Problèmes de la recherche : V. Défense et illustration de l'histoire locale - article ; n°1 ; vol.22, pg 154-177

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1967 - Volume 22 - Numéro 1 - Pages 154-177
24 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1967
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Paul Leuilliot
Problèmes de la recherche : V. Défense et illustration de
l'histoire locale
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 22e année, N. 1, 1967. pp. 154-177.
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Leuilliot Paul. Problèmes de la recherche : V. Défense et illustration de l'histoire locale. In: Annales. Économies, Sociétés,
Civilisations. 22e année, N. 1, 1967. pp. 154-177.
doi : 10.3406/ahess.1967.421509
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1967_num_22_1_421509CHRONIQUE
Problèmes de la Recherche :
V. —DÉFENSE ET ILLUSTRATION DE L'HISTOIRE LOCALE *
Une préface est toujours embarrassante pour le préfacier, surtout
lorsqu'il récidive. Ayant dit, déjà, tout le bien qu'il fallait penser de
l'auteur à propos de Georges Dufaud et les débuts du grand capitalisme en
Nivernais au XIXe siècle (1959) me voici, d'abord, dispensé de quelques
répétitions. Guy Thuillier ne saura m'en vouloir, j'imagine si je com
mence par la Défense d'une Histoire locale, qui lui est chère et dont il
nous apporte personnellement Y Illustration. Il m'excusera, si j'ose insis
ter alors sur ceci plutôt que sur cela, tant sont riches de suggestions, et
son texte même, mais encore les Annexes et les Pièces dites justificatives
qu'il nous a prodiguées ! Pour confirmer la Défense, l'orientation prél
iminaire de recherches est déjà, à elle seule, fort pertinente ; elle annonce
et promet un Guide proprement dit de recherches d'histoire locale...
« Uavenir tel que le concevait un homme
du passé fait partie importante de notre his
toire. »
(P. Valéry, Cahiers XX, p. 276.)
Guy Thuillier nous invite donc à essayer de dégager quelques prin
cipes de l'Histoire locale. De fait, et au fond, sur le plan doctrinal, de tels
principes ont besoin et méritent d'être clairement définis. Alors que les
travaux des érudits locaux se sont multipliés, ceux-ci ne sauraient pré
cisément construire une doctrine, encore moins élaborer une politique
de leur Histoire locale. C'est encore P. Valéry qui, toujours à propos des
historiens, écrivait que « leur propre faire » leur échappe 4 De ce « faire »
de l'histoire, Marc Bloch fut un des rares historiens à avoir eu le souci a le
« faire » de l'histoire — de l'Histoire locale ici — et, par extension de la
* Préface à Guy Thuillier, Aspects de VÉconomie Nivernaise au XIXe siècle.
Publication du Centre d'Études économiques, Armand Colin, 1966,
1. Cahiers, t. XXI, p. 424.
2. Apologie pour Vhistoire ou métier d'historien (Cahiers des Annaleb, 3, cinquième
édition, 1964).
154 LOCALE L'HISTOIRE
recherche elle-même, cette recherche de la recherche qui « n'a, depuis
des siècles qu'on analyse logiquement la méthode scientifique, guère fait
de progrès notables... C'est une science encore balbutiante », a-t-on fait
remarquer tout récemment x.
