Quelques étapes de la physiologie du cerveau du XVIIe au début du XIXe siècle - article ; n°3 ; vol.25, pg 599-613

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1970 - Volume 25 - Numéro 3 - Pages 599-613
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1970
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François Laplassotte
Quelques étapes de la physiologie du cerveau du XVIIe au
début du XIXe siècle
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 25e année, N. 3, 1970. pp. 599-613.
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Laplassotte François. Quelques étapes de la physiologie du cerveau du XVIIe au début du XIXe siècle. In: Annales. Économies,
Sociétés, Civilisations. 25e année, N. 3, 1970. pp. 599-613.
doi : 10.3406/ahess.1970.422243
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1970_num_25_3_422243Quelques étapes
de la physiologie du cerveau
du XVIIe au XIXe siècle
A vouloir faire l'histoire des conceptions sur la nature et les fonctions du
cerveau, depuis l'époque où la science grecque a établi pour la première fois
avec certitude que cet organe avait des relations spécifiques avec la « pensée » \
on s'aperçoit que celles-ci ne se laissent pas ranger selon l'ordre linéaire d'une
filiation continue. L'histoire du cerveau n'est ni celle d'une accumulation pro
gressive de découvertes à l'intérieur d'un champ homogène défini dès l'origine,
ni celle de l'élaboration continue de concepts patiemment redressés au contact
de l'observation, ni celle de l'invention de techniques permettant de donner un
jour une réponse positive à des questions séculaires. Plus exactement, si ces
modèles s'appliquent assez bien au développement historique de notions res
treintes (par exemple, la notion de neurone, celle d'influx nerveux), à l'intérieur
de bornes chronologiques relativement rapprochées (entre le moment où la
notion a été définie et celui où ses principaux paramètres ont été mesurés), on
ne saurait sans fausser toutes les perspectives les appliquer à une histoire globale
des idées sur le cerveau. Cette histoire apparaît, au contraire, comme coupée
d'une série de discontinuités, divisée en époques à l'intérieur desquelles la signi
fication des questions, la direction des recherches, la définition même de l'objet
ont été posées de façon telle, qu'à vouloir les transposer dans le cadre d'une
autre pratique scientifique et philosophique (en particulier la nôtre) on en méconn
aîtrait profondément le sens. Cette discontinuité est encore accentuée par le
caractère évidemment interdisciplinaire ou interdiscursif de l'étude du cerveau.
Celui-ci, en tant qu'objet de savoir, ne peut être défini que par l'intersection de
1. Une telle relation n'a aucun caractère évident et n'a pas été établie sans peine. Aristote
et son école localisent dans le cœur le centre des sensations, et accordent au cerveau, organe
humide et froid, la seule fonction de tempérer la chaleur interne du corps. L'idée que le cerveau
est le siège de l'intelligence se trouve de façon cursive et souvent métaphorique chez certains
présocratiques, chez Hippocrate et chez Platon. Mais c'est Galien (131-200) qui, réfutant Aris
tote, en apporte la première démonstration systématique, fondée sur des arguments conver
gents anatomiques et pathologiques.
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Annales (25* année, mai-juin 1970, n° 3) INTER-SCIENCES
ces domaines d'investigation que sont l'anatomie, normale, comparée et patho
logique, la physiologie, la médecine, la clinique neurologique et psychiatrique,
et les divers discours groupés sous le terme générique de psychologie. Si grande
que soit l'importance des facteurs de technique expérimentale auxquels sont
directement dues les découvertes spectaculaires de l'histoire de la physiologie
cérébrale, les idées ou énoncés sur le cerveau n'ont jamais été dans une relation
simple avec ces découvertes de fait. Ils reflètent toujours l'équilibre et les relations
qui se sont établis, à une époque donnée, entre des types de discours et de
recherche dont le statut et le niveau de scientificité ont toujours été très diffé
rents, dont les concepts se sont trouvés tantôt dans une relation de consonance
ou d'isomorphie, tantôt dans une relation d'incompatibilité. Les véritables grandes
dates dans l'histoire du cerveau ne sont ainsi liées ni à une « découverte » parti
culière, ni à l'émergence d'une technique nouvelle, ni à la brusque germination
d'une hypothèse dans l'esprit d'un chercheur, mais plutôt à des réorganisations
d'ensemble du champ du savoir intéressant simultanément les domaines des
sciences naturelles, médicales et humaines.
