Problèmes agraires : le système des redevances mixtes dans les domaines privés en Russie, XVIIIe-XIXe siècle - article ; n°6 ; vol.16, pg 1066-1095

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1961 - Volume 16 - Numéro 6 - Pages 1066-1095
30 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1961
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Michael Confino
Problèmes agraires : le système des redevances mixtes dans
les domaines privés en Russie, XVIIIe-XIXe siècle
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 16e année, N. 6, 1961. pp. 1066-1095.
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Confino Michael. Problèmes agraires : le système des redevances mixtes dans les domaines privés en Russie, XVIIIe-XIXe
siècle. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 16e année, N. 6, 1961. pp. 1066-1095.
doi : 10.3406/ahess.1961.421690
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1961_num_16_6_421690PROBLEMES AGRAIRES
LE SYSTÈME DES REDEVANCES MIXTES
Dans les domaines privés en Russie
(XVIIIe-XIXe siècle)*
« X E degré d'expansion respective de Vobrok et de la barščina a une
I j importance énorme dans l'histoire du servage en Russie » \ écri
vait V. I. Semevskij en 1882. Rien n'a, depuis, restreint la portée de
cette affirmation, postulat fondamental de toute recherche sur le régime
agraire en Russie avant 1861. Redevances en espèces (obrok), en travail
(barščina) ou en nature : chacune de ces formes implique un type diffé
rent de domaine 2, et exerce une influence sur la structure de la commu-
* C'est pour nous un agréable devoir d'exprimer ici notre sincère gratitude à
M. Roger Portal, professeur à la Sorbonně et président de l'Institut d'Etudes Slaves ;
ses conseils érudits et ses encouragements nous ont permis d'entreprendre et de pour
suivre les travaux de recherche sur le régime agraire en Russie aux xvme et xixe siècles,
dont fait partie le présent article.
1. V. I. Semevskij, Kresťjane и carstvovanie imperatricy Ekateriny II (Les
paysans sous le règne de l'impératrice Catherine II), I, Saint-Pétersbourg, 1901
(2e éd.), p- 11-
2. Précisons que le domaine seigneurial en Russie n'est pas une entité économique
homogène ; il comprend, dans les domaines à obrok, l'économie paysanne seule ;
dans les domaines à barščina, économie seigneuriale et paysanne en même temps.
La différence entre Vobrok et la barščina ne se réduit pas à une différence entre la forme
matérielle des deux redevances (espèces ; travail) ; elle représente aussi et surtout
une structurelle entre deux types distincts de domaines : l'un, fondé sur
l'exploitation paysanne, est caractérisé par l'absence de réserve seigneuriale et par les
revenus que le paysan obtient principalement d'occupations non agricoles, effectuées
hors du domaine (otkhod) (le paysan pauvre, par des travaux d'appoint ; le paysan riche,
par le commerce) ; l'autre type, fondé sur V exploitation seigneuriale, est caractérisé l'existence d'une réserve seigneuriale considérable et de lots paysans servant
surtout à satisfaire les besoins des producteurs sans laisser d'excédents ; il est carac
térisé aussi (au xixe siècle) par des échanges actifs entre l'exploitation seigneuriale et
le marché, et par les occupations essentiellement, sinon exclusivement, agricoles des
serfs. Ces points seront éclaircis par la suite, mais il importait de préciser dès le début
ce trait essentiel du rapport « obrok: barščina ». Il ne sera pas question ici des redevances
en nature. Il suffira d'indiquer que, tout en étant une forme secondaire durant la
période étudiée, celles-ci existent dans de nombreux domaines et sont presque toujours
combinées aux deux autres ; elles ne modifient pas sensiblement les caractéristiques
structurelles des types de domaines mentionnés ci-dessus.
1066 ■
PROBLÈMES AGRAIRES
nauté rurale et les principaux aspects de son activité sociale, sur l'orga
nisation et l'administration de la propriété, sur le degré de dépendance
des serfs et la nature de leurs occupations 4
En effet j la répartition géographique de V obrok et de la barščina et
leur évolution sont deux aspects essentiels du problème des redevances,
étroitement lié à la question, longuement débattue et toujours actuelle,
des voies du développement économique et social de la Russie 2. L'inté
rêt qu'éveillent ces deux aspects n'a fait que croître au cours de ces der
nières années et de nombreuses monographies, traitant des questions
agraires et du mouvement paysan, en ont éclairci de nombreux points 3 ;
d'autres aspects appellent des recherches plus poussées ; d'autres enfin
devraient être reconsidérés 4.
