Psychologie pathologique - compte-rendu ; n°1 ; vol.20, pg 323-364

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L'année psychologique - Année 1913 - Volume 20 - Numéro 1 - Pages 323-364
42 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1913
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5° Psychologie pathologique
In: L'année psychologique. 1913 vol. 20. pp. 323-364.
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5° Psychologie pathologique. In: L'année psychologique. 1913 vol. 20. pp. 323-364.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1913_num_20_1_4359PSYCHOLOGIE PATHOLOGIQUE 323
M. Beaunis écrit des vers, par besoin poétique, depuis soixante-trois
années, et on peut souhaiter qu'il continue longtemps encore à
le faire. H. P.
5° Psychologie pathologique.
JASPERS. — Allgemeine Psychopathologie {Psychopathologie génér
ale). — Berlin, Springer, 1913, p. 338.
Le jeune savant allemand, un des promoteurs de la nouvelle ten
dance « phénoménologique » dans l'étude de la psychopathologie *,
nous donne dans son excellent travail un aperçu objectif de diff
érentes opinions qui abondent dans ce domaine. Son but est d'ail
leurs, comme il l'expose nettement dans la préface, non pas de
présenter des résultats définitifs, mais surtout d'introduire le lec
teur dans les questions et méthodes.
Le premier pas pour la connaissance de la vie psychique anor
male, c'est de délimiter, de distinguer et de décrire certains phéno
mènes psychiques, de se les réprésenter et de les nommer d'une
façon précise. Nous devons nous occuper uniquement des phéno
mènes survenus réellement, tout en laissant de côté leur genèse et
les considérations théoriques. Ceci est le but de la phénoménolo
gie, qui décrit les états et est par conséquent statique, et qui
nous donne une coupe transversale de la vie psychique; tandis
qu'en étudiant les relations entre les phénomènes et leur genèse, on
entre dans le domaine de la psychopathologie raisonnée (verste
hende), qui est génétique et donne une coupe longitudinale de la
vie psychique.
En étudiant les anomalies de la vie psychique du point de vue
phénoménologique, Jaspers passe en revue la conscience des objets
(Gegenstandsbewusstsein), dont relèvent les illusions, hallucinat
ions, pseudo-hallucinations, idées délirantes et idées fixes, la con
science de la personnalité avec son trouble — la désagrégation de
la personnalité, les états émotifs — sentiment d'insuffisance, la
peur, l'inquiétude et autres, les instincts (Triebregungen) et la
volonté avec leurs troubles — impulsions, perversion, suggestibilité.
On classe couramment les maladies mentales d'après leur carac
tère plus ou moins compréhensible et naturel, en affections de
l'émotivité et démences.
Le domaine principal de la psychologie objective c'est la psycho
pathologie expérimentale, qui a réussi à établir l'importance de la
fatigue et de l'exercice dans la vie psychique.
Jaspers attache une grande valeur à la psychologie d'expression,
dont il donne un aperçu assez détaillé. La mimique, l'écriture, les
produits littéraires, dessins, travaux manuels, conduite, action et la
manière de vivre des aliénés, ont un rapport étroit avec la forme et
1. Voir du même auteur: « Die phänomenologische Forschungsrichtung
in der Psychopathologie ». Zeitschr. f. d. ges.Neur. u. Psych., 9. ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES 324
le contenu de leur état morbide. L'auteur attire notre attention sur
les problèmes de graphologie, qui ont été étudiés dernièrement en
Allemagne par Klages. Celui-ci a établi deux principes de compré
hension pour l'expression graphologique ainsi que pour toute
expression mimique, notamment : presque chaque action interne
est accompagnée d'un mouvement symbolique et les mouvements et
l'écriture sont influencés par un choix involontaire des formes qui
conviennent à la personnalité. L'écriture est donc en rapport avec
le caractère.