Nous voudrions le montrer en prenant l'exemple d'une des plus importantes
de ces réorganisations, celle qui, dans le premier quart du XIXe siècle, a mis fin
à la longue préhistoire de la physiologie cérébrale scientifique et a vu, en quelques
années, se former les concepts fondamentaux qui, dans une large mesure, bien
que souvent sous d'autres noms, forment encore le cadre des recherches actuelles :
reconnaissance du rôle fonctionnel de la substance grise corticale (considérée
jusque-là comme un simple tissu de protection (cortex = écorce), de nutrition
et d'excrétion, affirmation de sa diversité anatomique et fonctionnelle (notion
de « localisation cérébrale »), recherche systématique des structures cérébrales
en rapport avec les principaux types d'opérations psychologiques, localisation
des lésions responsables des affections nerveuses et mentales. Quelques noms
situeront l'importance de cette période. De 1810 à 1819, Frantz Joseph Gall
publie le célèbre ouvrage où il présente son « organologie » fondée sur la notion
de localisation cérébrale1. En 1824, au terme d'une série d'expériences entre
prises à la suggestion de Cuvier, P. Flourens débrouille pour la première fois, de
façon décisive, les fonctions des quatre grandes régions du système nerveux
(la moelle a des sensitives et motrices, le bulbe contrôle les mouve
ments automatiques de la respiration et du cœur, le cervelet « coordonne les
mouvements de la locomotion », les hémisphères sont le siège de Г « inte
lligence ») 2. Peu après, J.-B. Bouillaud propose la première localisation d'un
syndrome neurologique en montrant que les lésions responsables de « la perte
de la parole articulée » (que Trousseau dénommera aphasie en 1855) siègent
dans les « lobules antérieurs » du cerveau 3. Sur le même modèle, un groupe de
médecins de la Salpêtrière recherche le « siège spécial » des mouvements des
membres4. En psychiatrie, enfin, A.-L Bayle établit la première grande corré-
1 . Anatomie et Physiologie du Système nerveux en général et du Cerveau en particulier,
4 vol., Paris, Schoell, 1810-1819.
2. Recherches expérimentales sur les propriétés et les fonctions du système nerveux dans
les animaux vertébrés, Paris, Crevot, 1824.
3. Traité clinique et physiologique de l'Encéphalite, Paris, Baillière, 1825, et article dans
Archives Générales de Médecine, 1825, pp. 25-45.
4. FOVILLE et PINEL-GRANDCHAMP, Recherches sur le siège spécial de diverses fonc
tions du système nerveux, Paris, Bobée, 1823.
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lation anatomo-clinique en isolant l'affection bientôt connue sous le nom de
Paralysie Générale (et qu'il définit par la triade paralysie progressive, déchéance
démentielle graduelle, « délire ambitieux ») et en montrant qu'elle est en relation
avec un ensemble d'altérations anatomiques spécifiques et constantes x. Il est
vrai que toutes ces hypothèses n'ont pas été validées, ou l'ont été à retardement,
que c'est seulement en 1861 que Broca a confirmé la localisation suggérée par
Bouillaud en 1825, et en 1870 que Fritsch et Hitzig, utilisant la bobine d'induc
tion de Du Bois-Reymond, ont pu donner la preuve expérimentale, par excitaélectrique du cortex, de l'existence d'une aire motrice corticale. Mais quels
qu'aient été les retournements, les crises, les polémiques qui ont ensuite marqué
cette histoire, il reste que le fil n'en a jamais été interrompu, que ces péripéties
relèvent d'une dialectique interne qui n'a pas modifié de façon radicale, du moins
jusqu'à une époque récente, la position du problème et qui permet de suivre
l'évolution continue des principales notions en jeu. Au contraire, entre 1770 ou
1780 et 1810, quelque chose de plus radical s'est passé. Entre le chapitre « Cer
veau » des Elementa Physiologiae de Haller (1772) et ses généralités erudites
admirablement mises en place autour de notions (sensorium commune, esprits
animaux, fibres sensibles et irritables) qui n'ont plus guère de sens pour une
science actuelle, et, par exemple, les Recherches de Flourens, il y a, dans le style
et le contenu, plus de différence qu'entre le livre de Flourens et une étude scien
tifique actuelle sur la même question.
