Psychosociologie de l'espace. — II. Rapports spatiaux interpersonnels et la notion d' « espace personnel - article ; n°2 ; vol.76, pg 563-596

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L'année psychologique - Année 1976 - Volume 76 - Numéro 2 - Pages 563-596
Résumé
Cette revue concerne les études portant sur les relations spatiales interpersonnelles, en particulier celles qui sont basées sur le concept d1 « espace personnel ». Une analyse de ce concept, de ses bases théoriques et des techniques expérimentales auxquelles il conduit est exposée. Sur cette base, le concept d'espace personnel est critiqué. Les conditions de variation de la distance interpersonnelle sont ensuite exposées. Les publications en français et en anglais, de 1957 à 1975, sont analysées.
Summary
This review is concerned with the studies of interpersonal spatial relationship, and more, particularly, those based up on the concept of « Personal Space ». An analysis of this concept, of its theoretical bases, and of relevant experimental procedures is made. Then the concept itself is criticized. Factors determining variations of interpersonal distance are reported. French and English publications, from 1957 to 1975, are reviewed.
34 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1976
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Roger Lécuyer
Psychosociologie de l'espace. — II. Rapports spatiaux
interpersonnels et la notion d' « espace personnel
In: L'année psychologique. 1976 vol. 76, n°2. pp. 563-596.
Résumé
Cette revue concerne les études portant sur les relations spatiales interpersonnelles, en particulier celles qui sont basées sur le
concept d1 « espace personnel ». Une analyse de ce concept, de ses bases théoriques et des techniques expérimentales
auxquelles il conduit est exposée. Sur cette base, le concept d'espace personnel est critiqué. Les conditions de variation de la
distance interpersonnelle sont ensuite exposées. Les publications en français et en anglais, de 1957 à 1975, sont analysées.
Abstract
Summary
This review is concerned with the studies of interpersonal spatial relationship, and more, particularly, those based up on the
concept of « Personal Space ». An analysis of this concept, of its theoretical bases, and of relevant experimental procedures is
made. Then the concept itself is criticized. Factors determining variations of interpersonal distance are reported. French and
English publications, from 1957 to 1975, are reviewed.
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Lécuyer Roger. Psychosociologie de l'espace. — II. Rapports spatiaux interpersonnels et la notion d' « espace personnel. In:
L'année psychologique. 1976 vol. 76, n°2. pp. 563-596.
doi : 10.3406/psy.1976.28162
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1976_num_76_2_28162Année psychol.
1976, 76, 563-596
PSYCHOSOCIOLOGIE DE L'ESPACE
II. — Rapports spatiaux interpersonnels
et la notion d' « espace personnel »
par Roger Lecuyer
Laboratoire de Psychologie expérimentale et comparée1
associé au C.N.R.S.
Université René- Descartes et E.P.H.E., 3e section
SUMMARY
This review is concerned with the studies of interpersonal spatial
relationship, and more, particularly, those based up on the concept of
« Personal Space ». An analysis of this concept, of its theoretical bases,
and of relevant experimental procedures is made. Then the concept itself
is criticized. Factors determining variations of interpersonal distance are
reported. French and English publications, from 1957 to 1975, are reviewed.
1. INTRODUCTION
Dans un article précédent (Lecuyer, 1975 a) j'ai analysé les diverses
études portant sur le problème des rapports spatiaux dans le groupe.
Ce second article sera centré sur les interpersonnels.
Cette distinction ainsi que l'ordre dans lequel les problèmes sont
abordés méritent une justification d'ailleurs aisée à fournir. L'étude des
rapports dans le groupe doit être séparée de l'étude des rapports inter
personnels parce qu'un groupe est autre chose qu'une collection d'indi
vidus. Mais cette différence se trouve amplifiée par les contextes théo
riques radicalement différents dans lesquels les deux types d'études ont
été placés. J'ai montré (Lecuyer, 1975 a) que les expériences portant
sur les rapports spatiaux dans le groupe étaient placées dans le cadre
des recherches sur la dynamique des groupes restreints. Leur période
de développement maximum se situe entre 1950 et 1965. Les rapports
spatiaux interpersonnels ont été étudiés par des auteurs très influencés
par le courant éthologiste et leur développement, plus récent (1965
à 1975), est encore très important actuellement. Ce décalage historique
(1) 28, rue Serpente, 75006 Paris. 564 REVUES CRITIQUES
est la première raison de l'ordre dans lequel j'ai abordé les problèmes.
