Psychologie de la penséeBovet, Buhler, Wundt, von Aster,Dürr, Pillsbury, Colven, Bolton, Boodin, Baldwin, Poincaré, Störring, Tassy, Woodworth. - compte-rendu ; n°1 ; vol.15, pg 436-461

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L'année psychologique - Année 1908 - Volume 15 - Numéro 1 - Pages 436-461
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1908
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Étienne Maigre
Alfred Binet
H. Poincaré
XI. Psychologie de la penséeBovet, Buhler, Wundt, von
Aster,Dürr, Pillsbury, Colven, Bolton, Boodin, Baldwin, Poincaré,
Störring, Tassy, Woodworth.
In: L'année psychologique. 1908 vol. 15. pp. 436-461.
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Maigre Étienne, Binet Alfred, Poincaré H. XI. Psychologie de la penséeBovet, Buhler, Wundt, von Aster,Dürr, Pillsbury, Colven,
Bolton, Boodin, Baldwin, Poincaré, Störring, Tassy, Woodworth. In: L'année psychologique. 1908 vol. 15. pp. 436-461.
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aisément : de fait les sujets exécutent toujours les combinaisons
mentales nécessaires pour la retrouver. — Enfin, on peut par des
expériences de laboratoire, déterminer les circonstances et les lois de
l'impression esthétique, lesquelles vaudront encore pour les œuvres
d'art. L'acceptation d'un objet au point de vue esthétique, ne doit
pas être identifiée avec l'agrément qu'il cause. E. M.
XI . — Psychologie de la pensée.
P. BOVET. — L'étude expérimentale du jugement et de la pensée.
— Archives de Psychologie, t. VIII (pp. 9-48).
BUHLER. — I. Tatsachen und Probleme zu einer Psychologie der
Denkvorgänge. — II. Über Gedankenzusammenhänge. — III.
Über Gedankenerinnerungen. — /. Faits et problèmes se rappor
tant à la psychologie des processus de la pensée. — II. Des connexions
de pensées. — ///. Du souvenir des pensées. — Antwort auf die
von Wundterhobenen Einwände. — Réponse aux objections faites
par Wundt. — Archiv für die Gesamte Psychologie, t. XII (pp. 1-123).
WUNDT. — Kritische Nachlese sur Ausfragemethode (Critiques
complémentaires sur la méthode interrogative). — Ibid., t. XI (pp. 445-
459).
E. VON ASTER. — Die psychologische Beobachtung und experiment
elle Untersuchung von Denkvorgängen (L'observation psycho
logique et l'étude expérimentale de la pensée). — Zeitschrift für
Psychologie, t. XLIX (pp. 56-107).
E. DÜRR. — über die experimentelle Untersuchung der Denkvor
gänge (Sur V étude expérimentale de la pensée). — Ibid., t. XLIX
(pp. 313-340).
Les lecteurs de Y Année psychologique connaissent la méthode
des expériences sur la « psychologie de la pensée ». Ils savent
qu'elle consiste à demander, surtout à des personnes ayant l'habi
tude de l'introspection, une analyse des processus plus ou moins
complexes provoqués chez eux de diverses manières, et le plus sou
vent par des questions de l'expérimentateur.
