Préférences esthétiques et personnalité - article ; n°1 ; vol.58, pg 45-69

De
Publié par

L'année psychologique - Année 1958 - Volume 58 - Numéro 1 - Pages 45-69
Summary
The results in generai indicate that the subjects tend to project themselves in their choice of pictures. People like in a picture the representation of situations or moods which correspond to their own expressed tendencies and dislike the expression of feelings that they try to repress in themselves. Compensation rarely occurs.
It was found that the practical type of person preferred the naturalistic representation of things. The introvert person preferred modem and more abstract paintings. The expansive or manic character disliked rigid forms, but specially liked emotional expression in the pictures. The sociable personality rejected pictures with rigid forms and order.
These relationships are consistent with an explanation in terms of a transfer of cathexis from the real object to the picture. To an active orientation toward the world and people corresponds an attraction towards the realistic representation of objects and people. To a passive, subjective attitude corresponds a preference for the world of phantasy of contemporary schools of painting. Subjects who control thesir agressivity and their emotions reject the representation of agressive scenes or emotional effect in the pictures. People who are looking for warmth in personal contacts reject coldness and rigidity in the pictures. A relationship between preference for good form and introversion seems also to have appeared, independently of the subjects' color preferences, and might express an intolerance for ambiguity in perception.
Where comparison was possible, the results tended to agree with those of previous research in the same field. Some apparently well established relations on which the studies agree might be summarized as follows : stable introverts like peaceful scenes and dislike any overt appeal to their feelings. Liking for paintings with straight line strokes indicates an assertive attitude in social relationships while preference for curves corresponds to a more affectionate disposition toward people. Neatness and order in paintings is appreciated by people who are self-controlled while impulsive people prefer the life-like impression obtained by the use of hasty strokes. Liking for movement usually correlates with lack of restraint or inhibition, self-assertion and drive. Emotionality is generally manifested by a preference for paintings expressing a definite mood.
25 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1958
Lecture(s) : 20
Nombre de pages : 26
Voir plus Voir moins

J. Cardinet
Préférences esthétiques et personnalité
In: L'année psychologique. 1958 vol. 58, n°1. pp. 45-69.
Abstract
Summary
The results in generai indicate that the subjects tend to project themselves in their choice of pictures. People like in a picture the
representation of situations or moods which correspond to their own expressed tendencies and dislike the expression of feelings
that they try to repress in themselves. Compensation rarely occurs.
It was found that the practical type of person preferred the naturalistic representation of things. The introvert person preferred
modem and more abstract paintings. The expansive or manic character disliked rigid forms, but specially liked emotional
expression in the pictures. The sociable personality rejected pictures with rigid forms and order.
These relationships are consistent with an explanation in terms of a transfer of cathexis from the real object to the picture. To an
active orientation toward the world and people corresponds an attraction towards the realistic representation of objects and
people. To a passive, subjective attitude corresponds a preference for the world of phantasy of contemporary schools of painting.
Subjects who control thesir agressivity and their emotions reject the representation of agressive scenes or emotional effect in the
pictures. People who are looking for warmth in personal contacts reject coldness and rigidity in the pictures. A relationship
between preference for good form and introversion seems also to have appeared, independently of the subjects' color
preferences, and might express an intolerance for ambiguity in perception.
Where comparison was possible, the results tended to agree with those of previous research in the same field. Some apparently
well established relations on which the studies agree might be summarized as follows : stable introverts like peaceful scenes and
dislike any overt appeal to their feelings. Liking for paintings with straight line strokes indicates an assertive attitude in social
relationships while preference for curves corresponds to a more affectionate disposition toward people. Neatness and order in
paintings is appreciated by people who are self-controlled while impulsive people prefer the life-like impression obtained by the
use of hasty strokes. Liking for movement usually correlates with lack of restraint or inhibition, self-assertion and drive.
Emotionality is generally manifested by a preference for paintings expressing a definite mood.
