Psychologie différentielle des gênes dues au bruit - article ; n°1 ; vol.76, pg 245-256

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L'année psychologique - Année 1976 - Volume 76 - Numéro 1 - Pages 245-256
Résumé
On observe une nette variabilité interindividuelle des gênes dues aux bruits et des effets du bruit sur la performance — dans des situations réelles aussi bien qu'au laboratoire. Les essais pour expliquer cette variation par l'âge, le sexe ou par des typologies fondées sur des traits de personnalité, aboutissent à des résultats contradictoires. L'étude des caractéristiques des tâches effectuées pendant l'exposition aux bruits rend mieux compte des altérations de la performance. Les difficultés rencontrées viennent de la non-coïncidence entre gêne subjective et altérations objectives du comportement et du fait que la signification de la gêne pour l'individu est fonction de l'ensemble de ses relations avec la situation.
Summary
A strong inter-individual variability is observed for noise annoyance and effects of noise on performance in real situations as well as in the laboratory. In trying to explain tkis variation in terms of age, sex and personality traits, contradictory results have been reached. Task characteristics in noise conditions give a better explanation of performance alterations. Difflculties which have been found are due to the non-coincidence between subjective annoyance and objective behavior alterations and due also to the fact that the meaning of noise for a given individual is linked to his relations with the overall situation.
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1976
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C. Lévy-Leboyer
B. Vedrenne
Marion Veyssiere
Psychologie différentielle des gênes dues au bruit
In: L'année psychologique. 1976 vol. 76, n°1. pp. 245-256.
Résumé
On observe une nette variabilité interindividuelle des gênes dues aux bruits et des effets du bruit sur la performance — dans des
situations réelles aussi bien qu'au laboratoire. Les essais pour expliquer cette variation par l'âge, le sexe ou par des typologies
fondées sur des traits de personnalité, aboutissent à des résultats contradictoires. L'étude des caractéristiques des tâches
effectuées pendant l'exposition aux bruits rend mieux compte des altérations de la performance. Les difficultés rencontrées
viennent de la non-coïncidence entre gêne subjective et altérations objectives du comportement et du fait que la signification de
la gêne pour l'individu est fonction de l'ensemble de ses relations avec la situation.
Abstract
Summary
A strong inter-individual variability is observed for noise annoyance and effects of noise on performance in real situations as well
as in the laboratory. In trying to explain tkis variation in terms of age, sex and personality traits, contradictory results have been
reached. Task characteristics in noise conditions give a better explanation of performance alterations. Difflculties which have
been found are due to the non-coincidence between subjective annoyance and objective behavior alterations and due also to the
fact that the meaning of noise for a given individual is linked to his relations with the overall situation.
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Lévy-Leboyer C., Vedrenne B., Veyssiere Marion. Psychologie différentielle des gênes dues au bruit. In: L'année
psychologique. 1976 vol. 76, n°1. pp. 245-256.
doi : 10.3406/psy.1976.28138
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1976_num_76_1_28138Année psychol.
1976, 76, 245-256
PSYCHOLOGIE DIFFÉRENTIELLE
DES GÊNES DUES AU BRUIT
par C. Lévy-Leboyer, B. Vedrenne et M. Veyssière
Institut de Psychologie1, Université René-Descartes
SUMMARY
A strong inter- individual variability is observed for noise annoyance
and effects of noise on performance in real situations as well as in the
laboratory. In trying to explain this variation in terms of age, sex and
personality traits, contradictory results have been reached. Task charact
eristics in noise conditions give a better explanation of performance altera
tions. Difficulties which have been found are due to the non- coïncidence
between subjective annoyance and objective behavior alterations and due
also to the fact that the meaning of noise for a given individual is linked to
his relations with the overall situation.
L'étude psychologique du bruit peut être abordée de deux manières
différentes, selon la nature des variables étudiées2. En premier lieu, des
enquêtes, par questionnaire ou par entretiens, permettent d'interroger
les sujets sur les gênes qu'ils ressentent et de comparer la gravité des
gênes subjectives avec les caractéristiques physiques des bruits. En
second lieu, on peut observer les altérations du comportement et de
la performance chez des sujets soumis à des conditions acoustiques
diverses, et même mesurer des dommages permanents subis par ces
sujets lorsqu'ils doivent travailler dans le bruit. Dans ces deux perspect
ives, le bruit est pris dans un sens péjoratif : c'est un son ou un ensemble
de sons qui n'est pas agréable à celui qui l'écoute, qui lui est imposé
contre sa volonté et le gêne soit parce qu'il est physiologiquement insup
portable, soit parce qu'il interfère avec d'autres perceptions auditives
qui sont agréables ou nécessaires au sujet.