Pierre Bovet a entrepris de mettre en relief les résultats obte
nus. Il rappelle que Marbe,dans son étude sur les jugements effectuée
d'après cette méthode, n'avait pas pu mettre en évidence de phé
nomène mental invariable qui leur fût toujours associé, et que
l'on soit autorisé en conséquence à considérer comme une condition
du jugement. Marbe avait donc été amené à conclure que, s'il est
exact qu'un processus bien défini soit désigné par ce terme, ce ne
saurait être un fait conscient. — D'autre part Watt, dans ses expé
riences d'association, a fait voir que la consigne d'associer sous tel
ou tel rapport cesse bientôt d'être consciente, pour être, il est vrai, ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES 437
ramenée à la conscience chaque fois qu'un obstacle vient troubler
l'habitude prise. La consigne peut donc produire son effet, non seu
lement lorsqu'elle existe sous forme de mots ou d'images, mais
encore (et cela très souvent d'après les déclarations des sujets) en
étant « présente », sentie, sans être accompagnée d'aucune image
(Ach dit alors qu'elle est à l'état de Bewusstheit); enfin elle peut
agir sans être consciente. Et les expériences de Ach semblent bien
montrer que dans ce dernier cas les dires du sujet sont compar
ables à ceux d'une personne qui vient d'exécuter une consigne
post-hypnotique. Enfin celles de Messer établissent que les sujets
distinguent entre la conscience d'avoir satisfait à une consigne et
celle d'avoir porté un jugement : cette dernière n'est pas liée aux
mots employés; des phrases peuvent être reproduites automatique
ment sans être « pensées », et le sujet n'est pas alors disposé à leur
donner le titre de jugement. P. Bovet a repris ces expériences, et
conclut avec Messer qu'il faut voir dans l'acte de juger, étudié dire
ctement d'après le procédé de Marbe, une synthèse active, voulue
parfois. Le jugement aurait toujours le caractère d'un acte. — Bovet
insiste sur la distinction faite par Messer entre les jugements orig
inaux et les jugements reproduits, c'est-à-dire conservés par la
mémoire et qui reparaissent avec un sentiment de déjà vu. Il peut
arriver que le souvenir en soit tout à fait vague : le sujet se rend à
peine compte qu'il s'est déjà décidé sur tel ou tel point, de sorte que
ces jugements autrefois portés semblent faire partie du moi lui-même,
sont reproduits moins à l'état de souvenir que de Bewusstheit.
Toutefois la méthode de Biihler, qui consiste à étudier la pensée
dans son ensemble, est peut-être préférable pour déterminer les
caractères du jugement : si ce dernier constitue une entité psychol
ogique, l'analyse introspective pourra sans aucun doute l'isoler.
Puisque d'autre part, l'habitude, en rendant plus faciles certains
processus les rend aussi moins conscients, les expériences de
Bühler, reproduites par Bovet avec des résultats analogues, vont re
distinguer des précédentes par la plus grande difficulté de la tâche
à accomplir. Les manifestations de la pensée semblent alors comp
lexes, — ne serait-ce qu'au point de vue de leurs éléments qui se
répartissent en plusieurs groupes : d'abord des représentations et
des états affectifs, puis une série « d'attitudes de conscience » (les
Bewusstseinslagen de Marbe), indiquées par les mots de doute, d'éton-
nement, de réflexion, d'attente, et que les sujets de Bovet dési
gnaient par le terme de sentiment. Pour ce qui est des pensées en
elles-mêmes, elles seraient distinctes des images et des états affect
ifs. C'est de nouveau le problème de la pensée sans images, lequel
se subdivise naturellement ainsi : 1° y a-t-il des faits psychiques
distincts des images, des émotions, des sentiments et des Bewussts
einslagen, et qui jouent dans les opérations de la pensée un rôle
décisif ? 2° ces phénomènes, les « pensées », se rencontrent-ils dans
la conscience sans qu'aucune représentation leur serve en quelque
sorte de support? 438 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
Suivant P. Bovet, les travaux de Binet et de Bühler ont fait, voir
qu'il y a autre chose dans la pensée que des images et des états affecr
tifs, mais il est plus malaisé de démontrer que cette « autre chose »,
qui accompagne les images ou les mots et leur donne leur signif
ication pour la pensée actuelle, peut aussi se trouver toute seule
dans l'esprit. Ce qui est clairement conscient n'est en effet jamais
qu'une partie de ce qui est présent à notre conscience; celle-ci
comprend des degrés, des états moins nets que ceux que nous pre
nons d'ordinaire pour types, et dont nous pouvons ne pas garder le
souvenir. — Bovet constate qu'il y a cependant des sujets chez
lesquels des rapports, même très abstraits, sont en quelque sorte
donnés sous forme d'images, mais, dit-il, toute autre personne, en
voyant les images par lesquelles ils traduisent leur pensée, ne saur
rait deviner celle-ci : « c'est qu'elles leur elles
ne la sont pas ». — D'autre part, beaucoup d'observateurs exercés
déclarent que dans un très grand nombre de circonstances tout
schéma de ce genre leur fait défaut. — II est donc naturel de
penser que, dans toutes les opérations de l'esprit, l'analyse psycho^
logique pourra mettre en évidence certains éléments qui ne sont
pas des représentations, et auxquels Bühler donne le nom de « pen
sées ». — Bovet résume enfin d'autres expériences de Bühler dont
nous allons aussi parler, relatives au souvenir que nous gardons
de nos pensées. Il y voit une méthode d'analyse très ingénieuse et
très féconde. Et il conclut par des considérations sur le jugement.