La deuxième est un présupposé théorique personnel : s'il est
aussi dangereux d'expliquer l'interpersonnel par le social que de suivre
la démarche inverse, il me semble néanmoins que l'étude des rapports
spatiaux dans les groupes peut apporter plus à la compréhension de
la régulation des rapports spatiaux interpersonnels que l'application
de modèles tirés du comportement animal.
Le premier but de cet article est de tenter une synthèse des connais
sances acquises dans le domaine des relations spatiales interpersonnelles,
synthèse difficile dans un où, selon Evans et Howard (1973),
les résultats sont contradictoires et ambigus, les techniques pauvres,
l'absence de contrôle expérimental fréquente, et la pauvreté de la
discussion théorique marquée.
Le second but est de montrer la relation étroite qui existe entre cette
confusion et l'utilisation par les auteurs anglo-saxons d'un concept
inadapté à la compréhension des phénomènes en jeu : celui d' « espace
personnel » (Personnal Space).
Le troisième but enfin est de rechercher les mécanismes en jeu dans
la régulation de la distance interpersonnelle et les variables avec le
squelles cette distance interagit, de replacer ces dans leur
contexte, celui de la relation sociale.
Pour décrire les relations spatiales interpersonnelles, la quasi-
totalité des auteurs utilisent le concept d' « espace personnel » (E.P.),
à peu près aucun ne le conteste. La première partie sera donc consacrée
à la définition ou plutôt aux définitions de ce concept, ainsi qu'aux
théories qui tentent de l'expliquer ; la seconde partie portera sur les
méthodes et les problématiques d'étude, la dernière sur les facteurs de
variation de la distance interpersonnelle.
2. LA NOTION D' « ESPACE PERSONNEL »
Qu'est-ce que l'E.P. ? Cette question peut se diviser en trois sous-
questions : D'où vient cette notion ? Quelle définition en donne-t-on ?
Quelle fonction lui attribue-t-on ?
L'invention du terme est attribuée par la plupart des auteurs à
Katz (1937), mais les premiers utilisateurs intensifs de cette notion,
ceux qui ont été les pionniers dans ce domaine de recherche, sont
Edouard T. Hall (1959, 1963, 1966) et Robert Sommer (1959, 1961,
1962, 1965, 1968, 1969). Le premier est un anthropologiste très influencé
par les modèles éthologiques, enclin à une généralisation rapide de
l'animal à l'homme et dont les affirmations reposent rarement sur des
observations objectives. Le second est un psychosociologue, auteur de
plusieurs recherches très intéressantes (cf. Lecuyer, 1975 a), mais qui
dans son ouvrage principal (1969) se montre aussi téméraire que Hall. R. LECUYER 565
DÉFINITIONS DE l' « ESPACE PERSONNEL »
L'introduction d'un concept nouveau implique qu'il soit défini
et l'utilisation régulière de ce concept suppose un accord sur cette
définition. Il n'en va pas ainsi pour l'E.P., j'ai trouvé dans la littérature
seize définitions différentes (Sommer, 1959, 1969 ; Little, 1965 ; Dosey
et Meisels, 1969 ; Horowitz, Dufï et Stratton, 1965 ; Stratton et Horowitz,
1972 ; Cozby, 1973 ; Knowles, 1973 ; Schrerer et Shift", 1973 ; Tucker,
1973 ; Pedersen, 1973 a, b, d, e, f, g ; Pedersen et Heaston, 1972 ;
Pedersen et Shears, 1974). On peut distinguer deux types principaux de
définitions, l'un purement descriptif : « La distance qu'un organisme
place habituellement entre lui et les autres organismes » (Sommer,
1959), l'autre plus interprétatif : « 1. Une zone chargée émotionnel-
lement, l'aura qui aide à régler le comportement spatial des individus ;
2. Les processus par lesquels les gens marquent et personnalisent les
espaces qu'ils occupent » (Sommer, 1969, p. vm). Dans cette conception,
l'E.P. est un système de protection : « L'E.P. se réfère à une aire aux
frontières invisibles qui entoure le corps d'une personne et dans laquelle
les intrus ne peuvent pénétrer » (Sommer, 1969, p. 26), un « territoire
portable » (Sommer, 1969, p. 27).
