Psychologie individuelle. Beaunis, Burt, Colvin, Palante, Thorndike - compte-rendu ; n°1 ; vol.16, pg 447-463

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L'année psychologique - Année 1909 - Volume 16 - Numéro 1 - Pages 447-463
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1909
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H. Beaunis
Alfred Binet
XII. Psychologie individuelle. Beaunis, Burt, Colvin, Palante,
Thorndike
In: L'année psychologique. 1909 vol. 16. pp. 447-463.
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Beaunis H., Binet Alfred. XII. Psychologie individuelle. Beaunis, Burt, Colvin, Palante, Thorndike. In: L'année psychologique.
1909 vol. 16. pp. 447-463.
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mettre sur votre peau deux écarts de pointes ; devinez lequel est
le plus grand! » Le sujet, docile, répondait dans le sens indiqué,
donnait des jugements de plus et de moins. Ensuite, on lui disait
qu'il y aurait des écarts plus grands, plus petits et égaux ; et alors
elle donnait des jugements conformes à cette prescription ; on lui
disait qu'on appliquerait aussi de temps en temps une pointe, et
elle répondait en conséquence. Et cependant dans tous ces cas on
n'employait qu'un seul et même stimulus. Nous nous demandons
s'il n'y a pas là une méthode nouvelle et excellente pour tester la
suggestibilité, et nous convions l'auteur à en faire l'essai.
XII. — Pychologie individuelle.
H. BEAUNIS. — Comment fonctionne mon cerveau. Essai de psy
chologie introspective.
Dans ce travail, reproduction, avec quelques modifications, de
l'article paru dans la Revue philosophique (janvier 1909), j'ai cherché
à étudier sur moi-même le fonctionnement cérébral en partant des
formes les plus rudimentaires de l'activité mentale. Ces formes
rudimentaires, il m'a semblé qu'elles avaient été négligées par les
psychologues et cependant c'est chez elles qu'on peut saisir les
premiers germes de cette activité mentale, ce qu'on pourrait
appeler la pensée à Vétat naissant.
Cette étude, on le conçoit facilement, ne peut être faite que sur
soi-même par introspection pure. Mais j'ai tout lieu de croire que
je ne suis pas une exception psychique ; les lettres et les communic
ations que j'ai reçues de divers côtés à l'occasion de mon article
me prouvent que d'autres que moi ont constaté sur eux-mêmes des
états et des phénomènes analogues.
On verra plus loin quel a été le point de départ de ces recher
ches. Mais j'avais depuis longtemps déjà été orienté dans cette
direction par une série de réflexions sur lesquelles je m'arrêterai
un instant.
Si nous prenons les divers organes qui composent notre corps,
nous voyons que leur fonctionnement est identique chez tous les
hommes; la contraction musculaire, les sécrétions, la circulation se
font de la même façon chez les divers individus, et les quelques
différences qui se produisent de sujet à sujet ne sont pas fondament
ales et sont des différences de degré plutôt que des différences de
nature. Pour les nerfs moteurs et sensitifs, pour les phénomènes
réflexes, les actes automatiques et instinctifs, il en est de même;
l'uniformité est la règle. Au contraire pour les fonctions du cer
veau supérieur et les phénomènes psychiques proprement dits, il
n'en est plus ainsi et les différences individuelles présentent de tels
écarts qu'ils déconcertent le physiologiste et le psychologue. Entre 448 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
la contraction musculaire d'un manœuvre et celle d'un Taine par
exemple, il n'y a pas de différence essentielle; que l'on compare
leurs mentalités respectives, quel abîme !
