Psychologie différentielle et psychologie sociale expérimentale (1ère partie) - article ; n°2 ; vol.84, pg 267-295

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L'année psychologique - Année 1984 - Volume 84 - Numéro 2 - Pages 267-295
Résumé
Les recherches différentielles se sont multipliées, ces dernières années, dans le domaine de la psychologie sociale expérimentale. Dans ce premier article, on présente d'abord quelques études anciennes ou récentes sur un débat que ce type de recherches ranime : les conduites sociales sont-elles explicables par des caractéristiques personnelles ou par les caractères de la situation ? Un point de vue interactionniste prévaut à l'heure actuelle. Dans une deuxième partie, on passe en revue des études consacrées aux traits de personnalité actuellement utilisés en psychologie sociale expérimentale. Les recherches utilisant ces traits seront examinées dans un second article.
Mots clés : psychologie différentielle, psychologie sociale expérimentale, interactionnisme, questionnaires de personnalité.
Summary : Differential psychology and experimental social psycho (I).
Differential studies have multiplied, during the last years, in the fleld of experimental psychology. They have raised up some recollections of the old debate about the determinism of social conducts, recollections which are the matter of the first part of this review. Does the conduct of an individual in a social situation depend mostly on relatively stable individual characteristics which manifest themselves in this individual in a rather large variety of situations (« personalism ») ? Or does it depend on the characteristics of the situation proper which impose themselves upon ail the individuals (« situationism ») ? The answer which seems now the most frequent and the most compatible with empirical data consists in rejecting both terms of the alternative and to invoke an interaction between personal characteristics and characteristics of the situation (« interactionism »).
The second part of the article bears on studies concerning the personality traits which are presently most often used in social psychology. These traits have been gathered in five categories : global perception and affective coloration of social situation ; efficiency in social relations ; styles of social relations ; social motivations ; more general traits. Studies making use of these traits will be examined in a second article.
Key-words : differential psychology, experimental social psychology, interactionism, personality questionary.
29 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1984
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Maurice Reuchlin
Psychologie différentielle et psychologie sociale expérimentale
(1ère partie)
In: L'année psychologique. 1984 vol. 84, n°2. pp. 267-295.
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Reuchlin Maurice. Psychologie différentielle et psychologie sociale expérimentale (1ère partie). In: L'année psychologique. 1984
vol. 84, n°2. pp. 267-295.
doi : 10.3406/psy.1984.29022
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1984_num_84_2_29022Résumé
Résumé
Les recherches différentielles se sont multipliées, ces dernières années, dans le domaine de la
psychologie sociale expérimentale. Dans ce premier article, on présente d'abord quelques études
anciennes ou récentes sur un débat que ce type de recherches ranime : les conduites sociales sont-
elles explicables par des caractéristiques personnelles ou par les caractères de la situation ? Un point
de vue interactionniste prévaut à l'heure actuelle. Dans une deuxième partie, on passe en revue des
études consacrées aux traits de personnalité actuellement utilisés en psychologie sociale
expérimentale. Les recherches utilisant ces traits seront examinées dans un second article.
Mots clés : psychologie différentielle, psychologie sociale expérimentale, interactionnisme,
questionnaires de personnalité.
Abstract
Summary : Differential psychology and experimental social psycho (I).
Differential studies have multiplied, during the last years, in the fleld of experimental psychology. They
have raised up some recollections of the old debate about the determinism of social conducts,
recollections which are the matter of the first part of this review. Does the conduct of an individual in a
social situation depend mostly on relatively stable individual characteristics which manifest themselves
in this individual in a rather large variety of situations (« personalism ») ? Or does it depend on the
characteristics of the situation proper which impose themselves upon ail the individuals (« situationism
») ? The answer which seems now the most frequent and the most compatible with empirical data
consists in rejecting both terms of the alternative and to invoke an interaction between personal
characteristics and characteristics of the situation (« interactionism »).
The second part of the article bears on studies concerning the personality traits which are presently
most often used in social psychology. These traits have been gathered in five categories : global
perception and affective coloration of social situation ; efficiency in social relations ; styles of social
relations ; social motivations ; more general traits. Studies making use of these traits will be examined in
a second article.
Key-words : differential psychology, experimental social psychology, interactionism, personality
questionary.L'Année Psychologique, 1984, 84, 267-295
Université René-Descartes (Paris V)
Laboratoire de Psychologie différentielle1
PSYCHOLOGIE DIFFÉRENTIELLE
ET PSYCHOLOGIE SOCIALE EXPÉRIMENTALE
(PARTIE I)
par Maurice Reuchlin2
SUMMARY : Differential psychology and experimental social psycho
logy (I).