Ces diverses définitions ne permettent de se faire qu'une idée très
floue de ce que ces auteurs entendent par E.P. D'une part elles sont
très vagues, d'autre part il existe entre elles des divergences, voire des
contradictions. Pour la plupart des auteurs, l'E.P. est la distance entre
deux personnes en interaction, mais Sommer, l'un des coinventeurs de
la notion, le dément formellement. Pour certains, il semble s'agir
d'une distance, pour d'autres d'une surface. (Opérationnellement, la
plupart des auteurs comparent en fait des distances, bien que le concept
qu'ils utilisent se réfère à un volume, mais Kinzel (1970) mesure des
surfaces.) Cette distance est-elle fixe (Sommer, 1969) ou variable
(Little, 1965) ? L'autre en est-il exclu (Pedersen, 1973 a, b, c) ou y
est-il inclus (Little, 1965) ? Quels sont les facteurs qui peuvent la faire
varier ? S'agit-il, comme certains le pensent, d'une variable de personn
alité (Cozby, 1973) ? Si oui, cette distance est-elle indépendante des
circonstances, de la relation sociale (distance fixe) ? Quelles sont les
conditions de son existence même ? Si la notion se confond avec celle
de distance interpersonnelle, ces conditions sont claires, il faut une
coprésence d'au moins deux personnes ; mais c'est précisément ce
que nie Sommer (1969) puisque pour lui l'E.P. existe même en l'absence
de partenaire. On ne sait plus très bien de quoi il s'agit ni quelle est la
fonction de l'E.P.
De plus, le fait que certains auteurs, et notamment les plus proli
fiques : Sommer et Pedersen, utilisent plusieurs définitions contra
dictoires ou bien de doubles définitions (Sommer, 1969, p. vm ; Pedersen
et Shears, 1974), ne fait que compliquer les choses. Il semble en fait que 566 REVUES CRITIQUES
la plupart des auteurs éprouvent beaucoup de difficulté à saisir ce
concept, difficulté qui se retrouve dans l'opérationnalisation. Certains
ont donc recours à des synonymes ou des images. Hall (1966) parle
d'une bulle qui entoure le corps. Pour lui, les êtres les plus primitifs
ont une frontière entre leur corps et le monde extérieur et les êtres les
plus évolués en ont une seconde : c'est la bulle. Leroy, Bedos et Berthelot
(1972) parlent d'une coquille d'objets qui constitue ce qu'ils appellent
l'espace péri-corporel. Pour eux, la frontière est donc matérialisée.
Duke et Nowicki (1972) parlent d'un anneau (ring). Enfin, Sommer
(1969) fournit plusieurs images : coquille d'escargot, bulle de savon,
aura, chambre de respiration (breathing room). Ces images ne nous
apportent guère plus de précision, mais elles confirment l'idée de
protection qui domine dans la plupart des définitions, et que nous retrou
verons dans les théories sous-jacentes à la notion d'E.P.
Ce bilan est très décevant, c'est pourquoi il semble nécessaire d'aller
chercher dans les théories les informations sur le concept d'E.P. qui
ne sont pas fournies par ces définitions.
EXPLICATIONS ET THÉORIES
Peu d'auteurs abordent le problème de l'E.P. sous l'angle théorique
et ceux qui le font sont unanimes pour souligner la nécessité d'une
réflexion théorique plus approfondie. Mais — les diverses définitions
citées ci-dessus en sont une illustration — , en l'absence de théorie
explicite, l'utilisation d'un concept nouveau se réfère à une
implicite. Il n'est évidemment pas aisé d'expliciter une telle théorie,
mais la convergence de l'approche de divers auteurs constitue pour
cela une aide précieuse.
