, anciennement occupés
par les Jésuites, et d'y adjoindre un établissement de toiles peintes 1. On ne
retrouve malheureusement pas trace, dans les archives Pourtalès, de la création,
signalée par P. Léon, de la manufacture de Bourgoin-Jallieu (1788), confiée à
la direction de Charles- Emmanuel Perregaux 2.
Toutefois, si Pourtales et Cie ont, dans les années 1780, atteint les dimen
sions d'un véritable « empire », ce n'est pas par l'ampleur de leurs emprises manuf
acturières, mais bien plutôt par la multiplication de leurs « antennes » commerc
iales, lancées à la rencontre des vaisseaux de toutes nationalités qui apportaient
en Europe les toiles des Indes orientales, et de leurs comptoirs de vente cont
inentaux : Lorient, Lisbonne, Livourne, Ostende, Colmar, Lyon... Malheureuse
ment, il ne reste presque aucune trace de l'activité de ces différents sièges de la
Compagnie, dont la date d'ouverture n'est même pas connue 3. En revanche, on
possède quelques détails sur les correspondants de Pourtales et Cie dans l'Inde,
et sur l'intérêt que la société portait aux affaires d'armement maritime pour ce
pays.
C'est encore, en fait, par Paul Coulon que Pourtales et Cie se sont trouvés
engagés dans cette direction. Paul avait fait entrer chez Pourtales un parent
éloigné, Pierre Coulon, à qui il semble avoir porté une particulière affection. On
le retrouve dans l'Inde, où Pourtales et Cie l'avaient envoyé comme subrécargue,
et à partir du 1 e r janvier 1 776 il entre en société sous la raison Bérard, Coulon
et Cie avec Bérard frères et Cie, de Lorient (commanditaires pour 40 000 I. t.)
et avec l'un des frères Bérard, Jean-Jacques, qui apporte 20 000 I. t. Pierre Coul
on en fait autant, le capital lui étant en fait avancé pour moitié par Jacques-
Louis Pourtales et par Paul Coulon. Les affaires se partagent entre deux établi
ssements : Yanaon, pour le Coromandel, et Chandernagor, pour le Bengale. La
société semble avoir mal marché. Au début de 1778, Jean-Jacques Bérard se
rendit en Europe, tandis que la guerre éclatait entre la France et l'Angleterre; les
relations entre Lorient et Pondichéry (où s'était installé Pierre Coulon) s'inte
rrompirent. Paraissant douter, au surplus, des capacités commerciales de son
associé, Pierre Coulon s'occupa de trouver une solution de rechange. Prenant
prétexte de la suspension des envois depuis la France, il rompit sa société en 1780
et en contracta une autre avec Félix-Victor Amalric, depuis 1772 correspondant
à Pondichéry de Plantamour, Rivier et Rilliet. ayant amassé une fortune
de 400 000 I. t. en Europe, souhaitait y retourner sans pour autant laisser tomber
la société qu'il avait dans l'Inde avec Michel; il décida donc de s'associer Coulon
sous la nouvelle raison d'Almaric, Michel et Coulon.
1. Dans : Une Conquête douanière : Mulhouse (s.d.).
2. Cf. La Naissance de la grande industrie en Dauphine, t. I, p. 270.
3. André-César Terrisse a été responsable de la maison de Lisbonne; Paul Pourtales, de
celle d'Ostende; Paul-Louis Carbonnier, de celle de Lorient où il a, en 1792, perdu la moitié de
son capital; J. Wolff, de celle de Colmar; G. Chaillet, de celle de Lyon et des manufactures de
Saint- Vérand et de Bourgoin. Aucune trace, non plus, des opérations de ces différents sièges.
Au hasard des papiers, on en a toutefois relevé deux (d'ailleurs sans dates). L'une concerne un
compte à demi entre Pourtales et Cie et Germany, Girardot et Cie (société qui a existé sous cette
raison de 1772 à 1777), portant sur un achat de 454 542 I. t. de thé Boui (soit plus de 1 100
caisses), revendu 482 951 1. 1. à M. de Rabec, ancien administrateur de la Compagnie des Indes
et négociant parisien. La seconde, la vente à Ostende, pour plus de 2 000 000 de 1. 1., de 1 104
balles (soit 51 000 pièces de toiles des Indes) apportées par le navire « La Chancelière-de- Bra
bant ».
