Psychologie génétique - compte-rendu ; n°1 ; vol.52, pg 215-227

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L'année psychologique - Année 1952 - Volume 52 - Numéro 1 - Pages 215-227
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1952
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E. Evart-Chmielniski
I. Lézine
IV. Psychologie génétique
In: L'année psychologique. 1952 vol. 52, n°1. pp. 215-227.
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Evart-Chmielniski E., Lézine I. IV. Psychologie génétique. In: L'année psychologique. 1952 vol. 52, n°1. pp. 215-227.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1952_num_52_1_8621— Psychologie génétique. IV.
ILG (F.), AMES (L. B.). — Le point de vue génétique. —
Enfance, 1950, 2, 94-107.
Les collaboratrices les plus proches de Gesell, Tig et Ames, nous
rappellent ici le point de vue génétique qui oriente leurs recherches.
Elles distinguent dans l'étude de l'enfant : 1° son niveau et stade
de développement, décrivant une fois de plus les principaux com
portements types bien des fois définis au cours de l'évolution de
l'enfant; 2° sa personnalité innée ou son rythme propre de déve
loppement et 3° les facteurs de milieu ou culture opposée à la
nature.
Il est important de distinguer ensuite les aspects de la croi
ssance qui dépendent le plus de l'influence du milieu : on se sou
vient en effet de l'importance prépondérante que Gesell accorde
au facteur de maturation et aux acquisitions naturelles de l'enfant
qu'il n'est bon ni d'accélérer ni de retarder. Ce problème oriente
les recherches vers les points de vue pédagogiques, bien plus sou
vent conçus par Gesell comme principes d'information pour les
parents que comme techniques interventionnistes auprès des enfants.
Les principes de développement chers à Gesell sont rappelés :
principe de céphalo-caudal, principe d'enchevêtrement
moteur, et servent de base aux observations du comportement
dans des situations nouvelles. L'étude de la personnalité de l'en
fant s'élabore avec la stabilisation de ses réactions et l'acquisition
du sentiment du moi, étudié en formation de l'organisme de l'en
fant et de l'intérêt qu'il lui porte, puis des relations avec la mère
et des intérêts sexuels.
Poursuivant l'étude longitudinale de la croissance, l'école de
Gesell s'attaque actuellement à la période de l'adolescence et tout
en restant fidèle au point de vue génétique de son créateur, intro
duit dans les recherches des méthodes projectives, jusqu'ici non
mentionnées par Gesell, espérant trouver à partir de ces méthodes
de nouvelles discriminations des différences individuelles.
Dans un tout autre domaine, un apport nouveau est fourni
par l'étude du comportement visuel aux âges successifs, visant à
établir un parallèle entre estimations du comportement général
et visuel.
Dans cette perspective l'âge de 7 ans, par exemple, n'est plus 216 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
seulement considéré comme un âge de plus grande intériorisation
psychique mais comme un âge focal, car l'enfant à ce stade de
développement aurait tendance à ramener visuellement les choses
vers soi et à les définir par rapport à un point central. Les vérif
ications du comportement visuel, depuis les premières coordinat
ions, peuvent ainsi amener à d'intéressantes observations sur
l'évolution psychobiologique de l'enfant.
I. L.
Problems Of Infancy and Childhood (Problèmes du premier âge et
de renfonce). ■ — Transactions of the fourth Conference, 1950,
éd. Milton J. E. Senn, Josiah Macy Jr Foundation, 181 p.
C'est sous le signe de la première enfance que s'est tenue la
4e Conférence (mars 1950) de la Fondation Josiah Macy à New-
York, qui réunissait 34 spécialistes du premier âge de diverses
universités américaines. Cet organisme a été spécialement consulté
pour élaborer une définition de la personnalité saine et bien équi
librée et donc pour tracer des plans relatifs à la santé mentale. Il
fallait tout d'abord tenir compte des facteurs constitutionnels et
prénataux de la formation de la personnalité, puis de la croissance
et des crises de la personnalité mentale avant d'aboutir à des défi
nitions. Ces thèmes s'intègrent du reste dans le sujet choisi en
décembre 1950 à la Conférence de White House : « Comment édu-
quer une génération émotionnellement saine et bien équilibrée. »
Le premier problème traité est celui des relations parents-enfants.
G. P. Murdock et J. W. Whitting cherchent à établir les rapports
entre structure familiale de différentes cultures et comportement
parental.