Quant aux principes de l'histoire locale, osons préciser, pour com
mencer, qu'ils sont autonomes et s'opposent, par suite, à ceux d'une
Histoire générale, au sens scolaire et universitaire. Certes, il ne saurait
s'agir pour cette dernière de négliger et dédaigner les travaux des histo
riens locaux, qui ne manient pas volontiers les courbes tronquées, qui
répugnent même aux séries statistiques et qui s'intéressent moins aux
cycles qu'au micro-détail, aux « événements » villageois, ou à la vie quo
tidienne de leur cité. Les « pédants à la cavalière », comme les qualifiait
encore Marc Bloch (Apologie..., p. 29), ne sauraient connaître d'histoire
qu'européenne et même mondiale, sinon « sérielle ». Les historiens locaux
peuvent répondre comme Jal, dans sa préface au Dictionnaire critique de
biographie et ď histoire, il y a un siècle (en 1864) : « J'avoue, en toute
humilité, que je suis de ceux qui se plaisent à la recherche de ces misères-
là, comme les appellent nos grands esprits. J'ai la vue courte et le détail
minuscule convient à mon œil, je veux dire à mon esprit myope. Je
m'intéresse à une foule de faits microscopiques qui font pitié à ces histo
riens, à ces critiques de qui l'on dit et qui disent volontiers d'eux-mêmes
qu'ils ont les ailes et le regard de l'aigle. De minimis euro, à la différence
du préteur, aïeul de ces heureux clairvoyants... ». Ainsi le combat pour
l'histoire locale ne date pas d'hier... Ajoutons, en passant, que l'histori
ographie reste à faire, que les noms des érudits locaux sont vite
oubliés, trop vite, alors même qu'il arrive, parfois, à leurs travaux d'être
pillés. Car cette Histoire locale est fort importante, quantitativement :
elle représente même la majeure partie de la Bibliographie de l'Histoire
de France *. Etant donné cette importance indéniable, l'Histoire locale
peut revendiquer son autonomie. Dans cet essai doctrinal, quelques
principes semblent s'imposer.
Premier principe : l'histoire locale économique du XIXe siècle
débouche sur l'actuel, elle est axée sur nos problèmes contemporains,
nos préoccupations d'aujourd'hui.
Car elle permet, d'abord, de dégager quelques constantes, certaines
données fondamentales de la situation présente, des inégalités régionales
par exemple, comme l'échec répété, économiquement, de telles entre-
1. F. Le Lionnais, « Science et Folitique nationale », in Revue politique et parle
mentaire (juillet-août 1965).
2. Il me plaît de signaler l'hommage rendu dans la récente thèse de Jean Stjrat-
tkaxj, (Le département du Mont-Terrible sous le régime du Directoire, 1965) à l'aide
d'un « grand disparu », J. Joachim, de Délie, qui fut longtemps le a doyen des histo
riens d'Alsace » : « au cours de fréquentes visites, nous ressortions toujours nantis
d'une foule de renseignements précieux et irremplaçables... » (Avant-propos, in fine.^
Un « historien local » du Pas-de-Calais m'écrivait récemment : e certains de ces érudits
de village ont acquis une notoriété mondiale, comme mon pauvre Edmont, mort dans
la misère, après avoir créé avec Gilliéron la géographie linguistique... ».
155 A NNALES
prises. L'aménagement du territoire a nécessairement besoin de cette
perspective historique ; nos problèmes de demain ont une dimension sécu
laire. Il faut bien tenir compte de l'aptitude traditionnelle, de la main-
d'œuvre, de la localisation, souvent fort ancienne, de certaines activités,
des modes, différenciés, de croissance régionale, de la propension à
l'épargne, ou à la thésaurisation, du malthusianisme économique local,
comme de l'esprit d'entreprise (sinon de son absence !). Autant de cha
pitres d'une « histoire actuelle », qui se projette sur l'avenir 1.
L'économie régionale — science nouvelle 2 — a fort besoin de l'his
toire locale qui lui procure des matériaux sans doute, mais aussi des
méthodes d'approche, tout comme, au début du siècle, les géographes
de l'école française de géographie régionale, tels A. Demangeon et J. Sion,
s'appuyaient sur l'histoire dans leurs thèses provinciales 3.
Dès lors, ce qu'il convient et importe de mettre en train, dès mainte
nant, c'est l'histoire régionale du dernier siècle, disons 1800-1985 4,
incluant sa part de prospective qui est l'objet même des « Plans », mais
qui n'en apparaît pas moins inséparable de l'histoire, Marc Bloch déjà
n'avait-il pas inclus la prévision dans son Apologie, alors que n'existaient
pas encore les techniques de planification économique ! Cette histoire
« séculaire » peut avoir, en effet, une grande valeur indicative pour
l'action future. Ainsi l'histoire de la décadence de la faïence, retracée
par notre auteur, apparaît bien susceptible de suggérer la rénovation de
cet artisanat d'art, par l'implantation d'une école professionnelle, ou
1. Ainsi G. Thuillier oppose l'apathie routinière, la stagnation technique des
faïenciers de Nevers à l'esprit d'entreprise des maîtres de forges du Nivernais. Non
moins éclairante la monographie relative à la papeterie de Corvol l'Orgueilleux. Sur
PA.C.M.A. (1950-1963), infra. De même, pour les antécédents lointains (sous le Second
Empire en particulier) de la crise du textile alsacien, et particulièrement vosgien.