Differential studies have multiplied, during the last years, in the field
of experimental psychology. They have raised up some recollections of the
old debate about the determinism of social conducts, which are
the matter of the first part of this review. Does the conduct of an individual
in a social situation depend mostly on relatively stable individual character
istics which manifest themselves in this individual in a rather large
variety of situations f« personalism r>) ? Or does it depend on the of the situation proper which impose themselves upon all the indivi
duals (« situationism »j ? The answer which seems now the most frequent
and the most compatible with empirical data consists in refecting both
terms of the alternative and to invoke an interaction between personal
characteristics and characteristics of the situation («. inter -actionism y>).
The second part of the article bears on studies concerning the personality
traits which are presently most often used in social psychology. These traits
have been gathered in five categories : global perception and affective
coloration of social situation ; efficiency in social relations ; styles of social
relations ; motivations ; more general traits. Studies making use of
these traits will be examined in a second article.
Key-words : differential psychology, experimental social psychology,
inter actionism, personality questionary.
1. 28, rue Serpente, 75006 Paris.
2. La préparation de ce travail a bénéficié des moyens que nous devons
au cnam (inetop), à I'ephe (3e section) et au cnrs (era 79). 41, rue Gay-
Lussac, 75005 Paris. 268 Maurice Beuchlin
INTRODUCTION
Depuis quelques années, l'attention accordée, en psychologie sociale
expérimentale, aux différences individuelles s'est considérablement déve
loppée. La présente revue se limite à des travaux pouvant se réclamer,
d'une façon plus ou moins stricte, de la méthode expérimentale, c'est-à-
dire d'une utilisation de situations sociales « provoquées ». N'ont pas été
retenues les publications portant sur des situations sociales « invoquées »
telles que les différences entre cultures, entre classes sociales, entre sexes ;
au cours de la vie familiale, de la vie des couples ; à propos de la déli
nquance, du fonctionnement des tribunaux, des choix scolaires et profes
sionnels, de la satisfaction au travail, des réactions au chômage ; dans le
domaine des engagements politiques ou religieux.
Le noyau documentaire de ce travail a été constitué par le dépouill
ement exhaustif de douze revues pour les années 1980, 1981 et 1982 et
pour les premiers numéros de 1983. Les articles relevés dans ces limites
ont renvoyé à un certain nombre de publications antérieures parues
dans ces revues ou dans d'autres.
Les articles ou ouvrages retenus font souvent référence à un débat
ancien qui s'était réanimé dans la décennie 1963-1973 et qui est étro
itement lié à notre sujet. Il porte sur le déterminisme des conduites
sociales et on le désigne souvent, de façon conventionnelle, par la juxta
position de trois mots en « isme » : Personnalisme-Situationnisme-
Interactionnisme. L'évocation de ce débat constituera le premier cha
pitre de cette revue.
Les caractéristiques individuelles susceptibles de diversifier les
conduites d'individus différents placés dans la même situation sociale ont
fait l'objet de définitions théoriques et de définitions opérationnelles.
Celles-ci ont consisté à construire ou à emprunter des instruments (presque
toujours des questionnaires) permettant de décrire ces traits de façon nor
malisée et sous une forme numérique. Ces instruments font souvent
l'objet d'une étude psychométrique plus ou moins sophistiquée. Ils sont
d'abord utilisés pour mettre à l'épreuve la définition théorique du trait
considéré et pour enrichir éventuellement cette définition d'un certain
« contenu additionnel » fourni par des constats empiriques. Ce genre
d'études constituera le second chapitre de cette revue.
Les concepts et les instruments ainsi précisés sont utilisés dans l'étude
expérimentale de situations ayant le plus souvent fait déjà l'objet
d'études expérimentales générales (c'est-à-dire d'études dans lesquelles
les différences individuelles ne sont pas prises en considération). Les
études différentielles peuvent dans certains cas se ramener à de simples
constats remettant en cause le caractère général d'études antérieures.
Elles peuvent aussi tenter d'expliquer l'existence, pour certains types de
situations, de théories générales concurrentes, et même proposer dans différentielle el psychologie sociale 269 Psychologie
certains cas des données de fait permettant d'accroître la vraisemblance
de l'une d'elles. Ce type de travaux constituera le troisième chapitre
de la revue (à paraître dans le prochain numéro de L'Année Psychol
ogique, Partie II).