Ils ont essayé de définir la structure sociale de 250 sociétés pr
imitives pour confronter certaines pratiques de dressage telles que :
sevrage, apprentissage du contrôle sphinctérien, éducation sexuelle,
indépendance, agressivité. Ils ont établi des échelles d'indulgence
ou de sévérité pour classer les comportements types des sociétés
étudiées, en les divisant selon la structure familiale : monogamie,
polygamie par les sœurs, polygamie. On constata que la monogamie
s'accompagne de comportements plus sévères vis-à-vis des enfants,
probablement en raison des plus grandes inhibitions des parents
et de l'anxiété qui en résulte. Les mêmes comparaisons sont faites
pour familles simples et étendues, celles-ci impliquant des relations
plus complexes et entraînant des tabous plus rigides. La discussion
porte sur les névroses dans les sociétés soumises aux tabous les
plus stricts, en prenant pour exemple les recherches faites sur les
Japonais par les soins des hôpitaux psychiatriques de Tokyo. L'ori
gine de l'anxiété de la mère, si nuisible au développement de l'en
fant, est recherchée dans les différentes formes d'interdiction sociale, PSYCHOLOGIE GENETIQUE 217
qui, en dernière analyse, se ramènent toutes à des frustrations
d'ordre sexuel.
Le deuxième exposé est celui de T. C. Schneirla qui montre, à
partir des sociétés animales les plus primitives, que les échanges
entre parents et enfants reposent sur différents types de stimuli
dont les effets organiques sont les mêmes que les échanges de nourr
iture. L'influence de Faction calmante de certains stimuli, par
exemple au cours de l'allaitement, est observée chez la plupart des
mammifères : ces premiers réflexes conditionnés jouent un grand
rôle dans l'élaboration ultérieure des comportements sociaux. Ces
expériences et observations conduisent à poser le problème des
premières relations entre la'mère et l'enfant et celui de l'influence
traumatisante des séparations ou du sevrage.
Sur un plan plus général L. K. Frank s'applique ensuite à donner
une définition de la personnalité normale en préconisant le dépis
tage précoce des personnalités fragiles et en envisageant des thé
rapies.
On reconnaît dans l'ensemble de ces travaux l'influence de R.
A. Spitz dont les travaux sur l'organisation cœnesthésique sont
souvent cités, Spitz lui-même se référant aux remarques faites par
Wallon, dans sa thèse sur YEnfant turbulent, sur l'influence trau
matisante de certains conditionnements du nourrisson.
I. L.
Vie affective du jeune enfant : psychanalyse, troubles du déve
loppement, hospitalisme :
BOUTONIER (J.). — Le jeune enfant à l'âge préscolaire. —
Sem. Hôpit., 1950, 46, 2258-2260. — DEBRÉ (R.), MOZZICO-
NACCI (P.). — L'anorexie nerveuse de l'enfant, le problème de
la faim et de l'appétit. — Sem. Hôpit., 1950, 46, 454-455. —
DEBRÉ (R.), MOZZICONACCI (P.), DOUMIC (A.). — Étude
psychosomatique de l'anorexie nerveuse. — Sem. Hôpit., 1950,
46, 455-462. — DEBRÉ (R.), MOZZICONACCI (P.), DOUMIC
(A.). — Traitement de nerveuse de l'enfant. — Sem.
Hôpit., 1950, 46, 4.62-463. — LEBOVICI (M.-S.). — Notions
nouvelles sur le développement du nourrisson dans ses répercus
sions psychologiques ultérieures. — Sem. Hôpit., 1950, 47, 2256-
2258. — ROUDINESCO (J.), APPELL (G.). — Les de la stabulation hospitalière sur le développement psycho
moteur des jeunes enfants. — Sem. Hôpit., 1950, 47, 2241-2243.
Les travaux récents d'Anna Freud et R. Spitz orientent de plus
en plus l'attention des psychanalystes et thérapistes sur le rôle de
l'affectivité dans la progression des étapes psychomotrices. Les
relations entre la mère et l'enfant jouent un rôle essentiel dans 218 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
l'élaboration de la personnalité du tout petit. Les cliniciens nous
montrent que le comportement des mères obsédées, anxieuses,
sophistiquées ou infantiles éveille des résonances chez l'enfant et
■crée des conflits qui se soldent par des difficultés alimentaires dé
toutes sortes.