Nous nous proposons dans cette étude : 1° de situer pour l'essentiel
l'état actuel des questions, et 2° de soulever, à la lumière de cet examen,
un problème resté jusque-là dans l'ombre — celui des redevances mixtes.
1. Selon V. I. Semevskij (1848-1916), un des plus grands érudits pour les questions
paysannes en Russie aux xvine-xixe siècles, Y obrok était plus répandu que la barščina
dans les domaines où le ротеШк ne résidait pas ; les communautés rurales étaient plus
actives et plus autonomes dans les domaines à obrok ; les paysans y mieux
lotis et jouissaient d'une plus grande indépendance ; leur sort était meilleur et, grâce
aux travaux d'appoint, leur condition plus supportable. Semevskij développe ces points
dans son ouvrage fondamental : Kresťjane, p. 50, 61 et chap. XI, XII. Inverser ce
schéma permet de voir ce qu'il pense de la barščina.
2. Voir A. Gerschenkron, « The Problem of Economie Development in Russian
Intellectual History of the 19th Century », Continuity and Change in Russian and
Soviet Thought, Cambridge, Mass., 1955. p. 11-39.
3. Voir par exemple : К. N. Ščepetov, Krepostnoe právo v votčinakh Scremetevykh.
1708-1SS5 (Le servage dans les domaines des Šeremetev. 1708-1S85), Moscou, 1947 ;
— K. V. Sivkov, Očerki po istorii krepostnogo khozjajstva i kresťjanskogo dviženija
v Rossii v pervoj polovině XIX v. (po materiálům, arkhiva stepnykh votčin Jusupovykh),
(Esquisses d'histoire de l'économie servile et du mouvement paysan en Russie dans
la première moitié du xixe siècle, d'après les archives des domaines des steppes des
Jusupov), Moscou, 1951 ; — E. I. Indova, Krepostnoe khozjajstvo v nač dle XIX v.
(po materialam votčinnogo arkhiva Voroncovykh), (L'Economie servile au début du
xix8 siècle, d'après les archives domaniales des Voroncov), Moscou, 1955 ; —
D. I. Baranovič, Magnatskoe khozjajstvo na juge Volyni v XVIII v. (L'Economie des
grands domaines dans le sud de la Volhynie au xvine siècle), Moscou, 1955 ;
N. A. Cagolov, Očerki russko j ekonomičeskoj mysli perioda padenija krepostnogo prava
(Esquisses sur la pensée économique russe à l'époque de l'abolition du servage), Moscou,
1956 ; — P. A. Khromov, Očerki ekonom i ki feodalizma v Rossii (Esquisses sur l'éc
onomie du féodalisme en Russie), Moscou, 1957 (en abrégé : Očerki) ; — N. L. Rubinst
ein, SeVskoe khojajstvo Rossii vo vtoroj polovině XVIII v. (L'Economie paysanne
en Russie dans la seconde moitié du xvnie siècle). Moscou, 1957 ; — ■ P. K. Alefirenko,
Krest'janskoe dviženie i kresťjanskij vopros v Rossii v 30-kh — 50-kh godakh XVIII v.
(Le Mouvement paysan et la question paysanne en Russie de 1730 à 1700), Moscou,
1958. Et de nombreux articles dans Voprosi/ istorii (Questions d'histoire) et Istoričeskie
zapiski (Annales historiques). En règle générale, ces ouvrages sont remarquablement
documentés.
•A. Pour l'opinion de quelques auteurs à ce sujet, voir Indova, p. 3 ; Alefirenko,
p. 3. ; Rubinstein, p. 6, 92.
1067 ANNALES
I
ETAT DE LA QUESTION
1. Obrok et barscina V У : les données connues.
Indiquons tout d'abord les statistiques d'ensemble qui devraient
permettre de suivre le sens de l'évolution au xvine et dans la première
moitié du xixe siècle. Pour ces cent cinquante années d'histoire agraire,
nous en possédons deux, montrant la répartition de Vobroh et de la
barscina dans la plupart des gouvernements de la Russie d'Europe. La
première montre cette répartition vers 1782, année du quatrième
recensement (revizija) l. Etablie par Semevskij vers 1880, elle sert
toujours d'instrument de travail 2. Ses chiffres n'ont pas été sérieus
ement contestés 3, hormis une critique poussée faite récemmnte par
N. L. Rubinstein, des principes de classement de Semevskij 4.
La seconde statistique se rapporte à la période immédiatement
antérieure à l'émancipation des serfs (1850-1860). Elle a été établie par
I. I. Ignatovič vers 1902 б ; les données qu'elle propose sont employées
couramment et n'ont subi, jusqu'à ce jour, aucune modification substant
ielle e.