On est donc amené à se demander quelle est la signification de cette cou
pure, et pour quelles raisons, en particulier, le XVIIIe siècle, qui a pu constituer
une physiologie de la digestion, de la circulation, du muscle et même du réflexe,
n'est pas parvenu à donner aux études sur le cerveau un statut de scientificité
que la première génération du XIXe siècle leur donnera en un nombre restreint
d'années, et avec une rapidité et une cohérence également remarquables. Pour
quoi, à l'âge classique, les recherches sur le cerveau, qui n'ont pourtant pas
manqué, n'ont-elles pu dépasser, sauf dans le domaine de la pure anatomie
descriptive, un état préscientifique et, dans un sens que nous essaierons de justi
fier, « préhistorique » ?
Au XVIe siècle, l'acquis des connaissances sur le cerveau n'était nullement
négligeable et avait pris la forme d'une conception cohérente désignée souvent
aujourd'hui sous le nom de théorie des localisations ventriculaires 2. Cette doct
rine, due pour l'essentiel à Galien, complétée par les galénistes du IVe siècle,
incorporée à la science arabe et transmise à l'Occident médiéval, formait encore,
au témoignage de Vésale, la base de tout l'enseignement sur le cerveau vers 1530.
1 . Recherches sur I' arachnitis chronique, la gastr te et la gastro-entérite, et la goutte, consi
dérées comme causes de l'aliénation mentale. Thèse, Paris, 1822 ; et Nouvelle doctrine des
maladies mentales, Paris, Gabon, 1825.
2. Cf. notamment SUDHOFF W., Die Lehre von der Hirnventrikeln in text/ischer und gra-
phischer Tradition des Altertums und Mittelalters, Leipzig, 1913 et PAG EL W., « Medieval and
Renaissance contributions to the knowledge of the brain and its functions », in POYNTER F.N.L.,
The Brain and its Functions, Oxford, Blackwell, 1958. La généalogie des textes fondamentaux
sur le cerveau, de Galien à Vésale, a été établie par Charles SINGER, Vesa/ius on the Human
Brain, Oxford University Press, 1952.
601 INTER-SCIENCES
L'âme, selon Galien, possède cinq facultés ou « énergies » ; deux locales : la
sensibilité et le mouvement ; trois hégémoniques : l'imagination, la mémoire
et le raisonnement. L'agent de leurs opérations est le « pneuma psychique »,
fluide formé dans les ventricules cérébraux par filtrage et mélange du sang artér
iel et de l'air des narines, puis distribué aux parties du corps par les nerfs mous
(sensibles) et les nerfs durs (moteurs). Les facultés hégémoniques « résident »,
dit simplement Galien, «dans le corps du cerveau ». Mais ses successeurs (Némé-
sius, Posidonius) conduisent la déduction à son terme et localisent l'imagina
tion dans le ventricule antérieur, où aboutissent les nerfs sensibles et où se forment
les images des choses, le raisonnement dans la cavité médiane et la mémoire
dans la cavité postérieure, dont les parois plus dures sont plus aptes à retenir les
empreintes des formes. Quant aux maladies produites par les lésions, blessures,
irritations ou dyscrasies affectant le cerveau, elles se classent, suivant le même
scheme, en troubles de la fonction motrice (paralysies, convulsions), de la sensib
ilité, de l'imagination (hallucinations), de la mémoire, du jugement (délire).
Ce qui peut frapper dans cette systématisation, c'est d'abord, superficielle
ment, la place qu'elle paraît faire à des notions « modernes » (localisation des
fonctions psychiques, dualité des nerfs moteurs et sensitifs), qui seront retrouvées
au début du XIXe siècle après avoir, précisément, été refoulées pendant plus de
deux cents ans. Mais le fait essentiel, dont le premier n'est qu'un effet de surface,
c'est qu'elle reflète un état du savoir dans lequel l'anatomie, la physiologie, la
médecine, la psychologie n'existent pas en tant que discours distincts. Une
seule et même découpe préside à l'appréhension de la morphologie cérébrale,
à celle des opérations psychiques, à celle des maladies nerveuses. Dans un tel
contexte, la notion de localisation cérébrale n'a pas besoin d'être problématisée,
justifiée, prouvée, comme ce sera le cas quand elle refera surface au XIXe siècle;
elle est impliquée avec une totale immédiateté par la conceptualisation à travers
laquelle les phénomènes sont saisis. Entre l'âme et le cerveau, à partir du moment
où on a posé que le second est l'organe de la première, il n'est pas nécessaire
de prouver qu'il y a un parallélisme, une correspondance terme à terme, puisqu'il
n'existe rien qui serait une « psychologia », une science de l'âme distincte des
sciences naturelles. Comme l'a montré G. Canguilhem, pour un savoir de ce
type, « l'âme est un objet naturel d'étude... La science de l'âme est une province
de la physiologie, en son sens originaire et universel de théorie de la nature » \
Selon l'exemple donné par Aristote, dont « le traité de l'Ame est, en réalité, un
traité de biologie générale », l'étude des sens externes comme des facultés
internes « ne diffère en rien de des organes de la respiration et de la diges
tion » (ibid.), dont elle est le prolongement direct par les mêmes méthodes et les
mêmes concepts.
