Psychosociologie de l'espace. I. Disposition spatiale et communication en groupe - article ; n°2 ; vol.75, pg 549-573

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L'année psychologique - Année 1975 - Volume 75 - Numéro 2 - Pages 549-573
Summary
This review concerns the studies of spatial relationships between indi-viduals, and more particularly within-group relationships. The perspective is communication and the significance of spatial arrangement, exclusive of territorial behavior and personal space investigations. French- and English-language publications from 1950 to 1974 are reviewed.
25 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1975
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R Lécuyer
Psychosociologie de l'espace. I. Disposition spatiale et
communication en groupe
In: L'année psychologique. 1975 vol. 75, n°2. pp. 549-573.
Abstract
Summary
This review concerns the studies of spatial relationships between indi-viduals, and more particularly within-group relationships.
The perspective is communication and the significance of spatial arrangement, exclusive of territorial behavior and personal
space investigations. French- and English-language publications from 1950 to 1974 are reviewed.
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Lécuyer R. Psychosociologie de l'espace. I. Disposition spatiale et communication en groupe. In: L'année psychologique. 1975
vol. 75, n°2. pp. 549-573.
doi : 10.3406/psy.1975.28112
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1975_num_75_2_28112Année psychol.
1975, 75, 549-573
PSYCHOSOCIOLOGIE DE L'ESPACE
I. — Disposition spatiale et communication en groupe
par Roger Lécuyer
Laboratoire de Psychologie expérimentale et comparée1
Université René-Descartes et E.P.H.E., 3e section
Associé au C.N.R.S.
SUMMARY
This review concerns the studies of spatial relationships between indi
viduals, and more particularly within- group relationships. The perspective
is communication and the significance of spatial arrangement, exclusive
of territorial behavior and personal space investigations. French- and
English-language publications from 1950 to 1974 are reviewed.
Les problèmes des rapports entre l'homme et l'espace qui l'entoure,
et des rapports spatiaux entre hommes n'ont pas toujours été l'objet,
de la part des psychosociologues, de l'attention qu'ils méritent.
Que ces problèmes soient importants, quelques exemples simples
permettent d'en juger : l'adoption de méthodes pédagogiques nouvelles
ou d'un style théâtral nouveau a nécessité un changement profond dans
les rapports spatiaux entre enseignant et élèves ou entre acteurs et
public. C'est la condamnation dans le premier cas de la disposition en
rangées, dans le second, du théâtre à l'italienne. Les préliminaires des
négociations qui ont mis fin à l'intervention américaine au Vietnam
ont été marqués par une longue discussion sur la forme de la table de
négociation, symbole du nombre de parties en présence, deux ou quatre,
et donc de la représentativité du F.N.L. En psychothérapie, la différence
entre la méthode freudienne et les autres se trouve symbolisée et matér
ialisée par la disposition relative du malade et du thérapeute. Enfin,
l'exemple de la pédagogie ou celui du théâtre le montre, la connaissance
de la psychosociologie de l'espace est un fondement nécessaire de l'archi
tecture et de l'urbanisme, fondement qui fait actuellement cruellement
défaut.
Sur ce problème important, il est difficile de faire une synthèse des
recherches pourtant peu nombreuses jusqu'à ces dernières années. Il
1. 28, rue Serpente, 75005 Paris.
A. PSYCHOL. 75 18 550 REVUES CRITIQUES
y a à cela plusieurs raisons : la première et la plus importante est que
les perspectives de recherches sont très variées et sans lien entre elles.
La seconde est que quantité de facteurs entrent en interaction avec les
facteurs spatiaux et les masquent souvent (Flament, 1965). La troisième
raison de cette difficulté est l'absence de perspective théorique de recher
che en dehors de celle du comportement territorial, dont on ne peut pas
dire qu'elle soit féconde. La quatrième est que l'importance de l'espace
peut être étudiée et a été étudiée a différents niveaux : rapports interin
dividuels, petits groupes, salle de classe, cité. Il n'est pas évident qu'il
y a dans ces divers niveaux action des mêmes phénomènes. Enfin,
résultat de l'ensemble de ces considérations, les problèmes de l'espace
ont été envisagés jusque très récemment comme une curiosité de la
recherche sans grande importance.