Pour simplifier les choses, on peut distinguer quatre courants théo
riques dans l'étude de l'E.P. Le premier est le plus influent, mais le
moins clair ; il est centré sur la défense de l'individu et pourrait se
résumer ainsi : l'E.P. est un instinct. Le second courant repose sur
l'idée que la distance physique est l'expression de la distance sociale.
Le troisième courant est relié à la théorie de l'apprentissage social :
l'E.P. est une norme sociale. Enfin, le quatrième courant, que l'on a
appelé la théorie de l'équilibre d'Argyle, est centré sur la communic
ation. La distance interpersonnelle est un élément de la relation.
La défense de V individu
L'idée de défense ou de protection de l'individu est sous-jacente
dans plusieurs définitions (Sommer, 1969 ; Horowitz, Duff et Stratton,
1965 ; Tucker, 1973 ; Pedersen, 1973 a, b et d) ; elle se retrouve dans les
images destinées à illustrer le concept : Hall (1966) parle de frontière,
Leroy et coll. (1972) de coquille, tout comme Sommer (1969). Mais
surtout, cette idée de défense a sans aucun doute présidé au choix, R. LECUYER 567
jamais justifié ni critiqué, de l'expression d'E.P. Pourquoi espace et
non distance ? Pourquoi personnel, et non interpersonnel ? Le choix
de ces termes est en relation avec l'idée de permanence (Sommer, 1969)
et de propriété (Sommer, 1969 ; Pedersen, 1973 a et b). Dans cette
conception, une personne considère que l'espace qui l'entoure immédia
tement est sa propriété, et que par conséquent les autres n'ont pas le
droit d'y pénétrer. S'ils le font, il s'agit d'un « viol » de l'E.P., auquel
chacun réagit en fonction de sa personnalité.
La plupart des auteurs qui ont fait des recherches à partir de cette
conception de l'E.P. tirent leur modèle des observations faites sur
l'animal. Ils font en effet allusion soit au concept de distance critique,
soit à celui de comportement territorial.
Dans certaines espèces animales, les individus n'acceptent pas une
grande proximité avec leurs congénères. Lorsqu'un animal se place en
deçà d'une distance spécifique, il déclenche l'agression du congénère
approché. Cette distance qui correspond environ à la portée
d'un coup, est appelée par certains auteurs (Hediger, 1955 ; Marier,
1956) distance critique. Elle n'existe que dans les espèces où il y a
agression intra-spécifique. Un exemple en est fourni par une expérience
de Marier (1956). Dans une cage où se trouvent plusieurs rouges-gorges,
il place deux mangeoires qu'il rapproche peu à peu. En dessous d'un
seuil, la fréquence d'agression entre partenaires en train de manger
croît brusquement. Cette distance est en relation avec le sexe du parte
naire et la hiérarchie sociale, relation que retrouve d'ailleurs King
(1965) chez les poules. Il est important de noter que cette distance
critique ne semble pas être une réponse instinctive, mais une réponse
acquise. King a en effet montré que les animaux inférieurs dans la
hiérarchie ne respectent pas la distance critique s'il est nécessaire de la
violer pour manger. D'après Sommer (1969), les animaux élevés isol
ément ne respectent pas cette distance critique.
La distance critique fournit évidemment un bon modèle aux auteurs
qui ont une conception de l'E.P. centrée sur la défense. L'E.P. serait
une distance critique humaine. Cela n'est jamais clairement dit, mais le
modèle est présenté.
Mais c'est surtout le second concept, celui du comportement terri
torial, qui a servi de modèle à l'E.P. Un animal territorial occupe, seul
ou en groupe, un espace dont il défend l'accès à ses congénères ou
aux autres groupes par un marquage olfactif, auditif ou visuel, et
éventuellement par un comportement agressif. Plusieurs auteurs y font
directement allusion : Sommer (1969) définit l'E.P. comme un « terri
toire portable », Knowles (1973) appelle l'espace qui sépare deux per
sonnes en conversation un « territoire d'interaction » et Cheyne et
Efran (1972) parlent à ce sujet de « territoire mobile ». Ceci suppose
évidemment que l'homme a ce comportement et c'est ce qu'affirment
d'une manière plus ou moins explicite bon nombre d'auteurs ayant 568 REVUES CRITIQUES
expérimenté sur l'E.P. et surtout ceux qui considèrent l'E.P. comme
un système de défense. Pour justifier ce point de vue, ils citent essen
tiellement trois auteurs : Lorenz (1969), Hall (1959, 1966) et Ardrey
(1967).