Citer ce document / Cite this document :
Cardinet J. Préférences esthétiques et personnalité. In: L'année psychologique. 1958 vol. 58, n°1. pp. 45-69.
doi : 10.3406/psy.1958.26657
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1958_num_58_1_26657ESTHÉTIQUES ET PERSONNALITÉ PRÉFÉRENCES
par Jean Cardinet
Cette étude a cherché à découvrir s'il existait une relation
entre la préférence pour certains aspects des tableaux d'art et
certains traits de caractère. Son but lointain était de contribuer
par là à relier les aspects affectifs de la perception à la structure
de la personnalité.
A la limite de l'esthétique et de la psychologie, ce problème a
souvent été abordé dans le passé. D'une façon très générale,
on peut classer les opinions qui ont été émises à ce sujet en deux
catégories selon que l'aspect objectif de la beauté ou l'aspect
subjectif du sentiment esthétique ont reçu le plus d'attention.
Certains philosophes cherchèrent une explication de la beauté
dans quelque relation objective, caractéristique des œuvres d'art
(comme le nombre d'or), tandis que d'autres crurent la découvrir
dans quelque besoin subjectif que l'œuvre d'art satisferait.
Les premières recherches des psychologues suivirent ces
deux voies. Fechner présenta des rectangles de différents types
pour trouver celui dont les proportions étaient les plus harmon
ieuses. Birkhoff (2) détermina une formule beaucoup plus
complète pour les formes polygonales, et ambitionna la détermi
nation de lois scientifiques d'esthétique. Les critiques d'art
s'inspirant de la psychanalyse, par exemple, montrèrent comment
certaines productions artistiques étaient l'expression symbolique
des besoins profonds de leur auteur.
La présente étude se trouve à la jonction de ces deux voies,
puisqu'elle recherche des relations permanentes avec des caracté
ristiques des œuvres d'art, mais que cependant elle cherche à
relier le contenu affectif de la perception à la personnalité du
sujet. L'évolution dans la formulation du problème est absolu
ment parallèle à celle qui a été décrite par Frenkel-Brunswick (4)
dans le domaine des études sur la perception : l'attention s'est
déplacée des lois générales de la vers les déterminants
de la perception individuelle. 46 .MEMOIRES ORIGINAUX
Certains faits relevés par les psychanalystes avaient montré
que le même type de réaction pouvait se retrouver dans toutes
les activités d'un sujet. Même au niveau élémentaire de la percept
ion, quelques caractéristiques perceptives semblaient dépendre
de traits de personnalité généraux. De nombreuses études récentes
ont pu démontrer qu'en effet, les valeurs, les besoins et les
défenses du sujet influençaient le contenu de sa perception.
D'une façon générale, cependant, cette influence subjective
ne peut se manifester que lorsque les stimuli sont extrêmement
ambigus. Les préférences esthétiques, au contraire, visant la
réaction affective à une certaine perception plutôt que son
contenu même, sont beaucoup plus indépendantes de la réalité
objective. De plus, certaines études, comme celle de McCleary
et Lazarus (6) ont prouvé que la réaction affective était imméd
iate et antérieure même à la perception consciente. Ces faits
permettent donc de penser que les préférences esthétiques peuvent
être très révélatrices des dispositions profondes du sujet.
L'étude des relations entre et carac
tère a donc paru être intéressante, non seulement parce qu'elle
permettait la compréhension du phénomène esthétique lui-même,
mais aussi parce qu'elle devait mettre en lumière des relations
dynamiques à l'intérieur de la personnalité et qu'elle pouvait
confirmer ainsi un principe essentiel de la psychologie moderne :
l'unité de la personne.
REVUE DE LA LITTÉRATURE
II est couramment admis que des gens de caractère différent pré
fèrent différentes sortes de peintures. De nombreuses hypothèses ont
été avancées à ce sujet, issues de trois domaines principaux de la psychol
ogie : psychologie clinique, psychologie de l'enfant et études factorielles.
Ce sont les hypothèses de Rorschach qui, en psychologie clinique,
semblent se rapporter le mieux à ce sujet. La perception de la forme,
du mouvement, de la couleur, dans les taches d'encre est reliée par
lui à des traits de personnalité. Il est hasardeux d'en déduire que Ja
préférence de ces mêmes caractères dans les tableaux a une signification
identique. Pourtant une étude de J. Ruesh et J. Finesinger (8) a montré
que l'utilisation de la couleur dans des dessins est en corrélation avec
le nombre de réponses « » au test de Rorschach. Si l'on suppose
que les personnes qui utilisent la couleur dans leurs dessins sont aussi
celles qui aimeraient la couleur dans des tableaux, on a une raison
d'escompter une relation entre les hypothèses de Rorschach et les
résultats de cette étude.