1. 1782 est une date approximative ; les données, qui ont servi de source à cette
statistique, s'étalent sur des périodes de cinq à dix ans (selon les gouvernements) ;
voir Semevskij, Kresťjane, I, appendice V, p. 581-5S6. Les principales sources de
l'auteur sont les matériaux du quatrième recensement et les « Observations écono
' Ekonomiceskija primečanija), faites en vue du bornage général des terres miques » (
dans 20 gouvernements (voir infra, IIe partie, § 3).
2. Elle a été rééditée récemment dans plusieurs ouvrages, par exemple Khrestomati ja
po istorii SSSR (Cbxestomathie d'histoire de l'U.R.S.S.), II, Moscou, 1953, p. 197 ; —
Oëerki istorii SSSR. Period feodalizma : Rossi j a vo vtoroj polovině XVIII v. (Esquisses
d'histoire de l'TJ.R.S.S. Période du féodalisme : la Russie dans la seconde moitié du
xvine siècle), Moscou, 1956, p. 53, table et carte en appendice.
3. Elles font l'objet cependant de quelques remarques critiques de la part de
P. Struve, Osnovnye momenty v razvitii krepostnogo khozjajstva v Rossii XIX v. (Aspects
fondamentaux du développement de l'économie servile en Russie au xixe siècle), Mir
Bošij, n03 11, 12, 1899. Semevskij y répond dans la seconde édition de Kresťjane
(que nous utilisons), I, p. 581 et suivantes.
4. Rubinstein, p. 23, 26-28 et passim ; par contre K. V. Sivkov (Vopr. ist., n° 6,
1958, p. 174) conteste plusieurs points de la critique de Rubinstein (v. infra, § 4).
5. I. I. Ignatovič, PomešcicH kresťjane nakanune osvoboždenija (Les Paysans
seigneuriaux à la veille de l'affranchissement), 2e éd., Moscou, 1910, p. 45-57 ; tables 1
et 2, p. 289-293. Les principales sources employées par l'auteur sont les « Travaux des
Comités de Rédaction » pour la préparation de la réforme et les matériaux du dixième
recensement (1857-58).
6. Voir par exemple : P. A. Khromov, Ekonomičeskoe razvitie Rossii v XIX-XX
vekah (Le Développsmsnt économique de la Russie aux xixe-xxe siècles), Moscou,
1950, p. 10 (en abrégé : Razvitie) ; du même auteur, Očerki (1957), p. 67-68 ; —
P. A. Zajončkovskij, Otmena krepostnogo pravá v Rossii (L'abolition du servage en
Russie), Moscou, 1954, p. 11, 16-17 ; — P. I. Ljaščenko, Istorija narodnogo khozjajstva
SSSR (Histoire de l'économie nationale de l'U.R-S.S.), I, Moscou, 1956, p. 493.
1068 •
PROBLÈMES AGRAIRES
Selon Semevskij, 44 % des serfs des domaines privés acquittaient
V obrok, 56 % la barščina. Les chiffres portent sur vingt gouverne
ments de la Russie d'Europe, classés par Semevskij en deux groupes
géographiques : 13 dans la zone du nečernozem, avec 55 % pour Vobrok
et 45 % pour la barščina x ; 7 dans la zone des terres noires, avec 26 %
pour Y obrok et 74 % pour la barščina 2. A partir de ce critère, Semevskij
conclu que la zone des terres noires, propice à l'agriculture, favorise
l'expansion de la barščina ; celle du nečernozem, pauvre et aux maigres
récoltes, assure l'implantation de Y obrok 3.
Les chiffres d'Ignatovic indiquent vers 1850-60, pour la zone du neče
rnozem 58,9 % pour Yobrok et 41,1 % pour la barščina ; dans la zone des
terres noires : 28,8 % pour Yobrok et 71,2 % pour la barščina 4.
1. Zone de nečernozem ; Olonec {obrok 66 % ; ЪагШпа 34 %) ; Pétersbourg (51-49) ;
Pskov (21-79) ; Novgorod (49-51) ; Smolensk (30-70) ; Tver (46-54) ; Jaroslav (78-22) ;
Kostroma (85-15) ; Vologda (83-17) ; Vladimir (50-50) ; Moscou (36-64) ; Kaluga,
(58-42) ; Nižnij -Novgorod (82-18) ; (pour les gouvernements dont les noms sont
en italique voir infra note 3).
Rjazan' (19-81) ; Penza (52- 2. Zone des terres noires : Orel (34-66) ; Tula (8-92) ;
48) ; Tambov (22-78) ; Kursk (8-92) ; Voronež (64-36) ; (pour les gouvernements sou
lignés : voir note suivante).
