Privation de contrôle et traitement de l'information : critique de l'approche de la motivation pour le contrôle et propositions alternatives - article ; n°2 ; vol.101, pg 349-369

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L'année psychologique - Année 2001 - Volume 101 - Numéro 2 - Pages 349-369
Summary : Control deprivation and information processing : A critical evaluation of the control motivation hypothesis and propositions for alternative interpretations.
Control motivation theory is considered as the dominant explanation for the effects of control deprivation on subsequent social information processing. According to this position, control deprivation heightens a fundamental motivation to restore control that results in a more careful processing of incoming information. In this article, a critical analysis of this position is presented. It is argued that the available experimental data do not clearly support control motivation theory. Moreover, this position cannotfully explain some results found in this research area. Four alternative explanations based on the reactance-learned helplessness integration are proposed. According to these theoretical proposais, the effects of control deprivation on subsequent information processing vary depending on the amount of control deprivation experienced and on the difficulty ofthe task. It is argued that these propositions are consistent both with the results found in control deprivation research and with findings in other areas (such as social power and depressives' social perception) in which control deprivation is hypothesized to be an important factor.
Key words : control deprivation, information processing, control motivation.
Résumé
La théorie de la motivation pour le contrôle constitue l'explication dominante des effets de la privation de contrôle sur le traitement de l'information. Elle postule que la privation de contrôle favorise le traitement attentif de l'information sociale. Cet article présente une critique de cette théorie et propose quatre interprétations alternatives. Celles-ci ont en commun de considérer que les effets de la privation de contrôle sur le traitement de l'information varient selon deux principaux facteurs : le degré de privation de contrôle et le degré de complexité de la tâche sur laquelle est mesurée la profondeur du traitement de l'information. Les prédictions dérivées de ces propositions s'avèrent compatibles avec l'ensemble des données recueillies dans ce champ de recherche ainsi que dans d'autres secteurs invoquant la privation de contrôle comme variable explicative.
Mots-clés : privation de contrôle, traitement de l'information, motivation pour le contrôle.
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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François Ric
Privation de contrôle et traitement de l'information : critique de
l'approche de la motivation pour le contrôle et propositions
alternatives
In: L'année psychologique. 2001 vol. 101, n°2. pp. 349-369.
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Ric François. Privation de contrôle et traitement de l'information : critique de l'approche de la motivation pour le contrôle et
propositions alternatives. In: L'année psychologique. 2001 vol. 101, n°2. pp. 349-369.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_2001_num_101_2_29561Abstract
Summary : Control deprivation and information processing : A critical evaluation of the control
motivation hypothesis and propositions for alternative interpretations.
Control motivation theory is considered as the dominant explanation for the effects of control deprivation
on subsequent social information processing. According to this position, control deprivation heightens a
fundamental motivation to restore control that results in a more careful processing of incoming
information. In this article, a critical analysis of this position is presented. It is argued that the available
experimental data do not clearly support control motivation theory. Moreover, this position cannotfully
explain some results found in this research area. Four alternative explanations based on the reactance-
learned helplessness integration are proposed. According to these theoretical proposais, the effects of
control deprivation on subsequent information processing vary depending on the amount of control
deprivation experienced and on the difficulty ofthe task. It is argued that these propositions are
consistent both with the results found in control deprivation research and with findings in other areas
(such as social power and depressives' social perception) in which control deprivation is hypothesized
to be an important factor.
Key words : control deprivation, information processing, control motivation.
Résumé
La théorie de la motivation pour le contrôle constitue l'explication dominante des effets de la privation de
contrôle sur le traitement de l'information. Elle postule que la privation de contrôle favorise le traitement
attentif de l'information sociale. Cet article présente une critique de cette théorie et propose quatre
interprétations alternatives. Celles-ci ont en commun de considérer que les effets de la privation de
contrôle sur le traitement de l'information varient selon deux principaux facteurs : le degré de
de contrôle et le degré de complexité de la tâche sur laquelle est mesurée la profondeur du traitement
de l'information. Les prédictions dérivées de ces propositions s'avèrent compatibles avec l'ensemble
des données recueillies dans ce champ de recherche ainsi que dans d'autres secteurs invoquant la
privation de contrôle comme variable explicative.
