Pratique musicale et régulations temporelles - article ; n°4 ; vol.95, pg 571-591

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L'année psychologique - Année 1995 - Volume 95 - Numéro 4 - Pages 571-591
Summary: Musical expertise and temporal regulation.
Recently, a number of experiments have been conducted to test the hypothesis that an internal clock mediates estimation and reproduction of time. We attempted to separate possible biological and cognitive components by comparing experts' and novices' performances in an experiment that requires isochronous rhythmic behaviours. Expert subjects (high-level pianists, percussionists, and singers) and novices completed three tasks : (a) Spontaneous Motor Tempo Task (SMT) ; (b) continuation task for which a sequence of 3 or 7 isochronous « inductor stimuli » had to be continued, with the inter-stimuli interval (ISI) being 400, 600 or 800 ms ; (c) synchronization task for which the ISI was 400, 600 and 800 ms. Contrary to previous assumptions, for the SMT the average inter-response interval (IRI) of 600 ms was not obtained with novices or with experts. In the continuation task, the number of inductors did not affect the subjects' performances, and a difference in the variability of the IRI was observed between experts and novices, mainly at the end of their sequence of taps. In the synchronization task, the variability of IRI was greater when the tempo was slower ; the novices were significantly less regular thon the experts. The particularly regular behaviour of percussionists suggests a reconsideration of the respective contribution of the biological, cognitive and motor components of temporal adjustments.
Key words : isochronous rhythms, synchronization, musical expertise.
Résumé
Cette étude adopte l'hypothèse qu'une horloge interne présiderait à l'estimation et à la reproduction du temps, et que ce système reposerait d'une part sur des bases biologiques et inclurait d'autre part des mécanismes cognitifs. Par la comparaison des performances d'experts et de novices dans une expérience mettant en jeu divers comportements rythmiques isochrones à différentes cadences, nous cherchons à isoler la composante cognitive de la composante biologique. Trois tâches sont proposées à des sujets experts (pianistes, percussionnistes, chanteurs) et novices (étudiants et autres) : 1/ Une tâche de tempo moteur spontané pour laquelle l'intervalle moyen de 600 ms (habituellement considéré comme étant l'intervalle produit spontanément) n'a pas été retrouvé, ni chez les novices ni chez les experts. 2/ Une tâche d'induction de cadences (400, 600 et 800 ms d'intervalles inter-stimuli inducteurs, et 3 ou 7 stimuli inducteurs) qui a permis de montrer d'une part que le nombre de stimuli inducteurs n'affectait pas les performances des sujets en général, et d'autre part que les experts se différenciaient significativement des novices par une meilleure stabilité des frappes surtout à la fin de la séquence. 3/ Dans la dernière tâche, qui met en jeu un comportement de synchronisation, les sujets s'ajustent adéquatement aux intervalles requis (400, 600 et 800 ms), mais la variabilité des frappes est en général plus importante quand la cadence ralentit. En outre, les novices sont significativement moins stables que les experts. Les résultats amènent à reconsidérer les contributions respectives des composantes biologiques, cognitives et motrices des ajustements temporels.
Mots-clés : rythmes isochrones, synchronisation, compétences musicales.
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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Christophe Gérard
M. Rosenfeld
Pratique musicale et régulations temporelles
In: L'année psychologique. 1995 vol. 95, n°4. pp. 571-591.
Citer ce document / Cite this document :
Gérard Christophe, Rosenfeld M. Pratique musicale et régulations temporelles. In: L'année psychologique. 1995 vol. 95, n°4.
pp. 571-591.
doi : 10.3406/psy.1995.28856
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1995_num_95_4_28856Abstract
Summary: Musical expertise and temporal regulation.
Recently, a number of experiments have been conducted to test the hypothesis that an internal clock
mediates estimation and reproduction of time. We attempted to separate possible biological and
cognitive components by comparing experts' and novices' performances in an experiment that requires
isochronous rhythmic behaviours. Expert subjects (high-level pianists, percussionists, and singers) and
novices completed three tasks : (a) Spontaneous Motor Tempo Task (SMT) ; (b) continuation task for
which a sequence of 3 or 7 isochronous « inductor stimuli » had to be continued, with the inter-stimuli
interval (ISI) being 400, 600 or 800 ms ; (c) synchronization task for which the ISI was 400, 600 and 800
ms. Contrary to previous assumptions, for the SMT the average inter-response interval (IRI) of 600 ms
was not obtained with novices or with experts. In the continuation task, the number of inductors did not
affect the subjects' performances, and a difference in the variability of the IRI was observed between
experts and novices, mainly at the end of their sequence of taps. In the synchronization task, the
variability of IRI was greater when the tempo was slower ; the novices were significantly less regular
thon the experts. The particularly regular behaviour of percussionists suggests a reconsideration of the
respective contribution of the biological, cognitive and motor components of temporal adjustments.
