Proprioception et gestion de la motricité chez le bébé : peut-on répondre à Claparède ? - article ; n°4 ; vol.94, pg 593-606

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L'année psychologique - Année 1994 - Volume 94 - Numéro 4 - Pages 593-606
Résumé
S'interrogeant, il y a presque un siècle dans L'Année Psychologique sur les sensations proprioceptives, le statut des informations dont elles sont source et leur rôle dans l'organisation des postures et des gestes, Claparède suggérait que le bébé apprend à gérer ses positions dans l'espace à partir de connaissances visuelles et de transformation des impressions de mouvement en représentations imagées.
Bien que la proprioception reste un domaine encore peu exploré aux âges précoces, on dispose de données diverses issues de deux sortes d'études : celles du développement moteur d'enfants privés de vision ou / et d'autres sensibilités extéroceptives ; celles, plus directes et expérimentales, tirées d'analyses de mouvement.
Ces données néanmoins, lacunaires, sont examinées ici et amènent à conclure qu'en l'état actuel des connaissances, les questions posées par Claparède demeurent pendantes.
Mots-clés : proprioception, mouvements dirigés, dominance sensorielle, nourrisson.
Summary : Proprioception and motorfunction in infancy : can we respond to Claparède ?
Almost one century ago, Claparède asked in « l'Année Psychologique » whether or not proprioceptive sensations could provide efficient information on body and limb positions in space. Claparède suggested that infants have to learn to interpret proprioceptive information through reference to other perceptual-particularly visual - knowledge and to imaged representations. Proprioception is still poorly investigated in infancy. However, two categories of data are available. Some data corne from stu-ies of motor development in cases of exteroceptive sensory deprivation. Other data corne from experimental research within the theoretical frame-work of « dynamic systems » and from biomechanical movement analyses. A review of these two categories of data leads us to consider that the questions asked by Claparède remain pertinent and still have no conclusive response.
Key words : proprioception, directed movements, sensory dominance, infancy.
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1994
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H. Bloch
Proprioception et gestion de la motricité chez le bébé : peut-on
répondre à Claparède ?
In: L'année psychologique. 1994 vol. 94, n°4. pp. 593-606.
Résumé
S'interrogeant, il y a presque un siècle dans L'Année Psychologique sur les sensations proprioceptives, le statut des informations
dont elles sont source et leur rôle dans l'organisation des postures et des gestes, Claparède suggérait que le bébé apprend à
gérer ses positions dans l'espace à partir de connaissances visuelles et de transformation des impressions de mouvement en
représentations imagées.
Bien que la proprioception reste un domaine encore peu exploré aux âges précoces, on dispose de données diverses issues de
deux sortes d'études : celles du développement moteur d'enfants privés de vision ou / et d'autres sensibilités extéroceptives ;
celles, plus directes et expérimentales, tirées d'analyses de mouvement.
Ces données néanmoins, lacunaires, sont examinées ici et amènent à conclure qu'en l'état actuel des connaissances, les
questions posées par Claparède demeurent pendantes.
Mots-clés : proprioception, mouvements dirigés, dominance sensorielle, nourrisson.
Abstract
Summary : Proprioception and motorfunction in infancy : can we respond to Claparède ?
Almost one century ago, Claparède asked in « l'Année Psychologique » whether or not proprioceptive sensations could provide
efficient information on body and limb positions in space. Claparède suggested that infants have to learn to interpret
proprioceptive information through reference to other perceptual-particularly visual - knowledge and to imaged representations.
Proprioception is still poorly investigated in infancy. However, two categories of data are available. Some data corne from stu-ies
of motor development in cases of exteroceptive sensory deprivation. Other data corne from experimental research within the
theoretical frame-work of « dynamic systems » and from biomechanical movement analyses. A review of these two categories of
data leads us to consider that the questions asked by Claparède remain pertinent and still have no conclusive response.
Key words : proprioception, directed movements, sensory dominance, infancy.
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Bloch H. Proprioception et gestion de la motricité chez le bébé : peut-on répondre à Claparède ?. In: L'année psychologique.