L'étude des différences individuelles du fonctionnement cérébral
n'a guère porté jusqu'ici que sur certaines catégories exception
nelles de sujets (calculateurs-prodiges, joueurs d'échecs, etc.), et
tout le monde connaît les remarquables travaux d'A. Binet sur ces
questions. Mais on est bien moins avancé pour ce qui'concerne le
fonctionnement cérébral ordinaire. Ce n'est pas qu'il manque de
traités de psychologie; tous les philosophes, les uns après les autres,
ont analysé, avec plus ou moins de bonheur, le mécanisme de la
pensée. Je suis bien loin de vouloir déprécier des travaux qui ont
pour auteurs les plus grands esprits depuis Aristote jusqu'à Her
bert Spencer; mais il m'a semblé que dans toutes ces recherchés
une part trop grande était faite à la théorie et que l'introspection
s'accompagnait presque toujours de jugements a priori, en somme
qu'il n'y avait jamais observation pure. La simple lecture de la table
des matières de la plupart des traités de psychologie suffit à nous
renseigner sur ce point et, pour ne citer qu'un exemple, la psychol
ogie d'Herbert Spencer commence par un chapitre sur la Substance
de l 'esprit.
Je crois qu'il peut y avoir une autre marche à suivre et, qu'avant
d'essayer une construction, il faut d'abord amasser les matériaux
de cette en d'autres termes observer sur soi-même,
en naturaliste, les phénomènes mentaux et constituer ainsi une
série de monographies individuelles qui pourront plus tard, par
leur comparaison, servir à l'édification d'une psychologie ration
nelle.
Ces psychologiques n'existent aujourd'hui qu'en
germe dans les confidences faites par de grands écrivains (confes
sions de saint Augustin, confessions de J.-J. Rousseau), dans cer
tains mémoires la plupart du temps très sujets à caution, comme
les de Berlioz par exemple, et surtout dans d'intéres
santes monographies, telles que celles de Strieker, Egger et de plu
sieurs autres psychologues. Je ne ferai que rappeler le question
naire psychologique qui fut communiqué au Congrès de Psychologie
de Londres en 1892, et dans lequel j'ai essayé de tracer un pr
ogramme d'autobiographie psychologique.
Avant d'entrer plus avant dans mon sujet, je me permettrai quel
ques remarques préliminaires qui n'ont en elles-mêmes rien de
bien nouveau, mais qui me paraissent nécessaires pour fixer les
termes du problème que je me suis posé.
La rupture avec la métaphysique a transformé la psychologie. Les
essais des plus grands génies pour édifier par la seule introspection
une psychologie scientifique n'avaient pas abouti. Celle-ci n'a com
mencé à se constituer que lorsque les méthodes et les procédés
psychologiques ont été utilisés par Weber, Fechner et leurs succes
seurs. La psychophysique et la psychométrie, malgré le discrédit BIBLIOGRAPHIQUES 449 ANALYSES
dont veulent encore les frapper quelques -esprits, constituent tou
jours une base solide et comme les assises de la psychologie. Les
recherches sur l'hypnotisme et la suggestion sont venues nous
donner un moyen de plus pour étudier les phénomènes mentaux et
le rôle de l'inconscient dans la vie cérébrale se révèle de plus en
plus dans toute sa puissance.
Il est pourtant dans le domaine mental des régions que ces
méthodes ne peuvent explorer et qu'il importe cependant d'étudier.
Cette étude est-elle possible? Certes je ne suis pas suspect de ten
dresse pour l'introspection; mais quand elle est seule praticable, il
faut bien avoir recours à elle. Seulement, autant l'introspection,
livrée à elle-même, sans contrepoids, sans autre guide que la con
science individuelle et employée par des esprits étrangers à la phy
siologie et aux habitudes rigoureuses de l'observation était dange
reuse et sujette à l'erreur, autant elle peut devenir utile et légitime
quand elle est guidée, soutenue, limitée par une discipline physio
logique rigoureuse et employée par un esprit habitué à l'observa
tion et à l'expérimentation physiologique.
J'ajouterai que dans ce genre de recherches il y a deux écueils.
Le premier, c'est l'autosuggestion. Il est essentiel que celui qui
veut se livrer à ces études soit familier avec les phénomènes (et je
dirais presque avec les pratiques) de l'hypnotisme et de la sugges
tion pour pouvoir éliminer sûrement toute autosuggestion.