Les travaux de R. Spitz sur l'hospitalisme ont été également au
point de départ de ces recherches sur les causes du retard intellec
tuel et psychomoteur du nourrisson. L'absence de la mère pendant
■des périodes prolongées peut avoir des répercussions sensibles chez
l'enfant hospitalisé ou séjournant dans une crèche. La privation
de la mère entraîne alors de véritables destructions psychiques dont
la gravité est d'autant plus grande qu'elles prennent un caractère
progressif, c'est-à-dire risquent de devenir irréparables. Cette cons
tatation pose de façon aiguë la nécessité d'éviter aux enfants une
immobilisation ou une stagnation trop grande faute d'activités ou
de stimulation. Le milieu collectif n'est salutaire à l'enfant que si
un personnel spécialisé peut lui assurer des soins individuels et
orienter ses premières tentatives de sociabilité.
I. L.
Premières manifestations de sociabilité chez l'enfant. Une théra
pie basée sur la réadaptation sociale et affective :
BANHAM (K. M.). — The development of affectionate behavior
in infancy (Le développement du comportement affectueux dans la
première enfance). — J. genet. Psychol., 1950, 6, 283-289. — KLING
(M. R.). — L'éveil du sentiment soeial à la crèche. — Enfance,
1950, 3, 134-153. — MALRIEU (P.). — Les attitudes d'oppos
ition de l'enfant de un à trois ans, étude sur deux jumeaux. —
Enfance, 1950, 3, 49-65. — SKODAK (M.). —Themental growth
Of adopted Children in the same family (Croissance mentale d'en
fants adoptés par la même famille) . — J. genet. Psychol., 1950, 77,3-9.
Ces auteurs étudient l'enfant par rapport au milieu dans lequel
il évolue en mettant l'accent sur les premières manifestations des
attitudes sociales.
L'étude de Banham porte sur 900 sujets de 4 semaines à 2 ans,
vus à des consultations de nourrissons. Elle note les réactions de
l'enfant et les reclasse dans leur évolution génétique, à partir des
premières réactions diffuses, globales, mal orientées; les phases
d'agitation et d'immobilisation étant suivies de sourires, de regards
prolongés. Mais ce n'est que vers 6 mois que l'enfant commence
à répondre aux caresses et bientôt à en solliciter et susciter. Cette
affection, tout orientée vers autrui, se développe avec la différen
ciation de soi et se porte sur la personne qui stimule l'enfant, l'a
ttention accordée à soi-même en cette période se limitant encore à
de simples explorations des extrémités. L'affection ainsi témoignée PSYCHOLOGIE GENETIQUE 219
à la mère est tissée dans mille sensations agréables au cours de
l'allaitement, du bercement et des caresses données par la mère,
et va s' enrichissant à partir de ces conditionnements. A 12 mois,
l'enfant exprime sa joie de façon plus directe. De 15 à 18 mois
apparaissent des crises de timidité et d'opposition, mais le climat
confiant est vite rétabli. Vers 2 ans, l'enfant commence à se chérir
lui-même, à se donner des choses, à être attaché à ses jouets et
vêtements, à se caresser, alors que les explorations antérieures ne
prenaient pas la forme de l'attachement affectueux. Associer l'affec
tion humaine aux zones érogènes et génitales apparaît plus tard,
vers 3 ou 4 ans, surtout si l'enfant ne trouve pas de réponse exté
rieure à son besoin de caresses; mais ceci n'est pas un trait universel,
car la succion, l'élimination, la morsure, l'accumulation des objets
n'ont pas nécessairement une signification sexuelle.
Après des études prolongées sur une période de vingt ans, l'auteur
croit pouvoir affirmer que l'enfant est naturellement orienté vers
autrui, quoi qu'on dise de son « égocentrisme ». Le tout petit est
affectueux envers tout et tous, car cet élan correspond à un mouve
ment d'expansion naturel. L'enfant ne devient préoccupé de lui-
même et hostile que dans des réactions secondaires. Un enfant ten
drement élevé se comportera aussi tendrement avec sa mère qu'avec
le substitut maternel. L'étude de M. Skodak sur les enfants adoptés
et les ressemblances familiales aboutit aux mêmes conclusions opti
mistes. Banham dit n'avoir jamais observé chez un enfant élevé
dans un milieu favorable le « sadisme naturel » qu'attribue si volont
iers Melanie Klein aux cas qu'elle décrit. Elle refuse de donner aux
instincts et pulsions l'importance dramatique que la psychanalyse
leur accorde. Bien des notions inculquées par la n'ont
du reste jamais été soumises à des vérifications rigoureuses : c'est
•dans £e but que l'auteur nous suggère de nous livrer à des compar
aisons objectives entre enfants élevés dans les familles et non
élevés dans les familles, et d'étudier les réactions des enfants envers
les personnes des deux sexes dans des milieux culturels et sociaux
•différents. On n'a jamais soumis à vérification contrôlée le problème
des premières fixations aux parents de sexe opposé ni observé de
façon systématique les phases d'auto-érotisme, homo-sexualité et
hétéro-sexualité qui marquent l'évolution de l'affectivité enfantine.