Cf. « Action syndicale dans le textile du Haut-Rhin » in Revue de V Action populaire,
février 1965 (pp. 171-180).
2. De l'Association de Science régionale de langue française l'I.S.E.A. a publié
les Colloques. Ainsi Structure et croissance régionale (Colloques 1961-1962), Cahiers
I.S.E.A., Économie régionale, Suppl. 130, octobre 1962). Cf. J. Martens, Bibliographie
de Science économique régionale (Cahiers I.S.E.A., 1962). Également R. Gendarme,
La région du Nord (1954).
3. J. Chardonnet, Géographie industrielle, t. II, 1965), fait place à l'histoire en
étudiant les conditions du travail industriel. Inversement, le géographe peut fournir
certaines hypothèses de à l'historien. Autre exemple du recours à l'histoire
par un sociologue : P. Rambaud, Les transformations ďune société rurale, la Mau-
rienne (1561-1962(, 1965, et, déjà, Économie et sociologie de la Montagne : Albiez-
le-Vieux-en-Maurienne (1962) que nous avions préfacé. Dans l'introduction de son
dernier ouvrage, Rambaud écrit ainsi : « Un événement historique, un cadastre,
un chiffre importent surtout parce qu'ils sont un condensé de forces sociales, la
cristallisation secrète d'un réseau complexe de décisions, d'une existence quotidienne
sans eux plus insaisissables encore. Ils sont les réponses stabilisées à de nombreuses
démarches. Interroger un chiffre c'est, en fait, interroger un homme... Sous leur valeur
identité formelle, les chiffres n'ont pas la même aux diverses époques, ni le même
pouvoir d'investigation sociale... » (P. 13.)
4. Voir Réflexions pour 1985 présentées à la Commission Guillaumat. Très signi
ficatifs, en effet, sont les rapports de Ducros et Fraisse. La régionalisation de l'écono
mie française en 1985 (ronéotypés) et du professeur Bernard (L'Homme en 1985 :
aspects physiologiques et médicaux). Aux problèmes socio-médicaux du passé nivernais,
G. Thuillier s'est également intéressé.
156 L'HISTOIRE LOCALE
technique, ou une aide financière aux artisans... Le terrain deviendra
plus assuré pour l'administrateur, incité par la suite à quelque prudence.
La Politique, en définitive, est inséparable de l'Économie x, elle-même
influencée par l'histoire, quant aux prévisions à faire pour les vingt pro
chaines années. L'urbanisme, à cet égard, fournirait un exemple type,
qu'on nous dispensera de développer, tant il va de soi que la croissance
urbaine demeure liée à des contraintes historiques... Par ailleurs, cette
histoire 1880-1985, à titre exemplaire donc, réclame, compte tenu de la
masse documentaire des imprimés et des archives, un travail préalable
à la hase même, c'est-à-dire à l'échelle locale.