Or la « science nouvelle » du XVIe siècle s'inaugure, dans ce domaine aussi,
par un renversement « copernicien », une répudiation aussi soudaine que sans
retour du système des localisations ventriculaires, non pas parce qu'elle aurait
brusquement découvert qu'il était contredit par l'observation (on conservera,
et pour longtemps, la notion tout aussi spéculative de « pneuma psychique »
traduite en spiritus animales, esprits animaux), mais en tant précisément qu'il
constituait une vision unifiante, une organisation selon un modèle unique des
champs psychiques, pathologiques et cérébraux. Jean Fernel (1497-1558)
1. « Qu'est-ce que la psychologie ? » Cahiers pour l'Analyse, mars-avril 1966, p. 82.
602 PHYSIOLOGIE DU CERVEAU F. LAPLASSOTTE
qualifie la théorie ď « opinion absurde et futile... inventée par la secte des Arabes,
sans le moindre fondement, forgée puérilement et répandue à la légère » x. Pour
Vésale, ses partisans sont « une horde de philosophes et de théologiens qui
médisent ridiculement de la divine et si admirable construction du cerveau
humain... et fabriquent avec leurs propres rêves blasphémateurs, une image
illusoire du cerveau » 2. Comment, demande Fernel, peut-on songer à faire résider
dans des lieux distincts la mémoire ou le jugement, qui ne sont pas des parties
de l'âme, mais des propriétés ou attributs de celle-ci (non sunt partes an/mi sed
proprietates) et dont l'exercice intéresse nécessairement le cerveau en totalité
(totum corpus cerebri) ? 3. Fernel et Vésale témoignent donc d'un hiatus fonda
mental brusquement apparu entre l'étude de l'esprit et celle du corps humain,
hiatus que les grands systèmes métaphysiques de l'âge classique refléteront à
leur tour, sans l'avoir pour autant créé. La physiologie s'est, du même mouvement,
découverte elle-même comme discipline autonome et vouée à des modèles
mécanistes, à une vision spatialisée et géométrisée du jeu des organes dans le
corps, où tout se fait, comme le dira Descartes, « par figure et mouvement ». Il
s'est constitué, d'autre part, une certaine pratique reflexive et discursive, qui est
la psychologie, ou une psychologie, sans en porter encore le nom 4 et qui se fonde
sur la capacité du Moi à saisir et analyser par le sens intime ses propres opérat
ions. Entre elles aucune correspondance isomorphique n'est plus possible.
Les opérations mentales sont chassées de l'espace cérébral. « Je puis, écrit
Vésale, jusqu'à un certain point, en disséquant des animaux vivants, discerner
avec quelque probabilité et vérité les fonctions de leur cerveau ; mais comment
le cerveau peut remplir l'office d'imaginer, de méditer, de penser, de se souvenir
ou d'exercer telle faculté de l'âme rectrice que, suivant les doctrines, il vous
plaira de distinguer ou d'énumérer, cela, je suis incapable de le concevoir. » 5
Le renversement copernicien de la physiologie cérébrale au XVIe siècle est
donc, devons-nous ajouter maintenant, un renversement copernicien sans
Copernic. A la centration sur les espaces creux du cerveau et la cinématique du
pneuma, la science de la Renaissance puis de l'âge classique n'a pas fait succéder
une autre centration mieux fondée, mais un éclatement et une dispersion. Pen
dant un peu plus de deux siècles, le cerveau cesse d'être un objet d'investigation
scientifique. Cela ne signifie pas, naturellement, qu'on cesse de s'en occuper,
mais qu'il est pris dans au moins trois champs ou, si l'on veut, dans trois registres
séparés, l'anatomique, le physiologique, le médical, entre lesquels les correspon
dances sont rompues, la circulation des concepts arrêtée, le jeu des questions
mutuelles suspendu.