1994 vol. 94, n°4. pp. 593-606.
doi : 10.3406/psy.1994.28792
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1994_num_94_4_28792psychologique, 1994, 94, 593-606 L'Année
NOTE THÉORIQUE
Laboratoire de Psycho-Biologie du Développement, EPHE,
CNRS URA 315'
Affilié à V1NSERM
PROPRIOCEPTION ET GESTION
DE LA MOTRICITÉ CHEZ LE BÉBÉ :
PEUT-ON RÉPONDRE À CLAPARÈDE ?
par Henriette Bloch
SUMMARY : Proprioception and motorfunction in infancy: can we
respond to Claparède ?
Almost one century ago, Claparède asked in « l'Année Psycholo
gique » whether or not proprioceptive sensations could provide efficient
information on body and limb positions in space. Claparède suggested
that infants have to learn to interpret proprioceptive information through
reference to other perceptual-particularly visual - knowledge and to ima
ged representations. Proprioception is still poorly investigated in infancy.
However, two categories of data are available. Some data come from stu
dies of motor development in cases of exteroceptive sensory deprivation.
Other data come from experimental research within the theoretical frame
work of « dynamic systems » and from biomechanical movement anal
yses. A review of these two categories of data leads us to consider that
the questions asked by Claparède remain pertinent and still have no
conclusive response.
Key words : proprioception, directed movements, sensory dominance,
infancy.
1. 41, rue Gay Lussac, 75005 Paris. 594 Henriette Block
L'intérêt porté à la motricité, qui s'est notablement accru
au cours de la dernière décennie, a rouvert un débat quelque
peu assoupi : celui de la proprioception. On ne s'étonnera guère
qu'il importe aux spécialistes du développement. En effet, la dé
couverte d'une mobilité spontanée précoce, riche et plus struc
turée qu'on n'avait cru (Prechtl et Nolte, 1984 ; Cioni, Ferrari
et Prechtl, 1989 ; Mellier, 1990), la présence de mouvements
dirigés, tels que l'ont attestée les recherches sur les interac
tions et coordinations sensori-motrices chez le bébé (Cf. Bloch
et Bertenthal, 1990) suscitent nombre de questions au sujet de
la proprioception et d'abord celle-ci qui oriente toutes les
autres : Comment le tout-petit, dont la motricité dans ses com
posantes statiques et dynamiques est néanmoins bien immat
ure, dont la croissance suit un rythme particulièrement ra
pide et est faite d'allométries qui varient dans le temps, perç
oit-il les positions et mouvements de ses propres segments
corporels ? Les sensations internes qu'il a de ses mouvements
et déplacements segmentaires sont-elles suffisamment structu
rées et précises pour l'aider à situer les parties mobiles de son
corps dans l'espace ou bien le déplacement perçu est-il référé
aux sensations extéroceptives et aux effets qu'il peut procu
rer ? Autrement dit quel rôle joue la proprioception dans la
détermination d'un mouvement propre, l'ajustement ou le cal
cul des projections de nos membres dans l'espace ?
Quand Sherrington invente le terme de proprioception
(1906), il l'entend comme un vaste domaine de sensations com
prenant les messages issus des tensions musculaires, du jeu des
articulations, des récepteurs cutanés. Autrement dit, la proprio
ception inclut, dans sa conception, les sensations dites kinesthé-
siques, ainsi que les sensations cutanées de pression, contact
et température. Or, en 1911, l'Année Psychologique publie un
important article de Bourdon sur cette question, intitulé « La
perception des mouvements de nos membres» (Bourdon, 1911).
Bourdon y présente un examen du rôle joué par les sensations
kinesthésiques. Cet article fait écho à un article paru, onze ans
avant, dans la même revue. C'était Claparède (1900) qui alors
se demandait « Avons-nous des sensations spécifiques de posi
tion de nos membres ? ». Il remarquait qu'à la différence d'au
tres sensations correspondant, pour ainsi dire, aux excitants
qui agissent sur nos organes sensibles, la position « n'est pas
une donnée simple, absolue, élémentaire », mais une relation.
Cette relation n'est pas inscrite dans la sensation et il faut Proprioception et motricité chez le bébé 595
donc supposer que (si) « ces impressions nous font connaître
plus que ce qui est donné en elles-mêmes, c'est qu'elles évo
quent des images étrangères à leur propre contenu » (p. 249).