Le second écueil, c'est la tendance métaphysique, la tournure
d'esprit du chercheur qui veut tout expliquer, tout interpréter; de
là les idées préconçues, l'a priori qui, inconsciemment, l'empêche
d'observer exactement ce qui est. Il n'est pas si facile qu'on le croit
de se borner à constater un phénomène. Nous avons tous, malgré
nous, une tendance à déformer les faits que nous observons, à les
plier à nos idées, à nos habitudes mentales, à notre manière de
voir. Chose très rare que l'observation pure. Le médecin qui inter
roge un malade sait combien il est difficile de lui faire dire ce qu'il
éprouve et rien que ce qu'il éprouve. Prenez dix témoins d'un même
fait; chacun, et de très bonne foi, le racontera d'une façon différente.
Revenons à la comparaison faite plus haut. Comment fonctionne
le cerveau d'un manœuvre? Comment fonctionne le cerveau d'un
Taine?
Un Taine pourrait peut-être répondre à la question, mais le
manœuvre? Lui demander de s'observer lui-même, de chercher à
saisir ce qui se passe en lui dans les opérations mentales les plus
simples serait peine perdue. Il ne vous comprendrait même pas et
les recherches les plus élémentaires de psychométrie, l'exploration
de la sensibilité de la peau par le compas de Weber par exemple
sont déjà bien incertaines et bien peu précises quand on cherche à
les appliquer sur lui.
Je dirai plus. Chez des gens du monde intelligents, chez des étu
diants en médecine même, il est souvent difficile d'arriver à des
résultats positifs dans les recherches de ce genre.
l'année psychologique, xvi. 29 450 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
Chez des sujets plus remarquablement doués, écrivains, littéra
teurs, auteurs dramatiques, les essais d'introspection ne paraissent
guère donner de meilleurs résultats. Il est curieux de voir à quelles
ignorances, à quelles répugnances même on se heurte dès qu'il
s'agit de recherches psychologiques; les termes les plus simples
suscitent une sorte d'effroi comique et de crainte instinctive. Je
rappellerai à ce propos les intéressantes études de Psychologie sur
les auteurs dramatiques par Binet et Passy (Année psychologique,
t. I, p. 101). « II paraît (il s'agit d'un auteur dramatique des plus
connus) un peu étonné des questions que nous lui posons. Sur ses
procédés de travail, sur le mécanisme de son imagination, il ne peut
pas donner beaucoup de renseignements puisqu'il n'a jamais songé
à s'étudier, à s'analyser ; il ne se doutait pas qu'il y eût là quelque
problème intéressant pour un homme de lettres. » Aussi, plus loin
(p. 114) MM. Binet et Passy font-ils cette remarque : «Untres grand
nombre (d'auteurs) paraissent complètement dénués du sens psycho
logique et ne savent pas regarder en eux-mêmes ; c'est une faculté
qui n'est nullement proportionnelle au talent. »
II y a là, pour le dire en passant, un fait bien curieux. Voilà des
écrivains qui passent leur vie à observer les travers, les ridicules, les
vices de leurs contemporains pour les transporter sur la scène et
qui n'ont jamais pensé à s'observer eux-mêmes. Il y aurait là
matière à des conclusions intéressantes. Je dois dire qu'il y a des
exceptions, M. François de Curel, par exemple.
En réalité, pour pratiquer utilement le connais-toi toi-même et
observer son propre état mental, il faut un entraînement, une édu
cation préalables qui ne peuvent s'acquérir que par de sérieuses
études de physiologie, de médecine, de psychologie physiologique.
On doit surtout aborder ces recherches en dehors de toute idée
préconçue, de tout parti pris, faire abstraction de toute théorie, de
tout système ; il faut se limiter à la rigoureuse observation des faits
en éliminant soigneusement toute tentative d'explication, en un mot
rester pour ainsi dire un simple enregistreur cinématographique
des faits mentaux.
Cette étude, j'ai essayé de la faire depuis longtemps déjà. J'en ai
publié une partie dans une note présentée au Congrès de Psychol
ogie de Rome, en 1905, note intitulée : La nuit psychique ; une forme
rudimentaire de la pensée (p. 396 du volume du Congrès) et à laquelle
je renvoie.