Le sujet que traite Lorenz (1969) n'est pas le comportement terri
torial, et surtout pas le comportement territorial humain. C'est l'agres
sion. Une seule fois l'auteur parle d'un comportement territorial humain ;
« quiconque a l'habitude de voyager par train, a pu observer que les
gens de la meilleure éducation ont un atroce vis-à-vis
des étrangers lorsque la défense territoriale de leur compartiment
de chemin de fer est en jeu » (p. 298). Pourtant, deux caractéristiques de
cet ouvrage tendent à induire la conclusion que « l'homme est terri
torial ». La première est la fréquence des rapprochements faits entre
les comportements animaux et les comportements humains, que le
comportement humain serve à expliquer le comportement animal :
« Prenez une analogie dans la vie professionnelle humaine : si dans une
certaine région un certain nombre de médecins, de commerçants, de
mécaniciens désirent trouver leur gagne-pain, ils feront bien de s'ins
taller aussi loin que possible l'un de l'autre » (p. 40 : explication du
comportement territorial chez l'animal), ou au contraire, que ces analo
gies servent à expliquer le comportement humain : « L'organisation
sociale des hommes ressemble beaucoup à celle des rats qui, eux aussi,
sont à l'intérieur de la tribu fermée des êtres sociables et paisibles, mais
se comportent comme de véritables démons envers des congénères
n'appartenant pas à leur propre communauté » (p. 252) ; « Les lois de
l'enthousiasme des masses sont ici les mêmes que celles de la formation
des bandes (décrites au chapitre 8). L'excitation augmente peut-être
même en progression géométrique, en même temps que croît le nombre
des individus. C'est justement ce qui rend l'enthousiasme militant des
masses dangereux » (p. 288).
La seconde caractéristique de l'ouvrage de Lorenz qui nous intéresse
ici est la construction même de qui constitue la démonstrat
ion suivante : les premiers chapitres sont destinés à démontrer que
certaines espèces développent une agressivité intra-spécifique, alors
que d'autres ne le font pas. De plus, l'auteur montre que les espèces
agressives sont toutes territoriales. Dans la seconde moitié de l'ouvrage,
il affirme que l'homme est agressif, et qu'il s'agit là d'un instinct, donc
d'une réaction inévitable. La conclusion qu'il ne tire pas mais qu'il
laisse au lecteur le soin de tirer lui-même est que l'homme est territorial.
La partie faible de l'argumentation de Lorenz est évidemment celle
où il tente de prouver que l'homme est instinctivement agressif. En
dehors d'analogies hâtives homme-animal et d'exemples introspectifs,
l'auteur utilise essentiellement un argument : il réduit la guerre à la
manifestation d'un instinct agressif, analyse sommaire d'un phénomène
complexe. LECUYER 569 R.
Avec Hall (1959 et surtout 1966), on retrouve en partie la même
thèse et les mêmes arguments : parallèle entre agressivité liée au terri
toire chez l'animal et guerre liée au territoire chez l'homme. Mais de
plus, Hall pense que cet « instinct » est soumis à des variations cultur
elles. Pourquoi le nazisme ? Pour Hall les Allemands sont plus parti
culièrement territoriaux, ils vivent leur propre espace comme un prolon
gement de l'Ego, et ils ont donc un esprit de conquête ! Sans doute,
au moment des guerres napoléoniennes, les Français vivaient-ils leur
propre espace comme un prolongement de l'Ego.
Le plus ardent défenseur du comportement territorial humain est
Robert Ardrey (1967). Le nombre d'exemples et d'arguments cités
par cet auteur est impressionnant. C'est qu'il raisonne uniquement par
analogie, et que la multiplicité des arguments tente de pallier son
manque de rigueur.