Mots-clés : privation de contrôle, traitement de l'information, motivation pour le contrôle.L'Année psychologique, 2001, 101, 349-369
Laboratoire de Psychologie sociale,
Université Paris V - René Descartes1
PRIVATION DE CONTROLE
ET TRAITEMENT DE L'INFORMATION :
CRITIQUE DE L'APPROCHE DE LA MOTIVATION
POUR LE CONTRÔLE
ET PROPOSITIONS ALTERNATIVES
par François RlC2
SUMMARY : Control deprivation and information processing : A critical
evaluation of the control motivation hypothesis and propositions for
alternative interpretations.
Control motivation theory is considered as the dominant explanation for the
effects of control deprivation on subsequent social information processing.
According to this position, control deprivation heightens a fundamental
motivation to restore control that results in a more careful processing of
incoming information. In this article, a critical analysis of this position is
presented. It is argued that the available experimental data do not clearly
support control motivation theory. Moreover, this position cannot fully explain
some results found in this research area. Four alternative explanations based
on the reactance-learned helplessness integration are proposed. According to
these theoretical proposals, the effects of control deprivation on subsequent
information processing vary depending on the amount of control deprivation
experienced and on the difficulty of the task. It is argued that these propositions
are consistent both with the results found in control deprivation research and
with findings in other areas (such as social power and depressives' social
perception) in which control deprivation is hypothesized to be an important
factor.
Key words : control deprivation, information processing, control
motivation.
Note de l'auteur : Je remercie F. Askevis-Leherpeux et E. Drozda-
Senkowska pour leurs commentaires sur une version antérieure de cet article.
1. 71, avenue Edouard-Vaillant, F-92774 Boulogne-Billancourt Cedex.
2. E-mail : ric@psycho.univ-paris5.fr. 350 François Rie
INTRODUCTION
Les concepts de « contrôle » et de « privation de contrôle » sont fr
équemment invoqués pour rendre compte de nombreux phénomènes psy
chologiques complexes tels que le développement de certaines dépressions
(Sedek, Kofta et Tyszka, 1993 ; Seligman, 1975 ; Weary, Marsh, Gleicher et
Edwards, 1993), les effets des relations de pouvoir (Dépret et Fiske, 1993 ;
Fiske, 1993), l'échec scolaire (Diener et Dweck, 1978 ; Kofta, 1993), ou
encore les effets du statut socioéconomique (Adler, Boyce, Chesney, Cohen,
Folkman, Kahn et Syme, 1994 ; Mal, Jain et Yadav, 1990). Certains cher
cheurs sont allés plus loin en proposant que « contrôler » (ou « maîtriser »)
son environnement constitue l'une des motivations fondamentales de l'être
humain qui sous-tend nombre de ses activités (Burger et Hemans, 1988 ;
Fiske et Dépret, 1996 ; Kelley, 1967 ; Pittman, 1993).
Ces travaux attestent l'importance accordée aux concepts de « con
trôle » et de « privation de contrôle » dans l'explication du comportement
humain. Paradoxalement, à l'heure actuelle, très peu de recherches ont
porté sur la manière dont la privation de contrôle affecte la façon dont les
gens perçoivent leur environnement social, jugent les autres, et interagis
sent avec eux. Seules quelques rares études ont exploré les effets de la pr
ivation de contrôle sur le traitement subséquent de l'information sociale.
L'une des positions dominantes dans ce champ de recherche est la « théorie
de la motivation pour le contrôle » (Pittman, 1993), selon laquelle la priva
tion de contrôle favorise le traitement attentif de l'information.