Parce qu'elle analyse des données qui, précisément, sont object
ivement contrôlables, l'étude objective est plus rigoureuse, donc plus
satisfaisante pour le psychologue soucieux d'exactitude. Mais il ne faut
1. 28, rue Serpente, 75006 Paris.
2. Cette revue bibliographique a été effectuée dans le cadre d'un contrat
de recherche sur les gênes dues au bruit avec le Haut Comité de l'Environ
nement (Convention n° 74-31 ; Contrat n° 289). 246 REVUES CRITIQUES
pas considérer les données subjectives comme des documents imparfaits
concernant les mêmes phénomènes. L'analyse psychologique de la
fatigue, par exemple, a bien montré que la fatigue subjective et ses
manifestations objectives ne coïncident pas forcément. De même, les
indications subjectives se rapportant à la gêne fournissent des info
rmations originales et qui peuvent avoir une grande importance pratique.
En effet, ceux que gênent la pollution, le bruit, la chaleur, ne le disent
pas seulement aux enquêteurs et ils ne se contentent pas de le dire.
S'ils sont très gênés, ils manifestent leur mécontentement et cherchent
activement à améliorer leurs conditions de vie, de logement, de travail...
Les gênes dues au bruit n'échappent pas à cette analyse. L'intérêt
qu'elles suscitent a été récemment stimulé par des problèmes pratiques.
Beaucoup de progrès techniques s'accompagnent en effet de bruits
importants dus notamment aux aéroports, aux autoroutes, aux usines.
Ainsi est-il souhaitable que les individus et les organisations chargés de
prendre des décisions ou d'élaborer des règlements concernant l'aména
gement du territoire et la protection de la qualité de la vie disposent
d'informations sur les gênes que les bruits provoqués par les nouvelles
implantations vont entraîner. C'est un des cas où le « décideur » pose au
psychologue des questions précises : les résultats d'enquête concernant
les gênes dues au bruit sont-ils fiables ? Ces gênes sont-elles des carac
téristiques stables liées à la situation acoustique ? Comment s'expliquent-
elles ? Y a-t-il des individus plus ou moins gênés par le bruit, et cela,
de manière systématique ? Comment s'explique la diversité des réactions
de gêne ?
La dernière question n'est pas la moins importante. En effet, la
lecture de la bibliographie sur ce sujet montre que la variabilité inter
individuelle des gênes ressenties est forte. Même dans les situations
où le bruit est persistant et de haut niveau, il se trouve toujours des
personnes qui ne sont pas gênées ; et inversement, même dans des
conditions très favorables du point de vue du confort acoustique, il se
trouve toujours des personnes qui se disent gênées, se plaignent, et
agissent même pour tenter de faire supprimer ce qui les gêne. Cela se
traduit concrètement dans les résultats d'enquête par de faibles corré
lations entre les évaluations moyennes de la gêne ressentie et les mesures
objectives du bruit ou de la distance entre le logement et la source
du bruit (Lawson et Walters, 1974 ; Alexandre, 1974). Ainsi, parmi
les piétons interrogés dans une rue de Londres, au même point et
à la même heure, certains jugent le trafic « pas du tout bruyant »,
d'autres « assez bruyant », d'autres encore « très » ou « extrêmement
bruyant » : toute l'échelle des jugements proposés est largement uti
lisée (Wilson, 1963).
Cette faible relation globale n'empêche pas que, dans toutes les
enquêtes de ce type, le pourcentage de personnes gênées soit étroitement
associé à la qualité acoustique de la situation. En bref, plus il y a de C. LÉVY-LEBOYER, B. VEDRENNE ET M. VEYSSIÈRE 247
bruit, plus il y a de gens gênés — mais il n'existe aucune situation où
il y ait un consensus important sur la gravité de la gêne ou de l'insatis
faction. On peut donc réellement parler d'une psychologie différentielle
des gênes dues au bruit.