Key words : isochronous rhythms, synchronization, musical expertise.
Résumé
Cette étude adopte l'hypothèse qu'une horloge interne présiderait à l'estimation et à la reproduction du
temps, et que ce système reposerait d'une part sur des bases biologiques et inclurait d'autre part des
mécanismes cognitifs. Par la comparaison des performances d'experts et de novices dans une
expérience mettant en jeu divers comportements rythmiques isochrones à différentes cadences, nous
cherchons à isoler la composante cognitive de la composante biologique. Trois tâches sont proposées
à des sujets experts (pianistes, percussionnistes, chanteurs) et novices (étudiants et autres) : 1/ Une
tâche de tempo moteur spontané pour laquelle l'intervalle moyen de 600 ms (habituellement considéré
comme étant l'intervalle produit spontanément) n'a pas été retrouvé, ni chez les novices ni chez les
experts. 2/ Une tâche d'induction de cadences (400, 600 et 800 ms d'intervalles inter-stimuli inducteurs,
et 3 ou 7 stimuli inducteurs) qui a permis de montrer d'une part que le nombre de stimuli inducteurs
n'affectait pas les performances des sujets en général, et d'autre part que les experts se différenciaient
significativement des novices par une meilleure stabilité des frappes surtout à la fin de la séquence. 3/
Dans la dernière tâche, qui met en jeu un comportement de synchronisation, les sujets s'ajustent
adéquatement aux intervalles requis (400, 600 et 800 ms), mais la variabilité des frappes est en général
plus importante quand la cadence ralentit. En outre, les novices sont significativement moins stables
que les experts. Les résultats amènent à reconsidérer les contributions respectives des composantes
biologiques, cognitives et motrices des ajustements temporels.
Mots-clés : rythmes isochrones, synchronisation, compétences musicales.L'Année psychologique, 1995, 95, 571-591
Laboratoire de Psychologie expérimentale
CNRS, URA 316, Université Paris V1
PRATIQUE MUSICALE
ET RÉGULATIONS TEMPORELLES
par Claire GÉRARD et Michael ROSENFELD
SUMMARY : Musical expertise and temporal regulation.
Recently, a number of experiments have been conducted to test the
hypothesis that an internal clock mediates estimation and reproduction of time.
We attempted to separate possible biological and cognitive components by
experts' and novices' performances in an experiment that requires comparing
isochronous rhythmic behaviours. Expert subjects (high-level pianists,
percussionists, and singers) and novices completed three tasks :
(a) Spontaneous Motor Tempo Task (SMT) ; (b) continuation task for
which a sequence of 3 or 7 isochronous « inductor stimuli » had to be
continued, with the inter-stimuli interval (ISI) being 400, 600 or 800 ms ;
(c) synchronization task for which the ISI was 400, 600 and 800 ms. Contrary
to previous assumptions, for the SMT the average inter-response interval (IRI)
of 600 ms was not obtained with novices or with experts. In the continuation
task, the number of inductors did not affect the subjects' performances, and a
difference in the variability of the IRI was observed between experts and
novices, mainly at the end of their sequence of taps. In the synchronization
task, the variability of IRI was greater when the tempo was slower ; the novices
were significantly less regular than the experts. The particularly regular
behaviour of percussionists suggests a reconsideration of the respective
contribution of the biological, cognitive and motor components of temporal
adjustments.
Key words : isochronous rhythms, synchronization, musical expertise.