Je n'en citerai ici que quelques-uns1, sans insister sur une critique
qui me paraît souvent superflue. Le territoire est pour Ardrey un
impératif (c'est le titre de l'ouvrage) ou ce qu'il appelle un « instinct
éclairé ». Si nous ne prenons pas suffisamment conscience de cet instinct,
c'est, nous dit Ardrey, que « notre esprit inconsciemment marxiste
diminue le rôle de la propriété privée dans les affaires humaines »
(p. 91). On meurt plus pour sa patrie que pour sa femme, donc le terri
toire est plus important que le sexe. Comme chacun sait l'importance
du sexe, c'est dire toute l'importance du territoire. Mais à côté d'exemples
aussi folkloriques, Ardrey a le mérite de nous fournir la clé de l'arg
umentation des territorialistes : la défense de la propriété privée, du
système capitaliste et du nationalisme. L'instinct territorial, c'est le
nationalisme : Ardrey raconte abondamment qu'il a été élevé dans
l'idée que le patriotisme était dépassé et ridicule, mais la défaite de
Pearl-Harbour a brusquement réveillé cet instinct et il s'est immédia
tement engagé dans l'armée.
L'instinct territorial, c'est « l'instinct de propriété ». C'est la raison
pour laquelle l'esclavage a disparu : les esclaves n'étant pas propriétaires
travaillaient mal. Pour la même raison, le socialisme est impossible.
Toute la thèse de Ardrey, et il ne s'en cache pas, est une tentative de
justification du capitalisme par la science. Cette attitude n'est pas aussi
explicite chez d'autres auteurs, mais ils ne peuvent ignorer cet aspect
quand ils citent Ardrey. L'idée d'E.P. est liée à l'idée de territoire, et
l'idée de territoire est liée dans l'idéologie américaine à l'idée de pro
priété privée. C'est la raison pour laquelle le concept idéologique d'E.P.
s'est imposé dans la littérature sans la moindre discussion, même si
1. Une analyse critique plus complète des arguments des territorialistes
a été faite par Alland (1972). Sa critique porte sur les ouvrages de Ardrey
(1968), Lorenz (1969) et Morris (1970). Cette analyse est reprise et complét
ée par une critique d'autres auteurs (notamment Sommer et Hall) par
Lecuyer (1974 a). 570 REVUES CRITIQUES
on trouve chez certains auteurs un souci de justification. Celle-ci se
fait toujours par analogie. Ainsi, pour appuyer l'idée que l'homme
est territorial, Horowitz (1965) cite une observation de Hediger (1955) :
dans un cirque le dompteur entre toujours dans la cage avant les fauves.
Il est alors en possession du territoire, donc en état de supériorité.
Bien sûr, il ne s'agit pas de la manifestation de l'instinct territorial du
dompteur, mais de la réponse à cet instinct de l'animal.
Ainsi, Morris (1968) compare la personnalisation d'un appartement
par la décoration et les bibelots au marquage du territoire par l'animal.
Il y a bien sûr similitude de l'acte, mais sa signification est diamé
tralement opposée : par le marquage, l'animal exclut le congénère.
Par la personnalisation, l'homme l'accueille.
Pourtant, il n'en est pas toujours ainsi ; dans certains cas, il y a
un marquage qui ressemble au marquage territorial. Il existe toutefois
une différence fondamentale entre ce qu'observent ces auteurs et le
comportement territorial chez l'animal : c'est la nature des signes
utilisés pour le marquage. Ceux-ci sont en rapport avec la fonction du
lieu et son utilisation par les gens qui le fréquentent. Chez l'animal, les
signes qui servent au marquage n'ont aucun caractère fonctionnel et ne
jouent que ce rôle de signes, parfois produits par un organe spécifique.
Rien ne prouve que l'homme soit territorial, et l'application de ce
modèle de comportement à soulève au moins deux problèmes.
Chez les animaux territoriaux il y a isomorphisme entre la structure
sociale et la structure spatiale : l'unité sociale de base vit sur un terri
toire. Or, un tel isomorphisme est difficile à imaginer chez l'homme
étant donné la complexité et la variété de l'organisation sociale suivant
les cultures. Dans les exemples cités par les territorialistes, certains
concernent les individus, d'autres la famille, d'autres la nation. Il
faut donc admettre que ce comportement instinctif, s'il existe, s'applique
à tous les niveaux à la fois et peut varier dans ses applications en fonc
tion des structures sociales. Une telle complexité paraît peu compatible
avec la simplicité d'application d'une réponse instinctive.