L'objectif de cet article est double. Il vise tout d'abord à présenter une
analyse critique de la théorie de la motivation pour le contrôle et des tr
avaux empiriques sur lesquels elle se fonde. Après avoir mis en lumière cer
taines insuffisances de cette position, nous proposerons plusieurs interpré
tations alternatives des données disponibles. Ces propositions consisteront
dans des réinterprétations de l'intégration réactance-impuissance acquise
(cf. Wortman et Brehm, 1975). Nous soutiendrons notamment que la pr
ivation de contrôle peut favoriser le traitement attentif ou conduire à un
traitement superficiel de l'information selon le degré de privation de con
trôle auquel sont soumis les individus. Nous évoquerons alors les processus
susceptibles de produire ces effets contrastés et examinerons quelques
implications de cette intégration.
CONTROLE ET PRIVATION DE CONTROLE : DEFINITIONS
Depuis plusieurs décennies, la définition des concepts de « contrôle » et
de « privation de contrôle » fait l'objet d'un débat n'ayant toujours pas
trouvé d'issue consensuelle (cf. Alloy, Clements et Koenig, 1993 ; Averill,
1973 ; Fiske et Taylor, 1991 ; Mikulincer, 1994 ; Seligman, 1975), et dont la Privation de contrôle et traitement de l'information sociale 351
présentation dépasse largement le cadre de cet article (cf. Shapiro, Schwarz
et Astin, 1996 ; Skinner, 1996). Par conséquent, nous proposerons une défi
nition large des concepts de « contrôle » et de « privation de contrôle ».
Nous dirons qu'un individu l'environnement lorsqu'il est effectiv
ement capable d'avoir une influence sur pour produire des
événements désirés ou éviter des événements indésirables. Par opposition,
nous dirons qu'un individu est « privé de contrôle » lorsque, malgré sa
croyance en la possibilité de maîtriser l'environnement afin de produire des
événements désirés ou d'éviter des événements indésirables, il se trouve
dans l'incapacité effective (privation de contrôle effectif), ou pense qu'il est
incapable (privation de contrôle perçu) , de maîtriser l'environnement. Cette
définition est proche de celles qui ont été traditionnellement offertes pour
ce concept que l'on nomme aussi « non-contingence » (Kofta, 1993 ; Selig-
man, 1975), « perte de contrôle » (Kofta, 1993), ou encore « incontrôlabi-
lité » (Sedek et al., 1993). Dans cette définition de la privation de contrôle,
l'accent est placé sur l'interaction entre l'individu et son environnement :
l'individu tente de maîtriser une situation et échoue dans ces tentatives. Le
problème est alors d'identifier les situations que l'on tente de maîtriser.
Deux dimensions nous paraissent centrales. Tout d'abord, l'importance sub
jective des événements associés à la situation. En effet, si ces événements ont
une très forte importance pour les individus (par exemple, éviter de rece
voir des chocs électriques désagréables, ou ne pas passer pour quelqu'un de
stupide aux yeux de l'expérimentateur), on peut s'attendre à ce qu'ils ten
tent activement de maîtriser cette situation (Wortman et Brehm, 1975).
En revanche, si les événements associés à la situation ont peu d'importance
aux yeux des sujets, ces derniers ne chercheront pas à maîtriser la situa
tion, voire ne détecteront pas qu'elle ne peut être maîtrisée. La seconde
dimension concerne l'expérience passée de maîtrise de ce type de situation, à
savoir : dans le passé, l'individu a-t-il déjà ou non maîtrisé ce type de situa
tion ? On peut penser que les gens tenteront d'autant plus activement de
maîtriser une situation qu'ils ont déjà maîtrisé des situations de ce type
de par le passé'. Ce point pourrait s'avérer d'importance car il permet de
clarifier certains malentendus concernant les travaux sur la privation de
contrôle. En effet, bien que le lever et le coucher du soleil soient en dehors
de notre sphère de contrôle, on ne s'attend pas à ce que ces événements pro
voquent les effets caractéristiques des situations de privation de contrôle
parce nous ne cherchons pas à maîtriser ces événements (Kofta et Sedek,
1999 ; Taylor et Brown, 1994).