Aussi nous a-t-il paru intéressant de préciser ces observations en
cherchant dans la littérature récente en premier lieu des indications plus
précises sur la variance interindividuelle des gênes subjectives dues au
bruit et en second lieu les facteurs susceptibles d'expliquer cette variance.
LE FAIT DIFFÉRENTIEL
Parmi les auteurs qui étudient soit la gêne subjective, soit les effets
du bruit sur la performance, soit encore les conséquences du bruit sur le
comportement, beaucoup se contentent de mentionner les différences
interindividuelles observées sans tenter de les expliquer. C'est le cas de
Schaeffer (1953) qui note des variations dans l'appréciation de la gêne
sur quatre dimensions distinctes : la sensibilité des sujets, la surprise
qu'ils éprouvent, la pureté du son (jugé par eux) et la signification du
bruit pour le sujet. Bitter (1970) signale un large éventail dans le
degré d'adaptation des individus aux bruits venant de logements
mitoyens : sont cités comme gênants les qui représentent une
intrusion dans la vie privée des habitants. Beranek (1956) et Thiry (1970)
observent des différences entre les gênes ressenties aussi bien qu'entre
les nuisances liées aux difficultés de la communication orale. Little
et Mabry (1969), faisant varier simultanément la durée et l'intensité
du bruit, constatent des différences interindividuelles quant aux gênes
ressenties pour des bruits plus ou moins forts et plus ou moins persistants.
Webb et Warren (1966) observent différentes gênes subjectives et
attribuent cette variation à l'habitude plus ou moins forte des individus.
Mais quels sont ceux qui s'habituent et ceux que le bruit irrite de
plus en plus ?
Alexandre (1974) va plus loin dans l'interprétation des différences
interindividuelles en remarquant que les notes de gênes dues au bruit
d'avion sont associées à la crainte de la chute des avions et au ressen
timent général éprouvé par les personnes interrogées au sujet de l'aéro
port. Il note aussi que les personnes les plus gênées par les bruits d'avion
sont les plus sensibles à l'ensemble des inconvénients liés à l'environ
nement. Y aurait-il, dans ce cas, deux catégories d'individus, les uns
sensibles à l'environnement et les autres peu gênés, même par des
nuisances objectivement fortes ? C'est la thèse que soutiennent Lawson
et Walters (1974) lorsqu'ils observent que les répartitions de gênes
subjectives en un même lieu sont presque toujours bi-modales. Dans
l'étude qu'ils ont faite concernant les bruits d'une autoroute, ils observent
un groupe de gens très tolérants aux même élevés et persistants,
et parmi eux des personnes isolées pour qui le trafic sur la route repré- 248 REVUES CRITIQUES
sente une compagnie et une protection contre la solitude. Et à l'opposé
un autre groupe de personnes, sensibles à tous les types de bruits, et
dont la gêne augmente dans le temps, parce que (selon les auteurs)
elle se double de la frustration de ne pouvoir échapper à un logement
bruyant. Mais ces deux chercheurs supposent qu'il n'y a là qu'un artefact
dû à la méthode expérimentale : à une question concernant la gêne,
on ne pourrait répondre que par oui ou par non, et, lorsqu'on demande
aux sujets d'évaluer leurs gênes, ils utilisent soit la partie basse, soit la
partie haute de l'échelle : la gêne ne serait pas graduable.
Le fait différentiel est moins net au niveau des effets du bruit sur la
performance. Certes, toutes les données comportent une variance inter
individuelle — qu'il s'agisse des altérations de la qualité de la tâche,
des modifications de rendement pour des travaux intellectuels et
manuels (Tarrière, 1962), des effets dégradants du bruit sur l'estimation
du temps sur la mémoire immédiate (Petrescu, 1969)
ou encore sur le sens des couleurs (Kittel et Dieroff, 1971). Mais il faut
noter que les effets du bruit peuvent aussi être bénéfiques parce que
stimulants, comme l'a montré le groupe de recherches de Cambridge,
et notamment Broadbent (1963). Aussi il est difficile de savoir si on
observe réellement une variance individuelle des effets négatifs du bruit,
ou s'il s'agit (selon le niveau initial de la performance, ou selon la charge
de travail), dans certains cas, d'un effet destructeur du bruit sur le
comportement, et dans d'autres cas, d'un effet de stimulation du bruit
sur la concentration et de tunnellisation de l'effort, en réponse au bruit.