3. Ce critère de classement est devenu traditionnel dans l'étude du sujet. Toutef
ois, il n'explique pas :
1° Pourquoi, des 11 gouvernements „ayant 50 % et au-dessus de paysans à la
ЪагШпа, 6 (soit plus de la moitié ; soulignés à la note 2) sont situés, en dépit du cri
tère adopté, dans la zone de nečernozem, censée favoriser des hauts pourcentages
ď obrok ;
2° Pourquoi 2 gouvernements sur 7 situés dans la zone des terres noires, ont des
pourcentages relativement élevés de paysans acquittant Vobrok en italique ci-dessus,
note 2).
3° Pourquoi des gouvernements, situés dans des zones différentes, ont des pour
centages presque identiques (écarts de l'ordre de 2-3 %), tels Rjazari1 (ou Tambov) et
Pskov ; Orel et Moscou ; Penza et Pétersbourg ; Voronez et Olonec (en italique : les
gouvernements de terre noires) ;
Pour expliquer ces « déviations », Semevskij mobilise un second facteur d'influence :
le rapport numérique, dans chaque gouvernement entre les grands et les petits domaines
(de moins de 60 paysans), la règle étant, selon l'auteur, que (dans les deux zones) les
grands domaines adoptent le plus souvent Yobrok — les petits, la barščina. Mais en
fait, sur 8 gouvernements pour lesquels Semevskij connaît la proportion de grands
et de petits domaines trois seulement (Tambov, Pskov et Vologda) ont des pour
centages de redevances qui correspondent aux résultats que les deux facteurs sont
censés produire.
En réalité, le second critère de classement employé par Semevskij est une général
isation aventurée, surtout en ce qui concerne les grands domaines, dont près de la
moitié est exploitée au moyen de la barščina (V. Rubinstein p. 103-105 ; — Ščepetov
Indova, Bakanovič, passim).
Enfin, les pourcentages moyens de Semevskij empêchent de voir les variations,
souvent très grandes, à l'intérieur des gouvernements (suivant les districts et les
régions), et de ce fait dissimulent les types d'environnement qui favorisent Yobrok ou
la barščina (voir par exemple le pourcentage par district du gouvernement de Moscou,
Rubinstein, p. 102).
4. Ignatovič, p. 45-55, 289 ; cet auteur tient compte, plus que ne le fait Semevskij,
de deux facteurs complémentaires : la densité de la population (en liaison avec la disette
de terre) et la grandeur moyenne des lots {ibid., p. 47-48) ; — Voir aussi V. I. Pičeta,
PomeSëic'e khozjajslvo nakanune reformy (L'économie seigneuriale à la veille de la
réforme), Velikaja Reforma (La Grande Réforme), III, Moscou, 1911, p. 123-124, 126.
1069
Annales (16° année, novem'bre-décembi-e 1961, n° 6) 2 ANNALES
2. Obrok et barscina : revolution.
L'opinion la plus répandue au sujet de l'évolution des deux redevances
aux xvine et xixe siècles est que V obrok est en expansion constante et
continue, la barscina en diminution, conformément au développement
de l'économie russe : expansion de l'économie de marché, rôle accru du
numéraire, échanges plus actifs etc. x. On estime donc que les chiffres
de Semevskij sont la preuve d'un pourcentage élevé de paysans acquit
tant Vobrok dès la seconde moitié du xvine siècle et que ce pourcentage
continue à s'élever par la suite. Or cette estimation soulève de sérieuses
objections. La seule confrontation des deux séries de chiffres suggère
la présence d'un problème qui doit être posé et formulé clairement. Il
faut bien se demander à quel moment de l'évolution de Yobrok et de la
barscina s'insèrent les données de Semevskij ; et ensuite, comment
évoluent ultérieurement ces deux formes de redevances.