I. — LE DÉTERMINISME DES CONDUITES SOCIALES
De nombreuses études portant sur les différences individuelles dans les
conduites sociales évoquent dans leur introduction un problème qui, sous
sa forme la plus générale, pourrait être énoncé ainsi : la conduite d'un
individu dans une situation sociale dépend-elle surtout de caractéris
tiques individuelles relativement stables se manifestant chez cet individu
dans une assez large variété de situations ? Ou bien de caractéristiques
propres à cette situation ou à une catégorie plus ou moins étendue de
situations, et s'imposant à tous les individus ? La réponse qui paraît
actuellement la plus fréquente et la plus compatible avec les données de
fait consiste à rejeter l'alternative et à invoquer une interaction entre
les caractéristiques personnelles et celles de la situation.
Une prise de position « situationniste » à laquelle il est très souvent fait
référence est celle de Mischel (1968). Dans son livre Personality and
Assessment, Mischel reconnaît l'importance des différences individuelles
observables chez des sujets placés en situation sociale (en se référant sur
tout aux situations « invoquées »). Mais il conteste que la conduite d'un
individu soit prédictible utilement à partir de « traits » ou d' « états » per
sonnels issus d'une tradition psychométrique ou d'une psychologie dyna
mique. Réanalysant des données empruntées à différents auteurs, il consi
dère que les mesures de ces traits ou états sont en général instables pour
un sujet donné, variables avec l'instrument utilisé et sans grande corré
lation avec les conduites concrètement observées. Seules, les mesures de
l'intelligence échappent en partie à ces critiques. Mischel propose une
théorie de l'apprentissage social cognitif. Ce sont les stimulus propres à la
situation qui, traités par chaque personne en fonction de ses expériences
antérieures, expliquent sa conduite. Les personnes sont idiographiques
(chacune relève d'une étude propre), les processus antécédents sont nomo-
thétiques (ils sont régis par des lois communes). Le problème intéressant,
pour Mischel, n'est pas celui de la stabilité de traits hypothétiques. Il
consiste à chercher les moyens de modifier les comportements en four
nissant au sujet des expériences appropriées. On reconnaîtra là sans doute
l'influence de la thérapie comportementale skinérienne. Mais Mischel se
sépare de Skinner lorsqu'il critique la psychologie animale non sociale et
le désintérêt à l'égard des processus cognitifs sans manifestation motrice,
se félicitant à propos de Neisser des progrès d'une psychologie cognitive.
Dans un article de 1969 (Mischel, 1969), Mischel reprend les mêmes idées
en soulignant cependant qu'il n'a jamais voulu rejeter le concept de Maurice Reuchlin 270
personnalité, mais seulement soutenir que le changement, les dis
continuités, font partie intégrante du « phénomène de personnalité ».
Cette indication se précise un peu plus tard (Mischel, 1973). Mischel
propose alors une « reconceptualisation de la personnalité en termes
d'apprentissage social cognitif ». Il énumère un ensemble de « variables de
personne », produits de l'histoire de l'individu : aptitude à construire des
cognitions et des comportements, stratégies de codage, attentes relatives
aux événements liés à un comportement ou à un stimulus, valeur sub
jective d'un stimulus, etc. Mischel précise que ces variables ne fourniront
pas des pronostics meilleurs que les traits sur les différences de conduites
entre individus : l'organisation idiosyncratique du comportement est un
fait de nature.
On peut alors éprouver une certaine difficulté à bien comprendre la
position de Mischel. Il a rejeté les traits de personnalité, en 1968, sur des
bases purement empiriques : leur instabilité, leur très faible pouvoir pré
dictif. Pourquoi alors proposer des « variables de personne » dont on dit
d'avance qu'elles se comporteront de même ? Qu'y a-t-il de « nomothé-
tique » dans son système, en dehors des processus d'édification de ces
caractéristiques personnelles instables, tout à fait spécifiques et donc
sans valeur prédictive ? Il évoque l'interaction entre personnes et situa
tions dans son article de 1973, pour regretter qu'elle soit négligée par
ceux qui cherchent à atteindre des traits généraux. Pourquoi serait-il
moins regrettable qu'elle soit négligée par ceux pour qui ce sont les
situations qui paraissent déterminantes ? La contribution de Mischel,
pour fréquemment citée qu'elle soit, manque au moins de cohérence. Ses
propositions positives n'ont suscité aucun courant de recherche. Ses
critiques ont fait l'objet de contre-critiques.