Mais l'Histoire locale n'a pas seulement des préoccupations imméd
iates. Sa méthode étant régressive, au sens où l'entendait Marc Bloch
(Apologie, pp. 13-15), l'historien local, enraciné comme par définition,
dans un terroir bien déterminé, remonte du présent au passé. Ainsi pour
l'histoire agraire, également pour l'histoire financière, comme pour celle
des techniques 2. G. Thuillier en fournit la démonstration, pour la « lèpre
de l'embouche », l'histoire de la banque (et des assurances), l'évolution
de la technique, métallurgique, vu la vocation, devenue la tradition,
métallurgique de son cher Nivernais. Pour interpréter le document du
passé, l'historien local bénéficie le plus avantageusement du monde de
son observation du présent, et mieux encore, à l'occasion, de ses connais
sances professionnelles. Ainsi du notaire étudiant ses minutes, ainsi de
l'inspecteur de l'enregistrement (deux cas précisément cités par G. Thuill
ier dans son étude sur les communautés). Mieux vaut, à coup sûr, bien
posséder le mécanisme d'une banque actuelle avant d'entreprendre
l'histoire bancaire... Ainsi s'établit une circulation continuelle, une inter
pénétration, féconde par suite, entre les analyses du présent et celles du
passé. Or « cette faculté d'appréhension du vivant, voilà bien... la qualité
maîtresse de l'historien » (M. Bloch, p. 14). Ce contact avec l' aujourd'hui
donne sa marque caractéristique à l'Histoire locale, explique sa vigueur,
lui procure son intérêt contemporain 3.
Deuxième principe : l'Histoire locale est qualitative, non quantitative,
elle ne saurait passer, bon gré mal gré, par les chiffres de la statistique.
D'une part, parce qu'à l'échelle locale, les perdent leur signi-
1. C'est un des enseignements des Journées d'études sur les forces politiques de
la France de l'Est (Strasbourg, 1964). Voir mes « Réflexions d'un historien à propos
de l'Alsace », in Bulletin de la Société industrielle de Mulhouse, IV, 1964, pp. 13-20,
et surtout les Recherches sur les forces politiques... (Cahiers de l'Association Inter
nationale de l'Est, Sirey, éditeur, 1966).
2. Fort suggestif est l'exposé d'A. Birembatilï : « Quel bénéfice le technicien
peut-il retirer de l'histoire ?» in Revue de Synthèse, 1965 (n° 37-39), pp. 181-268. A
cette question, le technicien répond en utilisant conjointement ses propres souvenirs
de praticien et l'histoire. Pour lui, « l'histoire détaillée d'une technique et de sa diffu
sion nécessite l'établissement préalable de monographies régionales » (p. 213).
3. Pour une part, l'historien local est celui qui cherche à « faire l'histoire » de sa
profession ou métier : le médecin, l'histoire de son hôpital — l'assureur qui envisage
le développement de l'assurance dans sa ville, ou région — le manufacturier, celui de
son entreprise. A la base de cette recherche, il y a un véritable sens de la propriété ;
on se retrouve très proche de Saint-Phlin dans Г Appel au Soldat, de M. Barrés !
157 ANNALES
fication. Leur interprétation, si l'on n'y prend soigneusement garde, est
alors trop souvent erronée. Les statistiques, la plupart du temps, sont
volontairement truquées à l'échelle locale. Ainsi, dans le Nivernais, des
vignobles ; de même, en raison de l'entente des entrepreneurs, pour la
faïence ; également pour les forges. Interviennent aussi, pour les chiffres
de production, les tromperies des ouvriers (Voir tel mémoire de 1795 sur
les « abus coutumiers » de ceux des forges), outre la méfiance des entre
preneurs, leurs craintes d'être imposés sur les produits à déclarer. La
complicité des uns, comme l'indifférence des autres, voire une indiffé
rence généralisée, rendent très suspects les chiffres avancés. Pour le pain,
par exemple, les moyennes de son prix sont souvent calculées de façon
très différente ; aussi les moyennes départementales de prix du blé,
comme celles par marché, ne sont guère significatives.
Pour le domaine agricole, il est particulièrement difficile d'obtenir,
même de nos jours, de bonnes statistiques. Partant, il convient de ne
travailler sur statistiques qu'avec une extrême prudence. L'historien
local s'efforcera plutôt à critiquer les chiffres qu'à en déduire des conclu
sions trop fermement assurées ; il cherchera à déceler les écarts en vue de
l'interprétation des courbes générales, à saisir, par exemple, l'écart entre
le prix de la mercuriale et le prix réellement obtenu par tel agriculteur.