C'est ce que montre une analyse du domaine particulier auquel nous nous
bornons ici, celui de la physiologie. Ce secteur, remarquons-le d'abord, n'a pas
1. Joanis Fernelii Universa Medica, Genève, P. Chou et 1638. 1 re partie, Physiologia,
Livre V, chap. X, p. 189. La première édition de ce texte est de 1554. Il est important de noter
que le terme de physiologie y est employé pour la première fois dans l'histoire.
2. De Corporis Humani Fabrica (1 543), p. 623, Singer, op. cit., p. 4.
3. FERNEL, op. cit., pp. 167 et 185.
4. Le mot Psychologie, forgé sur le modèle de Physiologie, apparaît quelques années après
(R. GOCKEL, Hoc est de Hominis Perfectione, 1560) mais ne deviendra usuel qu'à
la fin du XVIIIe siècle, avec Г « universitarisation » de la discipline.
5. VÉSALE, ibid.
603 INTER-SCIENCES
été un secteur négligé ou méconnu. Très vite, il est apparu que l'anatomie descrip
tive pure et, à partir de celle-ci, les conjectures tirées de la forme, de la texture,
de la situation des divers organes composant l'encéphale ne pouvaient donner
aucune certitude sur leur fonction véritable, et qu'une recherche proprement
physiologique en tenait la clé. Vésale y fait allusion dans le texte que nous venons
de citer. Sténon, dans son fameux Discours sur /'Anatomie du Cerveau (1669),
qui contient un remarquable bilan des travaux et des incertitudes de l'époque,
ainsi qu'une non moins clairvoyante appréciation de la méthode physiologique
de Descartes, conclut, lui aussi, à l'impuissance de la seule anatomie et recom
mande d'avoir recours aux « animaux vivants » pour, dit-il, « y considérer toutes
les choses qui peuvent causer quelque altération aux actions du cerveau. (...)
On y fait le trépan et toutes les autres opérations de la chirurgie pour y apprendre
la manière de le faire : pourquoi ne pas faire ces mêmes opérations pour voir si
le cerveau a quelque mouvement et si, en appliquant certaines drogues à la
dure-mère, à la substance du cerveau ou aux ventricules, on n'en pourrait pas
apprendre quelques effets particuliers » \ La procédure expérimentale à suivre
est donc clairement dégagée et, de fait, Neuburger a pu, aux XVIIe et XVIIIe siècles,
recenser une douzaine de recherches différentes (non compris variantes et répé
titions) répondant à ce modèle et attaquant le cerveau par ablation, excision,
irritation, application de « drogues », etc. 2.
Or, deux traits frappent quand on envisage ces recherches dans une perspect
ive d'ensemble.
Le premier, c'est qu'elles restent à peu près sans relation avec la pratique
médicale de la même époque, différence cardinale avec la physiologie cérébrale
du XIXe siècle, qui n'a cessé d'être alimentée par les questions de la clinique. Le
fait est d'autant plus frappant qu'il ne tient nullement à un refus théorique ou
métaphysique de reconnaître le rôle des altérations cérébrales comme causes
des « maladies de l'esprit » 3. Nulle époque, au contraire, pour les raisons qu'a
montrées M. Foucault 4, n'a, plus que l'âge classique, adhéré de façon massive
et sans réserve à la notion de l'organicité de la folie, contrepartie nécessaire de
la thèse de la non-organicité des opérations de l'âme raisonnable. La mélancolie
provient d'un engorgement du cerveau par la bile noire, les sucs épais qui
encrassent, les vapeurs acides qui alourdissent et corrodent ; le maniaque a un
cerveau blanc, sec, fibreux, léger, friable, celui du dément est trop petit, trop dur,