Les expérience de Bühler ont pour point de départ la remarque sui
vante : des pensées, qui s'étaient présentées comme des ensembles
homogènes à l'introspection immédiate, paraissent bien plus com
plexes au souvenir : par exemple, d'une maxime la mémoire n'a
retenu que sa forme logique, qui ne s'était pas tout d'abord révélée
comme un élément distinct. — Cette constatation conduisit Bühler
à instituer quatre séries d'expériences :
1° Deux idées ayant entre elles un certain rapport sont pré
sentées ensemble (Ex. : la puissance de la presse; — l'instinct mou
tonnier de l'homme). On lit lentement une liste qui renferme vingt
de ces couples d'idées; après chacun d'eux le sujet répond : oui,
pour indiquer qu'il a reconnu une relation entre ses membres.
Il suffit qu'il sache quel rapport il pourrait établir; on ne lui d
emande pas de la formuler mentalement. — Les premiers termes de
chaque couple sont lus de nouveau dans un ordre quelconque : le
sujet doit retrouver le second terme, puis dire comment il se l'est
rappelé.
2° Bühler, pour éliminer le facteur de l'association par contiguïté,
auquel on pourrait à la rigueur recourir pour interpréter les résul
tats de la série précédente, prend quinze aphorismes, et ne lit
d'abord que le début de chacun d'eux, jusqu'à la moitié environ;
puis il donne dans un ordre différent les quinze lambeaux de
phrases qui les complètent : le sujet doit retrouver le commence- ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES 439
ment de chaque aphorisme, et dire par quel moyen il y est parvenu.
Bien des fois la pensée est reproduite sans les mots. Cela suggère
à Bühler une troisième série d'expériences.
3° On lit une première vingtaine de maximes, toujours en s'assu-
rantque le sujet a compris, puis une seconde, en demandant d'indi
quer s'il y avait dans la première et dans la deuxième série des
maximes semblables.
4° Enfin, pour savoir comment le mot tient à l'idée, après la lec
ture d'une série de proverbes, on énumère au sujet sans ordre une
liste de mots caractéristiques, et on lui demande de dire les phrases
dans lesquelles ces mots figuraient.
Nous ne saurions reproduire ici les analyses de Biihler. Voici du
moins, très résumées, ses principales conclusions : 1° quand un
fait de conscience est particulièrement capable d'éveiller le sou
venir, il ne se trouve posséder aucune caractéristique bien déter
minée ; — 2° la réapparition du souvenir peut s'effectuer de deux
manières : mécaniquement, par simple association de pensées, ou
consciemment, et dans ce dernier cas la reproduction du terme
cherché n'est pas nécessaire : on peut avoir d'abord certaines
notions sur celui-ci (conscience d'une ressemblance, d'un con
traste, etc.) et ne connaître qu'ensuite, donc indirectement, le rap
port qui le rattache au terme donné; — 3° lorsqu'on cherche à
reproduire une phrase, sa signification peut ou venir après les mots,
ou bien être présente tandis qu'il faut chercher les mots.
La première partie du second mémoire de Biihler est consacrée
à une étude des rapports conscients que l'on découvre entre les
pensées. L'analyse d'un travail de l'esprit n'est pas en effet épuisée
par la description des éléments derniers qu'il contient; nous avons
des connaissances d'un autre ordre : nous savons ou croyons savoir,
par exemple, si nous sommes dans la bonne voie, si nous nous rap
prochons du but; nous pouvons dire d'une pensée qu'elle s'est pro
duite en nous pour la première fois, ou qu'elle vient de notre
mémoire, et comment elle se rattache à celles qui ont précédé.