Pourtant, les premières études expérimentales sur l'espace s'in
scrivent dans un courant de préoccupations propre à l'époque : le groupe.
Elles ont un thème central : la communication. Après les découvertes de
Lewin et de ses collaborateurs sur la dynamique de groupe envisagée dans
une perspective gestaltiste, l'intérêt des chercheurs s'est porté dans
les années 50 sur l'analyse de ce qui se passe dans le groupe et la recherche
des processus moteurs de cette dynamique.
1950 est l'année de parution de deux articles et d'un ouvrage qui
relèvent de cette préoccupation et qui nous intéressent directement
ou indirectement. L'ouvrage est celui de Baies (1950) qui analyse ce
qui se passe dans le groupe en décrivant la communication par un système
de notation standardisée. Le premier article est celui de Bavelas (1950)
qui analyse ce qui se passe dans le groupe en contrôlant toutes les
communications. Le second article est celui de Steinzor (1950) qui
réalise la première expérience portant sur les rapports entre disposition
spatiale et communication et découvre ainsi l'effet Steinzor.
Les rapports entre disposition spatiale et communication ont été
étudiés de deux manières : spontanément prise par les sujets
pour communiquer, et influence de la disposition sur la communication.
Les deux problèmes sont liés, et dans le second cas le choix de la place
peut jouer un rôle important. Dans une première partie, je décrirai les
recherches qui portent sur l'importance de la disposition. L'influence
du choix fera l'objet de la seconde partie, la troisième étant une tentative
d'explication des rapports entre les deux.
INFLUENCE DE LA DISPOSITION SPATIALE
SUR LA COMMUNICATION
1. L'effet Steinzor
L'effet Steinzor est le phénomène suivant : dans un groupe de dix
sujets qui discutent autour d'une table ronde, la fréquence de prise
de parole consécutive par deux sujets augmente avec la distance entre n. lécuyeii 551
ces sujets, ce qui veut dire que les membres du groupe s'adressent peu
à leurs partenaires proches et beaucoup à ceux qui leur font face.
Cette expérience a été reprise par Hearn (1957) qui étudie le rapport
entre le style de leadership et l'effet Steinzor. Il utilise une table carrée
où sont assis cinq sujets et un moniteur (2-2-2-0). Un côté est laissé
libre pour l'observation. Deux méthodes de travail sont utilisées avec
attitude plus ou moins directive du moniteur, et Hearn compare les
résultats à ceux de Steinzor. Cette comparaison montre que la directivité
perturbe l'effet Steinzor, et l'effet inverse peut même être obtenu :
dans le cas d'un moniteur très directif, les sujets parlent plus à leurs
voisins qu'à des membres du groupe plus éloignés. Il y a un passage d'une
structure de communication décentralisée (en étoile) à une structure
centralisée par le moniteur, à laquelle s'ajoute une structure de commun
ication par proximité entre les sujets, comme dans une salle de classe
traditionnelle. Il existe un artefact dans l'expérience de Hearn : les sujets
situés face aux observateurs ne peuvent s'adresser aux sujets qui leur
font face : il n'y en a pas ; mais cet artefact ne suffît pas à expliquer les
résultats obtenus. Pour bien comprendre le rôle du leadership, il serait
nécessaire de savoir si le contenu des échanges reste le même à travers
la transformation de la structure de communication. L'exemple de la
salle de classe est éclairant : l'enfant qui parle à son voisin n'aborde
généralement pas les mêmes sujets que lorsqu'il parle au maître. C'est
ce que confirme une observation de Hare et Baies (1965), ainsi que de
Cohen cité par Strodbeck et Hook (1961). Utilisant une table rectangul
aire et cinq sujets (1-3-1-0), ces auteurs constatent que lorsque les
sujets sont centrés sur la tâche, ils s'adressent à leurs partenaires éloignés,
alors que pendant les pauses entre les séances, ils parlent plus à leurs
voisins. La structure de communication n'est donc pas un simple produit
de la disposition spatiale, elle est liée au contenu de la communication
et au contexte social.