Certains des principes d'interprétation du test de peuvent CARDINET. PREFERENCES ESTHÉTIQUES ET PERSONNALITÉ 47 J.
donc être rappelés ici. Une personne dont les réponses sont déterminées
uniquement par la forme agit généralement en fonction de principes
purement logiques et souffre donc d'une certaine rigidité d'adaptation.
Les réponses « couleur » indiquent dans quelle mesure la capacité d'affect
d'un individu peut être influencée par les événements extérieurs. Un
sujet qui ignore la couleur a probablement beaucoup de contrôle de
lui-même et une certaine dureté dans ses contacts avec les autres. Les
réponses FC indiquent une expression satisfaisante des émotions, tandis
que les réponses CF sont associées à l'instabilité émotionnelle. Les
réponses « couleur » pures accompagnent l'impulsivité incontrôlée. Un
grand nombre de réponses « mouvement » indique une certaine excita
tion tandis qu'un très petit nombre suggère l'inhibition et un sentiment
d'insécurité. La comparaison de l'emploi de la couleur et de l'emploi
du mouvement pour l'interprétation des cartes est également intéres
sante, la personne à dominance couleur étant extratensive, la personne
à dominance mouvement, introvertie. Le mode d'aperception global
suggère des intérêts théoriques, tandis que l'interprétation de détails
des taches d'encre est plus caractéristique des personnes à intérêts
pratiques. Sans doute cette liste simplifie-t-elle à l'extrême les hypot
hèses plus nuancées de Rorschach, mais cette schématisation était
nécessaire dans une liste aussi succincte des nombreux principes d'inter
prétation de ce test.
Le Thematic Aperception Test diffère du test de Rorschach en ce
que c'est le contenu plutôt que la forme des réponses qui est considéré.
Il se fonde sur l'hypothèse que le sujet s'identifie avec l'un des person
nages présents dans l'image. On peut en déduire que devant un tableau,
les sujets réagiront également en se plaçant dans la situation dépeinte,
et donc qu'ils aimeront les tableaux représentant des situations où ils
aimeraient être et qu'ils rejetteront les représentations qui leur paraî
tront menaçantes ou qui éveilleront quelque conflit en eux.
Dans son livre, The Drawing Completion Test, Marian Kinget (5)
présente un grand nombre de relations entre les caractéristiques des
dessins d'une personne et sa personnalité. Le contenu des dessins d'abord
est significatif. Les sujets produisant des dessins abstraits sont un peu
en marge de la vie, originaux et indépendants. Le schématisme indique
de la difficulté dans les relations sociales. La représentation de la nature
indique au contraire que le sujet est en contact avec la réalité objective.
L'expression d'une atmosphère bien définie dans le dessin est un signe
d'émotivité. L'exécution des dessins également apporte beaucoup de
renseignements sur le sujet. Des traits fortement appuyés indiquent
des tendances fortes, tandis que des traits faibles sont un signe de
repli sur soi et de dépression. Les dessins ne comportant qu'un contour,
sans structure ou détail à l'intérieur, sont faits par des individus peu
émotifs et peu démonstratifs, généralement ordonnés et lucides, mais
manquant de chaleur et de spontanéité. Les ombres révèlent une grande
émotivité et pour cette raison une tendance au déséquilibre émotionnel. 48 MÉMOIRES ORIGINAUX
Les détails indiquent un esprit pratique. Le mouvement apparaît dans
les dessins faits par des sujets entreprenants, sans inhibition, très imagi-
natifs, actifs et dominants.