En ce qui concerne la classification, l'espoir de trouver des
groupes caractéristiques par l'observation clinique des phénomènes
psychiques, de l'évolution et de l'issue de la maladie, des groupes
qui seraient confirmés par les résultats anatomiques, ne s'est pas
réalisé. En effet, l'idée de l'entité morbide ne peut pas se réaliser
dans un cas particulier quelconque, car elle supposerait une con
naissance complète de toutes les relations, une connaissance qui
ne se trouve que dans un avenir infiniment lointain. C'est une
erreur de donner à la place de l'idée elle-même, l'illusion de l'idée
réalisée, de des descriptions des entités morbides, au lieu
d'observations particulières, qui peuvent fournir des types. L'étude
synthétique actuelle s'avance dans deux directions séparées :
l'étude de l'anatomie pathologique du cerveau et l'étude clinique.
La psychopathologie générale y contribue par un travail prélimi
naire, en groupant les éléments en syndromes et en les exami
nant psychologiquement, ce qui constitue déjà un pas vers la
synthèse.
Dans un aperçu historique à la fin de son volume, Jaspers fait
mention des principaux représentants de la psychiatrie descriptive
et de la psychiatrie analytique et termine par cette constatation
qu'il y a eu collaboration de la médecine mentale allemande avec
la médecine mentale française, la dernière découvrant des points
de vue nouveaux que la première achevait, approfondissait et
amplifiait. C. Horwitz.
P. PUILLET et LÉON MOREL. — La méthode des connaissances
usuelles dans l'étude des démences. — J. de Ps., janvier-février,
p. 25 et mars-avril 1913, p. 111.
Dans une première partie, qui remplit le premier de ces deux
articles, les auteurs nous donnent une très bonne mise au point
des diverses méthodes psychologiques proposées pour l'étude des
démences. Le deuxième article expose leur propre méthode qui
est loin d'être, comme on pourrait le croire, un inventaire des con
naissances usuelles, mais, bien au contraire, un examen approfondi,
une analyse de l'état mental de l'individu étudié à propos de ses
connaissances usuelles, différenciant le manque d'éducation du
manque de mémoire, l'amnésie de Faprosexie, les troubles de
l'intelligence de sa faiblesse irrémédiable. Cette excellente méthode PSYCHOLOGIE PATHOLOGIQUE 325
est précisément l'opposée de celle, par trop employée par les clini
ciens, qui consiste à demander aux malades : « Combien font huit
fois neuf? » et de les déclarer déments ou imbéciles s'ils donnent
une réponse inexacte. Les procédés de nos auteurs, au contraire,
« intéressent les malades. Leur emploi prend l'allure d'une convers
ation. »
Du reste, un bref aperçu des résultats obtenus montrera la valeur
analytique du point de vue de MM. Puillet et Morel :
« L'emploi considérable de termes indéfinis... indique une impréc
ision, une diminution de la netteté des images dans l'esprit, et
une démence plus accentuée.
La définition par l'usage, et la tendance à ne donner que l'usage...
indiquent... la déchéance intellectuelle.
L'apparition et la persistance des idées se rattachant aux fonctions
de la nutrition indiquent une déchéance terminale. »
M. MlGNARD.
CH. P. PUILLET. — De l'état intellectuel dans les démences. —
Thèse de Médecine, 1912, in-8°, 353 pages.
L'auteur de ce travail, dont l'inspiration remonte à M. Vurpas,
s'est attaqué à son tour au problème de la détermination de l'état
mental des déments. Il fournit d'abord un exposé documentaire très
complet des nombreuses méthodes utilisées, ce dont il faut le féli
citer, car cette revue des générales ou particulières
d'examen psychologique, et plus spécialement de l'application aux
démences, rendra un réel service. Puis il montre quelles sont les
conclusions des études effectuées jusqu'ici et relatives à la démence
paralytique, à la démence sénile et à la démence précoce.
Enfin il propose une méthode personnelle, qu'il a appliquée aux
trois catégories de démences.