504 « POURTALÈS ET Cie » L. BERGERON
C'est alors que Pierre Coulon conçut de très vastes projets, qu'Amalric devait
négocier et mettre au point dès qu'il aurait pu trouver un passage pour la France.
Dans une lettre du 30 septembre 1781, Coulon expose à Plantamour, Rivier,
Rilliet et Cie : « ... tout ce qu'il sera possible de faire à l'époque de la paix, tant
par le moyen de votre maison, de celle de MM. Pourtalés et Cie de Neuchâtel,
de MM. Audibert, Rabaud et Solier et de vos amis, que par les fonds que notre
nouvelle société aura en vos mains des remises des Iles... L'attachement de
sieur Coulon à la maison Pourtalés lui fait désirer qu'elle entre, de concert avec
vous, Messieurs, dans tous nos projets pour la suite, et la connaissance qu'il a
de l'amitié qui règne entre vos maisons, surtout entre M. Rilliet et M. Pourtalés
l'aîné, le persuade que cela aura lieu... Ce qui nous flatte le plus est de continuer
et d'étendre s'il est possible nos liaisons avec votre respectable maison; nous
désirons seulement que celle de MM. Pourtalés et Cie soit de la partie en se liant
à la vôtre pour les affaires de l'Inde. A cet effet nous avons pensé que vos deux
maisons pourraient en établir une à Lorient à laquelle vous feriez commandite,
qui serait gérée par deux sujets de votre choix et qui, étant sur les lieux où s'exé
cutent les plus fortes opérations pour l'Inde, serait à même de tirer tout le parti
possible de cette branche et de correspondre plus directement avec nous tout
comme nous avec eux pour les envois, retours, etc. Nous pensons aussi que si
l'un des membres de la maison de Lorient connaissait le commerce du nord, ce
serait une bonne chose attendu qu'ils pourraient tirer de Riga, Stockholm, Hamb
ourg, Copenhague, le fer, cuivre, bois, chanvre, brai, goudron pour la construct
ion et cargaison des vaisseaux. » x
Amalric ne rencontra Pourtalés l'aîné qu'à la fin de 1783, à Londres, et
nous ne savons pas ce qu'il advint au juste de ce plan de grande envergure, qui
eût associé les principales puissances du commerce des toiles et indiennes et
celles de l'armement marseillais — plan qui semble préfigurer, à quelques années
près, l'édification de la Société maritime suisse. Mais il est certain qu'à la fin de
1 783 les relations entre Pourtalés et Coulon reprirent un cours régulier et se déve
loppèrent à une échelle importante pendant quelques années. En décembre 1 783,
Pourtalés et Cie prennent un intérêt dans le vaisseau Le Comte d'Artois, armé à
Marseille par Bigaud, Poulard et Cie : ils prient Amalric, Michel et Coulon de
soigner la vente de son chargement (d'une valeur de 350 000 I. t., dont 130 000
représentant un envoi de 25 000 piastres), leur remettent une note pour la car
gaison de retour, indiquant les marchandises de nature à donner le plus de bénéf
ice (ils espèrent vendre à 50 % net de bénéfice à l'aller, et à 60 % au retour). Le
vaisseau part à la fin de janvier 1784; il emmène Joseph Coulon, neveu de Paul,
qui s'embarque pour rejoindre Pierre (ce dernier lui donnera en 1787 un ci
nquième d'intérêt dans son affaire). Pour solder les achats de retour, Pourtalés
et Cie adressent à Coulon des remises qu'ils se sont procurées à Londres, chez
Agassiz et Rougemont : traites sur l'Inde anglaise, libellées en roupies ou en
1. Archives Coulon, 67/I. L'interruption des affaires avec l'Europe est sûrement compensée
par la poursuite des relations directes avec les Iles, qui paraissent très fructueuses. Pierre Coulon
écrit à Pourtalés et Cie, le 3 octobre 1781 : « Le fort envoi que notre nouvelle société a fait aux
Iles en septembre 1780 y est arrivé à bon port et a été vendu tout de suite. Son produit net se
monte à 650 000 livres, lesquelles, converties en bonnes lettres de change sur le Trésor, doivent
produire à peu près 520 000 livres de France. Cette affaire nous donnera un bénéfice de 240 à
250 000 livres à partager en trois, soit 80 000 livres à chacun » (Archives Coulon, 67/II). Donc,
un bénéfice de l'ordre de 100 %, sur guère plus d'une année, sans doute. Incontestablement,
une affaire très réussie.