1. Ces dimensions n'ont probablement pas le même poids dans la décision
de l'individu de chercher à maîtriser une situation. On peut penser que si les
événements associés à une situation revêtent une très grande importance pour
l'individu (par exemple, éviter de recevoir des chocs électriques désagréables),
celui-ci va tenter activement de maîtriser cette situation même s'il n'a aucune
expérience de maîtrise de ce type de situation, ou même s'il pense que ses chanc
es de succès sont très faibles. François Rie 352
TRAITEMENT HEURISTIQUE VERSUS TRAITEMENT SYSTÉMATIQUE
Les modèles récents du traitement de l'information sociale opposent
généralement deux types de (Chaiken, Liberman et Eagly,
1989 ; Fiske et Neuberg, 1990 ; Petty et Cacioppo, 1986 ; cf. Chaiken et
Trope, 1999). D'un côté, les sujets peuvent traiter l'information concernant
un objet ou une personne de manière attentive ou « systématique » (Chai
ken et al., 1989). Ils prennent alors en compte tous les éléments d'informa
tion disponibles et les intègrent de manière à obtenir une représentation
précise de cet objet ou de cette personne. Ce type de traitement nécessite
d'importantes ressources cognitives et motivationnelles. D'un autre côté,
lorsque les gens ne disposent pas des capacités ou de la motivation néces
saires à un traitement systématique, ils traitent l'information de manière
superficielle ou « heuristique ». Dans ce cas, ils utilisent des indices superfi
ciels leur permettant de recourir à des procédures simplifiées, heuristiques
(scripts, schémas ou stéréotypes ; cf. Bodenhausen, 1990, 1993). Ces derniè
res leur fournissent, pour un faible coût cognitif, une représentation suff
isante de l'objet pour les actions qu'ils ont à entreprendre.
Les positions que nous allons maintenant envisager proposent que la
privation de contrôle modifie le niveau de motivation et/ou la disponibilité
en ressources cognitives des individus. Nous verrons donc que, selon la
position théorique considérée, la privation de contrôle pourrait conduire à
un traitement systématique ou à un traitement heuristique de l'info
rmation sociale.
PRIVATION DE CONTROLE
ET TRAITEMENT DE L'INFORMATION
TROIS HYPOTHÈSES DE BASE
L'EFFET D'IMPUISSANCE ACQUISE
Les travaux sur « l'impuissance acquise » ont montré que le fait
d'exposer des êtres humains (ou des animaux) à une expérience de priva
tion de contrôle entraîne une baisse de performance lorsque ces sujets sont
confrontés à une nouvelle tâche (cf., pour des revues de travaux, Overmier
et Blancheteau, 1987 ; Peterson, Maier et Seligman, 1993 ; Rie, 1996 ;
Seligman, 1975). Selon la « théorie originelle de l'impuissance acquise »
(Seligman, 1975), la baisse de performance enregistrée consécutivement à
l'exposition à la privation de contrôle est principalement due à une baisse
générale du niveau de motivation des individus. Lorsqu'un organisme est
privé de contrôle, il apprend qu'il existe une relation d'indépendance entre
ses comportements et les événements qui surviennent. Placé dans une nou
velle situation, l'organisme continue à penser qu'il n'a aucun contrôle sur Privation de contrôle et traitement de l'information sociale 353
les événements et minimise alors ses efforts pour contrôler l'environ
nement. Selon cette position, la privation de contrôle pourrait conduire à
un traitement plus superficiel de l'information sociale disponible dans la
mesure où les sujets n'investiraient pas suffisamment d'efforts dans le tra
itement de l'information. Par conséquent, les sujets privés de contrôle
devraient être plus prompts que les autres à utiliser des procédures de ra
isonnement et de jugement simplifiées (heuristiques) leur permettant un
jugement relativement valide pour un faible coût cognitif.