D'autre part, les éthologistes, et Lorenz en particulier, soulignent
le rôle fondamental du territoire dans la répartition des ressources :
l'animal territorial vit en autarcie. Si l'homme est territorial, comment
ont pu se développer la spécialisation du travail et le commerce ?
Dans la société industrielle, la plupart des personnes tirent leurs re
ssources d'une activité qui n'a aucun rapport avec le territoire.
La critique la plus importante que l'on puisse faire à cette relation
propriété privée-territoire-E.P. est donc qu'elle ne repose pas sur une
théorie scientifique, mais sur un postulat idéologique. S'il s'agissait
en effet d'une théorie scientifique, les auteurs qui l'utilisent tenteraient
de mettre sa validité à l'épreuve des faits. En fait ils en font un point
de départ, que certains tentent de justifier, en utilisant les arguments
les plus divers. R. LECUYER 571
L'E.P., conçu en liaison avec le territoire et la propriété privée,
peut faire l'objet d'une autre critique importante : il ne rend pas compte
de la relation sociale. C'est d'ailleurs la raison de ses contradictions. Si
on ne parle pas de distance interpersonnelle, mais d'E.P., c'est pour
évacuer la relation sociale. Sommer (1969) le dit clairement quand il
affirme que l'E.P. ne se confond pas avec la distance entre les personnes.
De même, les auteurs qui en font une variable de personnalité, comme
Cozby (1973), Duke et Mullens (1973), évacuent complètement cette
relation sociale. Evidemment, cette omission pose des problèmes.
On peut se demander à quoi correspond et à quoi sert cette « bulle »
qui entoure le corps quand le sujet est seul. Aucun auteur n'apporte
de réponse à cette question. En outre, l'expérimentation qui repose
sur ce concept d'E.P. suppose le partenaire. La solution de ce second
problème a consisté, nous le verrons, d'une part à le rendre le plus
abstrait possible, par l'utilisation de méthodes simulées, d'autre part
à évacuer complètement la relation sociale en évitant de la définir.
Mais, faute d'une telle définition, il y a bien un modèle de la relation
sociale que l'on retrouve dans les diverses expériences basées sur cette
conception de l'E.P. Tout se passe en effet comme si les rapports
sociaux se réduisaient à des rapports d'agression et de défense, avec
tout ce que cela implique dans la pratique expérimentale. Par exemple,
Newman et Pollack (1973) donnent pour consigne au sujet d'arrêter
l'expérimentateur qui s'approche de lui quand il est gêné. Donc, le
sujet doit être gêné ! Mais de plus, les auteurs sont tellement persuadés
de l'existence d'un E.P., que si le sujet ne dit rien, l'expérimentateur
s'arrête de lui-même entre 6 et 9 pieds du sujet. Il est aisé ainsi de
construire et de mesurer un E.P. du sujet, mais rien ne garantit qu'il y a
un rapport entre cette construction et les comportements du sujet.
La critique de cette conception aboutit donc à une remise en cause
du concept d'E.P. lui-même, auquel je substituerai celui de distance
interpersonnelle.
L1 expression de la distance sociale
Burns (1964) cite une expérience intéressante de Hutte et Cohen.
Ceux-ci ont filmé une personne entrant dans le bureau d'une autre,
et montré les films muets à des sujets. Ces derniers ont pu, à partir
de la position de chacun dans le bureau et de la distance entre les deux
personnes, retrouver les quatre types de rapport hiérarchique établis
entre les personnes filmées. Les auteurs de cette expérience n'étaient
pas centrés sur la distance sociale, mais sur la communication non
verbale. Néanmoins, on peut dire que c'est la première expérience de
mise en relation entre distance physique et distance sociale.
Schwebel et Cherlin (1972) attribuent cette idée à Levinger et
Gunner (1967) et surtout à Walberg (1969). Les observations de ces
divers auteurs ne portent pas directement sur la relation spatiale inter-

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