Le point de départ de ces recherches qui datent de très loin est
le suivant. Il m'est arrivé souvent, me trouvant avec d'autres per
sonnes, de paraître étranger à ce qui se passait autour de moi et de
m'entendre demander : « A quoi pensez-vous? »
Très souvent, ma réponse a été simplement : « A rien ». Comme
je suis très distrait, je me suis attiré assez fréquemment cette
demande et dans de très nombreuses occasions, j'ai répondu, ce qui
était vrai : A rien. En réfléchissant à cette réponse j'ai résolu d'étu
dier la question de plus près. J'ai voulu d'abord reproduire cet état ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES 451
de ne penser à rien. Mais je me suis vite aperçu que la chose n'était
pas aussi simple que je le croyais au premier abord. Il suffisait que
je voulusse ne penser à rien pour qu'immédiatement toutes sortes
d'images, de sensations, d'idées vinssent affluer dans mon esprit et
je m'aperçus que cet état de ne penser à rien se produisait plutôt quand
je ne le cherchais pas et au moment où je n'en avais aucunement
l'intention. Je me suis demandé alors si, en me plaçant dans cer
taines conditions, en éliminant autant que possible toutes les exci
tations sensitives, je n'arriverais pas à réaliser à volonté cet état de
ne penser à rien.
C'est cet état mental, que j'ai dénommé plus ou moins heureuse
ment nuit psychique, que j'ai étudié dans la Note mentionnée ci-
dessus. En somme, dans cet état, l'activité psychique est réduite à
son minimum; c'est, chez moi, le minimum d'activité psychique
compatible avec la conservation de la conscience, autrement dit la
forme la plus rudimentaire (observable) de l'activité cérébrale. Pour
ses caractères je renvoie à la Note précitée.
Il est évident, et c'est ce qu'on peut m'objecter, que cet état est
un état mental artificiel, anormal, peut-être même, dira-t-on,
presque pathologique. J'accorde volontiers que cet état est excep
tionnel et provoqué artificiellement; mais il a pour moi cet intérêt
qu'il n>'ä aidé à saisir et à observer un autre état mental, absolument
physiologique cette fois, qui se présente très souvent chez moi et
qui correspond à ce que j'ai appelé dans ma Note Crépuscule
psychique.
Le mot est peut-être impropre et mal choisi et je n'y tiens pas
autrement. Je veux seulement entrer dans quelques détails sur cet
état mental très fréquent chez moi et sur lequel dans ma Note, je
n'ai pu donner, faute de place, que quelques indications sommaires
et beaucoup trop vagues.
Avant d'aborder l'examen détaillé de cet état mental je dois faire
quelques observations préliminaires.
Et tout d'abord je prie le lecteur de m'excuser, si le moi (le moi
haïssable) tient autant de place dans ces pages; il ne peut en être
autrement dans une observation personnelle. Je n'ai pas besoin
d'ajouter que je crois m'être mis en garde contre toute théorie,
toute autosuggestion. J'ai constaté des faits, rien de plus.
En observant ce qui se passe en moi-même aux divers moments
de la journée, voici ce que je constate.
Je suis au matin, par exemple; je viens de me lever, je fais ma
toilette, je m'habille. Il y a là une série d'actes machinaux qui
se répètent tous les jours; je vais et viens dans ma chambre, je
regarde par la fenêtre; je reçois une série d'impressions visuelles,
auditives, tactiles, Vue du paysage, bruit d'une voiture dans la rue,
contact des objets que je touche; mais toutes ces impressions qui
arrivent à ma conscience avec des degrés différents d'intensité,
et d'une intensité toujours très faible, n'éveillent en moi aucune
manifestation psychique, jugement, comparaison, etc. Elles se ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES 452
succèdent et se remplacent dans ma conscience, sans susciter
aucun genre d'activité mentale ; elles sont superficielles et tout à
fait du même ordre que les actes musculaires successifs machinaux
de la toilette et de l'habillement. Beaucoup d'entre elles même
passent tout à fait inaperçues. Sensations, mouvements, tout cela
est machinal, involontaire, comme étranger à moi-même. Pendant
toutes ces opérations, de deux choses l'une :
Ou, ce qui m'arrive souvent, j'ai une préoccupation, scientifique,
littéraire, familiale, etc., qui m'absorbe plus ou moins complète
ment, une idée dominante que je poursuis et dans ce cas on com
prend facilement que je reste étranger à tous ces détails de ma
toilette et de mon habillement.