Ajoutons que, pour la « longue période », des transformations de struc
ture ont pu survenir dans l'intervalle, structures d'ailleurs plus ou moins
bien connues, et plutôt mal que bien, trop souvent encore.
Quant aux surfaces ensemencées, aux prix de la viande (ou du beurre),
aux salaires agricoles, un récent article confirme ces propos К « Le Pré
fet part du principe que les sous-préfets ont sous-évalué ou sur-évalué
certaines superficies, et il les rectifie (sur quels critères ?). Les Sous-
préfets ont exactement la même attitude à l'égard des renseignements
émanant des municipalités. Cela donne des totaux de plus en plus grossis
à mesure que l'on s'élève dans la hiérarchie administrative »! — « II est
indispensable de ne pas voir dans ces statistiques des bilans économiques
vrais. Les paysans du Calvados n'ont cessé tout au cours du siècle de
tromper l'administration, ou ont refusé de lui apporter un quelconque
appui. La peur d'un accroissement de la fiscalité, un individualisme
forcené, ou bien, tout simplement, l'impossibilité de répondre aux ques
tionnaires, ou, au moins, à certaines questions, parce que le vocabulaire
employé n'était pas le leur — nous pensons, par exemple aux mesures
agraires — sont des explications, et non les seules de leur attitude. De
cette hostilité ouverte ou sourde nous avons des témoignages pendant
tout le XIXe siècle » *. Et encore : « Vous avez, dira-t-on, le prix de la
viande facilement connu par les mercuriales ou les archives hospitalières.
Mais est -il le reflet exact du prix du bétail sur pied ? Nous ne le croyons
pas. « La méfiance aussi s'impose à l'égard des états de prix sur les mar
chés des chefs-lieux d'arrondissement : « Comment croire qu'un kilo de
beurre a toujours eu à Falaise la même valeur de janvier 1838 à décembre
1. G. Désert, с Les sources statistiques de l'histoire de France (Basse-Normandie,
XIXe siècle », in Annales de Normandie, mars 1965 (pp. 22-52).
2. Exemples cités pour 1818, 1837, 1855, 1873 et 1888 (p. 51, n. 22).
158 LOCALE L'HISTOIRE
1849, sauf pendant le mois de juin 1839 ! » Enfin c'est avec la même
extrême prudence qu'il faut utiliser les chiffres collectés de salaires ;
faibles sont d'ailleurs les données sur les salaires agricoles, « l'idéal serait
de retrouver des comptes d'exploitation. Mais combien de cultivateurs
tenaient alors une comptabilité suivie ? » x. On ne saurait mieux dire.
D'autre part, l'Histoire locale doit s'orienter vers le qualitatif, la
statistique incertaine, n'ayant qu'une valeur auxHiaire d'indication.
Ainsi pour la démographie, les chiffres de natalité et de mortalité ont
sans doute moins d'importance que l'examen des causes de la morbidité,
la sous-alimentation, le manque d'hygiène, les maladies dites professionn
elles, ces « fièvres intermittentes » dues aux étangs particulièrement
nombreux, ensuite asséchés, du Nivernais, les conditions du logement 2.
De même, semblera-t-il moins important d'étudier sur vingt ans le
« prix moyen » d'un produit, comme le fer, ou le charbon, que d'appréc
ier les différents éléments que comporte cette moyenne ; pour le char
bon, il peut s'agir du charbon menu, du charbon tout venant, etc. 3 ; pour
le fer, de ses diverses qualités, avec leur évolution respective, les varia
tions pouvant expliquer, en partie, celles de la courbe... De même, pour
les salaires, il convient de tenir compte des écarts de salaires, suivant les
différentes catégories professionnelles (voir cette application à la mine
rurale de La Machine encore), le mode de paiement, particulièrement
la part du salaire correspondant à des frais à la charge de l'ouvrier, pour
chandelle ou entretien d'outils (aux houillères précitées) 4. Le mode de
règlement n'est pas davantage indifférent, s'agissant de la monnaie de
cuivre 8, de telle retenue du liard pour franc e, etc.