On saisit bien, dès cette phrase, quelle importance revêt cette
hypothèse dans le domaine du développement. À partir de sen
sations dont nos membres sont le siège — et qui restent à pré
ciser — l'enfant doit construire une connaissance de position
qui n'est pas de l'ordre de la perception directe : « l'enfant
nouveau-né... acquerra la notion de la position de ses memb
res » (p. 250). Claparède admet que, selon les valeurs angul
aires d'un déplacement, les sensations musculo-articulaires
puissent différer qualitativement. Mais, prises une à une, elles
seraient incapables de fournir une échelle complète des dépla
cements du membre considéré et de localiser la sensation com
me un degré de cette échelle. Ce rapport, selon lui, « ne pour
ra se réaliser que lorsque, à la suite d'un grand nombre d'ex
périences, chacun des termes sensitifs aura acquis une place
déterminée » (sous entendu : dans la série ordonnée des dépla
cements) (p. 251). Tourner la tête vers une source de stimul
ation, ramper, marcher, atteindre un objet paraissent requérir
ce type d'évaluation. Selon Claparède (1897), une telle évaluat
ion ne peut résulter du seul « sens musculaire ». Elle réclame
une adéquation entre le sens musculaire et l'effet produit qui
imposerait une image du déplacement qui lui est lié. La posi
tion serait donc de l'ordre du jugement (1897), terme auquel il
préfère substituer en 1900 celui d'inférence « qui n'implique
pas une opération mentale active, consciente » (note en bas de
page, p. 252). Claparède et Bourdon se rejoignent dans la dé
monstration que ni les sensations cutanées, ni les sensations
kinesthésiques, ni le sens articulaire, ni les impressions de ten
sion musculaire, de traction ou pression, ne sont capables de
fournir cette évaluation. Cependant tous deux considèrent que
des impressions « profondes » en constituent des éléments in-
férentiels quand elles sont liées à des représentations visuell
es. Il est clair que, pour nos deux auteurs, la perception ou la
« notion » de position de nos membres résulte d'une combi
naison entre la sensibilité proprioceptive et une sensibilité ex-
téroceptive particulière, la vision. Il est clair aussi que, pour
Claparède, la gestion de nos mouvements a affaire avec le do
maine de la cognition.
La question à laquelle s'étaient attachés Claparède et Bour
don est loin d'apparaître aujourd'hui comme résolue, surtout 596 Henriette Block
quand on se place dans une perspective ontogénétique. Certes
on connaît mieux le spectre composite de la proprioception chez
l'adulte, mais ses rapports avec la commande du mouvement
continuent de faire problème. En témoigne éloquemment le
bilan critique présenté par Gandevia et Burke (1992). Ces au
teurs interrogent les données recueillies chez l'adulte pour savoir
si l'information proprioceptive est nécessaire au système ner
veux central pour commander le mouvement naturel de nos
membres et en contrôler l'effection. Une difficulté majeure
leur paraît résider dans le caractère inconscient de cette infor
mation. Toutefois, grâce à des techniques d'électromicrogra-
phie appliquée à des adultes volontaires, des correspondances
ont pu être établies entre 1' activation de différents récepteurs
ou systèmes de récepteurs et la description des impressions
ressenties par le sujet pendant une tâche motrice. Les corréla
tions mesurées entre différents niveaux de réponse ont aussi
permis des hypothèses sur les de traitement de l'info
rmation proprioceptive. Malheureusement, ni de telles mesures
directes d'activation, ni la description verbale de ce que le
sujet ressent ne sont accessibles chez le très jeune enfant.
Aussi les données disponibles sur les âges précoces de la vie
sont-elles, dans ce domaine, peu nombreuses et proviennent-
elles essentiellement d'études indirectes. Les effets de la priva
tion précoce d'une sensibilité extéroceptive — le plus souvent
la vision — sur l'organisation et le développement de la motric
ité dirigée offrent des renseignements qu'il convient d'exami
ner soigneusement.
Plus rares encore sont les études de privation multisenso-
rielle. Quelques cas fameux, comme celui d'Helen Keller (bien
qu'H. Keller n'ait perdu la vue, l'ouïe et le langage qu'à l'âge
de deux ans) méritent certes l'attention, mais sont aussi source
de confusions et tous ne sont pas aussi riches d'enseignements.