Cette méthode vise essentiellement à préciser l'exploration
clinique, sans faire appel aux procédés complexes de laboratoire.
Voici en quoi elle consiste :
1° Une série de questions relatives à la conscience que le malade
possède de lui-même et de sa situation (nom, âge, date et lieu de
naissance, date actuelle, profession, événements principaux de la
vie, etc.).
2° Une série d'épreuves renseignant sur le degré d'instruction
(calculs, questions d'histoire et de géographie, etc.).
3° Présentation de 12 vues de Paris sur lesquelles on laisse parler
spontanément le malade.
4° Enumeration par le malade de tous les animaux domestiques
et sauvages qu'il connaît, avec questions sur ces animaux.
5° Présentations de gravures; le malade devant indiquer ce
qu'elles offrent de spécial (animaux domestiques, animaux sau
vages, fleurs, fruits, légumes et arbres).
6° Explication de deux gravures complexes (a, récolte des pommes
en Normandie ; b, la vendange). 326 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
7° Enumeration d'objets usuels.
8° Imitation par le malade du bruit d'une cloche, d'un tambour,
d'un sifflet, d'un train, d'une montre; une chanson, un cantique.
9° Reconnaissance du plus grand, du plus long et du plus lourd de
deux objets.
10° de couleurs.
11° Désignation d'une couleur donnée dans une rangée indiquée
d'un tableau fait de rondelles colorées (épreuve d'attention).
12° Enumeration des métiers connus du malade; notions de
cuisine.
Après exposé in extenso des 15 observations de malades, dont les
réponses sont notées pour les diverses épreuves, M. Puillet montre
quelles sont les caractéristiques qui se dégagent de son examen
pour les trois catégories de démences, cet examen ne visant natu
rellement pas à une analyse quantitative, mais seulement à une
analyse qualitative seule nécessaire pour le clinicien.
Tout d'abord un certain nombre de points communs se ren
contrent dans les trois formes : indifférence, besoin de repos,
irritabilité, fatigue rapide, lenteur d'évocation, diminution de
l'attention, automatisme intellectuel ; mais, dans la paralysie géné
rale domine la perte de l'attention, fonctionnement intellectuel
irrégulier; dans la démence sénile, on remarque surtout l'automa
tisme, avec conservation relative des connaissances; dans la
démence précoce, le fonctionnement est capricieux et inconstant,
l'inattention et le négativisme rendant l'examen difficile, avec
l'incohérence plus apparente que réelle.
Un index bibliographique de 390 numéros termine ce travail
intéressant et consciencieux; malheureusement il y a dans les
références de très nombreuses fautes typographiques.
H. P.
EDWIN G. BORING. — Introspection in Dementia precox (Vintrospec^
tion dans la démence précoce). — Am. J. of Ps., XXIV, 2, 1913,
p. 145-170.
En ces temps où l'introspection provoquée a pris tant de place,
on pouvait bien penser que cette méthode systématique serait uti
lisée en pathologie mentale — qui, sous la forme plus
banale du simple interrogatoire paraît à certains auteurs actuels
la méthode unique de la psychologie — et voici un effort dans cette
voie, assez hardi puisqu'il s'applique à la démence précoce, où ce qui
se passe dans l'esprit des malades reste en somme fort mystérieux.
Mais il faut reconnaître que cet effort n'a pas été très fructueux,
et les conclusions sont un peu banales, malgré une réussite qui
n'était pas a priori certaine.
La phraséologie des réponses est simple et naïve; mais les réponses
par comparaison avec des normaux sont très incomplètes et sou
vent mal adaptées, bien qu'il n'ait pas paru à l'auteur qu'il y ait PATHOLOGIQUE 327 PSYCHOLOGIE
eu intention de tromper; seulement le sujet reste souvent muet. Il
y aurait eu plus de suggestibilité chez les déments précoces que
chez les sujets normaux et entraînés. H. P.