Semevskij s'était posé la seconde question et en avait pressenti les
difficultés. Dans l'espoir de constater une progression continue de
Vobrok a, il compara ses propres chiffres (1780-1785) à ceux de 1850-
1860. Le résultat de la confrontation le laissa certainement perplexe 3 :
pour douze gouvernements (sur treize) de la zone du nečernozem, le
pourcentage de paysans acquittant Yobrok était de 55 % au temps de
Catherine II, de 58,9 % au milieu du xixe siècle. Dans les sept gouver
nements des terres noires, le pourcentage de paysans acquittant Yobrok
était passé, dans cette même période, de 26,1 % à 28,8 %. Le pourcen-
1. Voir par exemple Khkomov, Razvitie, p. 8-11 ; et du même auteur, Očerki, p. 59,
68-69, 94, où il éjtet une opinion plus nuancée ; — Cagolov, p. 41-43 ; — Rubinstein,
p. 160 ; — F. M. Morozov, Razloženie krepostničeskoj sistemy khozjajslva v Rossii i
ekoíiomičeskaja politika v pervoj četverti XIX v. (La Décomposition du régime écono
mique servile en Russie et la politique économique dans le premier quart du xixe siècle),
Voprosy istorii narodnogo khozjajstva SSSR (Questions d'histoire de l'économie natio
nale de l'U.R.S.S.), Moscou, 1957, p. 239 et suiv. ; Istorija russkoj ekonomičeskoj mysli
(Histoire de la pensée économique russe), (en abrégé : IREM), vol. I, t. 2, Moscou,
1958, p. 207 ; — J. Mavor, An Economie History of Russia, I, London -Toronto, 1914,
p. 196-197 ; — Zajončkovskij, p. 9-11. Certains auteurs (Ignatovič, p. 48, 98-99 ;
Pičeta, p. 123-124 ; Cagolov, p. 42-43) ajoutent que Vobrok est en expansion dans la
zone de nečernozem, et la barscina, dans celle des terres noires ; explication qui a les
faiblesses, déjà signalées, du classement basé sur la qualité des terres. Il suffirait de
déplacer les lignes de démarcation selon d'autres critères (voir infra, § 4) pour obtenir
des résultats tout à fait différents. D'ailleurs, il n'est même pas certain que Yobrok ait
progressé dans la « zone du nečernozem » (voir infra, note 4, p. 1071).
2. Semevskij, Kresťjane, I, p. 50-51. On se demande toutefois quels facteurs,
selon la conception de l'auteur, devaient provoquer cette progression. La qualité des
terres ne changeait que très faiblement. Le rapport entre grands et petits domaines?
Semevskij constatait lui-même que ses estimations pour 1777 étaient presque iden
tiques à celles de Koeppen, pour 1834 : les domaines de moins de 100 paysans étaient
passés, d'une date à l'autre, de 83,8 % à 84 % ; (Voir Koeppen, «Die Be-wohner Russ
lands Vie série, nach t. VII, Stánden Saint-Pétersbourg, » Mémoires de 1848, V Académie p. 420-422). des sciences de Saint-Pétersbourg,
3. Semevskij, Kresťjane, I, p. 51.
1070 ■
PROBLÈMES AGRAIRES
tage moyen de Yobrok pour les dix-neuf gouvernements se hissait de
46,3 % à 47,6 %, soit plus 1,3 % en soixante-dix ans environ.
Semevskij concluait : « L'amélioration était infime et même, de toute
évidence (...) fictive » 1. « Amélioration », car Semevskij considérait que
l'expansion de V obrok représentait un adoucissement de la condition servile
et même « un pas vers l'émancipation des serfs ». « Fictive » parce que dans
le pourcentage de Yobrok du milieu du xixe siècle, était incluse une quantité
considérable de domaines à redevances mixtes, système nuisible au bien-
être des paysans et funeste à l'autonomie de la communauté rurale 2.
Mais ces redevances mixtes rendent fictif le chiffre même de 1,3 %.
Semevskij avait aperçu sans effort l'effet néfaste des redevances mixtes
sur la communauté rurale ; il ne se demanda pas quelles raisons en jus
tifiaient l'inclusion dans le pourcentage de Yobrok. Quelles aussi,
permettaient de comparer le de Yobrok du xvine siècle à
celui du xixe, majoré de redevances mixtes 3 ? En soustrayant les rede
vances mixtes, dans les vingt gouvernements de la Russie d'Europe,
Yobrok proprement dit avait subi sans nul doute, une diminution au cours
de ces soixante-dix années 4.
1. Ibidem.
2. Le même raisonnement se retrouve chez Ignatovič, p. 48-49.
3. En utilisant les données que fournit Ignatovič (p. 290-293, 48-49, 52), nous
obtenons (pour 1850-60) : redevances mixtes : 22,49 % dans 13 gouvernements de
nečernozem ; 9,6 % dans 7 gouvernements de terres noires ; 17,2 % de moyenne pour
les 20 gouvernements.