L'adoption d'un cadre théorique nouveau dans lequel l'ana
lyse biomécanique des mouvements revêt une importance
considérable a suscité des études de l'activité motrice du nour
risson qui cherchent à mettre en évidence une dynamique i
ntrinsèque aux systèmes moteurs. Dans ce cadre, on tente d'ex
pliquer le développement de la motricité par les organisations
progressives nées à la fois de l'exercice du mouvement et de la
résolution de contraintes. Une telle approche regroupe des
tenants de la théorie gibsonnienne et des partisans de la théo
rie dynamique des systèmes. Nous reviendrons sur cette concep- Proprioception et motricité chez le bébé 597
tion dans la seconde partie de notre exposé pour présenter les
travaux qui s'y rattachent.
LES ÉTUDES DE PRIVATION SENSORIELLE
Comme nous l'avons signalé, c'est la privation de vision qui a
été le plus souvent considérée pour le problème qui nous occupe
ici. Deux perspectives ont été successivement explorées. On s'est
d'abord intéressé au développement moteur du bébé aveugle-né
dans le but de savoir si ce était ou non compar
able à celui du bébé voyant. Les principaux changements pos-
turaux, la tenue de la tête, la station assise, la station debout,
ainsi que les modes de déplacement corporel — de la reptation
à la marche — ont fait l'objet de datations moyennes. Celles-ci
sont toujours retardées chez l'enfant aveugle par rapport à ce
qui se passe chez les voyants. Toutefois, des divergences subsis
tent qui ne permettent pas de savoir si les décalages rapportés
sont uniformes au cours du temps (Fraiberg, 1968 ; Mellier,
1987). L'accord le plus général a trait à la motilité réduite du
nourrisson aveugle et aux postures spécifiques qu'il adopte
spontanément et qui ont pu être observées autour du troisième
mois postnatal : tête fléchie, tronc affaissé, mains semi-ouvertes
témoignent d'une hypotonicité accusée, d'« un effondrement to
nique » comme le dit Mellier (1992). Couché, le bébé aveugle tient
le plus souvent ses mains à hauteur de ses oreilles ; assis, à hau
teur de ses hanches. Les réactions du bébé aveugle aux contacts
et pressions cutanées sont alors plus lentes que celles du bébé
voyant de même âge et ne semblent pas avoir la même force. La
question demeure de savoir si elles sont ou non plus imprécises.
Les mouvements spontanés du bras et de la main sont peu nom
breux et tâtonnants. Les différences remarquées laissent penser
que les informations proprioceptives ne peuvent se substituer
d'emblée aux apports de la vision.
Cette opinion a pourtant été contestée à l'aide de deux
arguments tirés d'études sur la locomotion. Fossberg (1985)
considère qu'il existe chez tous les individus d'une espèce un
programme locomoteur phylogénétique. Chez l'homme, ce pr
ogramme serait celui de la marche digitigrade, qui se transfor
merait en marche plantigrade, vers la fin de la première année
de la vie. L'appui digitigrade serait source d'une impression de
déséquilibre. Il changerait grâce aux sensations de contact avec 598 Henriette Block
la surface porteuse, lesquelles entraîneraient une modification
de la commande motrice dans le système nerveux central. Le
développement locomoteur du jeune aveugle devrait donc être
parallèle à celui du voyant. D'autre part, Sampaio, Bril et Bre-
nière (1989) constatant que les traits caractéristiques initiaux
du pas sont, chez l'enfant aveugle, les mêmes que chez le vo
yant en concluent que la vision n'est pas nécessaire à l'acquisi
tion de la locomotion autonome.