On pourrait dire que ces critiques adressées à Mischel sont un aspect
d'un courant « personnaliste ». Cette expression pourrait laisser supposer
que certains psychologues affirment que des caractéristiques personnelles
peuvent déterminer seules les conduites sociales. Il faut souligner qu'on
ne rencontre cette affirmation nulle part, pas même dans un ouvrage
collectif dirigé par Eysenck et comportant un chapitre intitulé : « Per
sonnalité et comportement social » (Wilson, 1981). Ce texte décrit la
personnalité dans le cadre des traits stables, constitutionnellement et
génétiquement déterminés, qu'à proposé Eysenck. Mais Wilson reconnaît
dès son introduction que la situation dans laquelle l'individu se trouve
contribue aussi à déterminer son comportement social. Il décide seul
ement de traiter cette source de variation comme une constante ou une
variable d'erreur et de n'en plus parler, décision qui paraîtra aussi réduct
rice que celle des expérïmentalistes qui traitent de la même façon les
variations interindividuelles. Les critiques de Mischel ne contestent pas
davantage la contribution évidente des conditions de situation au déte
rminisme des conduites sociales. Certains voient dans les caractéristiques
individuelles des « variables modératrices » modulant la relation situation- différentielle et psychologie sociale 271 Psychologie
comportement. C'est le cas pour Alker (1972) critiqué à son tour par
Bern (1972). Endler (1973) va plus loin encore et défend clairement une
position interactionniste. Les réponses aux arguments antitraits avancés
notamment par Mischel paraissent prendre dans une période plus récente
un caractère plus technique. Mischel avait notamment invoqué la rela
tive faiblesse des corrélations du même trait mesuré par des instruments
différents (c'est-à-dire dans des situations différentes). La question est
reprise dans le domaine des « comportements interpersonnels » à l'aide
d'un type particulier d'analyse factorielle appliquée à des données
concernant plusieurs variables hypothétiques (traits, dimensions) évaluée
chacune par instruments. Cette « analyse multivariables-
multiméthodes » est notamment employée dans ce domaine par Golding
et Knudson (1975) et par Mungas, Trontel et Winegardner (1981). Dans
les deux cas, la cohérence des estimations de chaque trait apparaît
comme très supérieure à celle dont Mischel notamment faisait état. Les
auteurs expliquent cette divergence par des raisons méthodologiques.
Une autre critique énoncée notamment par Mischel à rencontre des traits
concerne la faiblesse de la corrélation entre ces traits et les conduites
effectives qu'ils devraient permettre de prévoir. Cette constatation paraît
contredire le sentiment de relative prédictibilité, de relative cohérence
des comportements sociaux d'une personne connue observée dans la vie
quotidienne. Cette cohérence pourrait n'être, d'après Mischel, qu'une
construction de l'observateur. Il n'en est rien, répondent plusieurs auteurs.
Les corrélations dont on souligne la faiblesse, disent-ils, ont été obtenues
entre deux observations isolées. Dans la vie courante, l'observateur
dispose d'une pluralité de prédicteurs et s'intéresse à des critères consti
tués aussi par des ensembles d'observations. Si l'on reproduit expérimen
talement ces conditions, on trouve des corrélations qui croissent avec le
nombre des variables composant le prédicteur d'une part, le critère
d'autre part. Plusieurs expériences de ce type sont présentées (Epstein,
1977, 1979 ; Bagozzi et Burnkrant, 1979 ; Gifford, 1982 b), dans lesquelles
les corrélations ainsi estimées peuvent atteindre des valeurs élevées.
Mais l'utilisation de plusieurs méthodes d'estimation de la même variable
ou le recueil de données relatives au même prédicteur ou au
même critère posent la question de savoir comment on jugera que ces
méthodes d'estimation ou ces données concernent bien la même variable.
On connaît le rôle que l'analyse factorielle joue dans la résolution de ce
type de problème. On peut signaler une autre façon de l'étudier, qui
utilise la notion de « prototype » proposée en psycholinguistique par
Eleanor Rosch et ses collaborateurs de Berkeley (voir, par exemple,
Rosch et Mervis, 1975 ; Rosch, Mervis, Gray, Johnson et Boyes-Braen,
1976). Buss et Craik (1980) demandent à des juges d'évaluer cent compor
tements sur une échelle en sept points selon qu'ils leur apparaissent
comme plus ou moins proche de ce que l'on entend habituellement par
comportement « dominateur ». Un critère constitué par des compor- Maurice Beiichlin 272
tements proches de ce « prototype » est mieux prédit par des échelles de
personnalité visant à estimer la dominance, qu'un critère constitué
par des comportements plus éloignés de ce prototype.