trop mou, d'un grain trop grossier, aux fibres desséchées par trop de chaleur ou
coagulées par trop de froid 5. Lorsque la médecine anglaise commencera, au
XVIIIe siècle, avec Cheyne, Whytt, Sydenham, Cullen, à reconnaître le domaine
particulier des « maladies nerveuses » ou « névroses », type même, depuis Freud,
des affections psychogéniques, c'est encore en termes de « spleen » (= rate),
de « vapeurs », de « mouvements spasmodiques des esprits animaux » qu'elle en
donnera la description. Mais cette organicité, totalement différente des étiolo-
1. Discours de M. Sténon sur I' Anatomie du Cerveau, Paris, Robert de Minville, 1669, p. 54.
2. NEUBURGER M., Die historische Entwicklung der experimente/fen Gehirn-und\Rûcken-
marksphysiologie vor Flourens, Stuttgart, F. Enke, 1897.
3. « Animi morbi », « Geisteskrankheiten », « Diseases of the mind », c'est le terme géné
rique qui recouvre, à l'époque, tout le champ psychiatrique.
4. Histoire de la folie à l'âge classique. Pion, 1961.
5. Op. cit., 2e partie, chap. 3, figures de la folie.
604 PHYSIOLOGIE DU CERVEAU F. LAPLASSOTTE
gies « organicistes » du siècle suivant inaugurées par A.-L Bayle, relève d'une
« tautologie des significations transposées » 1 projetant métaphoriquement
dans un cerveau imaginaire les valeurs psychologiques ou thymiques propres
à chaque maladie, et qu'en retour les altérations cérébrales supposées auront la
charge d'expliquer. Dans cette circularité tautologique, dans ce jeu de miroirs
de questions contenant d'avance en elles-mêmes leurs propres réponses, il n'y
a aucun point du parcours où puisse s'introduire une procédure de mise à l'épreuve
expérimentale. Les concepts psychopathologiques de l'âge classique ont ainsi
créé, par leurs seules exigences internes, leur propre image du cerveau, qui ne se
rencontre sur aucun point avec le cerveau visible des tables de dissection ou des
cabinets de physiologie.
Il faudra qu'au début du XIXe siècle, Pinel, par un détour significatif, commence
par affirmer que « la manie ne consiste pas en une lésion organique du cerveau »
et liquide cette organicité imaginaire dont il. a perçu la relation idéologique avec
les pratiques de restriction physique 2 et, d'une manière générale, le rejet radical
du fou hors de la condition humaine, pour que, à la génération suivante, sur le
terrain ainsi dégagé, les localisations anatomo-cliniques au sens qui nous est
devenu familier, commencent à être concevables 3.
Le deuxième caractère de cette physiologie cérébrale c'est son allure dis
persée, non cumulative. Ce n'est pourtant pas un trait inévitable qui résulterait
par exemple, des conditions matérielles du travail scientifique à l'époque, puisque,
sur une question voisine, comme l'a montré G. Canguilhem 4, les XVIIe et
XVIIIe siècles ont pu constituer, en une suite orientée d'étapes, de Willis à Whytt,
à Unzer, à Prochaska, une théorie cohérente du réflexe faisant appel à une expé
rimentation sur les animaux à sang froid. Or rien de comparable ne peut être cité
dans le domaine du cerveau et de ses fonctions. A s'en tenir à leur seul contenu,
on serait souvent en peine d'ordonner, les unes par rapport aux autres, des
recherches sur le cerveau datant de 1680, 1720 ou 1750. De l'une à l'autre, il
n'y a pas mouvement orienté, mais retour cyclique des mêmes notions de plus
en plus usées, sans aucun résultat qui, même après transposition, puisse être
validé, repris en compte par la science d'aujourd'hui 5.
1. Ibid., p. 266.
2. Pinel explique que c'est à cause du « préjugé » suivant lequel « l'aliénation de l'entend
ement est regardée comme le produit d'une lésion organique du cerveau, et par conséquent, comme
incurable » que « les azyles publics consacrés aux aliénés ont été considérés comme des lieux
de réclusion et d'isolement pour des infirmes dangereux et dignes d'être séquestrés de la
société », Traité médico-philosophique sur l'aliénation mentale ou la manie, Paris, Richard,
Caille et Ravier, an IX (1801), p. 3. Pinel souligne constamment les liens entre l'enfermement à
vie, le refus du « traitement moral » des aliénés, la pharmacopée orientale (ellébore, etc.) et la
thèse de la « lésion organique du cerveau ».