Une autre ligne de recherche, plus récente, étudie les rap
ports actifs de l'enfant aveugle ne disposant pas d'une prothèse
avec les objets de son environnement, dans le but d'éclaircir
les mécanismes de la connaissance sensori-motrice. Ce sont
alors la capture et l'exploration manuelles d'objets qui
analysées dans des situations expérimentales aussi proches
que possible de celles offertes aux voyants. Fraiberg (1968)
notait que les bébés aveugles se servent de leur bouche, dès
les premières semaines, tout à fait comme les voyants, quand
on place un objet dans leur main. Toutefois, nombre de bébés
aveugles (Fraiberg, 1968 ; Adelson et Fraiberg, 1974) conti
nuent très longtemps à n'utiliser la main que comme instr
ument de transport à la bouche, sans s'en servir pour palper ou
manipuler les objets. Le geste de porter un objet à la bouche,
d'abord lent et tâtonnant, se fait de plus en plus rapide et pré
cis au cours des six premiers mois. Ces observations sont con
firmées par Mellier et Jouen (1984) qui notent cependant qu'un
bébé anophtalme, à 4 mois, tapote des mains les surfaces adja
centes à son corps et en repère les contours. Mais leur retrait
n'entraîne aucune réaction. À partir du suivi longitudinal de
six enfants aveugles-nés, chez qui aucune lésion cérébrale n'a
été détectée, Mellier (1992) considère que ces sujets, vers l'âge
de six mois, prennent des informations tactiles manuelles, mais
que le traitement de ces est moins destiné à ex
traire des propriétés de forme ou de taille qu'à maintenir un
contact dont le bébé semble avide, à lui procurer une sorte de
flux tactile continu. L'atteinte manuelle directe d'un objet silen
cieux promené sur le corps du sujet n'est pas réalisée avant
8 mois (Mellier, 1992) et elle n'avait été attestée qu'à 13 mois
chez deux des bébés examinés par Bigelow (1985). L'ensemble
de ces données conduit à penser que les sensations cutanées et
kinesthésiques demeurent longtemps trop peu organisées, chez
le jeune aveugle, pour constituer la base des relations sensori-
motrices nécessaires à la fois à l'action et à la connaissance. Proprioception et motricité chez le bébé 599
L'étude d'enfants privés soit dès leur naissance, soit à un âge
très précoce, de nombreuses sensibilités extéroceptives — en
fants à la fois aveugles, sourds et muets — se résoud à quelques
cas exceptionnels, pour lesquels la réussite éducative a levé l'h
ypothèse de lésions centrales graves. Les difficultés auxquelles
les éducateurs se sont trouvés confrontés pour entrer en rela
tion avec ces enfants murés en eux-mêmes les ont certes pous
sés à insister sur leur impressionnant déficit social (Robaye-
Geelen, 1981). Toutefois, les procédures employées pour les
amener à entrer en relation avec le monde extérieur sont por
teuses de notations intéressantes, mais anecdotiques. De Ver-
dier au XVIIIe siècle (cité par Buisson, 1911) à Mittler (1976)
en passant par Ann Sullivan qui prit en charge H. Keller (Kel
ler, trad, franc. 1954), les tentatives consistent d'abord à former
les sensibilités extéroceptives intactes, le toucher et l'olfaction
en multipliant les variétés de substances, formes, textures et
odeurs ; elles tendent à induire des discriminations et recon
naissances perceptives et une activité de recherche de sensat
ions tactiles et olfactives. Des expériences cliniques citées, il
ressort que seuls les enfants ayant pu avoir une expérience
multisensorielle, comprenant l'exercice de la vision, avant l'appar
ition des handicaps ont dépassé le stade du tâtonnement et
ont présenté une activité de recherche autonome et organisée
au terme d'un très long apprentissage. Les essais d'éducation
motrice par tractions exercées sur les membres, redressement
postural passif et maintien dans un carcan n'ont en général
pas abouti à procurer à l'enfant une motricité dirigée auto
nome. Cela converge avec quelques-unes des conclusions pré
sentées par Held et Hein (1963) à partir de leurs travaux sur
l'animal.
Il est toutefois difficile de se fier aux quelques récits dispo
nibles : ils sont souvent de seconde main ; les cas recensés ne
sont pas homogènes ; se pose notamment la question d'évent
uelles lésions centrales accompagnant les déficits sensoriels
dès l'origine ou liées à leur persistance.