1 . 28, rue Serpente, 75006 Paris. 572 Claire Gérard et Michael Rosenfeld
INTRODUCTION
Comment jugeons-nous de la durée de divers intervalles
temporels, ou comment produisons-nous de tels intervalles,
comment codons-nous des structures rythmiques ? L'ensemble
de l'œuvre de P. Fraisse a fourni l'essentiel des données empi
riques auxquelles ses élèves ou continuateurs se réfèrent
aujourd'hui. Sur le plan théorique, l'idée que tout reposerait
sur l'intervention d'une horloge est maintenant souvent adopt
ée. Des indices externes ou internes constitueraient des bases
de temps qui seraient comptabilisées ou accumulées au sein
d'unités fonctionnelles, puis stockées en mémoire, puis traitées
par un système de prise de décision avant l'émission du juge
ment temporel (Church, 1984; Church et Broadbent, 1990). La
mémoire et le système de décision renvoyant à des conceptions
très traditionnelles des systèmes de traitement de l'informa
tion, dans ce type de modèle, tout le problème est de préciser
la nature de la ou des « bases de temps » qui constituent l'hor
loge elle-même. A l'heure actuelle, dans le cadre du développe
ment des modèles connexionnistes, on considère légitime de
postuler l'existence d'un grand nombre de bases de temps
(Miall, 1992) : compte tenu de la diversité des durées à estimer
dans notre vie quotidienne, on peut supposer que diverses
chaînes d'impulsions périodiques peuvent simultanément
concourir à l'évaluation du temps. Deux grands types d'impul
sions périodiques peuvent remplir cette fonction : 1 / les mou
vements cadencés et répétitifs (succion chez le nouveau-né,
frappes, tapotements, balancements, ou (plus tard) rythme de
la marche, bref toute chaîne de conduites homogènes dont il
faut compter les maillons...); 2 /les rythmes biologiques viscé
raux (rythme respiratoire ou cardiovasculaire) ou encéphalo-
graphiques (ondes alpha, 8 à 12 cycles/s, bêta, 14 à 30 cycles/s,
thêta, 4 à 7 cycles/s, delta, 1 à 3 cycles/s)... Nous disposerions
alors de groupes d'oscillateurs de périodicités distinctes et un
intervalle donné serait codé par le sous-groupe des oscillateurs
qui sont actifs et synchrones à la fois au début et à la fin de
cet intervalle.
Si l'on résiste à la tentation d'imaginer des horloges, le pro
blème est de définir des indices pertinents permettant la régula- musicale et régulations temporelles 573 Pratique
tion des conduites temporelles. Ces conduites pourraient se baser
sur l'évolution en fonction du temps d'indices proprioceptifs (ou
de leur trace en mémoire). En effet, toute stimulation ou toute
action produit des afférences proprioceptives. Si celles-ci sont
stockées en mémoire, si leur trace s'évanouit progressivement au
cours du temps et si un certain état de la trace devient le signal
critique pour produire un 2e intervalle ou une 2e réponse, alors il
n'est nul besoin de postuler l'existence d'une horloge (Lejeune,
1993).
La synchronisation sensori-motrice est un type de procé
dure particulièrement intéressant, car réunissant problèmes de
perception et d'action. Dans ce type de tâche, on demande au
sujet de synchroniser ses frappes avec une séquence régulière
de stimuli (le plus souvent des sons). Généralement la durée de
l'intervalle entre stimuli est bien estimée puisqu'on trouve en
moyenne la même durée inter-frappes qu'inter-stimuli (égalité
de période), mais on observe un décalage du début de la
frappe par rapport au début du stimulus (décalage de phase)
dans le sens d'une anticipation de l'action sur la perception. Ce
décalage — pour des cadences « moyennes », de l'ordre de deux
sons par seconde — est d'une remarquable stabilité, sa valeur
chez l'adulte entraîné oscille entre 20 et 40 ms, la valeur de
30 ms étant la plus communément relevée. Le phénomène
d'anticipation a fait l'objet de nombreuses études. Il dépend
principalement de l'attention portée à la tâche et du type d'ef
fecteur moteur (Fraisse, 1974), de la modalité sensorielle de
présentation des stimuli (Kolers et Brewster, 1985), de l'accen
tuation des stimuli (Franek, Mates, Radil, Beck et Pöppel,
1991a, 6) et de leur localisation latérale (Ilmberger, Müller,
Pöppel, Mates et Radil, 1990), de la régularité de la séquence
— isochrone ou non (Kagerer, Ilmberger, Pöppel, Mates et
Radil, 1990), enfin de la vitesse de présentation (Müller,
Ilmberger, Pöppel, Mates et Radil, 1990). Une expérience de
Fraisse et Voillaume (1971), reprise et modifiée par Vos,
Helsper et Kruysbergen (1993), permet de mettre en évidence
une sorte de volonté délibérée d'anticipation: on présente une
suite régulière de sons sur laquelle le sujet doit se synchroniser.