Toutes ces connaissances sont rarement données à part; elles se
trouvent pour ainsi dire entre les pensées. Et elles se présentent
sous deux formes :
1° Nous pouvons, par exemple, avoir conscience du rapport de
nos pensées à la « donnée » (dont en effet l'influence, démontrée
par Binet, Watt et Ach, est un facteur réel, qu'il faut faire entrer en
ligne de compte, en outre de l'association, pour expliquer la marche
des représentations et des pensées), — ou nous avons conscience
des rapports qui relient ces mêmes pensées à d'autres problèmes, à
une autre pensée de leur série ou à une pensée extérieure à la série,
telle qu'un principe de critique, etc. : dans tous ces cas notre con
naissance se caractérise par ce fait qu'elle ne porte pas sur le
tenu propre de la pensée, mais n'affirme quelque chose des pensées
que comme événements non analysés (Erlebnisse). Ces inter-relations
fonctionnelles (Zwischenerlebnisbeziehungen) nous renseignent sur ce ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES 440
qui se passe en nous, sans que pour cela un acte particulier de
réflexion soit nécessaire. Le sujet n'a pas conscience d'un tel acte;
ces rapports lui semblent donnés en même temps que les pensées.
2° Nous pouvons encore connaître des relations entre les pensées,
au point de vue de leur objet, par exemple savoir si elles se trouvent
dans un rapport d'opposition, ou de principe à conséquence, etc. Ces
inter-relations objectives (Zwiechengegenstandsbeziheungen) peuvent
encore nous être connues sans que nous y soyons spécialement
attentifs. — (Quant aux relations grammaticales conscientes, elles
formeraient une catégorie intermédiaire.)
Dans le paragraphe suivant Bühler essaye de reconnaître ce qui
se passe en nous quand nous comprenons des mots ou des phrases.
Pour un logicien, dans la plupart des cas, la réponse est facile : la
nouvelle pensée est rattachée à une pensée ancienne plus génér
ale. Mais comment, du point de vue de la psychologie, analyser
ce processus? — Les expériences montrent ici, qu'en présence d'une
pensée étrangère un peu difficile, nous nous trouvons hésitants :
tout d'un coup la compréhension a lieu. Et ce n'est pas la simple
présence d'une pensée plus générale qui constitue le phénomène :
ce n'est que la conscience de la relation entre celle-ci et celle qu'il
faut comprendre qui nous donne cette « lumière », cette « colora
tion propre », dont les sujets parlent souvent dans le but de carac
tériser la proposition comprise.
La pensée donnée peut encore s'interpréter à l'aide d'une autre
moins générale. — Enfin il est quelquefois possible de parler d'une
sorte d'étiquetage de la proposition, ce qui rappelle que mettre un
nom sur les choses aide à les reconnaître aisément.
Ici encore, il nous est impossible de suivre Bühler dans les ana
lyses des déclarations de ses sujets, qui l'amènent à dire, d'abord
que l'événement caractéristique, lorsque nous parvenons à com
prendre, se passe entre un tout et un tout, — ensuite que l'on
peut quelquefois parler de degrés dans la compréhension, le sujet
déclarant qu'il a saisi le sens superficiel, mais n'a pas pu trouver
le sens profond de la phrase.
Tout ce qui précède concerne la compréhension indirecte. — Ne
peut-on pas saisir la signification d'une phrase directement? Bühler
pense que cela n'est pas impossible, car ses sujets lui ont fait plu
sieurs réponses de ce genre : « J'ai compris cette pensée simple;
rien de plus. » — « Je n'ai rien éprouvé, sinon que je connaissais
le sens de la phrase. »
En dernier lieu, Bühler répond aux critiques de Wundt. — II
montre d'abord, en se fondant sur les affirmations de ses sujets
eux-mêmes, que Wundt s'est plu à exagérer les effets de la surprise
et de la gêne que le sujet ressent parfois. Au bout de quelques
essais, l'une et l'autre ont généralement disparu. — II déclare
ensuite que Wundt, n'ayant pas pris la peine de refaire ses expé- BIBLIOGRAPHIQUES 441 ANALYSES
riences, a dû les juger, pour ainsi dire du dehors, et construire
a priori l'état mental des sujets. A ce propos, il insiste sur ce que
l'introspection s'établit toujours après que le processus à décrire a
pris fin. Ses sujets, et ceux de Ach, ne croient pas que la repro
duction des phénomènes développés dans la conscience soit alors
nécessaire ; et le fait que nous pouvons nous souvenir de pensées
anciennes, sans être obligés de les reproduire au sens propre du
mot, confirme de cette manière de voir. — Puis Bühler met en
évidence, par les mêmes arguments que Binet, le rôle indispen
sable que doit jouer l'observation interne du sujet dans les expé
riences de psychologie. — 11 examine enfin une hypothèse émise
par Wundt.