REACTANCE ET IMPUISSANCE ACQUISE :
DEUX TEMPS DISTINCTS DE LA RÉACTION
À LA PRIVATION DE CONTRÔLE
La théorie de la « reactance psychologique » (Brehm, 1966, 1993)
s'oppose, en première analyse, à la théorie originelle de l'impuissance
acquise. Elle déclare en effet que chaque individu dispose de libertés spéci
fiques et que, lorsque l'une d'elles est menacée ou supprimée, l'individu
devient motivé pour la rétablir. Selon cette théorie, un individu privé de
contrôle investit ses ressources dans la restauration de son sentiment de
contrôle. On pourrait donc s'attendre à ce que ces tentatives de restaura
tion du sentiment de contrôle entraînent une amélioration des perfor
mances. Wortman et Brehm (1975) ont intégré les prévisions dérivées des
théories de la reactance psychologique et de l'impuissance acquise en en fai
sant deux temps distincts de la réaction à la privation de contrôle. Une
exposition à une privation de contrôle faible, ou de courte durée, intensifie
chez l'individu un besoin général de contrôle, ce qui devrait se traduire par
une augmentation de la performance dans une nouvelle tâche (effet de reac
tance). En revanche, une exposition plus forte, ou plus longue, à la priva
tion de contrôle produira des effets de baisse de performance (effet
d'impuissance acquise). Ces effets contrastés du degré de privation de con
trôle ont été enregistrés à plusieurs reprises sur des tâches de résolution de
problème (cf. Pittman et Pittman, 1979, 1980 ; Mikulincer, 1988, 1994 ;
Rie, 1999 ; Roth et Kubal, 1975).
Selon cette position, les effets de la privation de contrôle sur le trait
ement de l'information dépendent donc du degré de privation de contrôle
auquel sont soumis les individus. Lorsque la privation de contrôle est faible
(ou de courte durée), elle devrait favoriser le traitement attentif de
l'information alors qu'elle conduire à un plus superficiel
de lorsqu'elle est forte (ou de durée prolongée).
LA THEORIE DE LA MOTIVATION POUR LE CONTROLE
Pittman et Pittman (1980) ont testé l'intégration réactance-
impuissance acquise sur une tâche de jugement social, en l'occurrence une
tâche d'attribution. Pour cela, ils ont exposé des sujets à deux (privation de 354 François Rie
contrôle faible), six (privation de contrôle forte), ou aucun problème sans
solution (groupe témoin) avant de leur demander de participer à une
seconde étude. Dans celle-ci, les sujets recevaient un texte, censé avoir été
écrit par un expert en énergie nucléaire, s'opposant à la construction de
centrales nucléaires à proximité d'habitations. A une partie des sujets, on
indiquait que l'auteur avait été payé pour écrire ce texte. A l'autre partie,
on disait que ce texte était issu du journal personnel de l'auteur et qu'il
n'était pas destiné à être publié. Après avoir lu le texte, les sujets devaient
indiquer quelle était selon eux l'attitude réelle de l'auteur du texte à l'égard
de l'implantation de centrales nucléaires à proximité de zones habitées. Les
sujets participaient ensuite à une tâche de résolution d'anagrammes. Selon
l'intégration réactance-impuissance acquise, on attendait des résultats
comparables sur la tâche de résolution de problèmes et sur la tâche
d'attribution. On faisait l'hypothèse que les sujets exposés à une faible pri
vation de contrôle traiteraient l'information sociale de manière plus atten
tive et prendraient donc plus en compte l'information situationnelle — à
savoir, que l'auteur avait été payé ou non — dans leurs attributions (et réa
liseraient de meilleures performances sur la tâche d'anagrammes) que les
sujets de la condition témoin. En revanche, on s'attendait à ce que les fortement privés de contrôle traitent l'information de manière superf
icielle et qu'ils soient donc moins sensibles à situationnelle