Les mêmes auteurs répètent l'expérience avec les variables : réserve
grégarisme, dominance, soumission (Buss et Craik, 1981). On peut
signaler que Neisser (1979) avait également utilisé la notion de proto
type à propos de la définition de l'intelligence.
On voit donc que les critiques, parfois radicales, adressées à la notion
de traits (ou disposition, attitude) par les tenants du « situationnisme »
ont été l'un des facteurs qui ont conduit à nuancer ou renouveler dans
une certaine mesure ces notions. Mais l'évolution la plus marquée et très
probablement la plus significative est celle qui a concerné l'importance
accordée à l'interaction, sur les conduites sociales, des variables de per
sonne et des variables de situation. Il ne s'agit en rien d'une position
moyenne, d'une solution de compromis. Cette position, les faits qu'elle
met en lumière, s'opposent à l'une comme à l'autre des deux positions
précédentes. Si les différences entre personnes ne sont pas les mêmes
dans toutes les situations, les différences entre situations ne sont pas les
mêmes pour toutes les personnes.
Ces deux énoncés sont indissociables, l'un étant nécessairement vrai si
l'autre est vrai, ce qui exclut que le constat de telles interactions puisse
être utilisé comme argument en faveur du situationnisme (comme
Mischel,nous l'avons vu, le fait) ou en d'un éventuel personnalisme.
Beaucoup de recherches récentes visent à mettre de telles interactions en
évidence, de façon seulement descriptive ou en vue de mettre une hypo
thèse à l'épreuve. Mais l'attention accordée à cet aspect des faits remonte
à une dizaine d'années. On pourra consulter des articles généraux écrits
par Bowers (1973) sous la forme d'une critique du situationnisme, par
Ekehammer (1974) qui se place dans une perspective historique, par
Magnusson et Endler (1977) qui ouvrent par une excellente mise au point
l'ouvrage collectif qu'ils ont dirigé sur la « psychologie interactionnelle ».
Des indications relatives à l'importance des interactions entre per
sonnes et situations peuvent être obtenues par l'analyse de la variance de
certains ensembles de résultats. Il s'agit d'expériences dans lesquelles plu
sieurs sujets sont évalués sur une variable dépendante (anxiété par
exemple) dans plusieurs situations (plusieurs observations, plusieurs
questionnaires), chaque sujet fournissant plusieurs réponses dans chaque
situation. On sait que, dans ces conditions, il est possible de déterminer
les parts de variance de la variable dépendante explicables respect
ivement par les différences entre personnes, par les différences entre
situations et par l'interaction personnes x situations. Des résultats
de ce genre sont publiés notamment par Bowers (1973) et par Endler
(1973). Ces auteurs constatent que, dans la majorité des cas, la fraction
de variance explicable par l'interaction est supérieure à la
expliquée par l'un ou par l'autre des deux effets principaux. Pour Psychologie différentielle et psychologie sociale 273
intéressantes qu'elles soient, ces indications sont cependant difficiles à
interpréter : la signification pouvant être accordée aux effets principaux
s'obscurcit dès qu'une interaction entre eux est présente, surtout si elle
est non ordonnée (ce qui revient à mettre en cause le caractère additif du
modèle de l'analyse de la variance) ; l'importance relative des différentes
fractions de la variance dépend de la façon dont on a échantillonné les
personnes d'une part, les situations d'autre part (la « validité écologique »
de ces échantillonnages est difficile à définir, spécialement pour les situa
tions) ; une interaction prend un intérêt psychologique dans la mesure où
elle est stable et interprétable. On trouvera une discussion plus poussée
de certains des problèmes posés par cet usage de l'analyse de la variance
(problèmes que l'on retrouve dans les controverses hérédité x milieu)
dans Golding (1975).
Ce qui précède concerne les interactions entre caractéristiques personn
elles et conditions de la situation. Gifford (1981, 1982 a) étudie les inter
actions se produisant sur des variables dépendantes telles que la socia
bilité (évaluée par la participation à une conversation) ou la distance
interpersonnelle et l'orientation choisies par des sujets ayant à travailler
ensemble. Il constate que les interactions entre caractéristiques personn
elles et les interactions entre conditions de la situation sont souvent
plus importantes que les entre variables personnelles et
variables de situation.