La utilisée par Steinzor possède une caractéristique
remarquable et dont il faut tenir compte dans toute tentative de géné
ralisation. Cette disposition est circulaire, et donc toutes les places
et toutes les relations entre toutes les places sont équivalentes, compte
non tenu du contexe spatial dans lequel se trouve cette table ronde.
L'utilisation d'une table rectangulaire ou d'une table en V où les places
ne sont pas équivalentes nécessite une extrapolation de l'effet Steinzor
qui n'est pas sans poser de problèmes (Bass et Klubeck, 1952). Pour ces
auteurs, puisque la fréquence des échanges augmente avec la distance,
les sujets dont la distance moyenne aux autres membres du groupe est
la plus élevée doivent participer plus que les autres à la discussion. Dans
le cas d'une table en V, il s'agit des sujets placés aux extrémités. Toutef
ois ils opposent à cette extrapolation une affirmation de Harris selon
lequel disposer un groupe en demi-cercle isole les sujets situés au bout
du demi-cercle et met en valeur le sujet central. En fait, les auteurs ne 552 REVUES CRITIQUES
trouvent aucune différence entre les deux types de places, et concluent
que beaucoup de facteurs doivent intervenir, mais que l'effet existe
sûrement dans le sens de Steinzor. Lévy-Leboyer (1960-1962) mesure le
nombre d'interventions écoutées suivant la place du sujet émetteur,
également avec une table en V. Elle constate que ce nombre est max
imum non pour la pointe du V ou les extrémités, mais pour les places
intermédiaires, ce qui semble donner tort tant à Steinzor qu'à Harris.
Il paraît donc difficile de trouver une explication cohérente de l'ensemble
de ces résultats. Lévy-Leboyer pense comme Harris que les sujets situés
aux extrémités sont trop isolés pour être écoutés ; d'ailleurs, ils soulèvent
plus que les autres l'opposition du groupe, ce qui indique qu'ils y sont
moins bien intégrés (Shaw, Rothschild et Strickland, 1957 ; Nemeth et
Wachtler, 1974). Quant aux sujets situés au centre, l'explication de leur
faible taux de participation (le plus faible de tous) est que tout le monde
s'adresse à eux et qu'ils n'ont donc pas le temps de répondre. Cette expli
cation remet en question de nombreuses observations faites sur les groupes
et en particulier celles de Baies (1950) pour qui les sujets auxquels on
s'adresse le plus sont aussi ceux qui parlent le plus.
Strodbeck et Hook (1961) réanalysent les résultats de Bass et Klu-
beck (1952) en faisant intervenir le nombre de participants. Cette fois,
les résultats sont clairs. Dans un groupe de 6, les sujets situés aux extré
mités dominent très nettement ; c'est beaucoup moins vrai pour les
groupes de 8, la distance joue alors son rôle d'isolement ; mais ce ne
sont pas pour autant les sujets situés au centre qui participent le plus ;
au contraire, comme dans les groupes de Lévy-Leboyer, leur taux de
participation est le plus faible. Enfin, dans les groupes de 7, l'hypothèse
de Harris se confirme : les sujets situés aux extrémités sont nettement
isolés ; le sujet situé au centre, du fait qu'il est seul, polarise la discussion
sur la pointe du V, mais pas à son seul profit ; son taux de participation
est le même que celui de ses voisins immédiats. Comme dans les groupes
de Hearn, il se produit un effet symétrique de l'effet Steinzor.