Selon nos calculs, le pourcentage de Yobrok (pour les 20 gouvernements) est de
37,07 % ; celui de la barščina, 45,8 %. Uobrok avait donc subi une diminution de 7 %
au moins par rapport à 1782 (la barščina, une diminution de 10,2 %). En outre,
les données d'Ignatovic, relatives aux redevances mixtes, sont sans aucun doute forte-
msnt inférieures aux chiffres réels (voir infra, IIe partie, § 1) ; dans les statistiques de
Semsvskij, les redevances mixtes sont comprises dans les pourcentages de la barščina
(voir infra, IIe partie, § 3). Il va de soi que nous considérons nos chiffres comme pro
visoires ; nous les mentionnons à titre d'orientation ; le problème des statistiques
devrait, à notre sens, être réexaminé en entier. — G. T. Robinson, Rural Russia
under the Old Regime, New York, 1949, qui expose la question des redevances d'une
manière conventionnelle, a vu le problème que posent ces statistiques et ces compar
aisons. Il écrit : « The two systems {obrok et barščina) were not everywhere mutually
exclusive, however ; and as the century advanced, the proportion of peasants who
rendered both dues services materially increased. » (p. 39), et il ajoute en note
marginale : « This circumstance introduces most extraordinary difficulties into the
statistics of the subject, which make it uncertain whether or not the obrok system was
spreading at the expense of the barshchina system (as certain statistical estimates, on
their face, would indicate) » (p. 280). Malheureusement, l'auteur n'en tient pas compte
dans son analyse (voir p. 39-40) et ne résout pas une difficulté, formulée pourtant très
clairement.
4. Khromov (Razvitie, p. 70 ; Očerki, p. 69) et Cagolov (p. 41 etsuiv.) écrivent que
la barščina était prédominante, mais que dans l'ensemble la proportion de Г obrok
s'était élevée au cours du xixe siècle. Dans Г 'ensemble, cela n'a certainement pas eu lieu.
En tenant compte des autres régions de la Russie (et pas seulement des 20 gouverne
ments) les pourcentages pour l'ensemble du pays sont : 71,7 % pour la barščina et
28,3 % pour Yobrok [statistiques d'IoNATOvic citées par Khromov, Očerki, p. 68 ;
en outre, le pourcentage de Yobrok doit être diminué de 10 à 12 % au moins de rede
vances mixtes qui y sont incluses]. Cette diminution sensible de la moyenne de Yobrok
1071 ANNALES
Retenons néanmoins, quelques instants encore, for the sake of argu
ment, le chiffre 1,3 %, puisque Semevskij et d'autres auteurs après lui
le tiennent pour la mesure de la progression de Y obrok *■ : même ainsi il
subsiste un contraste flagrant entre cette « mesure » et la progression
dynamique de V obrok habituellement admise. Il faut plutôt se demander
si cette quasi identité des pourcentages exprime la stabilité du rapport
entre Y obrok et la barščina, ou au contraire, si elle ne dissimule pas un r
eclassement dans le temps et dans l'espace, aboutissant, après maintes
fluctuations, à une situation qui, d'après les statistiques d'Ignatovic,
paraît identique, ou presque, à celle de 1782. C'est surtout cette seconde
éventualité qui doit retenir l'attention 2.
3. La « renaissance de la barscina ».
Si l'expansion graduelle de Yobrok dans la première moitié du
xvme siècle semble évidente 3, il n'en va pas de même avec les dernières
décennies du siècle et les débuts du xixe. Pour cette période, la tendance
initiale est un recul de Yobrok et une poussée de la barscina, à partir des
dernières années du xvme siècle *. L'existence d'une telle tendance ne
peut être sérieusement mise en doute. Mais combien de temps se pours
uit-elle ? Quelle est son ampleur ? Quelle courbe suit-elle ? L' obrok
subit-il une dépression suivie d'une « reprise » ? Autant de questions
auxquelles l'état de la recherche ne permet pas encore de répondre.
sur le plan national, provient du pourcentage élevé de barščina dans les régions non
comprises dans les statistiques de Semevskij : Oural septentrional : 90,2 % ; Nouvelle
Russie : 99,9 % ; Ukraine (gouvernement de la rive droite du Dniepr) : 97,4 % ; Ukraine
(rive gauche du Dniepr) : 99,3 % ; gouvernement du Nord-Ouest : 92,4 % ; territoire de
l'armée du Don : 97,2 %.
1. Semevskij n'entreprit pas d'éclaircir comment, en plus de soixante-dix ans,
la situation était restée aussi stable, contredisant ainsi ses conclusions sur l'expan
sion constante de Yobrok. lue problème, il est vrai, dépassait le cadre de son sujet.
L'auteur décida de « laisser l'éclaircissement de cette question aux chercheurs futurs
de l'histoire au xixe siècle » (Kresfjane, I, p. 51). Semevskij admet, malgré sa perple
xité, que le rapport entre Yobrok et la barscina, sur le plan national, n'avait presque
pas changé entre 1782 et 1858.