Bref, à cette échelle locale, pour une monographie d'entreprise ou de
région, il convient donc de reconstituer, et de la plus précise façon, un
mécanisme économique, plutôt que mesurer des variation sstatistiques.
Les cycles prospérité-dépression n'ont pas, du reste, on le sait, une signi
fication identique d'une région à l'autre, comme d'une entreprise à
l'autre. De ces différences les statistiques ne sauraient rendre compte,
puisque tenant, en partie, à l'incidence, fort variable, d'un secteur déter
miné et même pour les entreprises, du volume inégal, des investisse
ments.
Le meilleur exemple à l'appui de cette Histoire locale à vocation qual
itative pourrait bien être celui du pain. Pour certains historiens, l'im
portant est de mesurer la courbe du prix du blé telle que la procurent des
mercuriales hâtives ; or cette histoire du pain montrerait qu'il importe
1. Article cité, pp. 28, 34, 37, 44 et 51.
2. Voir l'étude récente de P. Piekrarjd, La vie ouvrière à Lille sous le Second
Empire (1965), qui semble marquer une heureuse évolution. G. Thuillier envisage,
outre les problèmes socio-médicaux, l'alimentation traditionnelle (infra).
3. Comptes de 1859 (à propos des houillères de La Machine).
4. Cf. sur des retenues analogues (pour l'éclairage, le moteur, etc.), P. Piekrakd,
op. cit., p. 201.
5. Cf. G. Thuiixier, « Pour une histoire monétaire de la France : le rôle des monn
aies de cuivre et de billon » in Annales, 1959, pp. 65-90 et, infra, deuxième partie de
cette Préface.
6. P. Piereaed (ibid.).
159 ANNALES
davantage de connaître ce qui, réellement, se passait, en mesurant, entre
autres données, le prélèvement du meunier (en nature, ou en argent),
également ses tromperies, sur la quantité, ou la qualité, par le mélange
des farines, la proportion du son, supercheries accrues en temps de crise,
comme l'importance du coût des stocks des boulangers, lequel ne manq
uait pas de peser sur le prix du pain, les tromperies encore des boulang
ers, à leur tour, sur le poids (avec la vente au pain), sur la qualité,
laquelle baisse très sensiblement en période de crise, l'importance de la
vente à crédit, celle des procédés de vente — avec le rôle de la taille et
de la monnaie de billon — , les difficultés techniques à l'établissement de
la taxe du pain, trop souvent fixée de façon approximative, le rôle encore
des fours privés, variant suivant les régions, voire de commune à com
mune, en fonction, notamment, du prix du bois.
Autant de facteurs, entre autres, qu'une minutieuse étude devrais
dégager pour permettre une interprétation plus judicieuse de courbet
globales. Semblable travail de recherche et de mise au point ne saurait
avoir de signification qu'à la stricte échelle locale. A l'échelle nationale,
on ne peut guère, en effet, raisonner que sur des masses. L'existence de
« pôles de développement », d'industries « motrices », l'importance,
variable, des effets d'entraînement des « investissements d'innova
tion », suivant les régions, expliquent des écarts — fréquents — avec la
conjoncture « générale » x.
Troisième principe : l'Histoire locale réclame une certaine souplesse,
c'est une histoire à mailles lâches, par contraste avec l'histoire pratiquée
dans les thèses universitaires, souvent bien rigide, dans la mesure où
celles-ci se doivent de couvrir une période bien déterminée, sans possi
bilité de « déborder » ni avant, ni surtout peut-être, après, pour remont
er aux « origines », ou « suivre » l'évolution d'un secteur donné et pri
vilégié, de la recherche, dans la mesure, également et, finalement, où il
faut bien consentir le sacrifice de certains autres secteurs complément
aires à l'architecture du « chef-d'œuvre » 2.
Ainsi pour les dates, et pour la conception même du sujet. Pour les
dates, on ne peut guère remonter du XIXe au XVIIIe siècle, et au delà, et
« suivre » jusqu'à aujourd'hui. Je ne saurai reprocher à G. Thuillier,
malgré son titre, d'avoir, lui, évoqué les origines de la grande entreprise,
avec la spéculation malheureuse d'un Louis le Vau à Baumont-la-Fer-
rière, ni d'avoir reproduit tel mémoire sur les forêts, ou l'état des
forges du Nivernais (vers 1770).