505 LES DOMAINES DE L'HISTOIRE
pagodes. En 1785, nouvelles remises, et annonce d'un voyage de membres de
la maison Pourtalès à Lorient pour y recevoir les marchandises expédiées par
Coulon. En 1786, elle entre en relations avec Solier, Martin Salavy et Cie; il en
résulte qu'elle prend, selon une lettre du 20 novembre, « un intérêt majeur » dans
un vaisseau expédié à Coulon : c'est sans aucun doute Le Prince-de-Piémont,
dont L Dermigny a publié les comptes1 : Pourtalès et Cie y étaient, en effet,
pour 200 000 livres sur 1 050 000. Au printemps de 1 787, on a la trace d'un
projet d'expédition de La Sirène, ainsi que les plaintes sur le rétablissement de
la Compagnie des Indes. Le point d'arrivée n'est plus Lorient, bien entendu :
« Les poivres feraient un bon retour pour l'Italie 2 si l'on pouvait s'en procurer
une partie à prix convenable:.. Mais si le désarmement pouvait se faire à Ostende,
c'est une place où nous tirerions bien meilleur parti de la cargaison. »
A la fin de l'année, on se berce de l'espérance que le privilège de la Compag
nie, attaqué dans un mémoire de l'abbé Morellet, va être supprimé, et que le
commerce de l'Inde sera déclaré libre : Pourtalès et Cie envisagent alors de
« lier une expédition » avec Jean Balguerie, de Bordeaux.
En fait, la belle époque du commerce des toiles de l'Inde touche à sa fin :
1788 et 1789 sont marquées par une profonde dépression de ce secteur de
l'activité économique. Écoutons-en le témoignage, au fil des lettres adressées
à Pondichéry. Le 8 avril 1789 : depuis un an, les prix sont en baisse à Lorient;
il y a beaucoup de marchandises et peu d'acheteurs. « La vente à Livourne a été
des plus mauvaises... Nous avons été obligés d'y retirer la plupart des marchand
ises, et ce qu'on y a vendu donnera de la perte plutôt que du bénéfice. » Le
10 juin : pour que la vente reprenne, il faudrait la paix dans le nord de l'All
emagne 3, et tout dépendra « de la tournure que les affaires prendront en France ».
La lettre du 25 juin parle du « pied de langueur et d'engorgement où le commerce
est actuellement »; il faut attendre que les expéditions de l'Inde se fassent moins
abondantes, et surtout que « les états généraux actuellement assemblés à Ver
sailles opèrent la restauration publique et commerçante du Royaume que l'on
attend. Alors les affaires reprendront leur cours et leut activité, et le commerce
de l'Inde pourra redevenir aussi avantageux qu'il l'était il y a quelques années».
Au 23 août, les nouvelles sont toujours aussi mauvaises : « La vente du Saint-
Charles s'est faite le mois passé à Ostende, mais la plupart des marchandises sont
restées invendues, quoique à assez bas prix pour le peu qui s'est vendu, et qui
ne laisse pas de bénéfice et même de la perte sur plusieurs articles; et si l'on eût
voulu forcer la vente pour vendre le tout, il y aurait eu une grosse perte. Il ne s'est
vendu que très peu ou point d'organdis. » Aussi Pourtalès et Cie sont-ils décidés
à retarder toute vente à Ostende au moins jusqu'à la fin de l'année : «...pour qu'elle
puisse avoir lieu, il faut que la tranquillité soit un peu rétablie pour qu'il y vienne
des acheteurs. »
Ainsi donc, de la crise ouverte dans les premiers mois de 1 788 à Lorient sur
une baisse considérable des toiles de l'Inde, Pourtalès et ses associés donnent
une explication essentiellement politique et psychologique — tout en paraissant
1. Cf. Cargaisons indiennes, Solier et Cie, t. Il, pp. 269-300. A noter que Pourtalès et Cie
reçoivent également des toiles en consignation de Madras (Edouard Raphaël, Robert Ewing).
2. C'est-à-dire pour Livourne. Pourtalès et Cie reçoivent également des marchandises par
Nice.
3. C'est sans doute le conflit russo-suédois qui se trouve ici évoqué.
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