L. LIBERT et G. DEMAY. — Étude clinique dune interprétatrice.
— J. de Ps., juillet-août 1912, p. 325-349.
L. LIBERT. — Essai nosologigue sur les délires systématisés
raisonnants. — Enc, 10 nov. 1912, p. 339-357. — Valeur séméio-
logique du syndrome interprétation en pathologie mentale. —
Enc, déc. 1912, p. 449-469.
M. DUCOSTÉ. — Deux observations de délire d'interprétation. —
Ann. m. p., avril 1913, p. 408-431.
GENIL-PERRIN et LEVY-VALENSI. — Interprétations délirantes,
fabulation et affaiblissement intellectuel précoce. (Soc. de
Psychiatrie.) — Enc, juin 1913, p. 585-589.
L. LIBERT. — État passionnel et délire d'interprétation. —
J. de Ps., sept.-oct, 1913, p. 402-430.
A. MALFILATRE et J. PIQUEMAL. — Le délire d'un persécuté-
persécuteur. — Enc, 10 oct. 1913, p. 328-342.
Il y a quelques années, MM. Sérieux et Capgras décrivaient un
délire d'interprétation pour ainsi dire essentiel; l'isolaient parmi
toutes les formes d'aliénation mentale qui se caractérisent par une
aberration chronique et systématisée des idées et des actes, sans
déficit des fonctions intellectuelles; et proposaient d'en faire une
psychose autonome. Le sujet a provoqué ces temps derniers des
publications nombreuses : susciterait-il des contestations? Non pas,
à n'entendre que M. Libert : « Les critiques et les réserves qui ont
accueilli à sa naissance le délire d'interprétation, écrit-il dans son
dernier article, n'ont pas résisté à l'étude plus approfondie des
faits », et il affirme que « personne aujourd'hui ne saurait au nom
de la clinique s'opposer au démembrement de la folie des
persécutés-persécuteurs ».
Cependant, naguère encore1, il faisait mention de quelques
opposants : « M. Wallon, disait-il, a cherché le premier à combler
le fossé qui sépare le délire d'interprétation du délire de reven
dication ». Puis, le délire d'imagination ayant été distingué par
Dupré et Logre du d'interprétation, c'est « à M. Gönnet de
déclarer qu'une cloison étanche ne doit pas être établie entre ces
deux types ». Enfin M. Masselon sait découvrir toute une suite
d'analogies qui lui permettent de grouper ensemble comme les
variétés d'une même affection : les délires de revendication, les
délires d'interprétation, les délires hallucinatoires systématisés,
la démence paranoide.
Le raisonnement par analogie, méthode superficielle, dit fort
1. Encéph., 12 nov. 1912. 328 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
justement M. Libert à M. Masselon. Eh bien! qu'il se garde lui-
même d'assimiler par ce moyen des thèses très différentes. Sans
nul doute, s'il fallait, en nosologie, faire a priori son choix entre
l'extrême confusion et la division à outrance, mieux vaudrait
multiplier les distinctions que d'étendre indéfiniment la notion
d'un groupe et d'abolir ainsi, avec le besoin et le goût de l'analyse,
toute occasion de progrès scientifique. Mais cette alternative est abstraite.
L. invoque l'exemple des coquillards et diatomistes dont l'effort
minutieux fut, en dépit des railleries, si nécessaire au dévelo
ppement de la zoologie; simple analogie et sans portée, car il est
permis d'observer un caractère, un syndrome, sans y faire
nécessairement correspondre une espèce, et par exemple aux
délires d'interprétation une entité morbide. C'est avec ce préjugé
que, les mêmes aspects risquant de se retrouver chacun dans des
cas par ailleurs très éloignés les uns des autres, la pathologie
mentale finirait par ne plus former qu'un seul tout inextricable.