Ou bien, et c'est le cas le plus fréquent, je n'ai aucune préoccu
pation particulière, rien qui fixe spécialement mon attention, je ne
pense à rien.
Si je m'observe dans le cours de la journée, j'arrive à des
résultats identiques. La plus grande partie des actes accomplis
ainsi dans le cours d'une journée sont des actes machinaux, auto
matiques, habituels, où la réflexion n'entre pour rien. Il en est de
même des sensations, auditives, visuelles, tactiles, qui affluent de
tous côtés et n'amènent dans mon esprit aucune idée particulière
autre que celle de leur vague constatation (et encore 1) et qui restent
comme à fleur de peau. Autrement dit, avant les mouvements, pas
de réflexion; après les sensations, pas de réflexion.
Donc, la plupart du temps je constate que je ne pense à rien.
Je trouve donc, à un moment donné, dans mon esprit un état
particulier dans lequel les impressions venues soit de l'extérieur,
soit de mon propre corps se comportent de la façon suivante.
Première catégorie. — A. Ces se produisent sans que j'en
aie conscience. Telles sont par exemple les impressions tactiles pro
venant des habits que nous portons. A moins que nous n'y fassions
attention spécialement ces impressions tactiles sont ordinairement
sans répercussion dans la conscience.
Mais là il peut se présenter deux cas :
Ou bien elles peuvent être perdues définitivement (au moins en
apparence) et ne plus reparaître dans la conscience; je dis en appa
rence, car je ne pourrais affirmer qu'elles ne puissent être emmag
asinées et réapparaître plus tard pour être utilisées;
Ou bien elles peuvent réapparaître dans certaines conditions et
revivre dans la conscience. J'en citerai deux exemples. Il m'est
arrivé assez souvent qu'on m'adressait la parole; sur le moment je
n'entendais rien; puis au bout d'un moment ces paroles me
venaient à la conscience. « Ne m'avez-vous pas demandé telle chose
tout à l'heure? » disais-je à la personne qui m'avait parlé. Autre
exemple : Je passe devant un étalage sur lequel je jette un coup
d'oeil; sur le moment rien ne me frappe particulièrement; plus
tard, je me dis : « mais j'ai vu cela quelque part », et je retrouve
l'objet à l'étalage. BIBLIOGRAPHIQUES 453 ANALYSES
Deuxième catégorie. — B. Les impressions arrivent à la conscience,
mais tellement faibles qu'elles passent presque inaperçues et
qu'elles ne sont suivies d'aucune manifestation de l'activité psy
chique, d'aucune pensée.
Ces deux catégories correspondent à ce que j'ai appelé crépuscule
psychique.
Pour les mouvements, il en est de même ; là aussi nous trouvons
les deux catégories : A, les mouvements machinaux inconscients;
B, les mouvements machinaux dont je n'ai qu'une conscience vague
et qui ne sont rattachés à aucun acte psychique particulier.
En résumé je constate chez moi la présence fréquente d'un état
spécial dans lequel l'activité mentale est réduite au minimum, et
tellement réduite que je puis dire ceci; je ne pense pas.
Avant d'aller plus loin je dois répondre à une objection q*ui me
sera faite et définir le sens que j'attache au mot pensée. Le vague de
la terminologie psychologique rend cette délimitation indispens
able. Pour moi, voici la signification que j'attache à ce mot.