Après que la synchronisation ait commencé, les sons, au lieu
d'être indépendants des réponses du sujet, sont provoqués par
ses frappes sans délai, donc en parfaite synchronie. Dans ce
cas le sujet accélère la séquence : il augmente son tempo 574 Claire Gérard et Michaël Rosenfeld
comme s'il voulait maintenir un décalage entre la frappe et le
stimulus pour rester « psychologiquement » synchrone. Le phé
nomène d'anticipation est cependant limité à certaines
cadences : à un tempo rapide (intervalles inférieurs à 300 ms) il
disparaît, on observe une synchronisation quasi parfaite, et au-
delà d'environ 2 000 ms le mécanisme de synchronisation fait
peu à peu place à un de temps de réaction. Pour
expliquer ces faits, certains auteurs ont proposé un modèle
« physiologique » (Mates, Radil, Ilmberger et Pöppel, 1990 ;
Mates, 1993 ; Prinz, 1993 ; Pöppel, Müller et Mates, 1990) : les
sujets chercheraient à faire coïncider l'information sensorielle
d'entrée — la «trace» représentant le stimulus — et l'informa
tion sensori-motrice en feed-back — la « trace » kinesthésique
représentant la frappe.
Prinz (1993) a donc judicieusement suggéré que l'appellation
de «synchronisation sensori-motrice» soit remplacée par celle
de « synchronisation sensorielle ou perceptive ». Madison (1993)
fait quant à lui l'hypothèse que «l'horloge interne» rentrerait
en conflit avec « l'horloge externe » (les sons) : la synchronisa
tion s'accompagnerait d'erreurs mineures d'ajustement dues à
l'irruption des sons. En effet, des sujets percussionnistes devant
jouer trois patterns rythmiques différents (isochrones et non is
ochrones) obtiennent en moyenne de meilleures performances en
situation sans métronome qu'avec : les sujets utiliseraient donc
selon l'auteur l'horloge interne comme première source tempor
elle. Enfin, une autre hypothèse essentiellement stratégique,
(hypothèse d'optimalisation) proposée par Vos, Helsper et Van
Kruysbergen (1993), suggère que le sujet se focaliserait sur l'exé
cution du programme de préparation de la réponse (programme
moteur) et devrait l'achever avant l'arrivée du stimulus, en
d'autres termes, être trop en avance serait préférable à être trop
en retard. Ces modèles sont généralement validés dans des
tâches impliquant la perception de courtes durées, et dans
toutes ces expériences l'anticipation observée est de l'ordre de
30 ms. Si la consigne n'est plus de se synchroniser avec les sons
mais de maintenir un appui sur une touche aussi longtemps que
dure le stimulus, on observe également un phénomène de prolon
gation de l'action d'environ 30 ms (Franek, Radil, Pöppel, Beck,
Mates et Ilmberger, 1988).
Les phénomènes de dépendance séquentielle (un intervalle
plus long que l'intervalle de référence est suivi par un Pratique musicale et régulations temporelles 575
plus court à plus ou moins long terme) lors des synchronisations
ont fait l'objet de nombreuses études, et deux hypothèses s'op
posent. La première attribue cette dépendance séquentielle à un
mécanisme de correction de l'horloge interne consécutif à l'info
rmation en feed-back issue de l'intervalle inter-frappe précédent.
Ce mécanisme central de contrôle temporel serait dépendant de la
vitesse de présentation des stimuli (Pöppel et al., 1990). La
seconde hypothèse considère que cette dépendance n'est pas
attribuable à une correction de l'horloge interne et que les
séquences de frappes produites par l'effecteur moteur ne sont
pas le reflet direct des séquences d'impulsions émises par l'hor
loge puisque les délais de transmission neuromusculaires, la
durée des mouvements (etc.), sont des variables aléatoires, indé
pendantes des pulsations émises par l'horloge (Wing et Kristof-
ferson, 1973). Cette dépendance séquentielle serait cependant
sensible à la modalité sensorielle de présentation des stimuli
(Kolers et Brewster, 1985).