Dogmatiques et timides s'en accommoderaient sans doute, les uns
par besoin de tout absorber indistinctement dans leur système,
les autres par impuissance à trancher et à se décider; mais le
passage graduel du délire de revendication à la démence paranoide
permet assez de juger le procédé.
Tout autres sont les raisons d'affirmer une étroite parenté entre
interprétateurs et revendicateurs. L. avec Demay d'abord, puis
seul, donne deux observations dont il dit lui-même de l'une
qu' « elle réalise de façon parfaite la forme clinique décrite par
Sérieux et Gapgras » ou délire d'interprétation, de l'autre qu'elle
contribue à justifier « l'autonomie de cette psychose ». Or à l'actif
de la première de ses malades on relève, avant le début présumé
des interprétations, déjà 3 mariages et 2 divorces, 300 changements
de nom, un travestissement perpétuel de son état civil et par ce
moyen de hautes fréquentations, des aventures, bref une agitation
d'existence qui paraît bien imputable surtout à la mythomanie dél
irante ou délire d'imagination; surviennent des conflits, notamment
avec la police ; elle réagit alors, par des interprétations peut-être,
en tout cas par des lettres d'injure, de menace, de chantage et fin
alement par un procès qu'elle intente au chef de la Sûreté; internée,
limitée dans sa liberté d'action, c'est à ce moment qu'elle s'adonne
pleinement aux interprétations, mais elle n'en persiste pas moins
dans ses réclamations, ses appels, ses ruses pour émouvoir les
autorités et l'opinion. Vraiment, peut-on dire dans ce cas les idées
de revendication « essentiellement secondaires »?
Les interprétations par contre le sont indubitablement chez
l'autre malade. L. en convient lui-même : « elle n'est sûre que
d'une chose : elle l'aime », elle aime celui qui dans son imagination
doit l'aimer, et les faits ne répondant pas à son attente, elle les
interprète ou plutôt fait à leur propos mille suppositions variables
et trébuchantes : « Je change, dit-elle, à peu près toutes les vingt-
quatre heures ». Tant il est vrai que loin d'être sous leur dépen- ,
PATHOLOGIQUE 329 PSYCHOLOGIE
dance, c'est le délire qui les commande ou plutôt la passion : « Le
délire de Mme S. est un type de délire d'origine affective ». C'est la
classique érotomane, variété que Dide classait récemment parmi
les idéalistes passionnés : comme eux tous, en développant un
système, elle ne fait qu'obéir à des inclinations irrésistibles. Sans
doute sous leur influence elle ne tente rien pour faire passer
quelque chose de son rêve à la réalité, sa passion reste expec-
tante ; mais c'est la règle chez cette catégorie d'amoureux. Pourt
ant, si elle ne présente « aucune réaction persécutrice »,
incontestablement, par le besoin qu'elle a sans cesse de provoquer
des enquêtes, de réclamer à tout venant des certificats de moralité,
elle témoigne de tendances revendicatrices, sous la forme défens
ive, qui n'est pas exceptionnelle. L'exemple n'est donc pas trop
bien choisi pour affirmer que cette « observation montre une fois
de plus combien l'on a raison de différencier le délire d'interpré
tation du délire des persécutés-persécuteurs ».
L'interprétation ne paraît pas davantage capable de fonder l'aut
onomie de la psychose dans les observations qu'ont publiées Ducosté
d'une part, Malfilùtre et Piquemal de l'autre. Ducosté tient pour
démontrée «la légitimité du type nosologique », mais dans les deux
cas du moins qu'il rapporte il insiste sur l'importance des phéno
mènes sexuels : « C'est la source d'où sont nés ces deux délires et
qui les alimente encore ». Peut-il y avoir déclaration plus catégo
rique sur la nature et les origines de l'affection? Quant au malade
de Malfilâtre et Piquemal, c'est un admirable type de raisonneur,
de chicaneur qui en use avec toutes les circonstances de sa vie
comme avec de simples textes juridiques, ne se bornant pas à
collationner lois, décrets et circulaires, ni même, dans sa lutte
contre les médecins et leurs certificats, les définitions de cette
pauvre science verbale qu'est trop souvent encore la psychologie,
mais aussi, pour justifier ses prétentions, les événements, les faits,
qu'avec sa lucidité aiguisée par la passion, il ne pouvait manquer de
noter dans leur plus minutieuse réalité. A l'origine il revendique la
main d'une jeune fille; puis, se croyant persécuté, sa propre tran
quillité; puis interné, sa libération; et, pour finir, la condamnation
de ceux qui l'ont fait séquestrer. Ses griefs, ses droits outragés se
fondent sur un système toujours plus riche d'interprétation.