Les « thèses » régionales rejoignent rarement le présent contempor
ain. Pour la conception, non plus, celles-ci ne peuvent approfondir, à
1. Les relations du « cycle » et des investissements demeurent encore mal préci
sées. Sur les effets d'entraînement, voir F. Perroux, Les techniques quantitatives de
planification (1965), qui procure bon nombre d'hypothèses de travail à l'historien
(sur le rôle de l'innovation, particulièrement).
2. Par ex. la thèse, fort remarquable, de P. Pierrard (op. cit.) n'a guère regardé
après 1870 et pas beaucoup avant. C'est, par contre, le grand mérite de celle de
M. Lévy-Leboyer (Les banques européennes et l'industrialisation internationale dans
la première moitié du XIXe siècle, 1965), que d'avoir remonté jusque vers 1750-1770.
160 b'HISTOIRE LOCALE
loisir, des secteurs intéressants, parce que leur poids relatif, trop faible,
déséquilibrerait l'ensemble 1.
Or, il ne faut pas se dissimuler l'influence des thèses qui est grande
sur l'Histoire locale, en imposant, d'une certaine manière, un modèle
duquel les historiens locaux se croient obligés de s'inspirer, ce qui ne va pas
sans découragement chez certains. Il est bien évident que cette influence
ne devrait pas être abusive, ni exclusive. L'Histoire locale, pensons-nous,
réclame beaucoup de souplesse d'approche et de réalisation ; c'est une
histoire de l'individuel, entendant par individu aussi bien l'entreprise
que la ville, ou la région stricto sensu. Suivant cette petite région, le sec
teur envisagé, la période considérée sera, nécessairement, différente et
ses limites chronologiques d'encadrement fort imprécises, sinon floues.
L'Histoire locale ne peut, par suite, aboutira des architectures formelles ;
elle est comme modulée impérativement, conformément aux nécessités
de son sujet. Il nous faut donc, forcément, admettre la souplesse en ques
tion ; ce qui évitera un gaspillage, trop évident, de labeur ; ne voit-on
pas des érudits locaux s'essouffler, pour ainsi dire, à prétendre suivre
les « modèles » en question et, à l'opposé, se replier, en désespoir peut-
être, sur des sujets par trop fragmentaires. Reconnaître l'autonomie de
l'Histoire locale c'est en même temps, lui octroyer une nécessaire liberté
d'allures.
Quatrième principe : Ainsi conçue, l'Histoire locale devient une his
toire sectorielle, une histoire, par conséquent, des structures par secteurs
(et par produits). Après ces indispensables défrichements analytiques, la
synthèse deviendra possible, mais alors seulement.
C'est en profondeur qu'il faudrait étudier les problèmes propres à un
secteur donné (pour eux-mêmes, en quelque sorte), et parvenir à déter
miner certaines constantes ou permanences, qui ne peuvent guère être
dégagées qu'à partir de certains produits donnés. On étudiera, par
exemple, les problèmes techniques et commerciaux de la vigne, afin de
dégager certains éléments permanents, hier et encore de nos jours ; sans
doute, la propension du petit vigneron à rechercher la quantité, au détr
iment du vignoble de qualité, comme l'a bien souligné R. Laurent \
Cette étude des problèmes diversifiés par secteurs permettrait, sans
nul doute, de s'écarter des idées toutes faites, de faire table rase de préju
gés traditionnels en histoire, de saisir, par contre, les mécanismes psychol
ogiques en particulier 3, de dégager, parallèlement, les variables, les
mutations essentielles, permettant de dépasser le cadre local lui-même
et de généraliser sans conteste : ainsi de la diffusion, si lente, du billet de
banque (jusqu'en 1914), qui a freiné le développement du crédit. Ainsi
pour l'histoire agraire et encore pour celle des techniques 4.