Une observation objective et saine dissiperait bien des mythes,
■ causes d'anxiété peu favorables au climat éducatif. C'est à un tra
vail analogue que s'est livré M. Kling dans son effort pour définir
les besoins affectifs de l'enfant. Après avoir observé ses propres
enfants, puis fait des stages dans des crèches, l'auteur fréquente des
consultations de nourrisson, notant soigneusement les réactions des
hébés vis-à-vis des adultes. Elle voit alors que bien des réactions,
interprétées parles psychanalystes comme des manifestations d'ordre
sexuel, sont nées du simple besoin d'attirer l'attention de l'adulte et ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES 220
conditionnées par l'intérêt que celui-ci leur porte. Après avoir cr
itiqué la notion d'égocentrisme l'auteur met l'accent sur un instinct
social auquel l'instinct d'imitation, source de tout progrès, serait
subordonné.
L'essai de Ph. Malrieu sur les difficultés rencontrées par deux
jumeaux pour accéder au sentiment de la personnalité porte surtout
sur la description des crises d'opposition. Il analyse de façon plus
nette encore que M. Kling les progrès parallèles des activités sociales
et de l'intérêt porté à soi. Cet intérêt à soi n'est pas aussi simple
qu'une psychologie d'origine introspectionniste voudrait nous le
faire croire. Il s'appuie sur le désir de contact et possession des
objets, ces premiers signaux de la vie sociale, puisqu'ils sont source
de l'émulation ou du dépit qui mènent l'enfant à la notion de ce qui
lui manque, de ce qu'il est et devient.
La conscience de soi, d'abord affective et obscure, se précise à
partir des habitudes d'exploration, premiers éléments de l'activité
sociale et technique. Elle se greffe sur des attitudes orientées vers
autrui : imitation, sympathie. Dans cette interaction d'attitudes
sociales et personnelles la crise d'opposition vient marquer une
rupture due à la fatigue, à la nouveauté de la situation, à la tension.
Le mécanisme de ce processus finement analysé à partir des pre
mières étapes de la prise de conscience de soi, nous rappelle combien
il est nécessaire de ménager l'enfant dans les périodes difficiles de
recherches d'équilibre entre le soi et le milieu.
I. L.
Conscience de soi, auto-appréciation et appréciation des autres
chez l'enfant :
GORBATCHEVA (V. A.). — Sur le problème de la formation de
l'appréciation et de l 'auto-appréciation chez l'enfant. — JOU-
KOVSKAIA (R. I.). —L'influence des poésies sur la détente
des enfants renfermés et tendus. — SCHNIRMAN (A. L.). — La
formation des attitudes envers la collectivité et l'évolution de la
conscience de soi chez les écoliers plus âgés. — ANANIEV (B. G.).
— Sur le problème du développement de la conscience de soi
Chez l'enfant (en russe). ■ — Izvestia de l'Académie des Sciences
pédagogiques de l'U. R. S. S. Travaux de la Section de Psychol
ogie de Leningrad, 1948, 18, 3-26, 27-58, 59-100 et 101-124.
Bien que le travail du professeur Ananiev soit le dernier dans la
liste, nous en parlerons en premier lieu. Non seulement parce que
l'auteur envisage d'une manière fort intéressante le problème ardu
de la genèse de la conscience de soi chez l'enfant, mais surtout parce
que ses conceptions paraissent avoir inspiré les auteurs des autres
articles, et que cette disposition permettra de mieux suivre la ligne
générale de recherches réunies dans le présent volume. PSYCHOLOGIE GENETIQUE 221
Après une brève critique des conceptions de W. Stern, l'auteur
s'arrête un peu plus longuement sur celles de P. Janet, qui voyait
dans la kinesthésie l'origine de la formation de la conscience de soi
chez l'enfant. Ananiev oppose au point de vue de Janet sa propre
conception, fondée sur des travaux expérimentaux et sur des obser
vations effectuées très systématiquement, et qui jettent une nouv
elle lumière sur la formation du schéma corporel chez le jeune
enfant. Il étudie tout particulièrement l'attitude de l'enfant envers
ses pieds. L'intérêt que le petit enfant prend à jouer avec ses pieds
est bien connu; on le constate encore à l'âge de 9-10 mois, quand
l'enfant est déjà capable de s'asseoir tout seul et de ramper par terre.