La synthèse des résultats est encore plus difficile à établir si l'on tient
compte du fait que le silence aussi peut être gênant et que dans certaines
occasions on recherche le bruit. La gêne est fonction de l'individu, du
moment, de l'activité.
Par ailleurs, le bruit serait une des causes d'altération de la santé
physique et mentale, là aussi avec de fortes variations interindividuelles :
une enquête originale, faite par téléphone (Cameron, 1972), montre que
le taux de maladies est significativement lié aux gênes exprimées,
qu'elles concernent les bruits au domicile ou dans le travail. Mais il est
bien difficile d'affirmer, devant de telles corrélations, quelle est la cause
et quel est l'objet. Il est possible que la gêne due aux bruits soit une
cause de fragilité somatique. Et aussi vraisemblable que les individus
physiquement handicapés soient plus sensibles aux bruits.
Les recherches que nous venons de citer envisagent ou bien la gêne
subjective ou bien les altérations du comportement et de la performance
dans différentes conditions de bruits. Il est curieux de constater que
très peu d'auteurs ont cherché à mettre en relation les deux aspects
— gênes subjectives et altération objective — comme cela a été fait,
par exemple, pour la fatigue subjective et la fatigue objective. Pourtant,
cette manière d'envisager la gêne est instructive, comme en témoignent
les résultats des deux recherches qui ont tenté l'expérience. Aucun des C. LÉVY-LEBOYER, B. VEDRENNE ET M. VEYSSIÈRE 249
sujets interrogés par Weinstein (1974) n'a été gêné par le bruit entendu
pendant une expérience en laboratoire. Pourtant, les performances (il
s'agissait de lecture d'épreuves) en sont affectées, plus en ce qui concerne
la correction des fautes de grammaire que celle des fautes de typographie.
Le même genre de conclusion est apporté par Glass et al. (1969) qui
n'observent aucune relation cohérente entre la gêne subjective des
sujets et les altérations de leur travail lorsqu'ils sont soumis à des bruits
inattendus. Cette remarque est vérifiée pour trois types de tâches :
des additions, le collationnement de données et la recherche de certains
caractères typographiques dans un texte. On peut rapprocher de ces
résultats les observations concernant les effets du bruit sur le sommeil :
on observe bien que le bruit rend l'endormissement plus difficile, diminue
la qualité du sommeil et le bien-être au réveil (Olivier Martin et al.,
1972-1973) mais il semble qu'il n'y ait pas de perception claire par
les sujets de ces altérations.
CARACTÉRISTIQUES INDIVIDUELLES ASSOCIÉES A LA GÊNE
Au total, la gêne due au bruit n'est jamais unanime et la signi
fication de la gêne n'est pas claire. Dans ces conditions on attend beau
coup des études typologiques. Est-il possible de faire un classement des
individus, de manière à définir des caractéristiques psychologiques ou
sociales qui différencient d'une part des personnes très tolérantes à un
environnement bruyant et, d'autre part, des que le moindre
bruit perturbe et gêne ? C'est ce qu'ont tenté de faire une série de
recherches qui examinent le rôle de l'âge et du sexe, des traits de per
sonnalité, de la structure cognitive ainsi que des variables psychophysiol
ogiques qui semblent liées aux différences de personnalité.
Même pour des variables objectives comme l'âge et le sexe, les
données recueillies sont contradictoires et il est difficile d'en faire la
synthèse. D'une part, ni l'âge ni le sexe n'explique les différences inter
individuelles concernant la gêne exprimée — qu'il s'agisse des bruits
du trafic routier (Mills et Robinson, 1961) ou des bruits d'avion
(Alexandre, 1974), ou encore des bruits intérieurs au logement (Lawson
et Walters, 1974). Mais le sommeil semble différemment perturbé. Les
femmes seraient plus facilement réveillées par le bruit que les hommes
(Steinicke, 1957). Et les personnes âgées sont plus sensibles aux simu
lations et aux enregistrements de bangs supersoniques : les enfants
de 7 et 8 ans ne sont pas réveillés par des bruits d'avion qui réveillent
70 % des sujets appartenant au groupe âgé de 62 à 72 ans.