2. L'accessibilité visuelle interindividuelle
A première vue, la conclusion de l'ensemble de ces expériences est
que l'effet Steinzor est lié à la disposition spatiale circulaire, qu'il n'est
pas généralisable, et que dans d'autres conditions, les résultats sont
contradictoires. C'est à une conclusion différente qu'aboutissent Strod
beck et Kook (1961). Steinzor a relaté ses observations en terme de
distance ; mais cela n'implique pas que l'effet Steinzor est déterminé
par la distance entre les sujets. Dans le cas d'un cercle, quand la distance
entre les sujets augmente, l'accessibilité visuelle réciproque augmente ;
ce qui facilite la communication. Ce dernier facteur pouvant expliquer
l'effet Steinzor et les résultats obtenus sur les tables en V où les relations
entre distances interindividuelles et accessibilité visuelle sont plus R. LÉCUYER 553
complexes que sur la table ronde et dépendent en particulier de la
présence ou de l'absence d'un sujet à la pointe du V, visible pour tous,
et voyant tous ses partenaires.
Cette importance de l'accessibilité visuelle interindividuelle est
démontrée par les observations faites par Strodbeck et Hook eux-
mêmes (1961). Ces auteurs ont observé 69 jurys de cour d'assises en train
de délibérer autour d'une table rectangulaire (1-5-1-5). La première
tâche des jurés est d'élire un président. Dans 32 cas sur 69, il s'agit
d'une personne assise en bout de table (11,5 suivant le hasard). S'asseoir
en bout de table est un acte de candidature à la présidence du jury, et
d'après les auteurs, quand le président est choisi en dehors du bout de
table, ce choix est perçu par tous comme un refus d'élire ces candidats.
Le président étant élu, il est amené à participer plus que les autres
membres du groupe, et le bout de table produit un fort taux de parti
cipation, et reçoit une grande part des choix sociométriques demandés
aux jurés en fin de discussion. Dans ces deux derniers cas, les différences
entre bout de table et autres places sont beaucoup moins grandes que
dans le cas de l'élection du président.
Sur les choix sociométriques, l'analyse des auteurs est très précise ;
ils établissent une relation spatiale entre l'émetteur et le récepteur du
choix en faisant l'hypothèse que le nombre de choix diminue quand la
distance augmente. Globalement, une corrélation négative ( — 0,58) est
observée entre distance et choix ; mais si cette corrélation n'est pas
plus forte, c'est que le facteur distance doit être corrigé par l'accessib
ilité visuelle, facteur qui se révèle une fois de plus déterminant. On peut
donc parler, à côté de la distance physique réelle, d'une distance fonc
tionnelle qui tient compte de la distance et de l'angle entre deux sujets
ainsi que des obstacles à la communication que peuvent constituer les
autres sujets. Cette distance, il n'est pas possible de la mesurer, mais il
est possible de la comparer. Dans le cas de la table ronde de Steinzor,
elle diminue quand la distance physique augmente. Dans le cas de la
table rectangulaire de Strodbeck et Hook, la distance fonctionnelle d'un
sujet A à un sujet B situé sur le même côté de la table est plus grande que
la distance de A à un sujet C situé en face de B, parce que C est plus visible
que B, bien que la distance réelle A-B soit plus courte que la distance
réelle A-C. D'une manière plus générale, la répartition des choix socio-
métriques en fonction de l'émetteur fournit une bonne description des
distances fonctionnelles. Les auteurs font des prévisions a posteriori sur
la répartition des choix qui tiennent compte de la distance fonctionnelle
et qui sont presque entièrement confirmées. Toutefois, deux anomalies
de se produisent : la première est qu'à distance, le coin est
préféré au flanc, pourtant plus proche, même en distance fonctionnelle.
L'explication des auteurs est que les sujets situés aux coins se penchent
plus en avant que les sujets situés sur les flancs de façon à bien voir
leur propre côté, ce qui a pour conséquence de les rendre plus visibles. 554 REVUES CRITIQUES
La seconde anomalie est le taux relativement bas des choix entre extré
mités de la table. Strodbeck et Hook constatent le phénomène sans
l'expliquer. Dans ce cas, la communication n'est pas le facteur primordial,
mais une rivalité dans la direction du groupe intervient certainement.