Marian Kinget n'est malheureusement pas assez explicite sur la
validation des relations qu'elle décrit. Des questionnaires de personnal
ité et des descriptions faites par des amis ont été utilisés, mais appa
remment plus comme un procédé de recherche permettant la découverte
de nouvelles hypothèses, que comme un critère donnant un coefficient
de validité défini. Elle justifierait sans doute ce manque par la nécessité
de tenir compte de tous les aspects d'un dessin à la fois, ce qui empêcher
ait la validation isolée d'un aspect particulier. Au moins ses résultats
ne sont-ils pas tirés simplement de son intuition ; ils fournissent d'inté
ressantes hypothèses de travail.
La psychologie de l'enfant, en étudiant dessins et peintures à ce
jeune âge, a établi un certain nombre de faits qui peuvent orienter une
étude des préférences esthétiques chez les adultes.
Alschuler et Hattwick (1) étudièrent pendant un an 170 enfants
de 2 à 5 ans. Les professeurs d'écoles maternelles leur fournirent des
données sur le développement et la personnalité de chaque enfant,
son comportement social, ses activités, etc. Des relevés complets des
actions d'un enfant donné, pendant toute une journée, furent également
recueillis de temps en temps. Tous les dessins et peintures furent conser
vés pour une analyse ultérieure. Ces données furent ensuite quantifiées
et transcrites sur des feuilles spécialement préparées. Les relations
significatives au seuil de 15 % furent alors recherchées par les auteurs
et servirent de base à leurs conclusions.
Us trouvèrent ainsi que la préférence pour les couleurs chaudes
accompagne un libre comportement émotionnel, des relations sociales
affectueuses, tandis que les couleurs froides sont préférées par les
enfants très contrôlés, non démonstratifs et plus centrés sur eux-mêmes.
L'emploi du rouge accompagne la liberté dans les réactions émotionnelles.
La préférence pour le jaune accompagne souvent un comportement
infantile. Le vert est employé par des enfants tranquilles, qui n'ont
pas de forts besoins émotionnels. Le bleu indique la sublimation des
tendances et le désir d'être adulte. Le noir est utilisé par des enfants
chez qui le contrôle est très grand et qui répriment leurs émotions.
Des peintures multicolores indiquent une personnalité ouverte à des
intérêts variés.
Ligne et forme sont également révélatrices. De longs traits vert
icaux sont faits par des enfants au comportement agressif, tandis que
des traits courbes sont plus souvent le signe de sentiments d'affection
ou de passivité. Des dessins abstraits et stéréotypés sont faits par des
enfants troublés afîectivement. Des traits dispersés, dans toutes les
directions, sans lien entre eux, accompagnent un comportement impulsif.
Les traits marqués indiquent un haut niveau d'énergie, tandis que les
traits légers ont plus de chance d'indiquer nervosité, peur et timidité. CARDINET. PREFERENCES ESTHÉTIQUES ET PERSONNALITÉ 49 J.
Des peintures propres et ordonnées accompagnent un comportement
contrôlé et bien adapté et l'absence de conflits.
Trude Schmidl-Waehner (9) étudia les dessins d'enfants anormaux.
Dans les dessins des névrosés déprimés, elle remarqua une tendance à
une symétrie rigide qui ne se retrouvait pas chez les débiles. Les premiers
n'utilisaient que très peu de jaune et de rouge, mais beaucoup utilisaient
du bleu. La plupart d'entre eux utilisaient des mélanges et du noir. Les
enfants repliés sur eux-mêmes préféraient ne dessiner que des lignes et
les psychotiques tendaient à rejeter la couleur. Chez les psychotiques
stéréotypés, on retrouvait dans les dessins la répétition de formes iden
tiques à égale distance. Le nombre d'éléments suggérant le mouvement
était le plus grand chez les enfants bien doués, plus faible chez les dépri
més, et c'est chez les débiles que ce nombre était le plus bas.