J'élimine de la pensée les phénomènes et les actes suivants :
Les sensations brutes;
Les perceptions brutes (forme, grandeur, distance, etc.) qui sont
devenues machinales par l'habitude et sont aux sensations brutes
ce que les mouvements habituels acquis sont aux mouvements
réflexes et automatiques;
Les phénomènes instinctifs;
Les actes machinaux et automatiques ;
Les mouvements passionnels, mimique, etc. ;
Les appétits (faim, soif, etc.).
Je réserve donc le mot pensée au groupe de phénomènes dans
lesquels l'activité mentale entre enjeu, autrement dit aux cas il y a perception active, comparaison, jugement, etc.
Si je compare, si je juge, si j'apprécie, si je délibère, si je veux
un mouvement ou un acte, je dis que je pense, dans le cas contraire,
je dis que je ne pense pas. J'espère ainsi que tout malentendu
peut être évité sur le sens dans lequel j'emploie le mot : pensée.
Je ne me dissimule pas les critiques qui peuvent être adressées
au sens, un peu étroit peut-être, que je donne au mot pensée. Une
discussion sur ce point m'entraînerait beaucoup trop loin et sortirait
du sujet que je veux traiter. Les mots du reste importent peu; ce
qui importe, c'est le sens qu'on leur attribue.
Après cette digression nécessaire je reviens à l'état mental étudié
plus haut.
Si je prends les principaux événements de la journée, promen
ade, etc., j'arrive toujours à la même conclusion, c'est que la
plupart du temps, je ne pense pas, je ne pense à rien.
Si je me promène par exemple sur une route connue, n'ayant
aucun intérêt à regarder le paysage, je vois les arbres, les maisons,
les passants, les cris de la rue frappent mes oreilles; j'adapte incon
sciemment mes mouvements à la route que je dois suivre, aux pro- 454 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
meneurs que je croise et que j'évite de heurter; tout cela est
machinal, involontaire, inconscient; en réalité je ne pense à rien.
Mais cet état mental se produit non seulement dans beaucoup
d'actes ordinaires de ma vie, toilette, habillement, promenade, etc.
Il se produit encore dans des circonstances différentes et dans des
actions en apparence intellectuelles.
Je suis dans un cercle mondain ; on cause, j'écoute, je réponds, je
prends une part plus ou moins active (plutôt moins que plus en
général) à la conversation ; mais au fond tout cela est machinal,
inconscient, affaire d'habitude; certains mots, certaines formules
appellent certaines réponses toutes faites. Le temps, la santé, la
politique, les ennuis de domestiques, la cuisine chez beaucoup de
femmes, autant de clichés tout faits, tout prêts dans l'esprit et dont
l'apparition amène infailliblement d'autres clichés. Gela est si vrai
que je me surprends quelquefois moi-même à penser à tout autre
chose; j'ai répondu machinalement sans savoir au juste ce que je
répondais et ma réponse n'en était pas moins en rapport conve
nable avec la question. Puis-je dire dans ce cas que ma réponse
étaitpensée? Je ne le crois pas; elle était aussi machinale que le
mouvement machinal de la main pour chasser une mouche qui
vous importune. En réalité ou je pensais à autre chose, ou, ce qui
m'arrive souvent, je ne pensais à rien. Je dois dire que cet état
mental m'a attiré plusieurs fois de la part de mon interlocuteur
cette question un peu humiliante pour moi : « Vous n'êtes pas du
tout à ce que je dis; à quoi pensez- vous? »
Dans cet état mental ainsi caractérisé par la non-pensée, y a-t-il un
sentiment, un concomitant émotif? Ici l'observation est bien plus
délicate et je ne m'aventure qu'avec une certaine crainte sur ce
terrain. Il est si facile de se tromper soi-même dans ce genre
d'observation interne.
Déjà dans ma note sur la nuit psychique, j'ai constaté une sorte
de sentiment vague d'attente l très difficile à décrire. Mais la nuit
psychique étant en somme un état artificiel et provoqué, je n'ai
pu aller plus loin dans mon étude ; la seule chose à retenir, c'est
qu'en général il ne s'accompagne pas d'indifférence.