Au laboratoire, d'autres variations apparaissent. Le travail effectué
par des sujets de sexe féminin est moins perturbé par le bruit que celui
des sujets masculins. C'est ce qu'observe Samuel (1964) pour des tâches
d'addition et d'attention à des stimulus multiples. Bakan et Manlay (1963)
signalent en outre que les femmes sont moins sensibles que les hommes 250 REVUES CRITIQUES
à des stimulus auditifs perturbant une tâche de surveillance visuelle.
Peut-être cela s'explique-t-il par des différences physiologiques : plus
grande sensibilité des femmes au niveau des hautes fréquences, mais
moins grande fragilité des structures sensorielles (Ward et al., 1959).
Les effets de l'âge sont tout aussi complexes. On sait que la rapidité
des réactions à des stimulus auditifs semble décroître avec l'âge (Talland,
1964) ; aussi, dans les travaux où la rapidité est nécessaire, les per
formances des personnes âgées sont en général moins bonnes. En réalité,
le tableau semble moins simple. En effet, Davies et Davies (1975) ont
fait effectuer à 40 sujets de 18 à 31 ans et à 40 sujets de 65 à 72 ans une
tâche consistant à barrer les e dans un texte imprimé et une tâche
de surveillance visuelle à rythme imposé. Lorsqu'un bruit perturbe le
travail, les résultats sont affectés pour tous les sujets, mais différemment
selon l'âge. Les sujets plus âgés qui, dans le silence, étaient plus lents et
moins précis que les jeunes, ont un rythme de travail plus rapide, sans
altération de la précision, dans les conditions bruyantes. Pour inter
préter ces résultats, les auteurs font appel au concept de stimulation
générale due au bruit (noise arousal) : les personnes âgées travailleraient
normalement à un registre en dessous de celui des plus jeunes. Aussi
le bruit les stimule, alors qu'il désorganise le travail des Il faut
noter que le bruit semble exercer une stimulation compensatrice de
même ordre sur la perte de sommeil. Corcoran (1962) montre qu'il
réduit la détérioration de la performance consécutive au manque de
sommeil. Et Wilkinson (1963) obtient les mêmes résultats avec des
réactions à des stimulus complexes : il les interprète en faisant aussi
appel au concept de noise arousal : la perte de sommeil entraîne une
fatigue générale et une altération de la performance ; mais l'obligation
de travailler dans le bruit crée une tension qui s'oppose à cette fatigue
et rétablit la qualité de la performance. Wilkinson conclut que les
stress ne s'additionnent pas forcément. Il est dommage que ces auteurs
n'aient pas interrogé leurs sujets sur la gêne ressentie ; vraisemblable
ment, ce sont là des situations où la gêne subjective est dissociée des
altérations objectives du comportement. Mais on peut en retenir que
les perturbations subjectives ou comportementales dues au bruit dif
fèrent selon le niveau, le type et le rythme des activités des sujets
concernés. Et rappeler que ces observations expérimentales sont confir
mées, dans la vie courante, par le fait que, pour certaines tâches, le bruit
favorise l'activité et stimule l'attention.
Un certain nombre de recherches se sont posé le problème des rapports
entre les traits de personnalité et la sensibilité aux bruits. Malheureuse
ment, il y a peu de cohérence entre leurs résultats. Les intravertis
(identifiés avec le questionnaire d'Eysenck) font plus d'erreurs dans
les situations calmes que dans les situations bruyantes, pour une tâche
nécessitant de l'attention, alors que c'est le contraire pour les extravertis
(Davies et Hockey, 1966). Mais, identifiés avec l'échelle de Heron, ils se C. LÉVV-LEBOYER, B. VEDRENNE ET M. VEYSSIÈRE 251
disent plus souvent gênés par le bruit (Stephens, 1970). Frith (1967)
propose une explication à ce fait : les intravertis seraient plus sensibles
à tous les types d'excitation extérieure ; notamment ils ont un seuil
significativement plus bas que les extravertis pour le C.F.F. (critical
flicker fusion). Les conclusions des recherches portant sur les névrosés
et sur les anxieux ne sont pas plus nettes. Pour Sullivan (1969), les
anxieux sont moins tolérants au bruit ; Favre (1957) différencie les
réactions devant le bruit des sujets psychotiques et névrotiques et
Stephens (1970) observe aussi que les sujets névrosés sont moins tolérants
au bruit. Mais Canter (1970) n'obtient aucun résultat lorsqu'il utilise
des scores d'extraversion et de névrotisme (Inventaire de personnalité
d'Eysenck) pour rendre compte de la variabilité interindividuelle des
performances dans des conditions de bruit élevé.