Celui-ci dit avoir observé fréquemment, lorsqu'il conçoit une
pensée à laquelle il donne ensuite une expression verbale, qu'au
foyer de sa conscience, avant qu'apparaisse un mot ou une autre
représentation quelconque, se trouve un sentiment, — ce qui
s'accorde bien avec les observations faites sur la conscience du
rythme. Des ensembles de sons qui peuvent comprendre jusqu'à
quatre-vingts éléments rythmiques s'accompagnent en effet d'un sen
timent spécial (Totalgefühl) qui permet de les reconnaître. De même
il y aurait des sentiments logiques, qui envelopperaient en leur
donnant une unité tous les éléments de pensée que la phrase ana
lysera. — Bühler se demande donc si chaque pensée a son sent
iment propre. Il faudrait, dit-il, répondre par l'affirmative en adop
tant la conception de Wundt, et cela ne s'oppose en aucune manière
à nos connaissances actuelles sur les sentiments. Mais, d'après
Bühler, il est établi qu'on peut décomposer les pensées : il faudrait
donc admettre des Partialgefiihle pour chacun de leurs éléments
distincts... Nous ne voyons pas la nécessité de cette conséquence.
Wundt a répliqué, insistant encore sur ce que, dans les expé
riences du type de celles de l'école de Wurtzbourg « la porte est
toute grande ouverte aux illusions de la mémoire ». De plus, dit- il,
en présence d'une question difficile, il se produit dans la con
science comme un bourdonnement de pensées. Comment peut-on
s'attendre à une réponse précise, étant donné le nombre des asso
ciations mises alors en mouvement? Tous ceux qui se sont occupés
d'expériences sur le souvenir, même effectuées dans les conditions
les plus simples, savent que le rapport entre les dires de l'observa
teur et ce qu'il a éprouvé réellement peut varier de trois façons :
d'abord toutes les impressions éprouvées d'une manière quelque
peu obscure disparaissent du souvenir; en second lieu, les erreurs
de la mémoire doivent fausser le témoignage dans une proportion
qui croît avec la durée du travail mental; et enfin, sous l'influence
combinée de ces deux facteurs il se trouve qu'une pensée plus com
pliquée et de plus longue durée doit paraître contenir moins d'él
éments qu'un autre plus simple et de durée plus courte.
Ces vérités, dit Wundt, sont familières à ceux qui se sont
occupés, fût-ce une seule fois, des plus simples problèmes sur l'at- 442 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
tention et la mémoire; mais, pour Bühler, la conscience est la
conscience, et il ne semble pas s'être douté qu'il y a des faits de
conscience plus clairs, d'autres plus obscurs, et qu'il existe des
différences énormes entre le pouvoir de se souvenir des uns et la
faculté de se rappeler les autres. Les erreurs de la mémoire exis
tent tout aussi peu pour lui ; il ne se doute pas non plus que con
centrer l'attention sur le problème à résoudre peut empêcher d'ap
précier nettement les processus qui accompagnent la pensée.
Wundt trouve un peu trop simples les jugements de Bühler : par
tout où le sujet, après avoir résolu un problème, ne peut donner
aucun renseignement, rien ne s'est passé pour cet auteur, qui, par
contre, suppose que tout ce qui s'est produit au cours d'un travail
mental si compliqué qu'on le suppose, — tout cela doit demeurer
présent à la conscience de celui qui a effectué ledit travail.