2. Pour quelques observations pertinentes au sujet des fluctuations spatiales au
cours de cette période, voir Ignatovič, p. 45 et suiv. ; Ljaščenko, Istorija, I, p. 480
et suiv. ; Khromov, Očerki, p. 66 et suiv. ; Rubinstein, chap. II, § 2 et 3. ;' 3. Semevskij, Kresfjane, I, p. 57, 595 ; — p. 85 et note 1, 86 et suiv.
— chap. I, p. 26-93 ; — E. I. Zaozerskaja, Begstvo i otkhod kresťjan v Alefirenko,
pervoj polovině XVIII v. (Les Fuites et les travaux d'appoint des paysans dans la
première moitié du xvnie siècle), O pervonačaVnom nakoplenii v Rossii, XVII-XVIII
vv. Sbornik statej. (Apropos de l'accumulation primitive en Russie aux xviie-xvine siè
cles. Recueil d'articles), Moscou, 1958, p. 149-152, 154, 166-167, 183-184.
4. Rubinstein, p. 98, 116-118, 125-130. Très nette au cours des années 80, la ten
dance semble se poursuivre pendant les premières années du xix^ siècle. Les suppliques
et les pétitions des paysans durant les troubles sociaux de 1796-1797 mentionnent sou
vent que Yobrok venait d'être partiellement converti en travail de barščina. Cette
conversion est d'ailleurs une des causes des mouvements paysans enregistrés à ce
moment dans 17 gouvernements (sur 20) de la Russie d'Europe.
1072 PROBLÈMES AGRAIRES
Cette poussée de la barščina, appelée parfois « renaissance de la barš
čina » (vozrozdenie barščiny), est signalée par plusieurs chercheurs 1.
Ils proposent des interprétations différentes des faits observés, mais
tous semblent admettre, cependant, que cette évolution (suivie éven
tuellement d'une « reprise » de Yobrok) s'est faite par le transfert de
domaines entiers d'une forme de redevance à l'autre (dans les deux sens) 2.
Pourtant le reclassement ne s'effectuait pas au moyen d'une substitu
tion complète de la barščina à V obrok (ou inversement) dans le cadre du
domaine. La conversion s'opérait, soit par l'introduction partielle de la
barščina dans des domaines soumis jusque-là exclusivement à Yobrok ;
soit, inversement, par l'introduction partielle de V obrok dans les domaines
ayant maintenu la barščina. Les deux formes de redevances existaient
dès lors dans le cadre d'une même exploitation 3.
Certes, nous connaissons mal les étapes d'un tel reclassement. Mais
dès le second quart du xixe siècle, les documents mentionnent souvent
l'existence de domaines à redevances mixtes. Selon l'usage, les auteurs
n'en tiennent jamais compte dans leur statistiques, au prix de graves
inexactitudes. Il faut donc se demander quelles sont les origines de ce
système. Pourquoi et comment des domaines combinent-ils les deux
redevances ? Certes, nous ignorons aussi les circonstances de son évolu
tion (comme d'ailleurs celle de Yobrok et de la barščina au cours de cette
même période), mais le résultat qui apparaît vers 1858 4, ne permet
pas de douter de son existence.
Avant d'arriver à cette question, il faut encore éclaircir les causes
possibles de la recrudescence de la barščina, car elles sont un élément
important du problème des redevances mixtes à la fin du xvme et au
début du xixe siècle.
1. Indova, p. 4. Voir aussi : Pičeta, p. 124 ; — Ignatovič, p. 98-99 ; — Ljačšenko,
Istorija, I, p. 498-499, 503-504 ; — A. M. Pankratova, préface de Rabočee dviženie v
Rossii v XIX veke (Le Mouvement ouvrier en Russie au xixe siècle), vol. I, t. 1 (1800-
1825), Moscou, 1955, p. 25-26 (cf. p. 17) ; — Polosin, préface à l'ouvrage de Sčepetov,
p. 8-9 ; — P. Struve, Krepostnoe khozjajstvo. Issledovanija po ekonomičeskoj istorii
Rossii v XVIII i XIX vv. (L'économie servile. Recherches sur l'histoire économique
de Russie aux xvnie-xixe siècles), s.L, 1913, p. 31 et suiv., 90 et suiv. ; — Rubinstein,
p. 77-78 (où il est question d'une « seconde édition » (vtoroe izdanie) de la barščina),
126, 129-130. On fera avec profit le rapprochement entre ce développement économique
et celui que décrit D. L. Pokhilevič, Perevod gosudarstvennykh krestjan Litvy i Belo-
russii v seredine XVIII v. s denežnoj renty na otrabotočnuju (Le remplacement de la
redevance en espèces par une redevance en travail chez les paysans d'Etat de Lituanie
et de Biélorussie au milieu du xvme siècle), 1st. zap., n° 39, 1952, p. 121-122 (où
l'auteur parle d'une « restauration » de la barščina) ; et pour ce même processus dans
les domaines privés, p. 136-137.