Ce sont cependant les interactions personnes x situations qui
concernent le plus fondamentalement le problème du déterminisme des
conduites sociales. Elles prennent tout leur intérêt lorsqu'on recherche
par quel processus elles peuvent s'expliquer. Une hypothèse intéressante
à cet égard consiste à se demander si les différences entre personnes
n'entraînent pas chez ces personnes des perceptions différentes d'une
situation qui peut rester physiquement « la même ». Les conduites
d'individus différents seraient donc affectées à la fois par les différences
existant entre eux (et qui peuvent suffire à susciter des réponses diffé
rentes à des situations perçues comme identiques) et par les
existant, pour ces individus, dans la situation perçue. Les situationnistes
soulignent que « la même » personne peut exhiber des caractéristiques
différentes dans des situations différentes, comme si elle n'était plus « la
même » personne. On se pose ici la question symétrique, que les situa
tionnistes ne se posent pas : « la même » situation peut susciter des
réponses différentes chez des personnes différentes, comme si elle n'était
plus pour elles, psychologiquement, « la même » situation. On comprend
la portée que cette discussion peut avoir pour la psychologie expéri
mentale en général et en particulier pour la psychologie sociale qui nous concerne ici. Elle a pu être étayée sur les résultats de
certaines recherches. Golding (1977) résume celles qu'il a réalisées dans ce
domaine avec Knudson. Ils fournissent 29 brèves descriptions d'échanges
entre personnes à des sujets qui ont été examinés par ailleurs à l'aide de Maurice Reuchlin 274
plusieurs échelles de personnalité. Ces sujets ont à expliquer la réponse
fournie, dans chaque récit, par l'un des personnages en lui attribuant des
caractéristiques telles que dominant-soumis, sociable-insociable, etc.
(8 échelles au total). On constate que tous les sujets ne perçoivent pas
de la même façon les récits qui leur sont présentés, chaque sujet témoi
gnant d'un certain « style » dans la construction de sa perception, style
en liaison avec les traits de personnalité manifestés par ce sujet. Dans
une recherche techniquement complexe, Hirschberg et Jennings (1980)
déterminent par quelles dimensions chacun de leurs sujets tend à
caractériser les relations entre des personnes connues de lui. Ces auteurs
constatent que ces dimensions sont celles sur lesquelles le sujet tend à
s'attribuer à lui-même une position favorable. Par exemple, si un sujet
caractérise d'abord les relations interpersonnelles de son entourage par la
dimension amitié-hostilité, il tend à se percevoir lui-même comme plus
amical que les sujets qui décriront les relations interpersonnelles sur
une autre dimension (dominance-soumission par exemple). King et Sor-
rentino (1983) soumettent à leurs sujets 20 brefs récits décrivant chacun
une situation sociale. Les distances entre ces situations sont évaluées par
chaque sujet. Des différences interindividuelles se manifestent en ce qui
concerne les dimensions sous-tendant la matrice de ces distances :
Bixenstine, Lowenfeld et Englehart (1981) soutiennent cependant que les
différences individuelles dans la perception d'autrui ne doivent pas être
expliquées par des différences entre types de personnalité mais, plus
superficiellement, par le rôle momentanément assumé par le perceveur
dans la situation considérée.
Les études expérimentales utilisant des interactions dans lesquelles
interviennent des différences entre personnes exigent que ces différences
soient décrites sur un certain nombre de dimensions définies opération-
nellement par des instruments d'évaluation. Le deuxième chapitre va
passer en revue un certain nombre de ces dimensions.
II. — LES CARACTÉRISTIQUES INDIVIDUELLES
Nous voudrions dans ce deuxième chapitre présenter des études
portant sur des caractéristiques individuelles (traits, dispositions,
attitudes) utilisées dans les recherches qui feront l'objet du troisième
chapitre. Comme il arrive souvent que plusieurs de ces recherches
utilisent un même trait, il a paru économique de consacrer une partie
à la présentation de ces traits. Fort peu de place peut être accordée à
chacun et cette enumeration prendra inévitablement la forme d'une
simple source documentaire. Cette présentation très succincte risquerait
cependant de créer un malentendu si elle laissait au lecteur l'impression
qu'aucune étude n'a été faite sur les traits pour lesquels les auteurs cités
proposent des instruments d'évaluation. En fait, dans la quasi-totalité

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