Bühler, toutefois, était parvenu à des faits capables de le faire
réfléchir, et, par exemple, au résultat facile à prévoir, qu'une suite
de pensées plus longue et plus compliquée semble d'un contenu
moins riche qu'une plus courte et plus simple. Mais il préfère con
sidérer cela comme une preuve de sa conception suivant laquelle
un processus de pensée est quelque chose de tout spécial, qui ne
dépend pas de la richesse de son contenu représentatif.
Il est inutile d'insister sur ce qu'il y a de juste dans ces dernières
critiques de Wundt. Certaines d'entre elles sont discutables cepen
dant. Par exemple, on pourrait lui demander comment il sait
qu'une question sera plus difficile à résoudre et capable d'engendrer
des faits de conscience plus compliqués et plus nombreux. Est-ce
par l'observation interne que Wundt se trouve ainsi renseigné?
Dans ce cas, elle ne saurait être communément aussi infidèle qu'il
le veut. Est-ce par le temps plus long que le sujet emploie pour
résoudre le problème donné ? Alors, rien n'autorise Wundt à
déclarer qu'il s'est sans doute passé plus d'événements dans sa con
science, et que seule une illusion du souvenir peut en faire accuser
un nombre moindre. Car enfin, chez un sujet embarrassé, les actes
de l'esprit ne pourraient-ils, ne devraient-ils pas, se développer plus
péniblement, donc avec plus de lenteur.
En définitive on peut démontrer, croyons-nous, que les critiques
de Wundt, dans ce qu'elles ont de fondé, portent sur l'interprétation
que Bühler a donnée des témoignages recueillis, mais n'atteignent
pas le principe même de ses expériences. On pourrait ajouter que la
psychologie est une science dont les résultats ne doivent pas être
nécessairement sans valeur au point de vue pratique. — II est certes
intéressant de connaître les réactions d'un sujet, lorsqu'il exécute
des gestes très ennuyeux, très fatigants et très simples, et se trouve
parfaitement isolé dans une des chambres silencieuses du labora
toire de Leipzig. Mais les expériences de Paris et de Wurtzbourg
n'ont pas moins d'intérêt, justement parce qu'elles nous ramènent
tout près des conditions de la vie journalière. Comme l'a noté ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES 443
Bovet, elles font connaître assez profondément, les caractères des
sujets que l'on interroge ainsi. Et, pour ce qui est de leur résultat
général, Wundt ne pense-t-il pas qu'il peut être utile, ou plaisant,
de savoir à peu près ce que tel ou tel individu, à qui l'on a posé
une question de tel ou tel ordre, trouvera dans sa conscience après
qu'il aura réfléchi et répondu ?
Nous dirons donc, comme Dürr et Bovet, qu'il ne subsiste de la
critique de Wundt que l'avertissement d'interpréter les faits avec
prudence, en tenant compte des défauts possibles de la mémoire,
et en se souvenant que des résultats négatifs n'autorisent pas tou
jours une conclusion absolue.
Dürr en effet consacre la seconde moitié de son article à répondre
aux objections que Wundt avait faites antérieurement. Dans la
première, il critique certaines interprétations de Bühler. Von Aster
s'est imposé la même tâche. Ce dernier déclare, dans une note,
s'accorder avec Dürr sur les points essentiels. — Nous nous borne
rons à donner une idée de l'article de Dürr que nous choisissons
non seulement parce qu'il est composé avec plus de méthode, mais
encore et surtout parce que son auteur a servi de sujet dans les
expériences de Bühler.
Dürr considère que le principal résultat de ces expériences n'est
pas d'avoir indiqué que des processus psychiques, qui ne sont pas
des représentations et ne sont pas non plus des sentiments, se
présentent dans notre vie mentale. Bühler, dit-il, se soucie assez
peu de constater de nouveau un fait déjà connu, mais veut décrire
psychologiquement ces « pensées » dont il savait d'avance qu'elles
allaient se produire. On doit donc se demander s'il a atteint son
but, et dans le cas d'une réponse négative, s'il pouvait, par sa
méthode, y parvenir; enfin, s'il n'y aurait pas une autre méthode
capable de mieux conduire au résultat souhaité. Dürr croit que
Bühler n'est pas arrivé à une connaissance exacte des processus
de la pensée, — que le chemin qu'il a parcouru jusqu'au bout ne
saurait y conduire, et qu'il y a une autre méthode, meilleure, pour
obtenir des éclaircissements sur l'essence des opérations de l'esprit.