Chinoiserie que de s'évertuer à démêler qui de l'interprétateur ou
du revendicateur a chez lui le pas sur l'autre !
Forts de cette constatation, Malfilâtre et Piquemal proposent d'en
revenir à la méthode qu'ils appellent objective et qui dans le délire
ne tient compte que du contenu, dans l'espèce les idées de persé
cution, non des conditions formelles. Mais ce retour en arrière
se justifie mal. Les idées de persécution sont un effet des circons
tances; elles n'ont rien d'essentiel et peuvent, comme ici, n'appar
aître qu'après une évolution plus ou moins longue de la psychose;
elles peuvent même s'atténuer et s'évanouir, le délire gardant sa
pleine activité.
Et, d'ailleurs, le délire d'interprétation répond à une réalité 330 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
clinique ; il était légitime et utile de le décrire ; il en est résulté une
plus rigoureuse analyse des faits, à tel point que le délire d'imagi
nation a dû à son tour être isolé et par contre-coup a suscité une
étude plus précise de leurs conditions respectives. Les idées qu'à
ce propos j'émettais ici-même * ont reçu d'observations plus récentes
une nouvelle confirmation. Dans celle de Libert2 il s'agit d'une
alcoolique, sujette à des crises épileptiformes, par suite chez qui
l'adaptation psychique au réel est obnubilée, la contrainte des faits
sur la conscience diminuée; aussi n'a-t-elle pas besoin d'interpréter
ni « d'employer les ressources d'une dialectique serrée », les év
énements pouvant sans résistance appréciable s'ordonner selon ses
désirs, ses dispositions intimes. Confusion, débilité mentale, affa
iblissement intellectuel, trois conditions favorables chacune au
délire d'imagination. Ce rapport apparaît bien aussi chez deux
malades de MM. Génil-Perrin et Lévy-Valensi. Leur gros intérêt,
notais-je alors, est dans « la succession qu'elles ont présentée l'une
et l'autre d'un délire d'imagination à un délire d'interprétation »,
par suite de l'aggravation progressive de leur état démentiel.
Si l'interprétation, à l'égal de l'imagination, joue son rôle dans les
psychoses les plus diverses, ainsi que Libert le signale après Sérieux
et Capgras, comment peut-il vouloir fonder sur elle une entité
nosologique? Il ne lui reconnaît en aucun de ces cas de carac
tères différentiels et va jusqu'à reprendre assez vivement Gönnet
d'admettre une distinction entre l'interprétation normale et l'inte
rprétation pathologique. Mais il est alors inconcevable de mettre le
délire à sa charge; et, s'il tient à d'autres causes, c'est là qu'il faut
chercher les traits essentiels et caractéristiques de la psychose.
« L'interprétation sans doute n'est qu'un moyen, et le plus cons
tant, le plus indispensable des moyens dont use notre pensée dans
la perception qu'elle prend des idées et des choses », disais-je aussi.