3. L'histoire de l'organicisme en psychiatrie demanderait une analyse beaucoup plus détail
lée. Entre 1860 et 1900, par exemple, la notion de dégénérescence a joué la même fonction
mythique que la pathologie des humeurs à l'âge classique.
4. La formation du concept de réflexe aux XVIIe et XVIIIe siècles. Paris, P.U.F., 1955.
5. La seule exception à citer serait celle de POURFOUR DU PETIT (Lettres d'un médecin
des Hôpitaux du Roy, Namur, 1710), qui, chirurgien dans les armées de Louis XIV, a l'idée de
reproduire sur l'animal certaines lésions observées par lui sur des blessés du cerveau. Il vérifie
la règle hippocratique de la paralysie croisée et soupçonne la notion de centres moteurs céré
braux. Ces expériences, refaites par Saucerotte, sont en continuité avec celles du siècle suivant.
L'idée directrice en vient, on le voit, de l'observation clinique.
605 INTER-SCIENCES
Une des raisons en est, bien évidemment, la plus grande « complexité » des
phénomènes cérébraux et les difficultés techniques particulières que comporte
leur étude (asepsie, anesthésie, maîtrise des phénomènes hémorragiques et du
choc opératoire, difficulté de limiter précisément les effets des lésions et excita
tions, etc.). Il faut remarquer, toutefois, que le progrès technique décisif qui a
permis, peu à peu, de les surmonter a été l'utilisation de l'électricité, d'abord
comme moyen de stimulation, ensuite comme moyen de détection de l'activité
cérébrale. Or, les découvertes de Bell, Legallois, Flourens sont antérieures à cet
événement et ont été réalisées avec le seul scalpel.
La raison essentielle de cette immobilité est donc d'ordre théorique, elle tient
à l'impossibilité dans laquelle s'est trouvé l'âge classique, de par le statut même
qu'il assignait aux phénomènes physiologiques et psychologiques, de concept
ualiser la notion de fonction cérébrale. Ce n'est pas faute de patience, d'habileté
ou ď « esprit scientifique » qu'entre 1 600 et 1 800 on n'a rien établi de certain ni
de nouveau sur le cerveau. C'est qu'aucune question susceptible d'avoir un sens
expérimental ne pouvait être formulée à son sujet.
Quel était, en effet, l'objet des « expériences » que nous trouvons à cette
période ? Elles peuvent se classer en trois catégories. Les premières sont de
simples expériences « pour voir », procédant, sans hypothèse préalable, par
l'ablation plus ou moins précise de telle ou telle structure encéphalique et ne
conduisant, en règle générale, leurs auteurs à ne rien voir d'autre que le tohu-bohu
des manifestations du choc opératoire, encore qu'une lecture rétrospective de
leurs comptes rendus montre parfois qu'ils ont produit, sans les apercevoir,
certains phénomènes fondamentaux. Ainsi, Lorry, ayant réussi à ôter le cervelet
d'un pigeon, comme le fera plus tard Flourens, a provoqué, son texte le montre,
les troubles de l'équilibration dont ce dernier fera le point de départ de son
interprétation. Mais, se bornant à constater que l'animal survit à l'opération, il le
sacrifie bientôt « pour lui disséquer » la tête et n'en tire aucune conclusion
particulière1.
Un deuxième type d'expériences a consisté à transposer au cerveau des
concepts physiologiques parfois précis et susceptibles de donner lieu à des
questions significatives, mais formés à partir de faits d'un ordre tellement diffé
rent qu'ils passent à côté de ce que les fonctions cérébrales ont de spécifique.
De ce type, sont, entre autres, les expériences de Haller et Zinn 2. Haller, réfléchis
sant sur les conditions de ce qu'on appellerait l'excitabilité des organes et des
tissus (nerfs, muscles, glandes, etc.), est amené à poser une distinction fonda
mentale entre les parties « sensibles » du corps (celles qui « étant touchées trans
mettent à l'âme l'impression de ce contact ») et les parties « irritables » (celles
qui, à l'instar du muscle, «deviennent plus courtes quand quelque corps étranger
les touche un peu fortement »). La logique de son analyse l'amène ensuite à se
demander si cette distinction se retrouve dans les parties cérébrales. Opérant
sur des chevreaux dont il tente de stimuler diverses régions de l'encéphale avec
la pointe d'un trocart, il croit pouvoir conclure que la substance blanche est
sensible mais non irritable et que la grise n'est ni l'un ni l'autre, ajoutant qu'il
1 . Mémoires de Mathématiques et de Physique présentés à l'Académie Royale des Sciences
par divers savants, t. Ill, année 1770, p. 363.