dans leurs attributions (et réalisent de moins bonnes performances sur la
tâche d'anagrammes) que les sujets de la condition témoin. Les résultats
sur la tâche d'anagrammes sont bien conformes aux prévisions de
l'intégration réactance-impuissance acquise. Toutefois, les deux groupes
privés de contrôle ont plus tenu compte de l'information situationnelle afin
d'évaluer l'attitude réelle de l'auteur du texte que les sujets de la condition
témoin. Ces résultats apparaissent, au moins en première analyse, incomp
atibles avec l'intégration réactance-impuissance acquise, ce qui a conduit
Pittman et ses collègues (Pittman et Pittman, 1980 ; cf. Pittman, 1993,
pour une revue de travaux) à développer une « théorie de la motivation le contrôle ». Celle-ci propose qu'une expérience de privation de con
trôle active deux motivations : une motivation pour le contrôle et une
motivation de protection du soi. La première conduit les individus à
s'engager dans un traitement attentif (ou « systématique ») de l'info
rmation disponible dans le but d'obtenir une représentation précise et
exacte de la situation, ce qui leur permet de retrouver un sentiment de maît
rise sur celle-ci. Par conséquent, on s'attend à ce que des sujets préalabl
ement privés de contrôle, quel que soit le degré de privation, s'engagent dans
un traitement de l'information plus attentif que des sujets n'ayant pas été
privés de contrôle. Toutefois, ce type de résultat n'est attendu que lorsque
la tâche sur laquelle sont mesurées les performances ne présente pas une
menace pour l'estime de soi des sujets. En effet, Pittman (1993 ; Pittman et
D'Agostino, 1985, 1989) postule qu'une expérience de privation de contrôle
entraîne aussi un sentiment d'échec qui active chez les individus une moti
vation à protéger l'estime de soi. Confrontés à une nouvelle tâche potentiel- Privation de contrôle et traitement de l'information sociale 355
lement menaçante pour l'estime de soi (par exemple, une tâche de résolu
tion de problème), les sujets préalablement privés de contrôle réduisent
intentionnellement leurs efforts dans cette tâche de façon à pouvoir attri
buer une éventuelle mauvaise performance à un manque d'efforts plutôt
qu'à un manque de capacités. Ils évitent ainsi des explications déplai
santes. Cela permettrait d'expliquer les différents résultats obtenus sur la
tâche d'attribution (non menaçante pour l'estime de soi) et sur la tâche de
résolution d'anagrammes, cette dernière étant représentative de celles utili
sées dans le cadre des travaux sur l'impuissance acquise.
Par la suite, Pittman et ses collègues ont montré que des sujets préala
blement privés de contrôle (par l'exposition à des problèmes sans solution)
recherchaient plus d'information sur autrui dans une situation d'entretien
(Swann, Stephenson et Pittman, 1981), réalisaient plus d'efforts pour obte
nir de l'information (D'Agostino et Pittman, 1982), se souvenaient mieux
de contenue dans un texte (Pittman et D'Agostino, 1989),
étaient plus influencés par la qualité de l'argumentation d'un message per
suasif et moins par des indices superficiels et Worth, 1991 ; cités
par Pittman, 1993) que des sujets non privés de contrôle. Dans l'ensemble,
ces travaux suggèrent que la privation de contrôle effectif entraîne chez les
sujets un traitement plus attentif de l'information sociale disponible (Pit
tman, 1993).
ANALYSE CRITIQUE DE LA THEORIE DE LA MOTIVATION
POUR LE CONTRÔLE
ET PROPOSITIONS ALTERNATIVES
La théorie développée par Pittman et ses collègues constitue une tenta
tive théorique ingénieuse qui a suscité un engouement important. Il semble
toutefois que cette position souffre d'un certain nombre de difficultés que
nous allons passer en revue.