Entre le raisonnement du paranoïaque et celui de l'homme ou du
savant même le plus féru de préjugés ou d'hypothèses, Gönnet
pourtant n'a pas tort de trouver une différence radicale. Le méca
nisme est identique, la gravitation inverse. Tandis que la pensée
normale, au cours de ses plus folles oscillations, subit toujours
l'attraction du réel, il arrive un jour où la pensée du paranoïaque
est entièrement dominée parses inclinations subjeclives. L'une est,
dans la mesure de nos besoins, essentiellement expérimentale;
l'autre, malgré l'évidence des intérêts, purement affective et intui
tive. A cette désorientation la paranoïa, quelles qu'en soient les
péripéties et les modalités, doit son existence. Faire jouer à l'inte
rprétation, qui d'ailleurs resterait normale, un rôle essentiel, c'est
une idée non moins contradictoire que superficielle.
H. Wallon.
1. Année psychol., 1913, p. 355-360.
2. Encéph., nov. 1912. PSYCHOLOGIE PATHOLOGIQUE 331
R. DUPOUY. — Délire obsessif de persécution. — J. de Ps., sept.-
oct. 1913, p. 398.
Le Dr Dupouy étudie depuis quelques mois d'intéressants sujets
dont l'état lui montre les transitions insensibles qui existent entre
l'obsession et le délire. L'observation qu'il a donnée dans le Journal
de Psychologie se rapporte à un cas de ce genre. Ces constatations
me paraissent venir à Fappui de cette idée que les délires sont
moins des phénomènes de construction systématique que des
troubles de la croyance se rapportant à un désordre plus ou moins
général de l'esprit; en l'espèce à une automatisation croissante, qui
peut aller de la simple obsession à l'impulsion et à l'hallucination.
M. Mignard,
M. MIGNARD. — De l'obsession émotive au délire d'influence (Soc.
méd.-ps., 24 fév. 1913). — Ann. m. p., mars 1913, p. 333-343.
J. ROGUES DE FURSAC et R. DUPOUY. — Un cas de phobie déli
rante à systématisation délirante (Soc. méd.-ps., 3 mars 1913). —
Ann. m. p., avril 1913, p. 471-483.
R. DUPOUY. — Du délire obsessif (Soc. méd.-ps., 26 mai 1913). —
Ann. m. p., juin 1913, p. 731-736.
R. — Délire obsessif de persécution chez une obsédée
constitutionnelle à syndromes multiples. J. de Ps., sept.-oct. 1913,
p. 398-401.
Y a-t-il passage de l'obsession au délire? Les observations récem
ment publiées sont à l'appui de l'opinion nettement affirmative de
Séglas, de Janet, d'Arnaud. Mais suivant quel processus? Elles
permettent d'autant mieux de le rechercher qu'elles offrent, avec
une certaine diversité d'aspect, des ressemblances fondamentales.
Si la malade de M. Mignard ne paraît pas avoir été d'emblée une
obsédée, elle était pourtant d'une émotivité touchant à la phobie,
comme en témoignent les variations de sa physionomie, qu'elle
voudrait, mais en vain, pouvoir réprimer. A quarante ans, elle n'avait
pas encore à proprement parler de passé pathologique. La mort de
son père fut alors pour elle la cause d'un gros chagrin et l'origine
de multiples soucis, car elle dut se mettre à gagner sa vie.
Là-dessus première crise, sous les espèces d'une aventure sent
imentale : quelque temps, elle est obsédée par la crainte de laisser
voir à un homme plus jeune qu'elle les sentiments qu'il lui fait
éprouver; elle met fin d'elle-même à ses tourments en évitant de le
rencontrer : n'avait-elle pas découvert dans un roman une allusion
à des procédés qu'elle pouvait être soupçonnée d'employer pour
converser avec lui? Quatre ans plus tard seconde aventure, qui cette
fois évolue vers le délire, avec des alternatives d'érotisme et de
mélancolie. Elle se croit en « communion mystique »avec un prêtre,
et par intervalles ne peut se tenir, malgré la honte qu'elle en éprouve,
de pleurer, dé « crier » tant elle souffre de rester vieille fille.

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