Mais cet intérêt envers ses propres pieds, comme vers un objet
extérieur, cesse brusquement, au moment où l'enfant commence à
marcher : devenus l'organe d'une activité, les pieds se transforment
d'objet de jeu en moyen de jeu et en moyen d'action sur le monde
de choses (pousser, frapper des pieds, etc). Pourtant, répond
Ananiev à Janet, la kinesthésie existait et était déjà assez complexe
avant la marche, mais l'enfant ne rattachait pas ses pieds à lui-
même.
Peut-on en conclure qu'avec l'apparition de la marche, l'enfant
a déjà une représentation bien formée de soi-même, comme d'une
entité physique distincte? Pour répondre à cette question Ananiev
a procédé à des expériences très ingénieuses. Il a voulu voir dans
quelle mesure un jeune enfant est capable de séparer de son propre
corps un objet qui lui est étranger, en se basant uniquement sur la
perception cutanée et la perception kmesthésique. Les observat
ions ont été faites sur des enfants qui pouvaient déjà se déplacer,
aidés par un adulte, et chez qui la réaction de chercher un objet
caché en réponse au stimulant verbal : « Où? Où? » était bien établie,
ce qui correspondait à l'âge de 9-10 mois. Ananiev cachait un petit
objet quelconque (un jouet, une boîte d'allumettes, etc.) sous les
vêtements de l'enfant, tout contre sa peau, et lui posait la question :
« Où? Où? » Quoique tous ces enfants soient capables de trouver
facilement des objets cachés sous leur oreiller, dans une boîte, etc.,
ils étaient absolument incapables de localiser l'objet lorsqu'il était
placé contre leur corps, et cela même lorsque l'expérimentateur
exerçait une pression avec l'objet sur la peau de l'enfant, ou lorsque
l'objet caché émettait un son. C'est seulement vers la fin du 11e mois
que l'enfant arrivait à détacher un objet qui touchait à sa tête, ou
à ses bras ou encore à ses jambes mais il éprouvait toujours la plus
grande difficulté de trouver l'objet touchant le devant de son tronc.
Donc, au moment où on constatait déjà une certaine différenciation
dans la kinesthésie, l'enfant n'avait pas encore de conscience uni
forme de son propre corps; il pouvait déjà détacher l'objet de son
fond, et il pouvait effectuer une délimitation de soi-même d'avec
l'espace ambiant; mais les frontières de son corps étaient perçues ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES 222
d'une façon visuo-proprioceptive, elles étaient labiles et changeantes
suivant les circonstances.
La formation du schéma corporel chez le petit enfant est liée à
l'acquisition de la notion de l'espace objectif, et cette dernière n'est
pas concevable autrement qu'au cours des manipulations avec les
objets. Ananiev se réfère aux recherches de Mme Abramoviteh-
Lechtman sur les Premières Étapes du développement de V enfant
(Leningrad, 1946, p. 1509). En étudiant l'évolution du mouvement
chez le petit enfant, Mme Abramovitch-Lechtman situe vers 7 mois
le stade où les mouvements intentionnels simples (pousser, tirer,
tenir, toucher) se transforment, au cours du processus de la sépara
tion de l'objet de son fond, en mouvements orientés vers un objet
et vers un but déterminés. Subjectivement, on note à ce stade
l'apparition de la concentration et les réactions émotionnellement
positives qui accompagnent les mouvements.
Donc, les premières manifestations psychiques subjectives du
petit enfant sont en rapport avec ses activités objectives élément
aires. Cependant, à ce stade où il y a déjà des mouvements intentionn
els, où l'enfant commence à marcher, et où il y a même des activités
élémentaires en rapport avec les objets, on ne peut pas encore parler
d'une conscience de soi. En effet, il est déjà capable de prendre
conscience des objets de son activité, mais non pas de l'activité elle-
même. D'autre part, il serait faux de chercher la genèse de la cons
cience de soi uniquement dans la structure de l'activité objective,
en négligeant le facteur humain qui intervient toujours dans la
situation objective. Une expérience de Mme Abramovitch-Lechtman
est fort instructive : un objet de forme compliquée, ou inconnu de
l'enfant, n'attire pas son attention, même s'il se trouve dans le champ
de sa préhension mais le même objet, présenté par l'adulte, suscite
l'intérêt, provoque une attitude émotionnellement positive et donne
à l'enfant envie de s'en saisir.