LES ÉTUDES FAITES DANS LE CADRE DE LA DYNAMI
QUE DES SYSTÈMES
Depuis un peu plus de dix ans, des propositions qui remett
aient en cause la notion de programme moteur prescrit jet Biànnr Henriette Block 600
gouverné entièrement par le système nerveux central, ont créé
un cadre nouveau à des recherches sur l'organisation de la
motricité et le développement des mouvements et des habiletés
motrices chez l'enfant. Au départ, la thèse adoptée est celle de
Bernstein (1967) qui postule que l'organisation des mouve
ments se fait au niveau des systèmes neuromusculaires, c'est-
à-dire à des niveaux périphériques, en interaction active avec
l'environnement. Deux aspects retiennent l'attention : d'une
part, on peut comprendre les transformations qui affectent la
dynamique de ces systèmes auto-organisés à l'aide d'un corps
restreint de concepts physiques simples ; d'autre part, il n'est
pas besoin de faire appel à des mécanismes de prise et trait
ement d'information de niveau élevé et sophistiqués pour com
prendre les interactions de l'organisme avec son environne
ment. C'est à ce second aspect que sont rattachés les emprunts
à la théorie de la perception directe et amodale formulée par
Gibson (1966, 1979). Tous les progrès en matière de motricité
seraient dus à l'existence d'une boucle permanente de rela
tions entre perception et action. Par exemple, écrivent Thelen,
Zernicke, Schneider, Jensen, Kamm et Corbetta (1992) « pour
se tenir debout, le bébé doit apprendre à intégrer l'information
sensorielle complexe qui lui vient des muscles et des récep
teurs tendineux avec l'information visuelle, tactile et vestibu-
laire de manière à produire les contractions musculaires qui
lui permettent de tenir une posture érigée ». En fait, les sensa
tions qu'elles soient proprio- ou extéroceptives, sont d'après
Gibson, d'emblée confluentes et s'accordent à la fois aux for
ces de l'environnement et aux propriétés intrinsèques des sy
stèmes moteurs. Cet accord, Gibson le désigne sous le nom i
nventé « d'affordance » (cf. E.J. Gibson, 1982). Dans cette opti
que, il n'y pas de différence ni de décalage entre sensation et
perception. Seule existe la perception. En dernier ressort, des
analyses quantitatives de la dynamique des mouvements pro
duits à des âges successifs permettraient de connaître les
mécanismes du développement perceptivo-moteur. Comme le
souligne Hofsten (1989), dans cette approche appliquée au dé
veloppement, « les mouvements sont supposés planifiés et ayant
un but dès le moment de leur émergence ».
Dans ce cadre, on a porté attention à des types très divers
de mouvements, rythmies spontanées aussi bien que mouve
ments dirigés, et aux coordinations segmentaires et interseg-
mentaires qui en font partie. Thelen et Fisher (1983) ont ainsi Proprioception et motricité chez le bébé 601
montré que des mouvements spontanés tels que le pédalage
génèrent des forces interactives entre la cuisse, la jambe et le
pied, qui sont à l'origine d'une « structure coordinatrice » telle
que l'exprimera plus tard le pas. L'information proprioceptive
renseigne le système nerveux central sur les propriétés iner-
tielles et élastiques et la résistance aux forces gravitationnelles
des systèmes impliqués dans ces mouvements. La propriocept
ion fournirait donc l'aliment qui permet au système nerveux
central de prendre le contrôle de l'auto-organisation des sys
tèmes moteurs.
Les objectifs des études de développement qui se placent
dans ce cadre ont consisté pour une part à démontrer que l'i
nformation proprioceptive est, à tous les âges, nécessaire à cette
auto-organisation et qu'elle est effectivement prise en compte.
En montrant comment se module la vitesse des mouvements
alternés de flexion et extension de la jambe, comment se ré
duisent les co-activations, en montrant quelles variations les
affectent en fonction des forces de l'environnement, Thelen
(1985), Thelen, Kelso et Fogel (1987) mettent en évidence des
invariants proprioceptifs qui président aux ajustements à dif
férents contextes.
Deux études de Hartbourne, Guiliani et McNeela (1987), et
de Woollacott, Debu et Mowatt (1987) sont illustratives de la
même perspective : des bébés sont observés sur une plate-forme
de forces qui peut être animée d'un mouvement de translation
horizontale vers l'avant ou vers l'arrière. Dans l'expérience
réalisée par Woollacott et al. (1987), ils sont soit assis direct
ement sur la plate-forme, soit assis dans un baby-relax posé sur
la plate-forme aux âges où ils ne maîtrisent pas encore la sta
tion assise. Ils sont équipés d'électrodes de surface sur les musc
les extenseurs et fléchisseurs du cou, sur les extenseurs du
tronc et les muscles abdominaux. Les réponses posturales au
mouvement de la plate-forme sont mesurées en présence et
absence de repères visuels. Les résultats montrent que l'acti-
vation des extenseurs du cou, qui vise à compenser l'inclinai
son du corps provoquée par le mouvement de la plate-forme
se produit et se montre efficace sans le secours de la vision,
même chez 60 % des enfants qui ne tiennent pas assis seuls.
Les auteurs en concluent que la stabilité posturale peut donc
être assurée activement grâce à la sensibilité somesthésique.
Celle-ci suffirait à la commande d'ajustements moteurs efficaces,
sans qu'il soit besoin de recourir à l'élaboration d'images de

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