Tout d'abord, cette position fournit une explication de l'effet d'im
puissance acquise qui fait intervenir l'estime de soi des sujets. Suite à une
expérience de privation de contrôle (d'échec), les individus réaliseraient de
mauvaises performances parce qu'ils choisiraient de ne pas s'investir dans
une nouvelle tâche afin de préserver leur estime de soi. Cela implique que les
processus responsables des baisses de performances enregistrées suite à
l'exposition à la privation de contrôle chez l'être humain et chez les animaux
ne sont pas identiques. Bien que certains chercheurs défendent ce point de
vue, aucun argument théorique décisif n'a été avancé pour une « exception
humaine » (Kofta et Sedek, 1989 b ; Rie, 1996). De plus, selon cette position,
de tels effets ne seraient pas enregistrés sur une tâche « sociale » parce que,
dans ce type de tâche, les sujets considèrent qu'il n'existe pas de bonne ou de
mauvaise réponse. Il nous semble pourtant que, dans un grand nombre de
cas, les sujets participant à des expériences pensent qu'il existe une bonne 356 François Rie
réponse et/ou que leurs réponses dans ce type de tâche (formation
d'impression ; prise de décision) peuvent renseigner les chercheurs sur des
aspects importants de leur personnalité, ce qui pourrait les amener à se sen
tir menacés dans leur estime de soi. Dans le même sens, les effets de baisse de
performance suite à l'exposition à la privation de contrôle ont été enregis
trés sur des tâches de « barrage de signes » (Kuhl, 1981 ; Mikulincer, 1994 ;
Rie et Scharnitzky, 1999) qui, contrairement à des tâches de résolution de
problème (pour lesquelles une solution doit être trouvée), ne comportent pas
de critères objectifs de ce qu'est une bonne performance.
Par ailleurs, un certain nombre de travaux semblent indiquer que la
privation de contrôle peut conduire à un traitement plus superficiel de
l'information sociale. Ainsi, dans une expérience sur la prise de décision,
Sedek et al. (1993) ont demandé à des sujets préalablement exposés à cinq
problèmes sans solution (privation de contrôle), ou à aucun (groupe
témoin), de choisir parmi cinq films celui pour lequel ils recevraient un bil
let en récompense de leur participation à la recherche. Dans un premier
temps, la seule information dont disposaient les sujets était le pays de pro
venance du film. Deux conditions étaient mises en place. Pour une partie
des sujets, les pays de provenance des cinq films étaient très contrastés de
telle sorte que certains films apparaissaient, selon ce critère, très attractifs
alors que d'autres l'étaient très peu. Pour l'autre partie des sujets, les films
étaient très similaires dans leur degré d'attractivité. Pour les aider dans
leur choix, les sujets avaient la possibilité de demander des informations
sur l'ensemble des films. Les résultats ont montré que les sujets privés de
contrôle s'engageaient moins que les autres sujets dans des processus coû
teux de comparaison des différentes alternatives ; lorsque les films diffé
raient grandement dans leur degré d'attractivité, les sujets privés de con
trôle centraient directement leur attention sur l'alternative la plus
attractive a priori. Dans le même sens, Rie (1997) a trouvé que des sujets
préalablement exposés à des problèmes sans solution utilisaient plus fort
ement les stéréotypes disponibles lorsqu'ils devaient se former une impres
sion sur une personne que des sujets exposés à des problèmes solubles.
Enfin, les recherches présentées par Pittman et ses collègues n'incluent
que très rarement une phase de contrôle de manipulation de la privation de
contrôle (par l'utilisation d'une tâche permettant de mesurer les perfo
rmances des sujets). Une seule recherche conduite par cette équipe inclut une
tâche permettant de contrôler les effets de la privation de contrôle sur les
performances (Pittman et Pittman, 1980 ; mais, cf. Liu et Steele, 1986, pour
un échec dans la replication). Pourtant, un soutien de la position de Pittman
implique d'observer, chez les sujets préalablement privés de contrôle, à la
fois une baisse de performance sur ce type de tâche (effet d'impuissance
acquise) et un traitement plus attentif de l'information sociale. En l'absence
de contrôle de manipulation et de critères objectifs de décision, nous sommes
dans l'incapacité de déterminer si les sujets des expériences de Pittman et de
ses collègues étaient en état d'impuissance acquise (comme le présument les
auteurs) ou bien en état de reactance psychologique. Il est donc possible

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