L'explication des choix sociométriques peut se résumer ainsi : à la
question : « quels sont les jurés qui ont le plus contribué à la solution ? »
les sujets répondent en substance : « Ceux qui m'ont écouté. » Un autre
résultat de cette observation, non analysé par les auteurs est intéressant
à considérer : le nombre de choix reçus suivant la place occupée (flg. 1).
Tout d'abord, par type de position : le maximum est pour le bout de
table, 300 choix en moyenne, puis le milieu : 276 choix, le flanc : 248 choix
(1)
325
254(2) (12) 200
(11) 256 235 (3)
(10) 273 279 (4)
(9) 240 258 (5)
(8) 273 238(6)
276
(7)
Fig. 1. — Répartition des choix sociométriques par place
dans les jurys observés par Strodbeck et Hook (1961)
(Bout : 1-7 ; Milieu : 4-10 ; Coin : 2-6-8-12 ; Flanc : 3-5-9-11.)
et enfin le coin : 241 choix. Le taux des choix pour les sujets situés
aux coins est faible, alors que cette position fait l'objet du choix d'un
nombre assez important de présidents (5,5 en moyenne contre 2,5 au
flanc et au milieu). Sans doute est-ce parce que le président ainsi choisi
est tellement mal placé pour diriger le groupe qu'il ne peut assumer un
rôle, qu'il n'avait pas recherché, ce qui abaisse son statut sociométrique.
Il est ensuite intéressant de comparer les places non plus par type
de position mais par position de même type. Première constatation,
la différence entre les deux extrémités ; la place 7 se trouve exactement
au même niveau de choix que les places du milieu, alors que la place 1
fait l'objet de beaucoup plus de choix. Cette différence ne peut être
due qu'à des facteurs d'environnement ; sans doute à la position de la
porte, qui serait située face à la place 1. Ce facteur est important (Moore
et Feller, 1971 ; Hare et Bales, 1965), mais les auteurs n'indiquent pas
la position de la porte.
Mais il existe une autre asymétrie encore plus curieuse : globalement,
les deux côtés de la table reçoivent le même nombre de choix (1 242 à
gauche contre 1 264 à droite) et compte tenu des différences entre types
de places, il devrait y avoir une symétrie entre les deux côtés par rap
port à l'axe 1-7, ou en d'autres termes une corrélation entre les nombres
de choix reçus des deux côtés de la table. En fait, il n'y a pas de symétrie R. LÉCUYER 555
par rapport à l'axe 1-7 mais par rapport au centre de la table : dans
l'ordre 2, 3, 4, 5, 6 et 12, 11, 10, 9, 8 : ordre direct correspondant à la
symétrie par rapport à l'axe 1-7, le coefficient de corrélation (Bravais-
Pearson) est de 0,02. Par contre, dans l'ordre inverse, à la
symétrie par rapport au centre de la table : 2, 3, 4, 5, 6 et 8, 9, 10, 11, 12,
il est de 0,73, P <.01.
Il est difficile de trouver une explication à ce phénomène. Etant donné
le rôle important que jouent les sujets 1 et 7 dans la vie du groupe, on
peut supposer une action de ces sur leurs partenaires proches.
Cette action serait inhibitrice sur le coin droit et le flanc gauche, et
facilitatrice sur le coin gauche et le flanc droit. Ceci veut dire que les
sujets situés au coin gauche obtiendraient plus facilement l'attention du
leader situé en bout de table que les sujets situés au coin droit. Donc, le regarderait plus vers la gauche que vers la droite, ignorant ainsi
le sujet situé au coin droit. Cette explication est satisfaisante si l'on peut
expliquer pourquoi le leader se tourne vers la gauche et ne regarde pas
droit devant lui. Il existe une bonne raison pour qu'il ne pas en
face : c'est la rivalité entre les deux bouts de table confirmée par le
faible nombre de choix sociométriques ; mais pourquoi plutôt la gauche
que la droite ? Cette question reste sans réponse. Pourtant les faits sont
là, les différences entre places de même type sont aussi importantes que
les entre types de place.