Dans le but d'évaluer l'effet des connaissances préalables
sur les comportements de synchronisation, nous avons réalisé
de nombreuses expériences de chez les enfants
et chez les adultes, musiciens — professionnels pour les adultes,
et pour les enfants (de 3 à 6 ans environ), au moins initiés à la
pratique musicale —, et non musiciens (Auxiette et Gérard,
1991, 1992, 1993; Gérard et Auxiette, 1992; Jacquet, Gérard
et Pouthas, 1994 ; Pouthas, Gérard, Rosenfeld et Vanneste,
1994; Vanneste, Jacquet et Gérard, 1994). L'en
semble de ces expériences avait pour but de faire la part des
déterminants perceptifs, cognitifs et moteurs dans les tâches de
synchronisation, et d'étudier, d'une part, dans une perspective
développementale leur évolution respective, d'autre part, dans
une perspective comparative leur rapport avec les compétences
acquises des sujets. Les recherches menées avec Catherine
Auxiette (et rassemblées en partie dans sa thèse, Auxiette,
1992) avaient permis de montrer que le comportement d'anti
cipation est moins systématique chez l'enfant de 5 ans et demi
que chez l'adulte, que l'initiation musicale des enfants
contribue à leur faire adopter la stratégie d'anticipation plus
rapidement, et que la valeur des anticipations, plus variable
chez l'enfant que chez l'adulte et plus forte chez l'enfant
«musicien» que chez l'enfant «non musicien», dépend aussi
de la composition acoustique des stimuli (bruits brefs, appelés 576 Claire Gérard et Michael Rosenfeld
«bips», ou sons parlés, telles des syllabes brèves «ti» ou
« ta »), et du type de réponse requis (frappes ou sons parlés).
Ces recherches s'inscrivaient aussi dans une problématique
d'étude de l'association musique-parole et soulignaient que les
décalages sons-stimulus/réponses doivent tenir compte du
« centre perceptif» des syllabes utilisées (P-Center). Les recher
ches ultérieures réalisées avec Michael Rosenfeld (1994) sur des
adultes, musiciens et non musiciens, et avec V. Pouthas,
A. -Y. Jacquet et S. Vanneste (Jacquet, Gérard et
1994; Pouthas, Vanneste, Jacquet et Gérard, 1994) dans une
perspective développementale, ont déjà permis de mettre en
évidence que l'ajustement aux cadences requises se fait en
général de la même façon pour tous, même si les résultats des
enfants témoignent d'une moindre précision, mais que la variab
ilité dans la régularité des frappes est fortement dépendante
de l'âge des sujets et de leurs compétences musicales.
Pour évaluer plus précisément le rôle des connaissances
musicales sur les comportements rythmiques, nous avons donc
repris dans la présente recherche trois procédures tradition
nelles d'étude : la production d'une cadence régulière à vitesse
libre (tâche de tempo moteur spontané, codée TMS), la continuat
ion d'une cadence imposée, après arrêt d'un modèle isochrone
dit «inducteur» de la cadence, la synchronisation avec une
séquence isochrone. Des sujets adultes, musiciens et non music
iens, étaient soumis à ces trois tâches. Pour la tâche de TMS,
réalisée en frappant avec la main sur un capteur de pression
pendant 30 s à la vitesse que le sujet considère comme la plus
naturelle, nous souhaitions d'une part enregistrer les cadences
préférentiellement adoptées par des adultes et, d'autre part,
déterminer si la stabilité des frappes était plus grande chez les
« musiciens » et plus particulièrement chez les percussionnistes,
dont la pratique musicale essentiellement rythmique requiert
effectivement un contrôle des régulations motrices. La tâche
d'induction de cadence consistait à reproduire et maintenir une
cadence présentée auditivement en tapant 30 fois. A chaque
essai, l'intervalle inter-stimulus était constant (isochrone) et
pouvait prendre la valeur de 400, 600 ou 800 ms, le nombre de
pulsations inductrices était variable : 3 ou 7 sons présentés.
Nous avons supposé que les musiciens auraient besoin d'un
nombre moins important de stimuli inducteurs pour saisir la
cadence d'une chaîne isochrone, qu'ils stabiliseraient leurs Pratique musicale et régulations temporelles 577
frappes plus précocement que les novices — ce que l'analyse de
la séquence totale en trois parties (début, milieu, fin) devait
révéler -, et que les percussionnistes seraient à nouveau plus
stables que tous les autres sujets. Lors de la tâche de synchron
isation, les trois mêmes cadences ont été présentées (400, 600
et 800 ms d'intervalle inter-stimulus). Si l'on suppose que les
performances des sujets sont le résultat de contraintes essen
tiellement physiologiques (Prinz, 1993 ; Mates, 1993), nulle dif
férence notable ne doit s'observer entre les sous-populations, et
une anticipation traditionnelle de l'ordre de 30 ms devrait
apparaître. Si au contraire ce comportement est soumis à
apprentissage, comme nous en faisons l'hypothèse et l'avons
déjà mis en évidence chez les enfants (Auxiette et Gérard,
1991, 1992, 1993), alors le d'anticipation
devrait être plus stable, plus marqué et plus précoce, au cours
du déroulement de la séquence, chez les musiciens, et particu
lièrement chez les percussionnistes.