Pour pouvoir établir une distinction entre soi-même et l'objet
de son activité, l'enfant doit déjà être capable de distinguer l'adulte
de l'objet. D'ailleurs, cette différenciation a lieu très tôt chez
l'enfant (Baldwin). Le point de vue de Ananiev diffère de celui de
Baldwin, en ceci que pour lui la différenciation est pleinement
achevée vers la fin de la première année de la vie, et elle est déter
minée bien moins par des impressions optiques et acoustiques que-
l'enfant peut avoir de l'adulte, que par les rapports de l'adulte à
l'enfant, et surtout par l'attitude d'appréciation de l'adulte envers
l'enfant.
C'est sur ce plan que se situe pour Ananiev le problème de la
genèse de la conscience de soi chez l'enfant. Les activités, qui se
forment et se développent au cours des manipulations avec les
objets, peuvent devenir l'objet de l'attention de l'enfant, de ses
perceptions et de ses émotions, seulement grâce à une action édu- PSYCHOLOGIE GENETIQUE 223
cative qui comprend tout un ensemble d'attitudes évaluatives de
la part de l'adulte. C'est en effet l'adulte qui choisit les objets qui
entourent l'enfant, qui lui apprend à les manipuler et à s'en servir,
et qui influence l'attitude de l'enfant envers un objet. Avant même
que l'enfant ait acquis le langage, il subit déjà l'influence et l'action
evaluative et normative de l'adulte. C'est une coactivité de l'enfant
avec l'adulte, où le rôle de ce dernier est de guider et d'enseigner.
Pour que l'objet de l'activité puisse être pleinement séparé de
l'activité même, deux conditions essentielles doivent être réalisées :
1° Le pouvoir d'inhibition, qui se traduira par une action différée,
par la victoire sur une impulsion, sur un désir immédiat, et qui sera
à la base de premières manifestations de volonté chez l'enfant. Cette
sorte d'inhibition volontaire apparaît sous forme de tendance vers
la fin de la première année; Avec l'acquisition du langage et du pou
voir de représentation, elle se transformera en une loi de développe
ment et jouera un rôle énorme dans la formation de la volonté chez
l'enfant d'âge préscolaire. 2° Prise de conscience par l'enfant de ses
désirs et des motifs de son activité, qui suppose de la part de l'enfant
la capacité d'établir une séquence dans ses désirs et ses actes (par
exemple exécuter d'abord un ordre pour obtenir ensuite l'objet
désiré), et qui l'oblige à établir une distinction entre l'objet et son
activité avec l'objet.
Au stade suivant de son développement il établira déjà une dis
tinction entre lui-même et ses actes. Ce sera le moment où l'enfant
se désignera par son nom propre. Ce ne sera plus, comme chez le
tout petit, une réaction sensorielle au son de son nom prononcé par
l'adulte, mais un acte conscient, un des premiers dans la formation
de la conscience de soi. En efl'et, l'enfant qui parle de lui-même en
troisième personne ne s'identifie plus avec ses actes, et c est alors
seulement qu'on peut parler d'une forme primitive de la conscience
de soi. Du point de vue génétique c'est une étape de prime impor
tance : l'enfant prend conscience de lui-même comme d'une entité
distincte, constante, qu'il peut détacher du courant des événements
et des activités passagers.
R. I. Joukovskaïa a consacré son étude au rôle que peut jouer
dans l'éducation le nom propre de l'enfant, lorsque dans une poésie
on le substitue au nom du héros ou à un anonymat (« il », « on »).
Le besoin de concrétiser une action en usant de son nom propre est
normal chez les enfants de 2 à 4 ans; plus tard, la concrétisation n'est
plus nécessaire. Cependant, Mme Joukovskaïa a trouvé ce même
besoin chez certains enfants plus âgés (6 à 7 ans). Tous ces enfants
manquaient de confiance en eux-mêmes, étaient tendus, crispés,
renfermés et ils refusaient de prendre une part active à la vie collec
tive du jardin d'enfants. La concrétisation d'une œuvre littéraire
par la substitution de leurs noms les stimulait; on avait l'impression!
qu'ils la vivaient et la percevaient avec grande intensité, et ils la

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