En résumé se trouvent confirmés dans cette très importante étude
un certain nombre de faits antérieurement établis : importance du bout
de table, importance décisive de l'accessibilité visuelle ; rapport entre
position, taux de participation et statut sociométrique, rôle complexe
de la distance interindividuelle dans la relation ; influence de la dispo
sition spatiale sur la structure de communication.
3. Disposition et structure de communication
L'espace détermine la de la communication, Howells
et Becker (1962) en font une démonstration éclatante de simplicité.
Partant du fait que le contrôle de la communication détermine le leader
ship, c'est par l'intermédiaire du leadership qu'ils mesurent l'influence
de la disposition spatiale. Autour d'une table rectangulaire, ils placent
cinq sujets (0-3-0-2). Après une discussion de 25 mn, ils demandent à
chaque sujet qui, en dehors de lui, a été le leader du groupe. Quand un
sujet reçoit 3 ou 4 voix, il est considéré comme le leader. Si la répartition
se faisait au hasard, il y aurait pour 20 groupes 12 leaders sur le côté
où sont assis 3 sujets et 8 sur le côté où se trouvent 2 sujets. En fait, il
n'y en a que 6 sur le premier côté et 14 sur le second. La disposition
utilisée par les auteurs permet aux sujets situés sur le deuxième côté un
meilleur accès visuel aux autres membres du groupe, et donc un meilleur
contrôle des canaux de communication. 556 REVUES CRITIQUES
C'est également un groupe de cinq sujets autour d'une table rectan
gulaire qu'observent Hare et Baies (1965), mais la disposition est dif
férente (1-3-1-0). Le côté laissé libre est tourné vers une glace sans tain
derrière laquelle sont situés les observateurs. Les sujets situés aux extré
mités et au centre parlent plus que les sujets situés aux coins. De même,
c'est à eux que l'on s'adresse le plus. A égalité de position, on parle plus
au sujet le plus éloigné (effet Steinzor). Enfin, cf. supra, dès que la conver
sation ne porte plus sur la tâche, les sujets parlent plus à leurs voisins
qu'aux sujets plus éloignés, donc l'effet Steinzor s'inverse, et la structure
de communication est la même que celle qu'observe Sommer (1959) dans
le cas de gens en train de manger, donc sans tâche de groupe.
De ces diverses études il ressort qu'à disposition spatiale différente
correspond une structure de communication différente. C'est de cette
hypothèse que partent Moscovici et Lécuyer (1972), et Lécuyer (1974).
Lécuyer compare le climat de la discussion dans des groupes assis autour
d'une table rectangulaire (2-1-2-0) ou d'une table ronde, avec une tâche
de résolution de problèmes. Dans les deux conditions un leader est
désigné par l'expérimentateur, pour diriger la discussion du groupe.
Dans le cas de la table rectangulaire il est situé en bout de table, face
à un observateur qui procède à une cotation de Baies simplifiée. Dans
le cas de la table ronde, le leader est également le sujet situé face à
l'observateur. La cotation de Baies montre que les relations socio-
émotionnelles occupent une place plus importante dans la table ronde
que dans la table rectangulaire, le nombre d'interactions consacrées
à la tâche étant le même dans les deux conditions. La différence est
particulièrement grande dans les relations socio-émotionnellés néga
tives : la tension est beaucoup plus importante autour de la table ronde
qu'autour de la table rectangulaire. Ces résultats sont expliqués par le
comportement différent du leader dans les deux conditions : Le leader
de la table rectangulaire réussit beaucoup mieux à diriger le groupe à
cause de l'autorité que lui confère le bout de table. Son taux global de
participation comparé à celui des autres membres du groupe est plus
important, mais surtout, son mode de participation est différent. Sur
la tâche, le leader de la table ronde apporte beaucoup plus que les
autres membres du groupe ; il tente de la résoudre. Le leader de la table
rectangulaire soulève beaucoup plus de questions que les autres ; il pose
le problème. Dans le domaine socio-émotionnel, le leader de la table a le même mode de participation que ses équipiers, alors que
celui de la table ronde essaie beaucoup plus d'introduire de la détente.