METHODE
1. Matériel
Lors des tâches de continuation et de synchronisation, les stimuli audit
ifs étaient délivrés aux deux oreilles à une amplitude de 35 dB via un
casque AKG (K141) et un magnétophone SONY (CFD-60L). Les stimuli
étaient enregistrés sur cassette audio par le même magnétophone, en
chambre sourde, à partir d'un métronome numérique SEIKO (DM-20) émet
tant des sons brefs d'une fréquence de 4 075 Hz. Les sujets étaient assis
face à une table sur laquelle était posé un capteur de pression rigide de
10 cm de large sur 11 de long, la zone sensible correspondant à la première
moitié (partie proximale) de cette surface. La séquence de frappes — tran
sitant par le capteur de pression — et la séquence de sons furent enregis
trées sur les 2 pistes d'une cassette audio à l'aide d'un magnétophone JVC
(KD-A11). La cassette comprenant les frappes et les sons fut dépouillée par
ordinateur au moyen d'un programme informatique réalisé par C. Kervella
au Laboratoire de psychobiologie de Paris V. Ce programme permet de
calculer automatiquement les intervalles inter-frappes, et le nombre total
de frappes. Pour la tâche de synchronisation les décalages entre frappes et
sons-stimuli étaient également calculés, et codés « A » pour les anticipa
tions, « R » pour les retards, et « S » pour les frappes synchrones, le seuil
de synchronie était fixé par l'expérimentateur à 5 ms de part et d'autre du 578 Claire Gérard et Michaël Rosenfeld
stimulus. Le logiciel « Quatro » permet d'imprimer les courbes représen
tant les intervalles inter-frappes successifs et les décalages de synchronisat
ion, ainsi que les moyennes et variances individuelles correspondant à
chaque tâche, y compris la tâche de TMS pour laquelle seules les frappes
enregistrées sur le capteur faisaient l'objet d'analyses. Les analyses statis
tiques ont été réalisées sur Mackintosh grâce au logiciel Super- Anova.
2. Procédure
Pour la première tâche (TMS), systématiquement effectuée en premier
lieu, le sujet devait frapper avec la main sur le capteur de pression pendant
30 s à la cadence qu'il jugeait comme la plus naturelle et la plus agréable.
La tâche d'induction de cadence (toujours effectuée en second) consistait à
reproduire et maintenir la cadence présentée auditivement en tapant
30 fois. A chaque essai l'intervalle inter-stimulus était constant et pouvait
prendre la valeur de 400, 600 ou 800 ms, le nombre de pulsations induct
rices était variable, 3 ou 7 sons. Les sujets étaient donc soumis à 6 condi
tions expérimentales d'induction. La dernière tâche, synchronisation, exi
geait du sujet qu'il synchronise ses frappes avec une séquence régulière de
30 sons, les valeurs d'intervalles étaient les mêmes qu'à la tâche précé
dente, 400, 600 et 800 ms. Les essais au sein de la tâche d'induction étaient
contrebalancés en carré latin, les tâches d'induction et de synchronisation
étaient contrebalancées en présentant toujours comme premier intervalle
de synchronisation un intervalle différent du dernier intervalle d'in
duction.
3. Sujets
La population musicienne comportait trois sous-groupes d'adultes âgés
en moyenne de 30 ans : 7 pianistes, 7 percussionnistes et 7 chanteurs, tous
professionnels ou élèves de dernière année du Conservatoire national supé
rieur de musique de Paris. Les « novices » étaient 4 étudiants en psycholog
ie et biologie et 3 ambulanciers, n'ayant jamais pratiqué d'instrument, ni
reçu de formation musicale particulière.
4. Plans expérimentaux et variables mesurées
Soient S les sujets, C leur compétence musicale, ISI les intervalles entre
sons (400, 600 et 800 ms), P le nombre de pulsations présentées lors de l'i
nduction (3 ou 7), les plans s'écrivent ainsi : pour le TMS, S7<C4> ; pour
nduction de cadence, S7<C4> X ISI3 X P2 ; pour la synchronisation,
S7<C4> X ISI 3. Pour chaque tâche la moyenne des intervalles inter
frappes et la variabilité intra-individuelle au long de la séquence (mesurée

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