Il est possible que ces résultats soient contradictoires parce que les
recherches prennent en considération des aspects pathologiques de la
personnalité souvent définis avec peu de précision. Au contraire,
Brauer (1974) a travaillé avec un échantillon de jeunes incorporés
militaires et une échelle de personnalité {Personality Research Form de
Johnson) qui permet de définir les orientations dominantes et la hié
rarchie des valeurs. Son étude a d'autres qualités méthodologiques :
sur un groupe initial de 276 personnes, il ne garde que les 155 qui
obtiennent une note satisfaisante à l'échelle de sincérité. En outre, le
questionnaire sur les gênes et les besoins concerne tout l'environnement
du logement, c'est-à-dire le bruit, mais aussi l'esthétique, la lumière,
le confort, la propreté... Il réussit alors à mettre en évidence une série
de relations significatives. Notamment : les jeunes gens ambitieux sont
généralement satisfaits de l'ensemble des qualités physiques de leur
environnement. Par contre, ceux qui sont agressifs (irritables, portés à
la contradiction) sont systématiquement critiques à l'égard du confort,
de la situation générale du logement, du mobilier et aussi des aspects
physiques (bruits, lumière, odeurs). En outre, ceux qui ont le goût de
l'ordre et ceux qui attachent de l'importance aux qualités esthétiques
du cadre de vie sont plus exigeants que les autres en ce qui concerne
leur environnement.
Il semble qu'il y ait là une direction de recherches plus réalistes que
celles qui mettent en rapport d'une part les seules gênes dues au bruit
et d'autre part des traits de personnalité saisis sous leur aspect pathol
ogique. Il est vraisemblable, en effet, que la satisfaction concernant
l'environnement représente une dimension globale, fonction à la fois
des besoins individuels et de caractéristiques précises de la personnalité.
Et ce serait par rapport à cette attitude générale que les gênes dues à
des nuisances spécifiques sont évaluées — sous-estimées au cas où l'env
ironnement correspond aux besoins de l'individu, et exagérées, dans le
cas contraire. Gela revient à dire qu'un même niveau de bruit sera plus
gênant si, par ailleurs, le logement est trop petit et inconfortable REVUES CRITIQUES 252
et mieux toléré si l'appartement est clair, ensoleillé et bien situé.
Il faut rapprocher de cette orientation de recherches les données que
nous possédons sur la complexité cognitive. On sait que le registre des
concepts et des dimensions abstraites varie largement d'un individu à
un autre. Gela s'applique aussi bien à l'environnement : le nombre de
dimensions cognitives dont chacun dispose pour évaluer son environ
nement — c'est-à-dire son aptitude à discriminer les différents aspects de
cet environnement — , représente une caractéristique personnelle. Or,
des chercheurs anglais ont observé que la complexité cognitive corrèle
avec la satisfaction globale concernant l'environnement (Canter, 1970 ;
Higginbottom, 1974). Si on applique ces données à la mesure des gênes
dues aux bruits, on peut se demander s'il n'y a pas deux sortes d'indi
vidus : ceux qui sont capables d'apprécier isolément les nuisances acous
tiques ; et, d'autre part, ceux qui ne donnent que des indications géné
rales de satisfactions et n'expriment que des gênes globales. Mais pas,
comme on le pense en général, un groupe de « tolérants » et un groupe de
« sensibles » au bruit. Dans ces conditions, la variabilité interindividuelle
des gênes exprimées refléterait plus la complexité cognitive que l'in-
confort dû aux bruits — plus la capacité à discriminer des gênes spéci
fiques que le niveau d'une nuisance.