Dans l'état mental décrit plus haut il y a ordinairement chez moi
une sorte de sentiment vague de repos, de calme, de sérénité,
quoique ce mot dépasse peut-être ma pensée, sentiment impossible
à définir et que je ne puis faire comprendre que par des compar
aisons plus ou moins justes; cela ressemble un peu au sentiment
de repos qu'on éprouve en s'asseyant après une promenade un peu
1. Dans la discussion qui a suivi ma communication au Congrès,
M. Aars a émis l'opinion que l'attente ne peut être considérée comme
un sentiment. Il pense qu'elle est tout à fait distincte des éléments émot
ionnels. Pour ma part je ne puis me rattacher à cette opinion; quelle
que soit l'idée qu'on puisse se faire de l'attente et la signification psy
chologique qu'on lui attribue, il y a, à mon avis, dans l'attente, à toits
les degrés, un élément émotionnel toujours perceptible. C'est du moins
ce que j'éprouve quand j'étudie sur moi-même ce phénomène mental. ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES 485
longue; le terme euphorie, employé par les médecins grecs, tne
paraît répondre le mieux à cet état. Il ne s'agit pas là d'un état
émotif véritable; la chose est trop vague, trop légère, pour mériter
le nom d'émotion, mais elle n'en est pas moins réelle; c'est à peine
un degré au-dessus de l'indifférence, mais ce degré est cependant
perceptible ; il rappelle de loin le sentiment qu'on éprouve dans
la convalescence de maladies graves dans laquelle on se sent
revivre, sans penser, dans un repos physique et moral absolu.
Cet état d'euphorie s'accentue dans certaines conditions, par
exemple par une belle journée à la campagne, au printemps, et est
certainement sous la dépendance de l'intégrité de la santé générale.
Dans d'autres cas, plus rares heureusement, et dus la plupart
du temps à des conditions physiques et morales particulières, c'est
une sorte de malaise à peine perceptible qui peut quelquefois aller
jusqu'à une sorte d'angoisse légère.
Ne voulant pas faire une autobiographie psychologique complète,
je pourrais terminer là ce travail. Il me paraît cependant utile d'in
sister sur quelques points spéciaux qui me semblent intéressants au
point de vue où je me suis placé dans ce mémoire.
Deux mots d'abord sur mes conditions physiques individuelles. Je
suis très myope et cette myopie a eu une très grande influence sur
mes actes, mon caractère, ma manière d'être. Je me borne à cette
constatation ne voulant pas ici étudier mon activité mentale à ce
point de vue.
J'ai une certaine paresse physique, je n'ai jamais aimé les sports,
sauf la marche, et encore à l'état de promenade. Je mentionne cette
disposition parce qu'à cette paresse physique correspond une sorte
de paresse intellectuelle sur laquelle je dois m'arrêter un instant.
Et d'abord je remets assez facilement au lendemain ce que j'aurais
dû faire la veille et j'ai essayé bien souvent, sans grand succès, de
me corriger de ce défaut. De plus la mise en train de mon activité
intellectuelle est en général assez lente ou mieux la réalisation de
cette activité. Je rumine pendant très longtemps mes idées, avant
de me décider à les formuler, à les écrire. Il semble que j'attende
le déclanchement qui mettra toute la machine en mouvement et ce se produit sous une influence variable, une phrase
que je rencontre dans un livre, une suggestion étrangère, une idée
subite qui me saute à l'esprit dans les moments de l'état mental
que j'ai étudié plus haut.
Malgré cette paresse intellectuelle initiale, une fois la machine en
train, mon activité évolue avec la plus grande facilité,
sans effort. Quand je me suis décidé une fois à formuler les idées
qui traversaient mon esprit depuis des années, je n'avais qu'à
laisser courir ma plume, j'écrivais comme sous la dictée.
Un autre trait essentiel de mon activité mentale c'est Y instabilité,
ou mieux, la papillonne, pour emprunter l'expression si pittoresque
et si juste de Fourier qui rend très bien ma pensée. J'aime à changer
d'occupation, à diriger mon activité mentale dans divers sens, à

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