1. L'histoire des assurances souvent négligée dans l'histoire financière, celle de
l'alimentation dans l'histoire sociale et, particulièrement, ouvrière.
2. Les Vignerons de la Côte ďor au XIXe siècle (1957).
3. Ainsi la psychologie de l'ouvrier métallurgiste. Cf. J. Vial, « L'ouvrier métall
urgiste français », in Droit Social, 1950 (pp. 58-68).
4. J. Coutin, Transformations de Véconomie et de la vie dans une commune rurale
de la Limagne, Saulzet depuis 1914, sur le passage de la faucille à la faulx.
161
Annales (22e année, janvier-février 1967, n° 1) 11 ANNALES
Cette étude sectorielle présente plus d'un avantage pour l'histoire
globale : la grille de compréhension fonctionne plus facilement et, sans
doute, mieux. Il faut, parfois, faute de « modèle » recourir à une méthode
d'approche, inventée à cet effet ; cette méthode de tri sélectif doit même,
peut-être, être différente en histoire « locale » et en histoire globale,
justement parce que l'histoire sectorielle doit se fournir elle-même en
hypothèses — originales — de découverte et de travail. Obligé de tra
vailler sur le vif, l'historien local ne saurait déduire l'histoire de quelques
idées générales a priori ; il lui faut inventer son sujet, au sens propre, et
fort, du terme. C'est bien le cas, assez courant, pour des domaines plus
ou moins dédaignés par la recherche universitaire jusqu'à une date toute
récente 4
Déplorons seulement le manque d'autobiographies, de confessions
d'historiens locaux nous rapportant avec leurs difficultés, leurs méthodes,
le plus souvent aussi leurs connaissances professionnelles en même temps
d'un sujet. Il faut en revenir au métier d'historien révélé par Marc Bloch,
assez proche, en somme, de P. Valéry et de notre exergue à cette
« Défense ».
Cinquième principe : l'Histoire locale doit être concrète, de plus en
plus, en se rapprochant de la vie quotidienne et de la pratique réelle,
quant aux techniques, au crédit, à l'histoire matérielle (alimentation,
logement, hygiène), à l'histoire médico-sociale. Citons seulement Marc
Bloch, une fois de plus : « Qui croira que les entreprises d'électricité
n'aient pas leurs archives, leurs états de consommation, leurs cartes
d'extension des réseaux » (Apologie, p. 27). L'histoire de cette diffusion
de l'électricité reste encore à faire.
Mais cette Histoire locale, par delà l'histoire concrète et matérielle,
c'est, en même temps, une histoire même de l'invisible quotidien : ce
qu'on ne voit pas, comme les pratiques malthusiennes, du donne, qui
va de soi, qui va sans dire (et encore mieux en le disant !), comme la
circulation de la monnaie et la thésaurisation, moins visible (il suffit de
rappeler la très récente raréfaction dès son apparition de la nouvelle
pièce de 5 F) 2, du durable enfin, entendons ce qui dure par delà les temps,
c'est-à-dire les traditions séculaires, le folklore si l'on préfère. Par delà,
l'Histoire locale déborde et débouche sur l'histoire des mentalités, des
attitudes devant la vie, ou la mort, devant l'argent, la nouveauté 3.
« L'invention en métallurgie (et ses conditions) », in Revue ď Histoire économique et
sociale, 1949, pp. 233-273. Cet auteur achève une thèse sur la métallurgie française
de 1814 à 1864. Ajouter A. Thtjillier, Émue Martin (1794-1871), publication de la
Chambre de Commerce et d'Industrie de Nevers et de la Nièvre (1964).
1. Qu'on pense seulement aux archives notariales. Cf. P. Massé, « A travers un
dépôt de minutes notariales », in Annales historiques de la Révolution française, 1953,
pp. 297-315.
2. Y. Gaillaed et G. Тншьыев, « Sur la thésaurisation », in Revue Économique
(septembre 1965).
3. Cf. R. Mandrod, Introduction à la France moderne. Essai de psychologie histo
rique (1500-1640), 1961; et De la culture populaire aux XVIIe et XVIIIe siècles
(1964).
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