FACTEURS DE LA TÂCHE
QUI EXPLIQUENT LA VARIABILITÉ INTERINDIVIDUELLE
Plusieurs expérimentateurs ont cherché dans les caractéristiques de
la tâche et dans leurs rapports avec les traits individuels l'explication
de la variabilité des performances dans le bruit. Par exemple, si le sujet
est libre d'interrompre le bruit qui le gêne (et même au cas où il ne profite
pas de cette liberté) la performance dans des tâches d'addition, de colla-
tionnement, de lecture de texte est moins altérée par le bruit que lorsque
la situation est contraignante et le sujet incapable de faire stopper le
bruit (Glass et al., 1969). Deux explications sont proposées par les
auteurs. Ou bien l'impuissance à échapper au bruit est une source
d'anxiété qui s'ajoute au stress ; ou bien il se produit un phénomène de
dissonance cognitive — les sujets qui choisissent de subir le bruit sont
forcés de le considérer comme peu gênant. Ces hypothèses séduisantes
mériteraient d'être reprises et développées dans des recherches concer
nant à la fois la gêne subjective et les altérations de la performance dues
au bruit. On peut se demander, en effet, si la nécessité de maintenir la
qualité de son travail malgré le bruit — et l'effort qui en résulte — ne
constitue pas une source directe de gêne.
Informer les sujets de l'évolution de leurs résultats (avec et sans bruit
perturbateur), réduit le décalage entre les performances dans le calme
et dans le bruit. Et ceci d'autant plus que les sujets ont une longue expé
rience de la tâche exécutée (Wilkinson, 1963). Comment interpréter ce C. LÉVY-LEBOYER, B. VEDRENNE ET M. VEYSSIÈRE 253
phénomène ? S'il y a influence de la connaissance des résultats, elle ne
peut s'exercer qu'à travers un processus de motivation. Par ailleurs,
c'est bien la motivation qui semble contrôler les altérations du compor
tement lorsqu'on demande aux sujets d'accomplir deux tâches simulta
nément. Dans une atmosphère bruyante, une des tâches est sérieusement
perturbée et c'est toujours la tâche qui semble la moins importante ou
encore la moins intéressante (Woodhead, 1966 ; Finkelman, 1970 ;
Theologus, 1974). A telle enseigne qu'il est possible de manipuler expé
rimentalement les consignes pour déterminer laquelle des deux tâches
sera préservée et laquelle sera perturbée lorsque le travail se fait dans le
bruit (Weinstein, 1974).
D'autres caractéristiques de la tâche peuvent la rendre plus ou moins
sensible au bruit. C'est ainsi que dans un travail de calcul où la première
étape consiste à mémoriser les données, le bruit est plus perturbateur
s'il intervient pendant la phase de mémorisation (Woodhead, 1964). En
outre, s'il s'agit d'un travail non familier, la perturbation est plus forte
(Carpenter, 1952) ; mais il faut noter que, pour des tâches intellectuelles
et des bruits intenses, la variabilité de la performance est plus accentuée
lorsqu'il s'agit de tâches faciles que de tâches difficiles (Parket Carr, 1963).
Carpenter signale aussi que le bruit est plus nocif s'il est intermittent
et s'il a une signification pour le sujet.
Wilkinson (1963) propose une synthèse de ces différents facteurs
caractéristiques de la situation de travail et susceptibles d'expliquer
la variabilité des performances. Les effets du stress dû au bruit seraient
expliqués par trois groupes de variables : 1) le temps, c'est-à-dire le fait
que le travail soit ou non effectué en temps limité : c'est lorsqu'il y a des
contraintes de temps que le bruit serait le plus destructeur ; 2) le type de
tâche et l'aspect mesuré de la performance : le bruit affecte différemment
des tâches différentes ; pour certains bruits, c'est l'exactitude ou la pré
cision qui sont altérées, pour d'autres, c'est la rapidité et la régularité ;
et 3) la motivation : le souci qu'a l'individu de conserver la qualité de
son travail minimise l'effet du stress sur sa performance.
Il est très difficile de faire une synthèse des recherches sur la psychol
ogie différentielle des gênes dues au bruit. Mais un point fondamental
semble acquis : expliquer la variance interindividuelle des gênes en fai
sant appel à des variables psychologiques isolées est une tentative vouée
à l'échec. Si les gênes varient d'un individu à un autre, c'est parce qu'elles
reflètent une situation globale : la signification d'un bruit donné pour
un individu donné dans un environnement présentant des caractéris
tiques et des contraintes spécifiques. En d'autres termes, la gêne est
fonction du système individu/situation, — et pas de l'addition de varia
bles indépendantes, les unes liées à l'individu, les autres à la situation.
Cette position méthodologique a, nous semble-t-il, des conséquences
précises au plan de la recherche et au plan de l'application. Elle conduit
à privilégier certaines orientations de recherche : 1) celles qui tiennent

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