2. Albert de HALLER, Mémoires sur la nature sensible et irritable des parties du corps ani
mal, trad. Tissot, MM. Bousquet, Lausanne, 1756.
606 PHYSIOLOGIE DU CERVEAU F. LAPLASSOTTE
n'a « vu rien de bien nouveau ou de paradoxe », et qu'il n'a « même pas varié assez
ses expériences pour pouvoir marquer avec précision les différences qu'il peut
y avoir entre les blessures des différentes parties du cerveau » 1. Ce qui frappe,
en dehors de la maladresse technique de ces expériences (d'ailleurs notable,
même pour l'époque : grand théoricien et érudit, Haller n'était pas un expéri
mentateur), c'est de voir comment les concepts utilisés par Haller, adaptés à
certaines données de la physiologie neuro-musculaire, l'ont empêché de penser
dans ce qu'elle a de spécifique la question de l'excitabilité cérébrale et des moyens
de la mesurer.
La troisième catégorie, enfin, est constituée par des recherches qui essaient
avec une certaine méthode, de vérifier dans les faits des notions théoriques
précises sur les fonctions du cerveau, mais qui tournent court, ou tournent en rond,
parce que la nature même de ces notions les y condamne. Ce type est représenté,
avant tout, par les nombreuses études ayant pour objet la détermination du
siège anatomique du sensorium commune. Cette notion de sensorium, d'origine
aristotélicienne mais reprise avec un sens nouveau par la physiologie mécaniste,
est devenue, avec la disparition des localisations, la clef de voûte de toutes les
théories cérébrales de l'âge classique. Si, en effet, les facultés de l'âme ne
« résident » plus dans le cerveau, si ce dernier n'est que le modeste pourvoyeur
de l'esprit en sensations et en images, si, enfin, l'esprit se définit par l'unité et la
simplicité métaphysiques de sa nature, il doit y avoir, dans le cerveau, un endroit
circonscrit où tous les nerfs des sensations convergent et se rassemblent, où les
« images » des objets se reconstituent et fusionnent avant d'être transmises à
l'esprit, un étroit goulet, un point de passage obligé par lequel le corps et l'esprit
communiquent comme par leur pointe la plus affinée, et où se fait l'impénétrable
métamorphose du corporel en spirituel et vice versa. La détermination de ce
centre suprême, dont Cuvier remarquera, au début du XIXe siècle, que son exis
tence même procède d'un raisonnement vicieux, « confondant la simplicité de
l'âme avec la simplicité physique attribuée aux atomes » 2, n'en a pas moins été,
pendant cent cinquante ans, le problème cardinal, la quête du Graal de la phy
siologie cérébrale. Corps striés, glande pinéale, corps calleux, septum lucidum,
cervelet, thalamus, « centre ovale », liquide céphalo-rachidien, il n'est à peu
près (à part précisément le cortex) aucune des parties cérébrales à laquelle, à
un moment ou à un autre, il n'ait été confié le rôle du siège du sensorium. Les
philosophes savent que, se fondant sur des probabilités anatomiques (sa peti
tesse, sa position centrale, le fait qu'elle ne soit pas double), Descartes avait
porté son choix sur la glande pinéale, « organe où l'âme exerce immédiatement
ses fonctions » {Traité des Passions, art. 34), ce à quoi il faut peut-être ajouter
que ce choix n'avait pas, à l'époque, un caractère entièrement inédit 3. Au
XVIIIe siècle, après maintes pérégrinations, c'est, décidément, le corps calleux4
qui paraît réunir le plus grand nombre de titres à être le siège de l'âme. Suggérée
1. P. 198.
2. Mémoires de la classe de Mathématiques et de Physique de l'Institut de France, 1808,
p. 159.
3. En 1641, l'année des Méditations métaphysiques, une thèse de médecine de la Faculté
de Paris a pour sujet : la pinéale est-elle le siège du sens commun ? (Jean COUSIN, An cona-
rium sensus communissedes).
4. Système de fibres commissurales réunissant les deux hémisphères cérébraux.
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