2. Rubinstein (p. 92) admet une voie différente de celle-là, mais il la formule en
tant que principe de théorie économique, qui reste sans influence apparente sur son
analyse des faits (voir infra, note 3, p. 1076) ; par contre Pokhilevič (p. 122-123)
fournit une documsntation abondante qui montre que telle était la voie suivie en
Biélorussie et en Lituanie.
3. Voir infra, IIe partie.
4.supra, n. 3 p. 1071 et infra, IIe partie, § 1.
1073 ■
ANNALES
4. Causes de la « renaissance de la barscina ».
En quelques mots, ces causes sont : d'une part, l'expansion de l'éc
onomie de marché, l'abondance du numéraire et l'amélioration des voies
de communication x ; d'autre part, les nouvelles tendances du mouvement
des idées économiques qui véhiculent déjà « ce qu'il faut bien appeler, en
l'absence d'un meilleur mot, la doctrine capitaliste » 2. Comment expliquer
que de tels faits aient pu renforcer la barscina, élément de base du servage 3.
L'ouvrage récent de Rubinstein apporte, sur ce point, des éléments
d'un grand intérêt. L'auteur critique les critères de classement de
Semevskij 4. Il estime que cette méthode ne permet pas de voir les fac
teurs réels qui déterminent la répartition spatiale de Yobrok et de la
barscina, et que Semevskij « crée un critère externe et artificiel : le sol » 6.
Rubinstein préfère des critères économiques qui procèdent non seul
ement de la nature du sol, mais de facteurs dynamiques : proximité des
marchés, facilités d'écoulement des produits agricoles, voies de commun
ication, activité des échanges, etc.
La répartition de Yobrok et de la barscina, dit-il, est le résultat de
causes variées, mais l'influence décisive est celle des contacts entre les
exploitations et le marché, celle des conditions de vente des produits.
Ainsi s'explique la constitution d'aires de concentration de la barscina
en dehors de la zone des terres noires et de régions agricoles riches. Dans
la zone du nečernozem, se forment deux centres importants de barscina,
l'un autour de Moscou, l'autre dans les environs de Saint-Pétersbourg
1. On trouve un exposé très bien documenté de ce développement dans Rubinstein,
chap. И, р. 79-130 ; cf. Pičeta, p. 105 et suiv., 110, 124, 132.
2. Marc Bloch, Les Caractères originaux de Vhistoire rurale française, Paris, 1952,
p. 235.
3. En d'autres termes, des facteurs économiques qui avaient contribué à l'expan
sion de Yobrok et au recul de la barscina au cours de la première moitié du xvine siècle,
produisaient à présent des résultats inverses dans l'économie rurale en général et dans
les domaines seigneuriaux en particulier. Cela apparaît clairement lorsqu'on replace le
développement de l'économie agraire dans le cadre de l'économie du pays et lorsqu'on
examine l'un en fonction de l'autre. L'éventualité d'un tel résultat, formulée de manières
diverses, peut être déduite aussi des analyses des auteurs ; voir Ljaščenko, Očerki
agrarnoj evoljucii Rossii (Esquisses de l'évolution agraire de la Russie), Saint-Péters
bourg, 1908, passim (en abrégé : Evoljucija) ; — Struve, chap. VI ; — Rubinstein,
p. 77-78 et voir supra, notes 1 et 2, p. 1073; — Pankratova, p. 25-26; — Polosin, p. 8-9.
Précisons que, si ces faits économiques favorisent à présent la barščina, ils contribuent
aussi à maintenir partiellement Yobrok dans les domaines (voir infra, § 5 et II> partie,§ 4).
4. Il critique également (p. 100-102) le nombre restreint de paysans (5-10%) qui,
dans chaque gouvernement, avait servi de base à ces statistiques ; la « fétichisation des
chiffres moyens » ; l'affirmation, suivant laquelle les grands domaines tendent à
adopter Yobrok — ■ les petits, la barščina.
5. Rubinstein p. 100. Dans son compte rendu du livre de Rubinstein, К. V. Srv-
Kov ( Vopr. ist., n° 6, 1958, p. 174), objecte que les deux zones ne sont pas une création
artificielle de Semevskij, mais ... une création naturelle, une œuvre de la nature. Objec
tion pertinente dans un sens, elle reste pourtant hors du sujet, la question n'étant pas
de savoir quelle est la genèse des deux zones, mais quel est leur degré d'influencé sur
la répartition spatiale de Yobrok et de la barščina.
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