Une étude de Cyril Burt (3) apporte des renseignements intéressants
à la fois sur certains facteurs de personnalité et sur les préférences
esthétiques correspondantes. Il donna un questionnaire de stabilité
émotionnelle et d'introversion-extraversion à un grand nombre de
sujets, et il examina les préférences esthétiques des sujets qui se trou
vaient dans les 10 % les plus élevés ou les plus bas sur l'un quelconque
de ces questionnaires. Il obtint les résultats suivants : Les personnes
instables jugent un tableau d'après l'effet qu'il produit sur elles ; d'où
leur préférence pour l'art romantique, les effets dramatiques, et leur
intérêt plus grand pour la couleur que pour les lignes. Les personnes
stables s'intéressent plus à l'aspect cognitif de l'œuvre d'art et ont une
attitude essentiellement intellectuelle. Les extravertis s'intéressent aux
personnes et aux objets du monde réel. Dans 82 % des cas, leurs comment
aires s'adressent, non au tableau lui-même, mais aux choses représent
ées. Ils préfèrent la puissance d'expression à la forme. Les intravertis,
au contraire, s'attachent plus au tableau lui-même.
Une étude plus détaillée peut être faite en considérant les 4 combi
naisons possibles de ces deux traits de caractère. Les instables extra
vertis préfèrent les tableaux où le sujet et la façon dont il est traité
éveillent des émotions puissantes. Ils préfèrent les portraits aux paysages
ou aux natures mortes. Ils apprécient spécialement la représentation
de l'activité musculaire, les couleurs vives et les contrastes.
Pour les sujets stables, mais extravertis, le sujet est encore ce qui
décide du choix de préférence. Ils jugent une œuvre d'art d'après sa
capacité d'évoquer l'objet réel et admirent donc les qualités techniques
de l'art académique. La couleur doit être sobre, la composition solide
plutôt que mouvementée.
Les instables intravertis ont une préférence marquée pour l'école
impressionniste. Ils préfèrent les paysages, notamment s'ils sont irréels,
aux portraits. C'est qu'ils veulent que le tableau représente leur rêverie.
Ils apprécient la couleur.
Les stables intravertis ont une attitude plus intellectuelle vis-à-vis
de l'œuvre d'art. Ainsi, ils peuvent préférer une composition décorative
A. PSYC11OL. 58 4 50 MÉMOIRES ORIGINAUX
à une reproduction quasi photographique. La composition, le dessin
les touchent plus que ce qui est représenté. Ils admirent des œuvres
en noir et blanc que les autres sujets rejettent à cause de leur manque
de couleur. Ils ont une forte répugnance pour tout ce qui veut éveiller
de force leurs sentiments. Ils aiment les lignes simples et droites.
Charles Morris (7) conduisit plusieurs études dans ce même but
de relier préférences esthétiques et caractéristiques individuelles. Mais
il choisit les types somatiques de Sheldon comme critère. Les personnes
du type mésomorphique préfèrent la représentation de corps vigoureux,
de l'activité musculaire, et, en général, une représentation réaliste des
gens et des choses. Les endomorphes préfèrent les tableaux colorés,
irréels, décoratifs, qui font rêver. Les tableaux préférés par les ecto-
morphes sont caractérisés par la présence d'axes verticaux et horizon
taux dans la composition, toujours très étudiée, et par la valeur psycho
logique des portraits qui sont choisis. Sa conclusion générale est que
chacun tend à préférer les tableaux représentant les objets ou les situa
tions qui satisferaient ses tendances constitutionnelles.
D'autres études ont concerné le même problème, mais souvent
avec un nombre de sujets insuffisant, ou une définition insuffisante des
variables mises en corrélation.
De cette revue rapide, il ressort que de nombreuses hypothèses ont
été avancées, mais ces hypothèses, soit n'ont pas été validées de façon
satisfaisante, soit n'ont fait l'objet que d'une seule étude de validation,
sans contre-validation ultérieure. Il semblait donc utile de reprendre
ces hypothèses, de contrevalider ces résultats et de regrouper toutes ces
liaisons jusque-là disparates autour d'une interprétation cohérente.
DESCRIPTION DE L ETUDE
Une mesure des préférences des sujets pour certains caractères
des tableaux et une autre mesure indépendante de leurs traits
de personnalité étaient nécessaires.
Des reproductions en couleur, sur carte postale, de tableaux
de maîtres furent utilisées pour obtenir le premier groupe de
mesures. Ces reproductions furent présentées par paires, les
sujets n'ayant qu'à indiquer sur une liste quelle était celle des
deux qu'ils préféraient. Ces paires furent groupées en 22 catégor
ies, trente paires représentant, par exemple, une opposition de
couleurs froides et de couleurs chaudes. La note du sujet était le
nombre de fois où il avait choisi l'un des membres de l'alternative,
celui considéré arbitrairement comme positif.