Bühler, on le sait, était parvenu aux conclusions suivantes : les
« pensées » ou unités dernières {Erlebniseinheiten) de nos événe
ments intellectuels, ne contiennent que des parties qui ne sont pas
indépendantes : point de « morceaux », rien que des « moments »,
des aspects; elles ne possèdent aucune qualité, aucune intensité
sensibles; on peut seulement dire qu'elles présentent un degré de
clarté, un degré de certitude, et une vivacité en rapport avec l'i
ntérêt psychologique ; au point de vue de leur contenu elles seraient
donc essentiellement différentes de tout ce qui, en dernière analyse,
se ramène à des sensations. Bühler croit néanmoins que l'on peut
considérer dans chaque pensée : la détermination de son contenu
{Wasbestimmtheit), d'une part; de l'autre le rapport à l'objet ou
« intention ». 444 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
Cette Wasbestimmtheit elle-même comprend plusieurs types : la
conscience de la règle (la conscience que l'on a affaire à un cas
particulier d'une générale), ou bien la conscience d'un rapport,
ou encore celle de la place de la pensée que l'on considère, dans
telle ou telle suite de phénomènes conscients.
C'est contre cette conception des moments de la pensée que
s'élève Dürr : avant tout, dit-il, on peut douter qu'il y ait là de
simples produits de l'abstraction, des qualités qui ne peuvent
avoir une existence indépendante. L'analyse de Bühler n'isole pas
de simples aspects de la pensée, qui en eux-mêmes seraient aussi
peu des pensées que la qualité ou l'intensité d'une sensation ne
serait cette sensation ; elle ne met pas en évidence des moments
abstraits, mais des pensées réelles, qui peuvent se définir object
ivement. La manière de voir de Bühler n'a un sens que si, pour
diverses « déterminations de contenu » le même « rapport à l'objet »,
ou si pour divers rapports à l'objet, la détermination de con
tenu, peuvent exister, — car une variation indépendante est la
condition indispensable pour que ces moments abstraits, qui ne sont
pas tout à fait séparables l'un de l'autre, soient reconnus comme
distincts. — Tout d'abord, on peut trouver invraisemblable que pour
des rapports différents à l'objet, la Wasbestimmtheit soit la mêmef
mais l'inverse semble possible de plusieurs manières. Par exemple,
nous pouvons saisir le même objet : i° dans la représentation d'une
perception ; 2° dans celle d'un souvenir ; 3° dans une pensée nue.
— Dürr considère toutefois que dans cet exemple, ce qui est ind
épendamment variable est aussi réellement separable; il pense qu'on
pourrait le démontrer pour tous les cas analogues. Et il conclut
qu'il n'existe point de « déterminations de contenu », qu'il n'y a
dans la pensée que des « rapports à l'objet », des « intentions »
simples ou complexes. — II critique ensuite les différents types de
Wasbestimmtheit, distingués par Bühler.
D'après lui, les tests de Bühler montrent seulement que la pensée
se soucie peu de marcher au pas de parade de la logique formelle :
le type que nous offrent les logiciens présente une séparation de
pensées qui, dans la pratique, restent toujours contenues l'une dans
l'autre : le raisonneur exercé ne tire pas le particulier du général,
mais il saisit d'emblée le général, et en lui le particulier. — Et
ainsi, la « conscience de la règle » par exemple, ne serait que ce
qui se passe en nous lorsque, dans la pratique, nous établissons un
syllogisme, une pensée particulière est bien alors d'un seul coup
comprise dans une pensée plus générale.
Il n'y aurait donc pas, dans la pensée, de « moments » doués
d'une variabilité indépendante, mais incapables de subsister isol
ément. Et c'est en cela même que se trouverait enfin la caractéris
tique de la pensée, ce qui la distingue de la représentation, — d'où
encore la difficulté de saisir psychologiquement son essence.
Bühler a établi que les pensées ne sont pas des représentations
et n'ont rien de commun avec les impressions sensibles. Mais on

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