Dans cette expérience où les groupes sont petits, la forme de la table
a peu d'influence sur la structure de la communication. La différence
entre les deux conditions est surtout due à la signification du bout de
table. Si Sommer (1961) parle de l'isolement du leader en bout de table
et de ses conséquences néfastes, cet isolement ne peut se faire sentir
qu'avec une table très longue. R. LÉCUYËR 557
Pour obtenir des différences de structures de communication avec
un petit nombre de sujets, Moscovici et Lécuyer (1972) procèdent à
un changement de disposition plus important. La table est toujours
rectangulaire, mais dans une condition, les quatre sujets sont assis
en ligne sur un seul côté (0-4-0-0) alors que dans l'autre, deux sont
assis de chaque côté (0-2-0-2). L'expérience porte sur la prise de risque
et l'extrémisation des attitudes en groupe. Elle montre que la disposition
en ligne qui permet une communication moins aisée, l'accessibilité visuelle
étant faible, produit une prise de risque et une extrémisation moindre
que la disposition en carré. La disposition spatiale détermine la structure
de communication et donc le mode de fonctionnement du groupe.
Dans un contexte complètement différent, et dans des modalités
qui ne posent pas exactement les mêmes problèmes, Holahan (1972) fait
également varier la disposition spatiale : dans une salle de jour d'un
hôpital psychiatrique, sont disposées deux tables et huit chaises. Les
tables sont toujours situées au centre de la pièce alors que la place
des chaises varie suivant les conditions. Dans la première condition,
elles sont contre les murs (espace sociofuge), dans la seconde, elles
sont autour des tables (espace sociopète), dans la troisième
quatre sont autour d'une table, quatre sont contre les murs (condition
mixte) et dans la dernière condition, elles sont empilées dans un coin
et les sujets peuvent, contrairement à ce qui se passe dans les autres
conditions, les placer où bon leur semble. Les résultats montrent que
les activités sociales des six sujets observés pendant une heure sont
plus fréquentes dans l'espace sociopète que dans l'espace sociofuge, les
résultats étant intermédiaires pour l'espace mixte, et équivalents à
ceux de l'espace sociofuge dans le cas de la disposition libre. L'auteur
souligne que la disposition classiquement utilisée dans ce style de salle
(chaises contre les murs) est anti-thérapeutique car elle maintient les
malades dans un grand isolement social.
A une autre échelle, celle de la salle de classe, Sommer (1967) s'inté
resse également aux rapports entre disposition spatiale et degré de
participation. Il observe des groupes dans diverses situations : salles
à disposition traditionnelle en rangées, une salle de séminaire avec en carré, et avec une disposition en U. Dans ces deux derniers
cas, certains élèves sont assis en seconde rangée, derrière les autres. Dans
la disposition en U, le taux de participation est maximum face au pro
fesseur, légèrement plus faible sur les côtés, et nettement moindre der
rière. Avec la disposition en carré, le taux de participation est minimum
pour les sujets situés sur le même côté que le professeur, on retrouve ici
l'effet Steinzor. Dans les salles enrangées parallèles, la participation décroît
de l'avant vers l'arrière et du centre vers les bords, donc quand
l'accès visuel à l'enseignant.
Cette étude est reprise par Becker, Sommer, Bee et Oxley (1973). Les
auteurs veulent comparer disposition en rangée et en carré, mais à

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