Le critère consistait en 16 questionnaires de personnalité.
Pour diminuer une certaine source d'erreur, provenant du
manque de fidélité ou de validité d'une question considérée CARDINET. — PREFERENCES ESTHÉTIQUES ET PERSONNALITÉ 51 J.
isolément, les notes pour chaque trait reposèrent en moyenne
sur une vingtaine de questions différentes. Chaque sujet reçut
ainsi 38 notes au total, qui furent ensuite intercorrélées.
Construction du test de préférences esthétiques
Les tableaux furent choisis parmi une collection de 600 cartes
postales, représentant toutes des œuvres d'art et appartenant
au Pr L. L. Thurstone. Les tableaux religieux et ceux qui étaient
entièrement abstraits ne furent pas utilisés, non plus que ceux
qui appartenaient à des écoles autres qu'européennes ou nord-
américaines. A part ces restrictions, tous les thèmes et toutes
les écoles furent admis. Au total, les impressionnistes et les
modernes l'emportaient en nombre sur les classiques.
La première étape de la construction du test fut le regroupe
ment des tableaux par paires, en fonction du sujet traité, du
style général, moderne ou classique, et de la valeur esthétique
des tableaux. La valeur de chaque paire fut ensuite testée par
sa présentation à un petit nombre de sujets, une dizaine environ.
Les paires où l'un des membres était préféré de façon statist
iquement significative furent rejetées, les cartes correspondantes
regroupées différemment, et les nouvelles paires essayées à nou
veau sur d'autres sujets. Cette standardisation avait pour but
d'éliminer les items du test qui ne différenciaient pas les sujets
et de conserver ceux où la préférence dépendait essentiellement
de facteurs subjectifs.
La méthode de comparaison par paires fut utilisée pour de nomb
reuses raisons. C'est d'abord la plus simple pour le sujet, les consignes
sont facilement comprises et le travail matériel pour la réponse est
réduit au minimum. Le sujet ne considère qu'un champ limité à chaque
fois et il n'a pas à garder dans l'esprit ses choix précédents. Tous les
éléments de son jugement sont devant ses yeux.
Cette méthode avait aussi d'autres avantages pour le psychologue.
La valeur esthétique générale de chaque tableau, qui rend compte de la
plus grande part de la variance lorsque les sujets notent les tableaux,
est ainsi éliminée, puisque cette valeur est égale pour les deux tableaux
considérés. Le sujet traité, qui est la seconde source de variance import
ante, est également neutralisé. Un troisième facteur déterminant le
choix des sujets est l'école de peinture, certains choisissant systémati
quement les tableaux modernes, les autres préférant les peintures plus
classiques. Ce facteur ne put pas être entièrement éliminé, car il n'est
pas indépendant des aspects formels, qui étaient au contraire très
contrastés dans chaque paire. Mais l'effort fait pour appareiller les 52 MÉMOIRES ORIGINAUX
tableaux également d'après leur style général, ancien ou moderne, a
dû réduire la part de variance due à ce facteur.
Ainsi, le premier argument théorique en faveur de cette présentation
par paires fut de réduire le nombre de dimensions à l'intérieur du
domaine des préférences esthétiques et de donner plus d'importance aux
facteurs restant, tels que le dessin, la composition, l'atmosphère, etc.
Deux autres arguments peuvent être avancés. Quand les sujets
notent les peintures, ils doivent comparer chacune à quelque échelle
subjective. De nombreuses études ont montré que cette échelle se dépla
çait en fonction des stimuli présentés. Après une succession de beaux
tableaux, une peinture médiocre sera jugée plus mauvaise que si elle
avait succédé à de plus médiocres encore. Cet effet de contraste est
éliminé par la présentation deux à deux.
De plus, les individus diffèrent dans leur notation, certains notant
plus bas que d'autres, ou attribuant plus difficilement des notes extrêmes.
En conséquence, les notes données par une personne ne sont pas dire
ctement comparables à celles par une autre personne. La compar
aison par paires élimine cette source d'erreurs additionnelle.
Après l'appariement des tableaux du point de vue valeur
esthétique, sujet et style, l'étape suivante de la standardisation
du test fut d'étudier ce que chaque paire mesurait.
Une liste de 28 caractéristiques relatives aux tableaux fut établie.
Chacune des 250 paires fut alors considérée par un certain nombre de
juges (de 5 à 10) de ces 28 points de vue différents. Chaque juge nota
s'il voyait, par exemple, une différence dans la netteté des contours
entre les deux tableaux de la première paire, puis de la deuxième, et
ainsi de suite. Les réponses des juges furent alors comparées. Les caté
gories à propos desquelles les différaient d'opinion et celles qui
n'étaient pas suffisamment représentées dans l'échantillon de peintures
furent abandonnées. Les 22 catégories suivantes furent retenues :
1) Au sujet de la couleur :
a) Couleurs chaudes ou froides (30 paires) : les peintures où le
rouge et le jaune dominent sont considérées comme
chaudes, celles où le bleu ou le vert vert dominent, comme
froides.
b) Saturation (29 paires) : les couleurs saturées contiennent
une faible proportion de blanc et de noir et une large
proportion de pigment coloré, tandis que les couleurs
non saturées tendent vers le gris.
c) Clarté (29 paires) : les couleurs claires reflètent plus de lumière
que les couleurs sombres.
d) Effet de lumière (23 paires) : cette catégorie oppose les tableaux
dans lesquels la lumière est directement perceptible en CARDINET. — PRÉFÉRENCES ESTHÉTIQUES ET PERSONNALITÉ 5?» J.
tant qu'élément représenté (rayon de soleil, lampe, etc.),
à ceux dans lesquels la lumière est diffuse.
e) Choc de couleurs — contre monochromatisme (35 paires) :
certains peintres aiment à fondre leurs couleurs de telle
sorte que tout le tableau semble se composer d'une seule
couleur et de ses variations. C'est ce qui fut appelé mono
chromatisme. Le choc des couleurs caractérise au contraire
des tableaux où des couleurs pures très différentes sont
juxtaposées, sans essai d'harmonisation.
2) Au sujet de la forme et de la composition :
a) Formes naturelles (31 paires) : certains artistes essayent de
conserver dans leurs dessins les formes et proportions
qu'ils trouvent dans la nature. De nombreux peintres
modernes, au contraire, modifient ces formes et en créent
de nouvelles.
b) Contours soulignés (30 paires) : certains peintres ont coutume
de souligner les contours des objets d'un trait noir. Des
contours non soulignés n'impliquent pas nécessairement
des formes floues : les contours sont alors simplement
marqués par une différence de couleur entre l'objet et le
fond.
c) Détail (21 paires) : le même sujet peut être traité de façon
toute différente selon que l'artiste pense qu'une reproduct
ion méticuleuse de détails réalistes augmente l'effet de
son tableau, ou qu'au contraire, il se contente de suggérer
plutôt que de représenter son objet.
d) Profondeur (36 paires) : la sensation de la troisième dimension
dans les tableaux ne dépend pas seulement de l'observa
tion des lois de la perspective, mais aussi du jeu des
ombres et de la différence de couleur entre le premier plan
et le fond.
e) Espace (46 paires) : dans cette catégorie furent placés les
tableaux, généralement des paysages, représentant de
grandes étendues de terrain, beaucoup de ciel, de larges
horizons, et où le regard pouvait se porter très loin.
f) Concentration de l'intérêt (36 paires) : du point de vue de la
composition, on peut opposer les tableaux dans lesquels
chaque objet a un rôle en fonction du centre d'intérêt
et ceux où il n'y a pas de tel centre d'intérêt.
g) Simplicité du dessin (35 paires) : certains dessins sont simples,
dans le sens que peu de lignes apparaissent ; le nombre
d'objets est limité, la couleur est étendue uniformément
sur de larges étendues ; ils s'opposent aux tableaux qui
semblent être bourrés, où le sujet central s'accompagne
d'une foule de représentations accessoires.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.